GUICHE COLONEL GÉNÉRAL DES DRAGONS
à vue. Ne sachant comment donner de ses nouvelles , et craignant d'être pendu comme un espion, il fit le malade, et demanda un capucin à qui il tira bien fort la barbe pour voir si ce n'étoit pas un moine supposé. Quand il s'en fut assuré , il essaya de le toucher et de l'engagera faire avertir M. de Vendôme de l'état misérable et périlleux où il se trouvoit. Le capucin se trouva charitable ,et il le fit sans perdre de temps. Aussitôt M. de Vendôme manda au comte de Staremberg, qui commandoit l'armée impériale en l'absence du prince Eugène , qu'il feroit au commaudant et à toute la garnison de Vercelli les mêmes traitements qu'où feroit à Barbezières . qu'ils savoient bien être lieutenant général des armées du roi : peut-être cela lui sauva-t-il la vie; mais la prison fut longue et extrêmement dure, surtout d'être jour et nuit gardé à vue, pour im homme aussi vif et aussi pétulant que l'étoit Barbezières , qu'ils renvoyèrent à la fir Parlant d'Italie , M. du Maine obtint avec grand'peine que le grar ■ prieur allât servir sous son frère en Italie, où son ancienneté le fai^x ■' premier lieutenant général.
Tessé, devenu maréchal de France, ne se soucioit plus de sa charge de colonel général des dragons. Il la vendit quatre cent quatre-vingt mille livres au duc de Guiche , qui en étoit mestre de camp général . et se défit de cette dernière charge à Hautefeuille. Par même raison, Villars fit aussi de l'argent de la sienne de commissaire général de la cav.ilerie, et en eutgios du comte de Verue que sa triste situation avoit banni depuis longtemps de son pays, et qui se voulut lier tout de boa au service de France.
M. de La Rochefoucauld obtint en même temps la survivance de la charge de premier valet de garde-robe du roi, qu'avoit Bachelier, pour son fils. Il aimoit extrêmement le père , qui avoit été son laquais , et que de là il avoit poussé à cette fortune. Il faut dire aussi que ce Bachelier étoit un des plus honnêtes hommes qu'on pût voir, le plus modeste, le plus respectueux, le plus reconnoissant pour son maître. Il avoit conservé un crédit sur lui dont ses amis et plus souvent encore ses enfants avoient besoin. M. de La Rochefoucauld aimoit bien mieux ses valets que ses enfants , et ruinoit ces derniers pour eux. Bachelier se comporta toujours avec tant de droiture et d'attachement entre le père et les enfants, qu'ils l'aimoient presque autant que le père; j'ai ouï M. de La Rocheguyon , et le duc de Villeroy , son ami intime , et son beaufrère en faire de grandes louanges . et quoique Bachelier fût devenu riche , jamais on n'a soupçonné sa probité. Son fils ne vaut pas moins. Il acheta de Bloin, après la mort du roi, sa charge de premier valet de chambre , et il y a apparence qu'après le premier ministre auquel il a pu résister, malgré la toute-puissance de ce cardinal, il figurera beaucoup dans l'intérieur des cabinets. Bientôt après M. de La Rochefoucauld eut trois cent mille livres de brevet de retenue sur ses charges, M. de La Rocheguyon, son fils, en avoit les survivances depuis longtemps : ce fut donc à ses dépens , à quoi il fut obligé de consentir.
La vieille Toisy , dont j'ai parlé à l'occasion du mariage de la comtesse d'Estrées . dont elle avoit fourni la plus grande partie de la dot, mourut tort vieille, s' étant toujours conservé sou tribunal chez elle et
[1703] PROCÈS GAGNÉ PAR l'aBBPÎ d'aUVERCNE. -^W
tout son air d'autorité à force d'esprit. Elle n'avoit point <renfants,'cL loute bourgeoise qu'elle étoit, elle n'estima pas ses parents dignes d'b(^riter d'elle. Elle avoit donné en mariage à la duchesse de Guiche et à la comtesse d'Estrées. Les Noailles, qui .sentoient la succession bonne, lui avoient toujours fait soigneusement leur cour; ce ne fut pas en vain : elle donna presque tout ce qu'elle avoit à la duchesse de Noailles, et fit une amitié de quarante mille livres au cardinal d'Estrées, son bon ami, pour (}u'en revenant d'Espagne, il trouvât à acheter quelque petite maison pour aller prendre l'air autour de Paris.
Un personnage du même sexe , plus rare et plus célèbre , obtint en ce temps-ci sa liberté. Ler, amis de Mme Guyon , toujours attentivement fidèles, en furent redevables à la charité toujours compatissante du cardinal de Noailles qui la fit sortir de la Bastille où '"'lie étoit depuis plusieurs années sans voir personne, et lui obtint la permission de se retirer en Touraine. Ce ne fut pas la dernière époque de l'illustre béate, mais la liberté lui fut toujours depuis conservée. Le cardinal de Noailles n'en recueillit rien moins que la reconnoissance de tout ce petit troupeau.
Le cardinal de Bouillon n'étoit pas en repos dans son exil. Les moines de Cluni en avoient voulu profiter. Il leur avoit arraché la coadjutorerie pour son neveu plutôt qu'il ne l'avoit obtenue. Ils n'avoient osé résister au nom du roi et à la présence du cardinal allant à Rome dans la faveur où il étoit pour lors; mais ils s'étoieat ménage des moyens à la pouvoir contester un jour. Il y avoit eu du bruit et des oppositions étouffées par autorité; les moines étoient fort affligés de se voir toujours hors des mains régulières; ils étoient encore plus outrés de se voir passer des cardinaux à un abbé , qui n'avoit pas même le privilège , que le sacré collège se donne, de pouvoir tout posséder et régir. Ils ne virent donc pas plutôt le cardinal en disgrâce qu'ils attaquèrent la coadjutorerie au grand conseil, et donnèrent bien à courir aux Bouillon. Outre les raisons du procès , le meilleur moyen des moines étoit de persuader aux juges que le roi, mécontent de leur abbé, y prenoit part pour eux , tellement que les Bouillon voulurent se parer de leurs proches, faire effort de crédit, et faire comprendre par cette assistance ouverte que le roi demeuroit neutre entre eux. Je ne pus refuser d'aller avec eux à l'entrée des juges, et les solliciter avec le duc d'Albret et l'abbé d'Auvergne , et de dire à chacun bien affirmativement que le roi n'y prenoit aucune part. Ces sollicitations durèrent ainsi que les entrées des juges , où la compagnie étoit assez nombreuse ; enfin le 30 mars , l'abbé d'Auvergne gagna en plein, tout d'ure voix. Ils me surent un gré infini d'avoir toujours été avec eux partout, dont plusieurs s'étoient très-souvent dispensés. Je les retrouvai après bien à point dans une autre affaire où ils me serviren^t très-utilement, et avec la dernière chaleur. On est fort, quand on se soutient dans les familles et les parentés, et on est toujours la dupe et la proie de s'abandonner , c'est ce qui se voit et se sent tous les jours avec un dommage irréparable. L'arrêt signé, l'abbé d'Auvergne fut bien étonné de ne le pas trouver tel que tous les juges l'avoient dit, en les allant remercier, il s'en plaignit à Vertamont, pre- Saint-Simon h 2U
450 bAville; son cabactère. [1703]
mier président; la dispute fut forte. Les Bouillon crièrent, menacèrent de se plaindre au roi et au grand conseil. Les juges s'émurent , il fallut leur porter l'arrêt, ils le réformèrent aux hauts cris de Vertamont à qui pour rtionneur de la présidence on laissa dans l'arrêt quelque chose de ce qui n'y avoit pas été prononcé.
Montrevel ne trouva pas les fanatiques si aisés à réduire qu'il avoit cru. On leur avoit donné ce nom , parce que chaque troupe considérable de ces protestants révoltés avoit avec eux quelque prétendu prophète ou prophétesse , qui , d'intelligence avec les chefs, faisoient les inspirés et menoient ces gens-là où ils vouloient , avec une confiance , une obéissance et une furie inconcevable.
Le Languedoc gémissoit depuis longues années sous la tyrannie de l'intendant Bâville , qui , après avoir culbuté le cardinal Bouzi , comme on le dira en son lieu , tira toute l'autorité à lui , et qui , pour que rien ne lui en pût échapper, fit donner le commandement des armées dans toute la province à son beau-frère Broglio . qui n'avoit pas servi depuis la malheureuse campagne de Consarbrûck du maréchal de Créqui , où il étoit maréchal de camp. Parce moyen, le commandement et toute considération des lieutenants généraux de la province tombèrent, et tout fut réuni à Bâville , devant qui son beau-frère, d'ailleurs très-incapable, ne fut qu'un petit garçon. Bâville étoit un beau génie, un esprit supérieur, très éclairé , très-actif, très-laborieux. C'étoit un homme rusé, artificieux , implacable , qui savoit aussi parfaitement servir ses amis et se faire des créatures; un esprit surtout de domination qui brisoit toute résistance, et à qui rien ne coûtoit, parce qu'il n'étoit arrêté par rien sur les moyens. Il avoit fort augmenté le produit de la province -, l'invention de la capitation l'avoit beaucoup fait valoir. Ce génie vaste , lumineux, impérieux étoit redouté des ministres, qui ne le laissoient pas approcher de la cour, et qui, pour le retenir en Languedoc, lui laissoient toute puissance, dont il abusoit sans ménagement.
Je ne sais si Broglio et lui se voulurent faire valoir du côté des armes; mais ils inquiétèrent fort les non ou mauvais convertis, qui à la fin s'attroupèrent. On sut après que Genève d'une part, le duc de Savoie d'autre, leur fournirent des armes et des vivres dans le dernier secret; l'une , des prédicants , l'autre , quelques gens de tête et de main , et de l'argent ; tellement qu'on fut très-longtemps dans la surprise de les voir en apparence dénués de tout , et néanmoins se soutenir et entreprendre.
On eut grande obligation à ce fanatisme qui s'empara d'eux , et qui bientôt leur fit commettre les derniers excès en sacrilèges , en meurtres et en supplices sur les prêtres et les moines. S'ils s'en étoient tenus à ne maltraiter personne que suivant les lois de la guerre, à demander seulement liberté de conscience et soulagement des impôts . force catholiques qui par crainte , par compassion ou par espérance que ces troubles forceroient à quelques diminutions de subsides, auraient persévéré et peut-être levé le masque sous leur protection , et en auroient entraîné le grand nombre.
Ils avoient des cantons entiers , et presqne quelques villes de leur in-