JUGEMENT EN FAVEUR DE LA BRETAGNE
petite particulière. M. et Mme de Chevreuse ne la voulurent point voir d'abord. Gagnés ensuite par tout ce qu'elle fit de démarches auprès d'eux, et par les gens de bien qui leur firent uu scrupule de ne pas tendre la main à une personne qui se retire du désordre et du scandale, ils consentirent à la voir. Peu à peu d'autres la virent, et quand elle se fut un peu ancrée, elle prit une maison, y fit bonne chère, et comme elle avoit beaucoup d'esprit de famille et d'usage du monde , elle s'en attira bientôt, et peu à peu elle reprit les airs de supériorité auxquels elle étoit si accoutumée , et , à force d'esprit, de ménagements et de politesse, elle y accoutuma le monde. Son opulence dans la suite lui fit une cour de ses plus proches et de leurs amis , et de là elle saisit si bien les conjopctures qu'elle s'en fit une presque générale, et influa beau coup dans le gouvernement . mais ce temps passe celui de mes Mémoires. Elle laissa à Turin un fils fort bien fait, et une fille, tous deux reconnus par M. de Savoie sur l'exemple du roi. Le fils mourut sans alliance: M. de Savoie l'aimoit fort et ne pensoit qu'à l'agrandir. La fille épousa le prince de Carignan , qui devint amoureux d'elle. C'étoit le fils unique de ce fameux muet, frère aîné du comte de Soissons. père du dernier comte de Soissons et du fameux prince Eugène: ainsi M. de Carignan étoit l'héritier des États de M. de Savoie s'il n'avoit point eu d'enfants. M. de Savoie aimoit passionnément cette bâtarde, pour qui il en usa comme le roi avoit fait pour Mme la duchesse d'Orléans. Ils vinrent grossir ici la cour de Mme de Verrue après la mort du roi, et piller la France sans aucun ménagement.
Le roi jugea à Fontainebleau un très-ancien procès entre l'amirauté de France et la province de Bretagne, qui prétendoit avoir la sienne à part indépendante en tout de celle de France, et elle en avoit joui jusqu'à présent. C'est ce qui avoit mis par les prises, pendant les guerres, les gouverneurs de Bretagne si à leur aise , et qui avoit donné moyen à M. de Chaulnes d'y vivre si grandement et d'y rétandre tant de biens. Dès que M. le comte de Toulouse eut ce gouvernement, le roi prit la résolution de juger cette question. Les parties dès longtemps averties pour instruire l'affaire. Valincourt. secrétaire général de la marine, agit pour l'amirauté . et Bénard-Rézé. évèque de Vannes. Sévigny et un du tiers état pour la Bretagne comme député de la province. M. le comte de Toulouse demeura neutre comme sans intérêt, parce qu'il avoit l'un et l'autre. Le roi donna un conseil extraordinaire, un jeudi matin . dans lequel entrèrent Mgr le duc de Bourgogne qui avoit voix depuis quelque temps, les ministres, les secrétaires d'État, le contrôleur général, et les deux conseillers au conseil royal des finances . qui étoient Pomereu et d'Aguesseau : ce dernier étoit chargé du rapport. Monsieur y étoit aussi. La province gagna en plein tout ce qu'elle prétendoit, et fut heureuse de ne se trouver point de partie puissante en tète, et qu'au contraire le roi ne fût pas fâché de la favoriser pour y faire aimer et accréditer M. le comte de Toulouse.
En même temps M. du Maine acb.eta, des héritiers de M. de Seigneby , la belle et délicieuse maison de Sceaux, où M. Colbert et beaucoup plus M. de Seignelay avoient mis des sommes immenses. Le prix fut de neuf