MONSEIGNEUR PARLE AVEC FORCE POUR ACCEPTE
de ce qui seroit offert par le vœu universel de tous les seigneurs et les peuples d'Espagne: que le premier étoit arrivé, que le second alloit suivre, selon toute apparence; que le refuser contre tout intérêt, comme il croyoit l'avoir démontré, attireroit moins la confiance avec qui le traité de partage avoit été signé, que leur mépris, que la persuasion d'une impuissance qui les enhardiroità essayer de dépouiller bientôt la France de ce qui ne lui avoit été doimé en dist:;nce si éloignée et de si fâcheuse garde , que pour le lui ôter à la première occasion; et que, bien loin de devenir la dictatrice de l'Europe par une modération si étrange etque nulle équité ne prétextoit, la France acquerroit une réputation de pusillanimité qui seroit attribuée aux dangers de la dernière guerre et à l'exténuation qui lui en seroit restée, et qu'elle deviendroit la risée de ses faux amis avec bien plus de raison que Louis XII et François I" ne l'avoient été de Ferdinand le Catholique , de Charles-Quint . des papes et des Vénitiens, par leur rare attachement à leur foi et à leurs paroles positives, desquelles ici il n'y a rien qui puisse être pris en la moindre parité; enfin qu'il convenoit qu'une si riche concession ne se recueillerolt pas sans guerre, mais qu'il falloit lui accorder aussi que l'empereur ne soutlViroit pas plus paisiblement l'exécution du traité de partage que celle du testament; que jamais il n'avoit voulu y consentir, qu'il avoit tout tenté pour s'y opposer, qu'il n'etoit occupé qu'à des levées et à des alliances; que, guerre pour guerre, il valoit mieux la faire à mains garnies et ne se pas montrer à la face de l'univers indignes de la plus haute fortune et la moins imaginée.
Ces deux avis, dont je ne donne ici que le précis, furent beaucoup plus étendus de part et d'autre, et fort disputés par force répliques des deux côtés. Monseigneur , tout noyé qu'il fût dans la graisse et dans l'apathie, parut un autre homme dans tous ces deux conseils, à la grande surprise du roi et des assistants. Quand ce fut à lui à parler, les ripostes finies, il s'expliqua avec force pour l'acceptation du testament, et reprit une partie des meilleures raisons du chancelier. Puis, se tournant vers le roi d'un air respectueux , mais ferme , il lui dit qu'après avoir dit son avis comme les autres, il pienoit la liberté de lui demander son héritage , puisqu'il étoit en état de l'accepter; que la momarchie d'Espagne étoit le bien de la reine sa mère, par conséquent le sien, et pour la tranquillité de l'Europe celui de son second fils, à qui il le cédoit de tout son cœur, mais qu'il n'en quitteroit pas un seul pouce de terre à nul autre; que sa demande étoit juste et conforme à l'honneur du roi , et à l'intérêt et à la grandeur de sa couronne , et qu'il espérait bien aussi qu'elle ne lui seroit pas refusée. Cela dit d'un visage enflammé surprit à l'excès. Le roi l'écouta fort attentivement , puis dit à Mme de Maintenon : « Et vous , madame , que dites-vous sur tout ceci?» Elle à faire la modeste; mais enfin, pressée et même commandée, elle dit deux mots d'un bienséant embarras, puis en peu de paroles se mit sur les louanges de Monseigneur , qu'elle craignoit et n'aimoit guère, ni lui elle , et fut enfin d'avis d'accepter le testament.
Le roi conclut sans s'ouvrir. Il dit qu'il avoit tout bien ouï , et com- Dris tout ce qui avoit été dit de part et d'autre : qu'il y avoit de grandes
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raisons des deux côtés , que l'affaire méritoit bien de dormir dessus et d'attendre vingt-quatre heures ce qui pourroit venir d'Espagne, et si les Espagnols seroient du même avis que leur roi. il congédia le conseil, à qui il ordonna de se retrouver le lendemain au soir au même lieu, et finit sa journée, comme on l'a dit. entre Mme de Maintenon . Torcy qu'il fit rester , et Barbezieux qu'il envoya chercher.
Le mercredi 10 novembre, il arriva plusieurs courriers d'Espagne, d 'Ut un ne fit que passer portant des ordres à l'électeur de Bavière à Bruxelles. On eut par eux tout ce qui pouvoit achever de déterminer le roi à l'acceptation du testament, c'est-à-dire le vœu des seigneurs et des peuples, autant que la brièveté du temps le pouvoit permettre: de sorte que, tout ayant été lu et discuté chez Mme de Maintenon au conseil que le roi au retour de la chasse y tint comme la veille, il s'y détermina à l'acceptation. Le lendemain matin , jeudi , le roi , entre sor. lever et sa messe , donna audience à l'ambassadeur d'Espagne , à laquelle Monseigneur et Torcy furent présents. L'ambassadeur présenta, de la part de la reine et de la junte, une copie authentique du testament. On n'a pas douté depuis qu'en cette audience . le roi , sans s'expliquer nettement, n'eût donné de grandes espérances d'acceptation à l'ambassadeur, à la sortie duquel le roi lit entrer Mgr le duc de Bourgogne, à qui il confia le secret du parti pris. Le chancelier s'en alla à Paris l'après-dînée , et les autres ministres eurent congé jusqu'à Versailles, de manière que personne ne douta que la résolution, quelle quelle fût, ne fût prise et arrêtée.
La junte qui fut nommée par le testament pour gouverner en attendant le successeur fut fort courte, et seulement composée de la reine, du cardinal Portocarrero , de don Manuel Arias . gouverneur du conseil de Caslille, du grand inquisiteur; et pour grands d'Espagne, du comte de Benavente et du comte d'Aguilar. Ceux qui firent faire le testament n'osèrent pas exclure la reine . et ne voulurent pas s'y mettre pour éviter jalousie. Ils n'éloient pas moins sûrs de leur fait, dès que le choix du successeur seroit passe à l'ouverture du testament, ni de la gestion, par la présence du cardinal, du comte de Benavente et d'Arias, dont ils étoient sûrs, et duquel la charge que j'aurai ailleurs occasion d'expliquer donnoit le plus grand pouvoir, appuyé surtout de l'autorité du cardinal qui étoit comme le régent et le chef de la junte . tout le crédi; et la puissance de la reine se trouvant anéantis au point qu'elle fut réduite à faire sa cour au cardinal et à ses amis, et que, sous prétexte de sa douleur, elle n'assista à la junte que pour signer aux premières et plus importantes résolutions toutes arrêtées sans elle, et qu'elle s'en retira dans l'ordinaire et le courant, parce qu'elle sentoit qu'elle n'y seroit que de montre. Aguilar était l'homme d'Espagne le plus laid, qui avoit le plus d'esprit, et peut-être encore le plus de capacité, mais le plus perfide et le plus méchant. Il étoit si bien connu pour tel qu'il en plaisantoit lui-même, et qu'il disoit qu'il seroit le plus méchant homme d'Espagne , sans son fils qui avoit joint à la laideur de son âme celle que lui-même avoit en son corps. Mais c'étoit en même temps un homme cauteleux, et qui, voyant le parti pris, ne pensa qu :' iâ for-