NOAILLES FAIT CARDINAL
che. Mais son frère et Mme de Maintenon firent tout ponr lui. On ne le sut que par les lettres de Rome. Il n'attendit pas deux mois la j)ourpre depuis sa nomination. Le pape avoit résolu de faire la promotion des couronnes dès qu'il y auroit trois chapeaux vacants. Le cardinal Maldachini mourut le troisième, et aussitôt, c'est-à-dire le 28 juin, il arriva un courrier de M. de Monaco , qui apporta la nouvelle que le pape avoit fait le cardinal de Noailles pour la France, le cardinal de Lamberg, évêque de Passau , pour l'empereur, et le cardinal Borgia pour l'Espagne. Le courrier du pape ne fit pas diligence , tellement que ce ne fut que le 1" juillet, qu'au retour de sa promenade de Marly, le roi trouva le nouveau cardinal qui l'attendoit à Versailles dans son appartement qui lui présenta sa calotte. Le roi la lui mit sur la tète avec force gracieusetés.
Cette promotion fut une cuisante douleur pour le cardinal de Bouillon, de voir un Noailles paré comme lui de la pourpre, et un de ceux quiétoienten lice contre M. de Cambrai, et qui l'avoient vaincu. Il venoit d'éprouver un coup de fouet plus personnel, mais qui lui fut peut-être moins sensible.
L'abbé de Vaubrun avoit été exilé à Serrant, en Anjou, chez son grand-père maternel. Il étoit frère de la duchesse d'Estrées , et fils unique de Vaubrun, tué lieutenant général à cette belle et mémorable retraite que fit M. de Lorges devant les Impériaux , après la mort de M. de Turenne. II avoit pris le petit collet pour se cacher. Il étoit tout à fait nain , en avoit la laideur et la grosse tète , et il s'en falloit pour le moins un pied que ses courtes jambes tortues ne fussent égales. Aveo cela beaucoup d'esprit et de la lecture, mais un esprit dangereux tout tourné à la tracasserie et à l'intrigue. Il étoit accusé avec cela de l'avoir fort mauvais , d'être peu sûr dans le commerce , et de se livrer à tout pour être de quelque chose. Sa figure ne l'empèchoit pas d'attaquer Iqj dames ni d'en espérer les faveurs , et de se fourrer comme que ce ff partout où il pouvoit trouver entrée. Ennuyé de l'obscurité où il lan guissoit, il obtint par MM. d'Estrées l'agrément de la charge de lecteur du roi , que le baron de Breteuil lui vendit quand il acheta celle d'introducteur des ambassadeurs, après la mort de Bonnœil, et ce vilain et dangereux escargot se produisit à la cour et chercha à s'y accrocher: il fit une cour basse aux Bouillon , il fut admis chez eux ; le cardinal de Bouillon le reconnut bientôt pour ce qu'il étoit. Il lui falloit de tels pions pour jeter en avant: il se trouva son espion, son agent, son correspondant dans toute sa conduite à Rome , et d'un coup de pied il fut chassé.
Malgré tant de revers , le cardinal de Bouillon persévéra dans sa résolution de ne pas perdre le décanat. Il amusa le roi tant qu'il put d'une obéissance d'un ordinaire à l'autre, dès qu'il auroit son bref. N'en pouvant cacher le refus, il fit semblant de partir et alla jusqu'à Caprarole où il s'arrêta , fit le malade , et dépêcha un courrier au P. de La Chaise , pour le prier de rendre au roi une lettre par laquelle il lui demandoit la permission de demeurer à Rome, sans voir personne, jusqu'à la mort du cardinal Cibo , lui remontroit la prétendue importance que le déca-