‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 5 sur 348 · FUNESTE DISTRACTION DE RACINE · texte numérisé non relu

FUNESTE DISTRACTION DE RACINE

C'étoit un homme de beaucoup d'esprit, fort du monde, et parfaitement ruiné. Sa femme, qui n'étoit rien, et dont le père s'appeloit Lagrange-Trianon , avoit été belle et galante, extrêmement du grand monde et du plus recherché Elle et son amie Mlle d'Outrelaise . qui ont passé leur vie logées ensemble à l'Arsenal . éloient des per-sonnes dont il falloit avoir l'approbation: on les appeloit les Divines, .l'en ai dit quelque chose à propos du nom d'Orondat du vieux Villars. Un si aimable homme et une femme si merveilleuse ne duroient pas aisément ensemble: ainsi, le mari n'eut pas de peine à se résoudre d'aller vivre et mourir à Québec , plutôt que mourir de faim ici , en mortel auprès d'une Divine.

Presque en m^me temps . on perdit le célèbre Racine . si connu par ses belles pièces de théâtre. Personne n'avoit plus de fonds d'esprit, ni plus agréablement tourné: rien du poète dans son commerce, et tout de l'honnête homme, de l'homme modeste, et sur la fin. de l'homme de bien. Il avoit les amis les plus illustres à la cour, aussi bien que parmi les gens de lettres : c'est à eux à qui je laisse d'en parler, mieux que je ne pourrois faire. Il fi*, pour l'amusement du roi et de Mme de Maintenon, et pour exercer les demoiselles de Saint-Cyr . deux chefs-d'œuvre en pièces de théâtre : Esther et Aihalie . o'autant plus difficiles qu'il n'y a point d'amour, et que ce sont des tragé.iies saintes, où la vérité de l'histoire est d'autant plus conservée que le respect dû à l'Écriture sainte n'y pourroit souffrir d'altération. La comtesse d'Aven et Mme de Caylus sur toutes excellèrent à les jouer, devant le roi et le triage le plus étroit et le plus privilégié, chez Mme de Maintenon. A Saint-Cyr. toute la cour y fut plusieurs fois admise, mais avec choix. Racine fut chargé de l'iiistoire du roi. conjointement avec Despréaux, son ami. Cet emploi , ces pièces, dont je viens de parler, ses amis lui acquirent des privances. Il arrivoit même quelquefois que le roi n'avoit point de ministres chez Mme de Maintenon. comme les vendredis, surtout quand le mauvais temps de l'hiver y rendoit les séances fort longues: ils envoyoïenl chercher Racine pour les amuser. Malheureusement pour lui. il étoit sujet à des distractions fort grandes.

Il arriva qu'un soir qu'il étoit entre le roi et Mme de Maintenon . chez elle . la convers;ition tomba sur les théâtres de Par s. Après avo r épuisé l'opéra, on tomha sur la comédie. Le roi s'informa des pièces et des acteurs, et demanda à Racine pourquoi, à ce qu'il entendoit dire, la comédie étoit si fort tombée de ce qu'il l'avoit vue autrefois. Racine lui en donna plusieurs raisons , et conclut par celle qui . à sou avis, y avoit le plus de part, qui etoit que. faute d'auteurs et de bonnes pièces nouvelles, ks comédiens en donnoient d'anciennes, et entre autres ces pièces de Scarron , qui ne valoieut rien et qui rebutoient tout le inonde. A ce mot, la pauvre veuve rougit, non pas de la réputation du cul-dejatte attaquée , mais d'entendre prononcer son nom . et devai.t le successeur. Le roi s'embarrassa, le silence qui se fit tout d'un coup réveilla le malheureux Racine, qui sentit le puits dans lequel sa funeste distraction le venoit de précipiter. 11 demeura le plus confondu des trois, sans nius oser lever les yeux ni ouvrir la bouche. Ce silence ne laissa pas de durer

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plus que quelques moments, tant la surprise fut dure et profonde. La tiii fut que le roi renvoya Racine, disant qu'il alioit travailler. Il sortit éperdu ei gagna comme il put la di.mibre de Cavoye. C'étoit son ami, il lui conta sa sotti.-e. Elle fut telle, qu'il n'y avoit point à la pouvoir raccommoder. Oncques depuis, le roi ni Mme de Maintenou ne parlèrent à Racine, ni même le regardèrent. Il eu conçut un si profond chagrin, qu'il eu tomba en langueur, et ne vécut pas deux ans depuis. 11 les mil bien à profit pour son salut. Il se lit enterrer à Port-Royal des Champs, avec les illustres habitants duquel il avoit eu des liaisons dès sa jeunesse, que sa vie poétique avoit même peu interrompues, quoiqu'elle fût bien éloignée de leur approbation. Le chevalier de Coislin s'y étoit fait porter aussi, auprès de son célèbre oncle, M. de Pontchâteau. On ne sauroit croire combien le roi fut piqué de ces deux sépultures.

Le duc de La Force , qui mourut dans ce mime temps , ne fit pas tant de vide et de regrets, nououstaut sa naissance et sa dignité. C'eloit un très-bon et honnête homme, et rien de pius, qui à force d'exils, de prisons, d'enlèvements de ses enfants, et de tous les tourments dont on s'étoit pu aviser, s'étoit fait catholique. Le roi eut soin de le bien faire assister, pour qu'il mourût tel. Sa femme, enfin, avoit eu permission de se retirer eu Angleterre, et d'y jouir de son bien. Elle y l'ut en estime et en considération . et y eut le rang de duchesse.

Peu après la mort de Racine, 'Valincour fut choisi pour travailler à l'histoire du roi en sa place . avec Despréau.x. Je ne sais quelle connoissance il avoit eue auprès de Mme de Montespan. Ce fut par elle qu'il fut mis auprès de M. le comte de Toulouse, dès sa première jeunesse reconnue, et bientôt après fut secrétaire amènerai de la marine. C'étoit un homme d'infiniment d'esprit, et qui savoit extraordinairement; d'ailleurs un répertoire d'anecdotes de cour, où il avoit passé sa vie dans l'intrinsèque et parmi la compagnie la plus illu.stre et la plus choisie, solidement vertueux et modeste, toujours dans sa place et jamais gâté par les confiances les plu? importantes et les plus (laiteuses. D'ailleurs très-difficile à se montrer . hors avec ses amis particuliers , et peu à peu très-longtemps devenu grand homme de bien. C'étoit un homme doux, gai ,' salé , sans vouloir l'être , et qui répandoit naturellement les grâces dans la conversation , très-sûr et extrêmement aimable . qui avoit su conserver la confiance du roi, être considéré de Mme de Maintenon, et ne lui être point suspect . en demeurant publiquement attaché à Mme de Montespan jusqu'à sa mort, et à tous les siens après elle. M. le comte de Toulouse avoit aussi toute confiance en lui . quoique parfaitement brouillé avec M. d'O et sans nul commerce ensemble. On ne l'en estimoit pas moins, quoique lui-même estimât fort peu ce gouverneur de la personne et de la maison de son maître.

Un saint et savant évèque finit aussi ses jours, Barillon , évêque de Luçon, frère de Barillon, longtemps ambassadeur en AntJcleterre, et de Morangis , tous deux conseillers d'État C'étoit un homme qui ne sortoit presque jamais de son diocèse, où il menoit une vie tout a fait apostolique. Il étoit for^ estimé et 4&iis la première considératipu dans Je

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