‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 94 sur 348 · MORT DU ROI D ESPAGNE · texte numérisé non relu

MORT DU ROI D ESPAGNE

réditaire. La porte alors étoit entièrement fermée à la pairie. J'aurai lieu d'expliquer cette nnecdocte ailleurs. Arriver là étoit toute l'ambi tion d'Harcourt. Elle étoit telle que, longtemps avantcetie conjoncture, étant à Calais pour passer avec le roi Jacques en Angleterre, il ne craignit pas de s'en expliquer tout haut. On le féliwtoit de commander à une entreprise dont le succès lui acquerroit le bàtou. Il ne balança point et répondit tout haut que tout son but étoit d'être duc, et que, s'il savoit sûrement devenir maréchal de France et j.amais duc, il quitteroit le service tout à l'heure et se retireroit chez lui.

Des que le roi d'Espagne fut expiré, il fut question d'ouvrir son testament. Le conseil d'État s'assembla, et tous les grands d'Espagne qui .se trouvèrent à Madrid y entrèrent. La curiosité de la grandeur d'un événement si rare , et qui intéressoit tant de millions d'hommes , attira tout Madrid au palais, en sorte qu'on s'étouffoit dans les pièces voisines de celle où les grands et le conseil ouvroient le testament. Tous les ministres étrangers en assiégeoient la porte. C'étoit à qui sauroit le premier le choix du roi qui venoit de mourir, pour en informer sa cour le premier. Blécourt étoit là comme les autres sans savoir rien plus qu'eux, et le comte d'Harrach, ambassadeur de l'empereur, qui espéroit tout, et qui comptoit sur le testament en faveur de l'archiduc, étoit vis-à-vis la porte et tout proche avec un air triomphant. Cela dura assez longtemps pour exciter l'impatience. Enfin la porte s'ouvrit et se referma. Le duc d'Abrantès, qui étoit un homme de beaucoup d'esprit, plaisant, mais à craindre, voulut se donner le plaisir d'annoncer le choix du successeur , sitôt qu'il eut vu tous les grands et le conseil y acquiescer et prendre leurs résolutions en conséquence. Il se trouva investi aussitôt qu'il parut. 11 jeta les yeux de tous côtés en gardant gravement le silence. Blécourt s'avança, il le regarda bien fixement, puis, tournant la tête, fit semblant de chercher ce qu'il avoit presque devant lui. Cette action surprit Blécourt et fut interprétée mauvaise pour la France: puis tout à coup, faisant comme s'il n'avoit pas aperçu le comte d'Harrach et qu'il s'oflrîl premièrement à sa vue. il prit un air de joie. lui saute au cou, et lui dit en espagnol, fort haut : a. Monsieur, c'est avec beaucoup de plaisir.... » et faisant une pause pour l'embrasser mieux, ajouta : « Oui, monsieur, c'est avec une extrême joie que pour toute ma vie.... » et redoublant d'embrassades pour s'arrêter encore, puis acheva : « et avec le plus grand contentement que je me sépare de vous et prends congé de la très-auguste maison d'Autriche; » puis perce la foule, chacun courant après pour savoir qui étoit le successeur. L"étonnement et l'indignation du comte d'Harrach lui fermèrent entièrement la bouche , mais parurent sur son visage dans toute leur étendue. Il demeura là encore quelques moments: il laissa des gens à lui pour lu: venir dire des nouvelles à la sortie du conseil, et s'alla enfermer chez lui dans une confusion d'autant plus grande qu'il avoit été la dupe des accolades et de la cruelle tromperie du compliment du dur d'Abrantès.

Blécourt, de son côté, n'en demanda pas davantage. Il courut chez lui écrire pour dépêcher son courrier. Comme il étoit après, Ubilla lui envoya un extrait du testament qu'il tenoit tout prêt, et que Blécourt

Page 1