‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 63 sur 348 · PASSE CHANOINE DE STRASBOURG · texte numérisé non relu

PASSE CHANOINE DE STRASBOURG

lui ea faire faire les fonctions dans ce diocèse; enfin il étoit beaucoup plus avancé en années, en établissements, en ancienneté à Stmsbourg que l'abbé de Soubise: mais il s'en falloit bien que sa réputation fût entière: ses mœurs étoient publiquement connues pour être celles des Grecs, et son esprit pour ne leur ressembler en aucune sorte. La bêtise déceloit sa mauvaise conduite, son ignorance parfaite . sa dissipation, son ambition, et ne présentoit pour la soutenir qu'une vanité basse, puante, continuelle, qui lui attiroit le mépris autant que ses mœurs. qui éloienoit de lui tout le moiide, et qui le jetoit dans des panneau.x et des ridicules continuels. Son frère aussi bête, plus obscur avec beaucoup moins de monde et fort jeune , ne pouvoit suppléer à rien , et le cardinal, par sa conduite, ajjprofondissoit de plus eu plus sa disgrâce. Au contraire . tout riait à l'abbé de Soubise . dont l'extérieur montroit qu'il étoit le fils des plus tendres amours. Il se distingua sur les bancs de Sorbonne, et bien instruit et bien aidé par son habile mère, il se dévoua toute cette célèbre école par ses manières. On lui crut assez de fond pour hasarder de le faire prieur de Sorbonne. place passagère qui oblige à quantité d'actes publics dont il est très-difficile de se tirer par le seul secours d'autrui. Il y brilla . et. par le soin qu'il avoit eu de se gagner la Sorbonne . les éloges allèrent encore fort au delà du mérite. Il y en eut beaucoup du roi dans ses discours publics, qui ne lui déplurent pas, et il sortit de cet emploi avec une réputation extraordinaire, que son talent de se faire aimer lui acquit pour la plus grande partie. A ces applaudissements de capacité, Mme de Soubise y en voulut joindre d'autres encore plus importants, et pour cela elle le mit à Saint-Magloire , séminaire alors autant à la mode qu'il y a été peu depuis. Il étoit conduit par ce que les pères de l'Oratoire avoient de meilleur dans leur congrégation, alors solidement brillante en savoir et en piété. La Tour, leur général, étoit dans la première considération que ses sermons, sa direction, sa capacité, la sagesse de sa conduite et l'art de gouverner qu'il possédoit éminemment, lui avoient acquise, et qui, jointe à sa probité , rendoit son témoignage d'un grand poids. Dès l'arrivée de M. de Paris dans ce grand siège. Mme de SoulDise lui avoit fait sa cour: elle avoit toujours fort ménagé les Noailles, ennemis nés des Bouillon, avec qui ils avoient des procès immortels et piquants pour la mouvance de leurs principales terres de la vicomte de Turenne . où ces derniers avoient prodigué leurs hauteurs. M. de Paris avoit une attention particulière sur Saint-Magloire : c'étoit son séminaire favori : il aimoit et estimoit l'Oratoire, et avoit toute confiance au P. de La Tour. Il étoit dans l'apogée de son crédit, et sur les avancements ecclésiastiques . l'estime du roi et la liaison intime de Mme de Maintenon . en partageoient , du moins alors . la confiance entre lui et le P. de La Chaise. Ce dernier ni sa société n'avoient pas été négligés : Mme de Soubise en savoit trop pour ne mettre pas de son côté un corps aussi puissant . et , quand il lui plaît, aussi utile; et le P. de La Chaise et les principaux bonnets , semant toujours pour recueillir, ne demandèrent pas mieux que de servir son fils qu'ils voyoient en état d'aller rapidement à tout , et de devenir en état de le leur rendre avec usure.

80 CARDINAL DE FURSÏEMBERG. [1700]

Tout étoit donc pour l'abbé de Soubise , et toutes les avenues de la fortune saisies de toutes parts. Il sortit du séminaire comme il avoit fait de dessus les bancs. De là . une merveille de savoir ; d'ici , un miracle de piété et de pureté de mœurs. Oratoire , jésuites , Sorbonne , P. de La Tour, P. de La Chaise, M. de Paris s'écrioient à l'envi. Ils ravissoient la mère et ne plaisoient guère moins au roi . à qui on avoit grand soin que rien n'échappât desi acclamations sur l'abbé de Soubise , dont la douceur , la politesse , l'ssprit , les grâces , le soin et le talent de se faire aimer, confirmoient de plus en plus une réputation si établie. Les choses , amenées à ce point , parurent en maturité à Mme de Soubise , et la situation du cardinal de Bouillon la hàtoit. Il s'agissoit de pouvoir disposer du cardinal de Fùrstemberg. qui avoit deux neveux dans le chapitre de Strasbourg, et de lui faire vouloir avec chaleur un coadjuteur que les prélats n'admettent que bien difficilement , et de plus un coadjuteur étranger.

Fiirstemberg étoit un homme de médiocre taille , grosset , mais bien pris , avec le plus beau visage du monde . et qui à son âge l'étoit encore ; qui parloit fort mal françois ; qui , à le voir et à l'entendre à l'ordinaire , paroissoit un butor, et qui, approfondi et mis sur la politique et les affaires , à ce que j'ai ouï dire aux ministres et à bien d'autres de tous pays , passoit la mesure ordinaire de la capacité . de la finesse et de l'industrie. Il a tant fait de bruit en Europe qu'il est inutile de chercher à le faire connoître ; il faut se rabattre à l'état où il s'étoit réduit ; en pensions du roi ou en bénéfices, il jouissoit de plus de sept cent mille livres de rente , et il mouroit exactement de faim , sans presque faire aucune dépense ni avoir personne à entretenir. Il faut entrer dans quelques détails de sa famille. Son père servit toute sa vie avec réputation et commanda les armées impériales avec succès après avoir commandé l'aile gauche à la bataille de Leipsick. Il mourut en 1635 et laissa nombre d'enfants d'Anne , fille de .Tean-Georges, comte de Hohenzollern . que l'empereur Ferdinand II fit prince de l'empire en 1623. Son fils aîné, mort en 1662, ne laissa qu'une fille, unique héritière de Berg-op-Zoom par sa mère , et cette fille de Hohenzollern porta Berg-op-Zoom en mariage au comte d'Auvergne et étoit la mère de l'abbé d'Auvergne dont je viens de parler ; en sorte que cette comtesse d'Auvergne étoit fille du frère aîné de la mère du cardinal de Fùrstemberg , qui se trouvoit ainsi cousin germain de cette comtesse d'Auvergne qui venoit de mourir , et oncle à la mode de Bretagne de l'abbé d'Auvergne , compétiteur de l'abbé de Soubise pour Strasbourg, lequel abbé de Soubise n'avoit ni parenté, ni alliance , ni liaison aucune , par lui ni par aucun de sa famille , avec le cardinal de Fùrstemberg.

Ce cardinal , qui , étant évèque de Metz , avoit succédé à son frère aîné , évêque de Strasbourg , eut un autre frère . que l'empereur fit prince de l'empire, auquel je reviendrai après, et, entre autres sœurs : Elisabeth, mère du comte Reicham, chanoine de Strasbourg, dans les ordres, à qui le roi donna des abbayes, et qui étoit coadjuteur de l'abbaye de Stavelo du cardinal de Fùrstemberg son oncle: Marie-Françoise, mariée à un palatin de Neubourg, puis à un marquis de Bade,

[1700] COMTESSE DE FUBSTEMBERG. S*

grand'mère de la feue reine de Sardaigne et de Mme la Duchesse- et Anne-Marie mariée en insi à P'erdinand-Charles, comte deLowenstein père et mère de Mme de Dangeau. Herman Rgon, comte, puis fait prince de Fiirstemberg et de l'empire, pour lui et ses descendants, en 1654, et ses frères seulement à vie, fut grand maître de la maison de Maxirailien, électeur de Bavière, et son premier ministre, ainsi que de l'électeur de Cologne, frère de Maximilien.il mourut en 1674, et laissa entre autres enfants : le prince de Fiirstemberg, marié à Paris à la fille de Ligny . maître des requêtes, dont il n'eut que trois lilles, la laissa et s'en alla en Allemagne , où le roi de Pologne le fit gouverneur général de son électorat de Saxe, où il est mort en 1711 ; le comte Ferdinand, mort à Paris, brigadier, en 1G96, à trente-cinq ans, sans alliance; Emmanuel-François Egon, tué devant Belgrade, en 1686, à vingt-cinq ans , sans enfants de Catherine-Charlotte, comtesse de Wallenwoth, veuve de François-Antoine comte de La Marck, mère du comte de La Marck dont je parlerai bientôt, et qui longues années depuis s'est distingué par ses ambassades dans le Nord et en Espagne , et est devenu chevalier de l'ordre en 1724 et grand d'Espagne en 17.39. Mme de Dangeau avoit un frère abbé de Murbach . que le cardinal de Fùrstemherg, frère de sa mère, lui avoit cédée, qu'on appeloit le P. de Murbach, qui étoit aussi chanoine de Strasbourg, et qui, après que nous eûmes perdu Tournai , en a été évèque , tellement que le cardinal de Fiirstemberg avoit les fils de ses deux sœurs et le petit-fils du frère de sa mère, qui étoit l'abbé d'Auvergne , chanoines de Strasbourg et fort en état d'être coadjuteurs ou successeurs de l'évêché.

On prétendoit que le cardinal de Fùrstemberg, fort amoureux de cette comtesse de La Marck, la fit épouser à son neveu, qui avoit alors vingt-deux ou vingt-trois ans au plus, pour la voir plus commodément à ce titre. On prétend encore qu'il avoit été bien traité ; et il est vrai que rien n'étoit si frappant que la ressemblance, trait pour trait, du comte de La Marck au cardinal de Fùrstemberg, qui, s'il n'étoit pas son fils, ne lui étoit rien du tout. Il étoit destiné à l'Église, déjà chanoine de Strasbourg, lorsque la fortune de Mme de Soubise et de sou fils lui fit prendre l'épée , par la mort de son frère aîné en 1697 , et sa défaire de son canonicat et de ses autres bénéfices.

L'attachement du cardinal pour la comtesse de Fùrstemberg avoit toujours duré. Il ne pouvoit vivre sans elle; elle logeoit et régnoit chez lui ; son fils , le comte de La Marck , y logeoit aussi , et cette domination y étoit si publique que c'étoit à elle que s'adressoient tous ceux qui avoient affaire au cardinal. Elle avoit été fort belle , et en avoit encore à cinquante-deux ans de grands restes; mais grande et grosse, hommasse comme un Cent-Suisse habillé en femme, hardie, audacieuse, parlant haut et toujours avec autorité, polie pourtant et sachant vivre. Je l'ai souvent vue au souper du roi . et souvent le roi chercher à lui dire quelque chose. C'étoit au dedans la femme du monde la plus impérieuse , qui gourmandoit le cardinal qui n'osoit souffler devant elle, qui en étoit gouverné et mené à baguette, qui n'avoit pas chez lui la disposition de la moindre chose, et qui , avec cette dénendance, Saint-Simon u. 6

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