HARCOURT REVIENT D'ESPAGNE
Le roi d'Espagne jeta les hauts cris comme si on l'eût voulu dépouiller de son vivant, et son ambassadeur en fit un tel bruit en Angleterre, et en des termes si peu respectueux, jusqu'à nommer le roi d'Angleterre le roi Guillaume, que ce prince lui fit dire de sortir en quatre jours d'Angleterre . ce qu'il exécuta et se retira en Flandre. Mais l'empereur, quoique mécontent du roi d'Angleterre, le vouloit ménager dans ce qui n'étoit pas le point principal pour ne se brouiller pas absolument avec lui. Il s'offrit entre lui et le roi d'Espagne , et fit en sorte que ce mécontentement accessoire se raccommoda, et que l'ambassadeur d'Espagne retourna à Londres.
Harcourt eut à essuyer à Madrid toutes les plaintes et les clameurs ; elles furent au point que , sur le compte qu'il rendit de tous les désagréments qu'il essuyoit et de l'inutilité où il se voyoit par cette découverte, il eut permission de revenir. Il laissa Blécourt, son parent, qu'il avoit mené avec lui, et qui étoit homme ferme et capable d'affaires, quoiqu'il n'eût fait toute sa vie d'autre métier que celui de la guerre, et qui, en l'absence d'ambassadeur, servit très-bien et très-dignement avec le caractère d'envoyé du roi.
L'empereur cependant ne pensoit qu'à fortifier son parti en Espagne. La reine sa belle-sœur y étoit toute-puissante ; elle avoit fait chasser les plus grands seigneurs et les principaux ministres qui ne ployoient pas sous elle. Par sa faveur la Berlips étoit l'objet de l'envie universelle; elle prenoit à toutes mains et vendoit les plus grands emplois. Un de ses enfants avoit été fait par le roi d'Espagne archimandrite de Messine , qui est un bénéfice de quatre-vingt-dix mille livres de rente, par la mort d'un frère du duc de Lorraine ; et le prince de Hesse-Darmstadt , vice-roi de Catalogne, et colonel des Allemands dont elle avoit rempli Madrid. Quoiqu'elle eût réduit Harcourt à la plus honteuse solitude après avoir éprouvé tout le contraire , elle ne laissa pas de lui détacher l'amirante , avec des propositions fortes pour elle , et des espérances pour un des fils de Monseigneur. Harcourt, qui vouloit voir plus clair et qui avec raison se déficit de la sœur de l'impératrice, battit froid, et disant toujours qu'il ne pouvoit écrire en France tant qu'il ne verroit que du vague , ne laissoit pas de le faire , et de se flatter de la plus grande fortune s'il pouvoit réussir. Mais en France on étoit content du traité de partage; il étoit signé: la sœur de l'impératrice y étoit trop suspecte , et l'amirante à Harcourt pour le moins autant , par la mauvaise réputation de sa foi , et par son attachement héréditaire à la maison d'Autriche, et très-particulier à la reine; Harcourt eut donc ordre de ne plus rien écouter, qui en fut au désespoir, et qui de dépit s'éloigna de Madrid , et ne songea plus qu'à s'amuser avec son domestique et à tirer des lapins, en attendant son retour, dont bientôt après il reçut la permission.
Cette })Osition si jalouse fit mettre toutes choses en œuvre pour recouvrer de rar{*3nt , et se tenir en bonne posture et prêt à tout événement. On commença par une recherche sourde des gens d'affaires dont les profits avoicnt été immenses pendant la dernière guerre. Chamillart obtint à grand'peine permission du roi de se servir de Desmarets pour
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cette opération. Il figurera assez dans la suite i)Our qu'il ne soit pas inutile de le faire conuoîire dès à présent. C'étoit un grand homme, très-bien fait, d'un visage ei d'une physionomie agréable qui annonçoit la sagesse et la douceur, qui étoient les deux choses du monde qu'elle tenoit le moins. Son père étoit trésorier de France à Soissons , qui étoit riche dans son état , fils d'un manant , gros laboureur d'auprès de Noyon, qui s'étoit enrichi dans la ferme de l'abbaye d'Orcamp, qu'il avoit tenue bien des années, après avoir labouré dans son jeune temps. Son fils le trésorier de France avoit épousé une sœur de M. Colbert, longtemps avant la fortune de ce ministre , qui depuis prit Desmarets son neveu dans ses bureaux, et le fit après intendant des finances. C'étoit un homme d'un esprit net, lent et paresseux, mais que l'ambition et l'amour du gain aiguillonnoient, en sorte que M. de Seignelay, son cousin germain, l'avoit pris en aversion, parce que M. Colbert le lui donnoit toujours pour exemple. Il lui fit épouser la fille de Bechameil. secrétaire du conseil, qui devint après surintendant des finances et affaires de Monsieur quand il chassa Boisfranc, beau-père du marquis de Gesvres. Desmarets, élevé et conduit par son oncle, en avoit appris toutes les maximes et tout l'art du gouvernement des finances. Il en avoit pénétré parfaitement toutes les différentes parties, et comme tout lui passoit par les mains , personne n'étoit instruit plus à fond que lui des manèges des financiers, du gain qu'ils avoient fait de son temps, et par ces connoissances de celui qu'ils pouvoient avoir fait depuis.
Tout à la fin de la vie de M. Colbert. on s'avisa de faire à la Monnoie une quantité de petites pièces d'argent de la valeur de trois sous et demi pour la facilité du commerce journalier entre petites gens. Desmarets avoit acquis plusieurs terres , entre autres Maillebois et l'engagement du domaine de Châteauneuf en Timerais ' dont celte terre relevoit et quantité d'autres sortes de biens. Il avoit fort embelli le château bâti par d'O , surintendant des finances d'Henri III et d'Henri IV. Il en avoit transporté le village d'un endroit à un autre pour orner et accroître son parc, qu'il avoit rendu magnifique. Ces dépenses si fort au-dessus de son patrimoine , de la dot de sa femme et du revenu de sa place , donnèrent fort à parler. Il fut accusé ensuite d'avoir énormément pris sur la fabrique de ces pièces de trois sous et demi. Le bruit en parvint à la fin à M. Colbert qui voulut examiner, et qui tomba malade de la maladie prompte dont il mourut. Preuves , doutes ou humeur . je n'assurerai lequel des trois, mais ce qui est vrai , c'est que de son lit il écrivit au roi contre son neveu . qu'il pria d'ôter des finances , et à qui il donna les plus violents soupçons contre lui. Colbert mort, et Pelletier contrôleur général de la façon de M. de Louvois, à qui et à M. Le Teilier il étoit intimement attaché de toute sa vie , le roi lui donna ordre de chasser Desmarets. et de lui faire une honte publique. C'étoit bouillir du lait à une créature de Louvois. Il manda Desmarets, et prit son moment à une au-
I . Le Timerais ou Thimerais faisait autrefois ]iartie du Perche. H est compris maintenant dans le départemeut d'Eure-et-Loir.
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dience publiqae. Là, au milieu de tous les financiers qui rampoient el trembloient huit jours auparavant devant lui, et de tout ce qui se présenta là pour parler au contrôleur général , il appela Desmarets . et tout haut, pour que tout ce qui étoit là n'en perdît pas une parole ■ a. Monsieur Desmarets, lui dit-il. je suis fâché de la commission dont je suis chargé pour vous. Le roi m'a commandé de vous dire que vous êtes un fripon: que M. Colbert l'en a averti; qu'en celte considération, il veut bien vous faire grâce . mais qu'entre ci et vingt-quatre heures vous vous retiriez dans votre maison de Maillebois sans en sortir ni en découcher, et que vous vous défassiez de votre intendance des finances, dont le roi a disposé. » Desmarets. éperdu, voulut pourtant ouvrir la bouche , mais Pelletier tout de suite la lui ferma par un : « Allez-vousen. monsieur Desmarets. je n'ai pas autre chose à vous dire. » et lui tourna le dos. La lettre de M. Colbert mourant au roi ferma la bouche à toute sa famille, tellemeat que Desmarets. dénué de toute sorte de protections, n'eut qu'à signer la démission de sa place, et s'en aller à Maillebois.
Il y fut les quatre ou cinq premières années sans avoir la liberté d'en découcher, et il y essuya les mépris du voisinage, et les mauvais procédés d'une menue noblesse qui se venge avec plaisir , sur l'impuissance , de l'autorité dure qu'elle avoit exercée dans le temps de sa fortune. Mon père étoit ami de M. Colbert. de M. de Seignelay et de toute leur famille: il connoissoit peu Desmarets. jeune homme à son égard. La Ferté. où mon père passoit souvent la fin des automnes, se trouvoit à quatre lieues de Maillebois. La situation de Desmarets lui lit pitié. Coupable ou non , car rien n'avoit été mis au net . il trouva que sa chute étoit bien assez profonde, sans se trouver encore mangé des mouches dans le lieu de son exil: il l'alla voir, lui fit amitié, et déclara qu'il ne verroit pas volontiers chez lui ceux qui chercheroient à lui faire de la peine : un reste de seigneurie palpitoit encore en ce temps-là. Mon père, toute sa vie honnête et bienfaisant, étoit fort respecté dans le pays. Cette déclaration changea en un moment la situation de Desmarets dans la province : il lui dut tout son repos et la considération qui succéda au mépris et à la mauvaise volonté qu'il avoit éprouvée. Mon père même alla trop loin dans les suites , car il s'engagea dans des procès de mouvance à la prière de Desmarets, qui lui coûtèrent à soutenir et qu'il perdit. Dès que Desmarets eut permission de sortir de sa maison sans découcher, il vint dîner à la Ferté, sitôt que mon père y fut. Il n'oublia rien, ni Mme Desmarets, pour témoigner à mon père et à ma mère leur attachement et leur reconnoissance. Il eut enfin permission de faire à Paris des tours courts . puis allongés et réitérés, enfin liberté d'y demeurer en n'approchant pas de la cour. Il continua la même amitié avec moi. et. moi avec lui, après la mort de mon père, et elle fut telle qu'on en verra bientôt une marque singulière. Desmarets étoit en cet état lorsque Chamillart obtint à grand'peine la permission de se servir de ses lumières, et de le faire travailler à la recherche des gens d'affaires, etc.. qui, par compte fait et arrêté avec eux, se trouvèrent avoir gagné depuis 1689 quatre-vingt-deux miliioas. On s'abstient de ré-