‹ Mémoires concernant le cardinal de RetzChapitre 3 sur 10 · GUERRE DE PARIS · texte numérisé non relu

GUERRE DE PARIS

Les bsurrièades n'ayant interrompu que pour quel-« que temps les délibérations du parlement sur les affaires publiques , cette compagnie recommença ses assemblées au sujet d^ propositions faites dans la cbambre de &ii):it-Louis pour les rentes sur l'hôtel^d^villé et pour le l;arîf : et comme la fin des séapcès or-, dinaires approchoit, le parlement se continua de luir même ^ndanl les vacation^ , ayant, seulement pour la forme ^ envoyé demander à la Reine des lettres de continuation, qui, après une extrême résistance de la cour , furent accordées pour quelque temps, et mémQ prorogées dans la suite.

Cependant la Reine, qui avoit coutume de faire prendre au Roi Tair de la campagne dans cette sai^ son , l'ayant fait sortir de Paris dès les six heures du matin pour lé mener à Ruel, tout le monde s'imagina qu'il y avoit du mystère dans cette sortie, qui fut prise pour lors pour un dessein formé d'assiéger la ville : U'autant plus que dans le même temps on eut avîis que les troupes s'approchoient , et commettoient de grands désordres dans leur passage.

C'est pourvoi le parlement s'étant assemblé le 22 septembre 1648, on résolut de prier la Reine de ramener incessamment le Roi à Paris , et d'en écarter les troupes, plusieurs de la compagnie ayant parlé très-baut contre le cardinal Mazarin, comme contre

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Fauteur de tous les désordres \ q^j^^^^^*^^^ ayant même proposé de renouveler farrêt de 1617, par lequel les étrangers sôikt çx!ùlus du gouvernement et du ministère. Mais cet avis ne fut pas suif i, et on se contenta d'ajouter ^ la délibération que M. le duc d'Orléans et M. le prince seroient priés de venir prendre leurs places dans la compagnie , pmir y délibérer sur les affaires d'Etat.

Mais comme ces deal princes écrivirent ^ messieurs du parlement pour les prier df aller conférer avec eux à Ruel, on nomma des députés pour téteff<?t, qui proposèrent beaucoup de choses sur tout ce qui aVoitf été agité dans la chambre et dans les assemblées du parlement depuis les barricades : et parce que le ^ieur de Chavigny avoit été arrêté dans ce temps-là, et qu^ te sieur deChâteauneuf , garde des sceaux, et le mar'qtiis djB La Yieuville, surintendant des finances, avoieht été exilés ,. cela fut cause qu'on insista beaucoup dans ces conférencies sur le point de la sûreté publique.

On ne sait pas précisément quel fut le sujiet de la prison du sieur de Chavigny , si ce n'est qu'on l'accasoit de porter M. lepriiice à embrasser les intérêts do parlement pour se venger du cardinal , qui lui avoit ôté la charge de secrétaire d'Etat pour la donner au sieur de Brienne *, et on disoit que le sieur de Gkavigny ayant fait confidence de son dessein au pi^sident Perrault, qui étoit à M. le prince, ce {^résident en avoit averti le cardinal : ce qui fit sy^réter le sieur de Chavigny , dont il appréhenda l'esprit^ et la grande liaison qu'il àvoit avec les principides persontie^ de la cour et du parlement, et qui auroit pu laireune intrigue dans le cabinet, plus dangereuse pour le car*

DE GUY JOLY, [1.648] Zg

dînai quç tous les murmw'es du f^euple et les remontrances du parlement. Enfin, après plu^ieur^ conférences et beaucpup de voyages des députés, on convint d'une déclaration qui fut publiée le •24 octobre 1648 , par laquelle le Roi accordoit à ses peuples la diminution d un cijiquiëme sur les tailles pour les années 1648 et i649r ^^ ^^ suppression de plusieurs autres droits , avec promesse de ne créer audun office de judicature ni de finance pendant les quatre années suivantes -, et que les officiers des cours souveraines ne pourroient être troublés dans Texercicè de leur charge par lettres de cachet ou autrement , et que toutprisonnierd'Etatseroitinterrogédansvingt-qualre heures. Après cette publication, le parlement cessa ses assemblées jusqu'après la Saint-Martin , le Roi étant revenu à Paris |e dernier jour du mois d'octobre.

Pendant que ces choses se i^égocioient, ceux qui s'étoient distingués dans les barricades voy^t que l'intention dé' la cour étoit de se vei^iger, et s^aclrant bien d'ailleur^ que le retour du Roi à Paris ne vénoit que du refus qup M. le duc d'Orléans avoit fait jusq]^eik de consentir au siège de cette grande ville» on pensa de tous .côtés à se réunir , et à se préparer à la défense.

Plusieurs conseillers du paf lemeut , des plus zélés , s'assembloient régulièrement presque tous les jours après midi chez le sieuf LonguçiJ , conseiller de la grand'chambre , où l'on concertoit ce qu'il y avoit à faire , et les avis qu'il faudroit suivre les jours suivaus sur les di0*éreate$ propositions qui pourroient être Élites. Ceux qui se trouvoient le plus souvent à ces cou£éreaceft étoient les sieurs de Croissy , Fouquet ,

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Dorât , Quatrèsous , de Motit€;|iglos , l'abbié Amelot , de Caumartin, Le Fëvr^^ ^la Barre , efquelques autres, entre lesquels il y en ^roit qui se voyoient encore che2 ie sieur Coulbti, où étoient ordinairement le sieur de B^chaupïont, fils du: président Le Coigneux5; Givry ; Vialard , avec quelques gens d'épée.

Mais le principal d%toute Vintrïgue étoit ménage chez le coadjuteur p^^ quelques .jpersonnes de qualité qui s'étoieijl unies avec lui : entre autres îe marqui^de Noirmoptier, qui étoit revenu de l'armée fort mécontent deJM. le prince, à cause de quelques parôles lâcheuses que Son Altesse ayoit dites de luf après la bataille de Lens, sous prétexte que'^la pre^ nrière ligne de L'ar^ï^^fi V^^ ce marquis commandpit fjit poi^sséé, quoiqu'il y eût, très-bien fait son: devoir. Mais M. le prince ne laissa pas de faire des railleries de ce marquis , quijie relira de Parihée, et c^i^rdba ensuite toute^^ les occasions» de se venger de M. le princéet 4e la cour, quirjui avoit refusé la sa^ tis£siction qu il demandoit pour cette^i^pnse.

C'est pourquoi Je marquis de Noirmoutier fut .des^ premiers à. se joii^dre au coadju^t^ur , aussi bien que son ami le ^marquis de Laigu^s, qui ayoil aussi des raisons dé se plaindre de ^M. le prjin^e : et comme Noirmoutier ayoit des, liai^pns avec M. le prince de (^ontî, qu'il s^vpit ^tre très-mécontent de M. le prince son frère, auss^ bien? que 'madame de Longue ville , dont M. le priace ayoit dit mille choses fort, outrageantes au sujet du prince de MajrsiUac , il crut qu'il ne seroitpas difficile de les^ engager l'ui^ et l'autre dans un parti contraire à M. le prince , et même à la cour, dont le prince de Gonti se plaignoit aussi, à

DE GCY J(AY. [1648] 4'

cause d^k prétention quHl àvoit d'entrer au conseil: eequi iuî'avoitétëreftisé. ^

M. de Ld^gueville, tpn prëtendok avoir le premier rang après les prinees du sang, n'ëtoit pas plus content que les^ autres 4djè M* le prince, qui n'appuyoit pas ses prétentions comme il Faur oit* désiré 5 et il ne fut pais diflScile^de lé. faire entrer dans une faction oppdsée à Isf sienne, animé comme il étoît par la prihceSse son? épbuse , que le ^tince de Marsillac ménageek^avec une grande at-lention , jugeant ,bien dès Ibri qu'élfè sKiroit une cSnsidérafion toute particulière dans le parti , parFâscendant qa'elle avoit sur les piiticesde-Conti et de^Lpnguevilïej et qu'étant comme il étoil* dans ^es bûnties grâces, il lur seroit aisé de tirer d% grands avantages pour lui quand il seroit qilestion tte traiter et de s'accommoder avec la cour. Lès mesures étant db ne prises de tous les côtés^, on résolutf de se trouVer à Noisy , où M. le çrjnce de Contî et madame de ^Longtievîile promirent de se jeter dans Paris, en cas que M. le prince en entreprît le siège par bricfre de te cour , comice le bruit en couroit d^jà pai^out. Cettler promesse *ftit très-agréable au coadjuterar, non-^sèulement par rap|)ort aux affaires gl'énérales , trfais aussi parce que depuis quelque temps ilayoit des sentimens fort vifs (0 et fort tendres pour msÈâame de LôngueviUe,^t qu'il espéra que le sëjdtfT de Paris pourjfoir lui fourmr des occasions de. rentre tenit plusjsouVent, et peut-être de prencU^e^es

(1) Des sentimensjfhn éifs : On a vu dans les Méttioîrcs du cardinal de Retz qu'il fil en effet des tentatives sur le cœur de madame de Longuevillc, mais qu'elles furent vaines. L'amant préféré' etoit alors le prince de Marsillac , depuis duc de La Rochefoucauld.

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avantages sur le prince de Marsillac , qu'ii regardoit comme son rival, ^

Cependant le coadjuteur ne laissoit pas d'agir en même temps du côté de M. le princ^ , pour rengager dans le parti : et il*a toujours soutenu qu^ Son Altesse lui avoit donné parole positive d'y entrer , et qu'ik s'étoient vus deux fois chez le sieur de Broussel ,, pour s'eiftre-donner de nouvelles assurances. Mais M. le prince a toujours nié le fait ^ et il y a bien de rappa,rence qu'il n'avoit donné que des ps^oles générales qu'on peut expliquer, et dont il est^is4de se dégager quand on veut.

Il est pourtant certaiç que dans ce temps-là l'esprit de M., le prince fut extrêmement comb^tu , et qu'il balança beaucoup entre les raisons de Ghâtillon qui vouloit le lier avec les frondeurs , et celles du maréchal de Gramont qui le soUicitoit fortement de demeurer uni avec la cour. Dans la vérité, Taffaire étpit assez douteuse , et méritoit bien qu'on y pensât. Enfin il se détermina en faveur de la cour , dans Tespérance qu'il alloit devenir le maître du cabinet et de la fortune 4u cardinal ,^ qu'il pourroit mêp(ie détruire quand il voudroit regagner FaiFigiiçtion publique (qu'il voyoit bien qu'il alloit perdre pour » un temps) , en le sacrifiant au parlement et au peuple. Ce fut dans cette pensée que Son Altesse fît offrir ses services à la Reine, faisant sonner bien haut son attachement inviolal^le au service de Sa Majesté^

La Reine se voyant assurée de ce côté-là f fit représenter à M. le duc d'Orléans , pai^l'abbé de La Rivière , qu'il lui étoit très-dangereux de souffrir que M. le prince demeurât seul auprès du Roi et de la Reine-

que ce lui seroit un moyen infaillible de se rendre dans peu maître de loutes les affaires, etd^en eitclure Son Altesse Royale , qui perdroit ain^i toute sorte de considération; avec plusieurs autres raisons de la même nature qui piquaient sensiblement Tesprit du duc d'Orléans, naturellement jaloux de respérance et de la réputation de M. le prince.

Ce n'est pas que si Son Altesse Royale eût voulu écouter ses yéritables amis , et bien examiner les dispositions des esprits et des affaires , il n'eût bien vu que le parti du parlement étoit le plus avantageux | et qu'en se déclarant en sa faveur il auroît été luiihéme le maître des affaires, sans avoir rien à craindre de la cour, ni de la trop grande élévation de M. le prince. Mais tous les esprits ont leurs bornes et leurs foiblesses, et il est difficile de porter à des résolutions vigottceuses ceux qui sont prévenus de la crainte. Le duc s'ëtant donc laissé persuader par les émissaires de la Reine, le siège de Paris fut résolu, et les troupes commencèrent i s'en approcher de tous côtés: ce qui ne pût se faire si secrètement , que le parlement et la vilie n'en fussent avertis de toutes parts.

C'est pourquoi le parlement étant rentré à la Saint- Martin, on commença à délibérer sur l'approche des troupes, et sur l'inexécution de la déclaration du îs4 octobre : ce qui obligea M. le duc d'Orléans et M. le prince à se rendre à leur assemblée , où le dernier parla même une fois avec beaucoup de chaleur et de hauteur, interrompant le président Viole , et faisant \in si^e de ki main comme pour le menacer : ce qui ayant -s^dievé toute la compagnie , il y tint le lendemain uti disoours Waucoup plu« modéré. Les choses

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traînèrent ainsi en confusion et en murmure , le car^ dinal n<S pouvant se résoudre, à cause du souvenir tout rëceot des barricades. Il voyoit bien que les suites d'une entreprise de cette nature, si elle ne réussissoit pas, retomberoient nécessairement sur lui: ilsavoit bien aussi que quand elle réussiroit, il ne pouvoit manquer de tomber dans la dépendance de M. le prince : ce qu'il craignoit sur toutes choses *, de sorte qu'il y a bien de l'apparence que s'il en avoit été le maître , on n'auroit pas assiégé Paris. Mais comme il ^oit vcntraîné par l'eigportement ^ la Reine, et que la plupart des courtisans le poussoient même sur ce sujet en l'accusant de timidité devant elle, il fuir obligé de suivre le torrent, et de s'abandonner aux événemens, d'autantplus que le sieur Le Tellier disoit que le siège de Paris n'étoit pas une affaire de plus de qtiinze jours, et que le peuple viendroîtden^nder pardon la corde au cou, si le pain de Gonesse manquoit seulement deux ou trois jours de marché.

[1649] ^^ commença donc à la cour à prendre tout de bon les mesures nécessaires pour l^^siége , et on fit difSéprentes propositions sur ce sujet, qui partagèrent pour quelque temps les esprits. M. le prince et M. le maréchal de La Meilleraye vouloiejnt que le Roi allât loger à l'Arsenal, et qu'on se rendît maître des portas Saint-iAntoine et Saint-Bernard, et de l'île Nôtre-Daine: ce qui auroit sans doute causé un grand désordre dans Paris , et d¥toit le meilleur moyen de réduire cette ville par la foxce. Mais le cardinal craignant de n'avoir pas une sortie assez libre et assez sûre dans le besoin, cet avis ne fut pas suivi: ou aima mieux prendre la campagne. Le Roi et la Reine,

M. le duc d'Anjou et le cardinal sortirent le jour des Rois 16499 à deux heures après minuit, par la porte de la Conférence, où s'ëtoient rendus M. le duc d'Orlëans et M. le prince , M. le prince de Conti , le maréchal de Villeroy, le chancelier, les secrétaire]^ d'Etat, et autres gens de la cour, qui s'en allèrent tous à Saint-Germain , sans qu'on s'en aperçût à Paris qu'à la pointe du jour.

Cette sortie étant venue à la connoissance du peuple, causa sur-le-champ une très-grande émotion parmi les bourgeois, qui se saisirent aussitôt et sans ordre des portes Saint-Honoré , de la Conférence , et de plusieurs autres. Messieurs du parlement en ayapit été informés s'assemblèrent à l'instant, quoiqu'il fût fête-, et ayant su que la cour avoit laissé une lettre adressée aux prévôt des marchands et échevins , on envoya aussitôt pour savoir le contenu de cette lettre, qui leur fut apportée. Elle portoit en substance que le Roi ayant été obligé de sortir de sa bonne ville de Paris , pour ne pas demeurer exposé aux desseins pernicieux de quelques officiers du parlement qui, après avoir attenté contre son autorité en diverses rencontres, et abusé long-temps de sa bonté, se seroient portés jusqu'à conspirer de se saisir de sa propre personne, et à former des intelligences avec les ennemis de l'Etat-, Sa Majesté avoit bien voulu faire part aux prévôt des marchands et échevins de sa résolution, leur ordonnant très-expressément dé s'employer en tout ce qui dépendroit d'eux pour empêcher qu'il n'arrivât rien dans la ville qui pût en troubler le repos, ni faire préjudice au service du Roi, Sa Majesté se réservant de les informer

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plus amplemeat dans la suite 4e ses résolutions.

Cette lettre auroit peut-être eu plus 4'«Set, si on y eût désigné quelqu'un en particulier sur qui on eût voulu faire tomber ces soupçons ; mais comme elle ne nommoit personne, et que le commerce jM'étendu avec les ennemis de TEtat étoit sans aucun fondement, elle ne fit pas une grande impression sur les esprits, non plus que celles de. la Rein^, de M. le duc d'Orléans et de M. le prince, par lesquelles ils leur faisoient savoir que c'étoit eux qui avoient conseillé au Roi sa sortie, et même la ma^nière de Texécuter. Ainsi le parlement résolut, sans s'arrêter à,<ces lettres, que toutes les portes de la ville seroient gardées par les bourgeois ; qu'on poserok des corpsde-gfirde aux Ueux nécessaires pour la sûr^é publique, et que les chaînes seroient tendues si le besoin y étoit: enjoignant au lieutenant civil et officiers de police de tenir la main à ce qu'il fût apporté des vivres avec sûreté dans Paris , et de faire retir^sr les gens ^e guerre qui étoient dans les villes et village^ à^ vingt lieues à la rond^^ ^vec défende aux places voisines de recevoir aucunes garnisons.

Il y eut aussi une lettre particulière pour M. le coadjuteur, par laquelle il lui étoit ordonné de se rendre à Saint-Germain : à quoi il fit démojiistration de vouloir obéir ; mais son carrosse fnt arrêté dès le Marché-Neuf, où quelques-uns de ses partisans se jetèrent, de concert avec lui, sjiir les brides de se;s chevaux, le priant de n'abandonner pas la ville, ejt de continuer à soutenir les intérêts du peuple : à qiio^ il déféra sans se faire beaucoup prier, sachant bien qu'il seroit plu$ en sûreté à Paris qu'à Saint^Germain,

DE GUY JOLYi [1649] 4?

Le lendemain 7 janvier , un lieutenant des gardes da Roi apporta au parquet des genâ du Roi une lettre de cachet adressée à eux , et une autre pour le parlement , que les gens du Roi portèrent aussitôt à rassemble des chambres ; et dirent que par celle qu'ils avoient reçue ils voy oient que la volonté du Roi étoit que le parlement se transférât à Saint^-Gerihain, et attendit là ses ordres. Sur quoi la compagnie résolut de rendre cette lettre sans l'ouvrir , et délibéra ensuite sur les autres articles des lettres du jour précédent, adressées au prévôt des marchands et aux échevins i elle ordonna que les gens du Roi iroient trouver la Reine à Saint-Germain , et la suppfieroient de donner les noms de ceux qui avoient calomnié la compagnie, pour être procédé contre eux selon la rigueur des lois de TEtat.

Les gens du Roi allèrent à Saint-Germain *, mais ils farent obligés de s'en revenir sans voir la Reine , qui leur refusa audience , Itur faisant dire qu'il n'étoit phis temps , et qu'ils eussent à se retirer sans coucher à Saint^Germain. Mais comme il étoit neuf heures du soir lorsqu'ils reçurent cet ordre , et qu'ils n'auroient pa retourner à Paris sans tin péril manifeste , ik demeurèrent oà ils étoient, mais sans se coucher, pour exéetter l'ordre de ia Reine à la lettre.

Si la Reine les eût écoutés, et congédiés avec de bonnet paroles*, et si, au lieu de prendre tout le parlement k partie , elle se fût conteiitée de faire une ({aerèlie bien ou mal fondée à quelques pailiculiers , ï y a bien de ï'apjjarence que tout le corps ne se serort pas déclaré , une bonne partie d'entre eux étant découragée, et appréhendant les suites de la guerre.

Mais, sur cette réponse fière, le parlement ayant jugé qu il n'y aY(^ plus da mesures à garder . d^^^^^ le 8 un arrêt sanglant contre le cardinaLMazarin, comme Tunique auteur des désordres de l'Etat 5 enjoint à li^ de se retirer de la cour dans les vingtquatre heu|*es, et d^ royaume, dans huit jours: sinon ordoQue à tous sujets du Roi de lui courir sus, et défense à toutes personuies de le recevoir,

Jl y fut encore uji arrêt le samedi matin , à Toccasion d'une seconde lettre aux prevot des marchands et échevins, qui leur enjoignoit de faire obéir le parlement, comme si la chosç eût été^en leur pouvoir -, et il fui ordonné qu'on feroit un fonds de deniers pour lever des troupes. Ce qui|ut reçu avec un applaudisseçient si géûéral »i, qu'il se,troirv^ en peu de temps un fonds de quatre ou cinq millions, le parlement et toutes les autres compagnies s'étant cotisés.

Jusque là tous les nouveaux cons^lers de la dernière création faite sous le ministère du cardinal 4e Richelieu ^étoient si mal reçus dans la coippagnie, que les présidens ne leur distribuoient jamais de procès, et prenoient à peine leurs avis aux audiences; de sorte que ces charges étoient dans un étrange rebut , et ceux qui çn «itoient pouryus ne ti^puvoient pas aisément des acheteurs qui voulussent se charger de si mauvaise marchandise. Le sieur Boylesire , chanoine de Notre-DamQ , qui avoit une de ces charges , jugeant l'occasion favorable pour les mettre sur un meilleur pied, proposa que les nouveaux doonassent chacun quinze mille livres pour les affaires publiques, outre ce que la compagnie devoit jfournir : à condition qu'il n'y auroit plus de différence entre Jes,

charges anciennes et les leurs, et qu'on leur distribueroit des procès comme aux autres. La proposition fut acceptée ; et les vingt nouveaux conseillers ayant; financé, furent depuis considérés comme les anciens. On ne laissa pas pourtant de les appeler le^ Quinze- P^ingts y parce qu'ils étoient vingt qyi avoient donné chacun quinze mille livres. -^

Dès qu'on sut qu'il y avoit de l'argent dans la caisse publique , les officiers et gens de qualité vinrent offrir leurs services au parlement et à la ville. Le marquis de La Boulayê fut le premier qui se présenta , pciut-être un peu par rapport à un grand procès qu'il avpit au parlenjent. Le duc d'Elbœuf le suivit de près avec messieurs ses enfans , et il fut déclaré gé-néral des armées du Roi sous l'autorité du parlement : ce qui lui donna un si grand crédit dans la ville pendant les pruniers jours, qu'il en étoit comme le maître absolu. Il s'en aperçut si bien qu'il écrivit aussitôt à la Reine pour lui offrir ses services, priant Sa Majesté de l'employer dans cette conjoncture, qu'il pré-r voyoit bien ne pouvoir être de longue durée.

En effet, M. le prince de Conti, M. le duc de Longqeviile, le prince de Marsillac et lé marquis de Noirmoutier ayant quitté Saint-Germain pour se jeter dans Paris , le crédit du duc d'Elbœuf cessa tout d'un coup , et le prince de Conti fut déclaré généralissime malgré l'opposition du duc d'Elbœuf, qui étoit pourtant en état de faire bien du bruit, s'il avoit bien connu ses forces , et la défiance que tout le monde avoit de Son Altesse : car il est certain que le duc fiit pendant un jour entier le maître de faire chasser ce prince hors la ville , s'il avoit voulu. Mais le coadju-

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leur, qui COQuiiçnçoH à établir son autorité partit le peuple , s^ant fait connoître que Son Altesse et M. de JLongueYiUej^voient dotmé leur parole i| y avoit long^ lempsy et qu^ n'aTaîeat eu aucune part à Tenlèvement du Roi ( ce qui fut Gopfirmé par le président de Konioa^ k^ qui le coadjuteur avoit confié ce seeret)^ tout le monde tourna de ce côté-là , et le reconnut pour généralissim^e ^ et messieurs d'Elbœuf , de Bouillon et de La Mptlie*Hou4auicourt pour tieutenans généraux y avec un pouvoir égal qu'ils exerceroient alternativement y avec cette seule distinction ^e M. 4^EIbcQi^ devoit commencer, et avoir la première aéanice au eonseil de guerre ^ qui se tiendroit toujours ch^ M. le prince de Gonti : après quoi ce prince, alla loger à rhôtei-de-ville , pour effacer la défiance qui ponvoit rester dans Tesprit du peuple contre lui. Madame k duchesse àe Longueville , sa sœur 9 y prit aussi un appartement par la même raison ; de sorte que la maison de ville fut le lieu où tout le monde alloit ù&tei sa cour 9 les officiers de robe et d*épée s'y rendant régulièrement tous les soirs, et le coadjuteur pour des saisons générales et particulières. Dans ce temps-là madame de Longueville accoucha d'un fils quâ le corps de ville tini sur les |ônts , et le nomma Gliarles^aris. Cependant M. de Longueville afia dans son gouvernement de Normandie pour y servir le parli, n^ayant point voulu prendre de qualité entre lés autres généraux , qu'il croyoit au dessous de lui. U y enÈ, aussi beaucoup d'autres seigneurs qui s'engagèrent avec le parlement et la ville , comme les d!ùcs de Ghevreuse, de Luynes , de Brissac , le marqui» de Vitry, de Fesseuse , de Sillery, etc:.

DE GtTY JOLY, [t 6^9] 5 1

'' M. cle Beâu^ért ne'niiriYqua pas àé se rendre aussi à Eaq*i5 , où il fut reçu ave^ de grandes acclamations du peuple , qui dans la suite n'eut de rdritable confiance <)u'en lui et au eoadjuteor, avec lequel le diic s'unit très^ëtroitem^t. Jusque là le coadjuteur n'atoH pas eu de voîi délibërative dans le pàriemenrt^ maison Ja hidonnsi le ai janvier 1649, ^^ IVteehce de mbnseignetir l'archetêque de Pàrià , soir ohde -, et il y prit JÉ place , après avoir fait le serinent àccoutunié.

Péndan* tout ce temps-là il y eut peu d'ekploits de g»erro de patît et d'autre. Le^bohrgéois* de Paria s'eihfxa^eni seulement de H Bastille^ dont le sietir de Brousse! fut fait gouverneur , et le sid»r de lÀhtm" vière son fils,- qui ëtèit lieutenant aux gardes, son lieatenânt. D'uti autre côté , M, le prince , qui conimaufkxit Farmée du Roi , ^e rendit maStre des> postes importans de Saint-Cloud, de Sàint-Dehis et de Chalenton ^ mais il ne garda pas long-témps le dernier. Le parlement s'oecupeit aussi à faire venir des vivres àPaiis?, et à trouver des fonds^ïour les gehs dé guerre, tt (loâna, pour cet effet , des arrêts pout prendre dans toiUpa leaf recette» lés deniers qui s'y trouveroient , et ^aM^ aaiilNlè tous Jes effetis et niSeubles apptartenanë aé aiwItdaSMalaAiy ou à^ se^ partisav y avec promesse iltÉMSI^déiionélate recherèH^ fiit

aajf^iiHÉile ^ etioe produisit pa^ grànd!'clM>9e. On ne bilsajp#^è^^dilant d^ d^ivrer de l'argent aux officiers ^ et^ <id oosi^utebr leva un réginàent de cavalerie it $bs§msy data iLdonnale commandeihent au cheYa* lier de Sëvigné soii parent, qiki fut appelé le r^[L ment dés Corinthiens, parce que ce prélat étoit arche^ véquë titulaire de Corinthé.

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Cette levée de boucliers som^ le nom d^ua prêtre ne fut pas approuvëe de tout le*taioade , et ne réussit pas avantageusement pour son auteur : car le chevalier de Sévigné étant sorti à la tête de son régiment, et ayant rencontré un parti des ennemis, il fut battu, et on n'en fit que rire , cet échec ayant été appelé par raillerie la première aux Corinthiens. Les officiera^ ne furent pas long-temps à. former leurs régimens, tout le monde s'empressant à prendre parti} et l'armée du parlement se trouva dans peu de jours composée de plus de douze mille hommes effectifs , mais mauvais soldats, particulièrement la cavalerie, qui n'étoit remplie que de cavaliers faits à la hâte.par ehacune des portes cochèïfes, suivant l'ordre du parlement; et comme le marquis de La Boulaye en avoit le principal commandement , on l'appela par dérision le général des portes cochères.

L'armée du Roi n'étoit pas si nombreuse, et ne passoit pas neuf ou dix mille hommes ^ mais c'étoient de jiëilles troupes, et biep meilleures. >Le duc de Bouillon avoit proposé un expédient qui ne fut pSH^ suivi , mais qui auroit été bien plus avantageux pour Paris, et de m<^indre dépense. C'étoit d'envoyer une somme de cinq ^ent mille livres à M> de -Tùrenne son frère , pour distribuer dans f armée d'AUemagHe qu'il commandoit , et l'amener au service dtt parlement. M. de Turenne et la plupart des officiers gé^ néraux étoient disposés à prendre ce parti; mais U cour ne leur laissa pas le temps d'exécuter leur dessein ; et le sieur d'Erlac ayant été envoyé par le cardinal dans cette armée avec de l'argent, il trouva moyen de retenir au service du Roi plusieurs officiers

DE GUY JOLX.. [1649] 53

étrangers , particulièrement le colonel Rosen, ennemi ééciarë 4e%Ai. dè> Tnrenne, qui par ce moyen fut oblige da Quitter Tarniëe avec ses amis : ce qui ne sermt p^s^rrivésî od hiî avoit envoyé de l'argent à propos.

Mais il y ^voit dans la viHe et dans le parlement tant de ^i^ns gagés , qu'il ne faut pas s'étonner si ceux qui^toient bien intentionnés ne purent rien faire de considécabl^ pendant la guerre. On ne laissoit pourtant pas de se réjouir à Paris : il ne se^ssoit pas dé jour qu'il ne se fît quelque chanson nouvelle contre le cardinal Mazarin , la plupart fort spirituelles, et de lafaçoh de|ir. de Marigny(i). Le sieur Scaàronfit aussi sa Mazariqgde ; et il parpissoit tant d'autres écrits si injurieux ^méme contrôla Reine, que le parlement fut obligé de faire défenses d'en débiter de cette nature. Mais ces défenses fi'empéchèrent pas le cours de ces libelles ^ et la Reine étoit tombée dans un mépris si général, qaq le menu peuple oe la nommoit plus que madame Anne. Cette licence de patler étoit une des choses qui contribuoit le plus à entretenir Fanimosité du peuple , et à diminuer le chagrin qu'on avoit de voir qu'il ne se faisoit rien d'ailleurs.

M, de Beaufort entreprit pourtant d'ouvrir le passa^ de Gorbeil , et il se mit en marche à grand bruit avec; un gros détachement de bourgeois de la ville , qoi dévoient faire des merveilles; mais ils n'eurent pas^le courage de passer Juvisy , ayant appris qu'il étoit sorti'des troupes de Saipt-Germain^pour les cou-

(f ) 3f. de Marigny : Jean Carpeniier. Il excelloit dans les vaude- «▼illesy et fût aax frondeurs d^nn grand secours. Du reste, c*étoit iii|: poi^'S^tiriquc f$xt m^fliocrc. Il mourut en 1670.

54 [ï^49l «JÉlïOiRES

per. Il fut pli^s heureux xlads wte autte reacoiitre^ étant, sorti avec .trjpis cents ch#Faux au^evant d'uli gra4d convoi qu^ le marquis de NOiraiontier amerioîl du côté d'Ets^pes , et qui arma hewems^ment, qucti^ qu'il eût été attaqué par les troupes du Roi , qui i^ poussèrent jijsqués au v^j^age de Vîtry, à r^ntrée4uquel M. de Beàufort fit face , et jse mêla d<3 bonne sorte avec les eunemisi Ou fit mâmè éourir le bruii qu'il avoit tué Nerlieu, qui commandoit le régiment du cardinal Mai^arin, quoique d'autres assurassent qu'il avoit été blessé à plus de cinquante pj^s de lui.

Cette journée fui trés-g^orieuse à ce prince , nonp seulem|int .^ar cette action, mais parce que lé bruit s'étant répandu qu'il étoit aux mains avec les ennemis, les bourgeois prireat les armes d'eÙK-iïiémes , ei sortirent au nombre de plus de trente mille çn moins d'un^ hjeure , y: ayant eu même des femmes qui biÙt virent avec des^ées, des hallebardes et des broches, et auirea ittstjQimens démette so^te : çt quand M. dç Beàufort rentra le soir dans la ville, on alluma de$ chandelles à toutes les fenêtres des rues où il passa, le monde criant i;i<^e Becmfort!

Le marquis de i^oirmoutier amena epcore un autre convoi par la vallée de Orosbois avec assez de peine, parc? que les troupes qu'il avait postées pour favariT ser son passage étoient sorties du Jieu où il les avoil mises , pour charger quelques escadrons du parti copt traira. I^e marquis de SiUery fut pris dans cette.oiïcaT sion, et le prince .de Marsillac y fut blessé dangereur sèment avec le comte de Royan.

On fit enco^*e une autre sortie presque générale du/ côté des portes de Saint-Denis et de Saint-*|d^artin , pour

faire entrer un convoi de blé et autres provisions , si nombreux que les charrettes ne cessèrent <dé défilée ouit et jour pendant deux fois vingt-quatre héui^s \ le marquis de Noirnioutiër ^ qui àvoit la tête àe tout ^ s'étant avancé jusqu'à Datnmartin, et le marquië dé La Mothé jusqu'à Gorïèsse, Mais tout cela fut fort nisfl distribué.

Le marquis de La Boula je fit aussi eùtrer quelque^ petits convois; et quoiqu'il ne fût pas estimé des genft de guerre , il ne laissoi't pas d'être fort agréable àii

peuple.

Enfin les généraux s'avisèrent de faire xxh camp à

Villejuif , où l'on mit la fdupart des troupes, le reste étant dans lés villages voisins, et particulièrement aU Port-à-l'Ân^lais , pour la défense d'un pont de ba-^ teaux qu'on avoit construit sur la rivière dé Seine.

Voilà les principales actions de guerre qui se firent durant le siège de Paris par les troupes de là ville» Celles du R<ii ne furent pas beaiicoup plus importantes. Après d'être rendu msdtre de Lagny et de Brie-^ Comte-^Robert ,' M. le prince attaqua Charentoii , où l'on avoit jeté un corps de troupes asse:^ cotisidérable pour conserver ce poste, qui étoit très -' in^poi^tant peur la subsistance de la ville. Le marquis de Claii-* leu, qui y commandoit , y f4it tué, n'ayaiit pas voulu de quartier, avec plusieurs oi&ciérs distingués. II n'y etitpresque que le marquis de Cdignac , petit-fils du Bi^i^écbal de La Force , qui se sauva heureusement par la rivière sur un glaçon qui l'apporta auprès de Paris , après avoir rempli très-bien son devoir à la tête de son.régiment. M. le prince y perdit aussi beaucoup de monde, entre autres le duc de Châtillon, qui fut em«

56 [1649] HËMOIRES

porté d'un coup de canon (0, et qui fut fort regretté dans les deux partis.

Les généraux de Paris sortirent bien avec leurs troupes pour empêcher cettc^ attaque : mais M. le prince s'étoit posté si avantageusement avec les sept à huit mille hommes qu il avoit, qu'on ne jugea pas à propos de l'aller attaquer avec de nouvelles troupes : n'y ayanft eu que le coadjuteur qui fût d'avis de donner bataille , et qui sortit en équipage«de guerre avec des pistolets à l'arçon de la selle , voulant faire voir que la qualité de prêtre n'étoit pas incompatible avec celle de brave.

Cette. prise de Charenton, quoique abandonné deux jours après par M. le prince, ne laissa pas de mettre une. grande consternation dans le parti , et contribua beaucoup à disposer le parlement à écouter des propositions de paix. Les partisans de la cour prirent de là occasion de se réveiller , comme on le découvrit par une l^tttre interceptée de l'ancien évéqu^de Dol, nommé Gohon, où il rendoit compte de toutes^ choses au cardinal Mazarîn , disant que l'évêaue de Glandèves, re^ioux cordelier, connu auparavant sous le nom de père Faure, otonfesseur de la Reine ^ et le sieur Delaune , conseiller au châtelet, le servoient fort bien*, que le parlement feroit bientôt la paix à telles conditions qu'on vOudroit , et que les officiers généraux ne s'y opposer oient pas. Gela fut cause qu'on lui donna des gardes 5 on en devoit

(i) Le duc 4c Chdtillon, qui fut emporté d^n coup de canon : Gaspard (leColigny. Jl reçut une balle de mousquet dans les reins, et mourut le lendemain dans le château de Vincenraçs. Sa veuve , Elisabeth-Angélique de Montmorencjr, joua un grc^nd rôle dans les troubles qui suivirent.

aussi donner à Fëvéque de Glandëves ; mais on ne le fit pas , parce qu'il ëtoit loge aux Cordeliers. On envoya chez Delaune pour Farré^er^ mais ayant été averti de bbnne heure , il se retira à Sainl-Germain. On surprit plusieurs autres lettres sans signatture , qui disoient encore davantage , et qui venoient de quelques officiel^ du parlement. On en fit beaucoup de bruit , mais Tâfiaire fut étouffée. On né poursuivit pas aussi comme on auroit pu l'affaire du chevalier de La Valette, bâtard delà maison d^Epernon , qui fut arrêté jetant la nuit des billets par la ville pour émouvoir le peuple.

Fondée sur ces intelligences secrètes, la cour avoit envoyé quelques jours auyfara vaut un héraut d'armes chargé de lettres pour le parlement, pour M. le prince de Conti , et pour les prévôt des marchands et échevins. €e {héraut s'étant présenté à la porté Saint-Honoré yfit sa chamade ^ et le capitaine (0 qui y étoit de garde l'ayant arrêté à la barrière, en fut aussitôt donner avis au parli^eht , qui , après de longues délibérations, arrêta de ne point entendre le héraut ni recevoir ses lettres, et d'envoyer les gens du Roi à Saint-Germain, pour dire à la Reine que le refus de la compagnie ne venoit que dû respect' qu'ils aVoient pour elle, les

(i) C^<étoit46 président de Maisons fils qui étoit à fa porte St.-Uonoré qaand le«hérant se présenta : il refusa de le laisser entrer; le héraut mit la lettre 'sur la barrière. M. de Maisons^^qui étoit alors conseiller, vitit rendre compte an Palais de ce quMl avoit fa||. J'ai oui dire au cardinal de Retz et à mon père qae ce quMnt dit dans cette* occasion est ce qu'ils ont cn|endn de plifs beau dans leur vie , où tout le monde des différens partis, réunis tons au même avis, dirent^ par respect pour Sa Majesté Royale , tout ce qu'on p^t s'imaginer de plus éloquent, et qui faisoit bien (lonnoitre qu'on^n'en votrioit qu'au cardinal Mazariif;- (iVbftf de r auteur. )

hérauts n^ët»nt envoyés qu'à des souverains-^u de$> «nnetnis; et qu'ik tsupplioient Sa Afajesté d<e letff faire savoir sa Tplogié de sa pi^opre bouche, ras$tt^ rant de la continuation de leur fidélité pour le service duRoL '

G'étoit là proprement ce que la cour souhaitoit pouf avoir lieu d'entrer en négociation; à qu^oi elle n'avblt encore pu réussir -, et il y a lieu de croire que cette momerie de héraut (0 avoit été concertée avec ceû^ du parlement qui étoient dans les intérêts de la cour , à dessein d'engager la compagnie à faire cette dé^ marche. Aussi la Reine ne perdit pas cette occasion ; elle fit dire aux gens du Roi que Sa Majesté étoit satisfaite des assurances qu ils lui donnoient : mais qtt'elle en désiroit des effets véritables ; après quoi on se pouvoit promettre des témoignages sincères de sa bienveillance envers toutes sortes de personnel, sans exception.

Cette réponde gracieuse donna lieu aui délibéra* lions qui se firent depuis au contentement d^ la eênv. A quoi la venue d'un autre héraut (2). envoyé dans le même temps par l'archiduc , gouveHieur des Pfetys- Bas, et chargé de kttrespour le parlement, ne cour tribua pas peu : les émissaires de la cour s'étant adroi-

(t) Ceite momerie de héraut : On voit , par les MémoiveH du cardmal ^ Rçtz, que renvoi de ce hërau( embarrassa beaucoujp le parlement > et ^e ce fut le prelai qni &iiggéro à Broassel le naftuTais raiaonneinrat d'après lecfael Les magistrats deséeux partis se dëtermînèrent k né pas admettre un e^▼oy^ du Roi. — (2) Jamais rarchîdue n'a enroyë de tronh pettes : on fit faire un babit de ses livrées^ et cette fable fat concerta à Paris par Largues , (jùi , par sa correspondance avec madame de Cb^ Trejbse^ a^oit imagine de rendre; le cardinal Mi»zarin odiesx y e» prop6^ sant la paix générale. ( JYote de l'auteur. )

tement servis de cette canjoacture pour faire voir qu'U y avoit des gens qui eiitretenoient des correspondances avec les Espagnols : ce qui étoit odieux,-^ de dangûreuse eonsëquence. Dans la vérité, il y avoït plus de quinze jours que cet envoyé étoit à Paris j quelques-uns de la compagnie ayant travaillé pendant ce t^nps à lui dresser une créance , dont on accu$ôît particulièrement le président de Bellièvre et le sieur de Longueil.

Quoi qu'il en soit , cet homme s'étant présenté au parlefnent , on résolut , après plusieurs contestations, de l'entendre , et de lui donner séance dans la compa^^ie quand ij eut fait voir ses créances (0. Il s'appeloîtxion Joseph Illescas Ârnolphini, homme de peu de considération , mais qui ne manquoit pas d*esprit. Il avoit été choisi par madame de Chevreuse, qui étoit à Bruxelles , et il avoit ordre de négocier principalement avec le coadjuteur , et avec ceux qui étoient le plus dans la confidence de cette dame. Dans le dis* cours qu'il fit au parlement, il dit quil ne pou voit douter que sa présence ne fût agréable à la compagnie, puisqu'il apportait des offres d'une paix générale tant désii^e dans le monde chrétien ; que le cardinal Mazarîn n'avoit pas voulu la conclure à Munster , quoiqu'il le pût à des conditions avantageuses h la France^ mais que depuis la sdrti^ du Roi hors de Paris il en avoit proposé d'autres fort avantageuses à l'Espagne , poiir se mettre en état de châtier les rebelles, et de réduire Paris à la raison; que Sa Majesté Catholique n'av^t pas estimé qu'il fût sûr ni honnête d'acceptef

(t) Ses créances :\jA ducLesse de Chevreuse lui avoit fait donner an MAi|c-»eix|g., qui Ait rempli par lc6 chef» dé la Fronde*

6o [16^9] MÉMOIRES

des offres de cette nature de la part d'un homme déclaré ennemi de l'Etat par arrêt du parlement , oà les traités de paix doivent être vérifiés pour être authentiques : qu'ainsi le Roi son maître Favoit envoyé à la compagnie pour lui déclarer qu-il se soumettoit volontiers à son jugement , laissant à son choix de députer quelques-uns de leur corps en tel lieu qu'ils voudroient, même à Paris, où il euverroit ses plénipotentiaires pour y conclure une paix entre les deux couronnes ; et qu'il offroit cependant à la compagnie toutes les troupes du Roi son maître pour en disposer, et les faire commander par d,es oificiers français;. déclarant , au surplus, qu'en cas que le parlement n'ieût pas besoin de ces troupes, elles demeureroient sur la frontière, sans^ rien entreprendre pendant qu'on traiteroit de la paix.

Ge discours, et le rapport fait par les gens du Roi de ce qui s'étoit passé à Saint-Germain, fut ^vi d'une délibération, où il fut arrêté qu'on députeroit vers la Reine pour la remercier de la manière dont elle avoit reçu les gens du Roi; pour ia prier de vouloir bien faire lever le blocus de Paris ; et pour lui porter copie de la lettre de l'archiduc , et l'informer de ce qui avoit été dit par son envoyé : sur quoi le parlement n'avoit pas voulu délibérer sans savoir la volonté de Sa Majesté, à laquelle ils étoient prêts d'obéir ; et de lui témoigner qu'ils étoient fidijes serviteurs du Roi*

Ainsi le premier pri^sident , avec le président de Mesmes et des députés de toutes les chambres, étant partis pour Saint-Germain, on y convint que de part et d'autre on enverroitdes commissaires à Ruel', avec plein pouvoir de conclure un accommodement y^ et

que j dès que le parlement au r oit dônnë'les mains à cette confërence , les passages seroient ouverts pour laisser entrer des vivres à Paris.

Cet expédient fut accepté par le parlement, où les partisans de la cour faisoient proposer tous les jours de nouvelles taxes pour la guerre, afin de dégoûter le peuple. De leur côté les frondeurs faisoient courir le bruit de la venue de M. de Longueville avec dit ou douze mille hommes ; mais comme ces bruits n^étoient suivis d'aucun effet, les partisans de la cour s'en,<prévaloient pour décrier la foiblesse du parti et décourager ses sectateurs. 9

Cependant le peuple ne laissoit pas de continuer dans sa fermeté , et de crier à toute occasion qu'il ne vouloit pas de paix ; mais la conférence de Ruel ayant été arrêtée > les députés s'y rendirent de^part et d'autre, et l'on y convint enfin, de quelques articles, qui furent rapportés à Paris pour les faire ratifier : à quoi on trouva de grandes oppositions fondées sur ce qu'il n'y avoit rien de précis pour les intérêts des officilËrs généraux •, que l'article du parlement de Rouen n'étoit pas comme on souhaitoit, et que les députés avôient permis que le cardinal Mazarin signât le traité. Sur quoi il s'éleva un si grand bruit à leur retour, et quand on s'assembla au parlement pour délibérer, que le peuple pensa se jeter sur eux , demandant la signature du cardinal Mazarin pour la faire brûler par la main du bourreau , et menaçant de tuer les députés quand ils sortiroient : ce qui oblige^ M. de Beaufort dé sortir pour parler à eux et pour les apaiser.

Il fallut donc en venir à une nouvelle délibération , malgré le premier président et le président deMésmes,

6% [i^^49] MÉMOittES

dans laqudpe il fut ré$oIu que |ès mêmes dé]^té»)re« lourneroi«nt à Ruel pour traiter des prétentions des officiers généraux , qui pour cet effet enyoy^ent snissi leàrs agens ; et on leur recommanda de faire ensorte que le cardinal ne s^nât pas le traité.

Cette délibération dura depuis le matin jusqu'au soir ; et à la sortie il fallut que le coadjuÉeùr et le duc de Bearufort accompagnassent le premier f^rësident, pocir le garantir de la fureur du |)euple. Une Ijettse de jçachet , qui fut envoyée dafis le même temps am sujet dés généraux, ne servît xqu'à faire ctier da^ vantage , et donna lieu aVii second arrêt pour faire refermer efieore d'autres articles pour le prêt et pour pkGsienrs autres chosefs.

Gependaià les officiers généraux ayant choisi lé dnc tlie Brissàc et fe comte de Maure pour assister à la €0n£éf enee , et ayant réduit en apparence tous lebrs intérêts à Féloignement diu cardinal Mazârin , les dé^ p«lié»d« parlement eurent ordre d'insister aussi for-^ témeiit sur cet article *, et ils Tauroient obtenfn, si les généraux eussent été aïisiE^i paarfâiteniônt unis qu'ils le pxroissoient : d'autant pkis que l'arcliiduc , à qui on a^iMD(it envoyé le marquis de Noirmoutier et dèLai-^ g«ies, étoit enfin entré en France avec Ts^mée dû roi éf Espagne , etaroit écrit iiM% lé priiiee de Çonti que, nono'bstaiit sa marche , il serok toujours prêt d'en* téndt^ aux^ propositk>^s de la pai& géniale , et de s'arrêter au* cajs qu'on voulût nommer des dépatés< Cette lettre ayant été 4ommuniquéi3 att^paderaient, il ordonna qu'on en doniieroit avis à la Reine, et Faf*fâit*e en demeura là. Si les Espagnols eFussent fait dès le commencement cette démarche , ils en aùroient

sans doute tiré de grands avantages ] niais ils s'en ayilèrent trop tard , et leur entrée dans le royaume ne servit qu'à terminer plus tôt raccomiiodement , tout le modide étant déjà las et rebuté de la guerre.

Enfin la cour ayant eu l'adresse de diviser le parlement, elle eut' aussi celle de diviser les générauit, par les jproidesses qui furent faites sous main à M; le {Nriâee de Conti de lui donner entrée au o^nsei) du Roi, et nu gouvernement de place ; à M. le d.uc- de LoDgueviUe , le gouvernement du Pont-de-rArche j ai duc d'Elbœuf, une somme d'argent, et uadom^aine considérable en Normandie ; au duc de BoiiiUbn, sd*tistulian entière sur ses prétentions^ et au prince de MarsiUac , des lettres de due et pair : ce qui facilita la Béconciliation de madame de Longuéville avee M. le priiice^ Après quoi la paix ne reçut plus aucune diffi^ euké^ et le premier président , à son retour avec les autres députés, rapporta une déclaration du Roi' qui fat vérifiée le premier avril 1648 , portant amnistie générale pour tous ceux cpai avoient été dans le parti , spécialement pour le marquis de Noirmoutier^ de Laigues^ le comte de Fiesque, Sai^t-Ibal, LaSauvetitet La Bindaye : sans faire aucune mention du ear^ émaà Mazarin, cpiâ demeura^, oomme il étoit, le mailaie de tuâtes les afiâires, et en état de se venger à s» djsciiétio» du^ coadjuteur et du duc de Bieaufbrt , qtiLavJoysRtpafu l'es pkts affectiocmés atrpairti, et sans aneim imiévdt.

Comme la paix ne fit avoir à aucurï des partis tous les airantages quon s'étoit promis, ce né fiit proprement qu' une suspension d'armes , et nullement d'intrigues et de cabales. Les frondeurs ne pouvoient

souffrir le cardinal Mazaria en place : ils apprë^endoient ses ressentiméns; et, pour s'en défendre, ils tâchoient d'entretenir Fanimosité dans les esprits. Le , cardinal , de son côt^ , tâehoit de rétablir son crédit, espérant que le temps lui fourniroit les occasions de se venger '...mais ce qui Tinquietoit davantage étoit Tautorité que M. le prince^ avoit prise dans les conseils pendant l%.guerre, dont Uappréhendoit les suites. M. le prince, nullement disposé à en souffrir la diminution, prétendoit conserver l'avantage qu'il avoit, comHie d^ à sa naissance, et à ses sen^ces-, et quoiqu'il n'^ût pas dessein de perdre le cardinal , fl vouloit le retenir dans le respect et dans la dépendance. Déplus, dans la pensée que les frondeurs pouv oient traverser une partie de ses desseins, il cherchoit sur toutes choses aies perdre, ou du moins à les abaisser, et à leur ôter fe faveur du peuple , qui étoit entière et sans partage pour les chefs 4.u parti.

Avec tant de vues différentes il étoit difficile que tous ces partis s'accommodassent bien ensemble : aussi leur arrivoit-il souvent de se barrer et de s'entrechoquer, quelquefois même sans dessein. Une des premières actions d'éclat qui réveilla la chaleur des esprits fut l'arrivée du'duc de Caudale (0 à Paris, où Ton crut que la cour Fa voit fait venir à dessein pour, insulter le dnç de Beaufort , afin de vo^r, de quelle façon cela seroit reçjm du peuple. Qjt^elques-uns disoient pourtant qu'il y étoit venu de son.mouvement, et sans aucun concert avec la cour. Quoi qu'il en soit , s'étant remontré un soir aux Tuileries avec quelques-

(i) Duc de Candale : Loais-Charles Gaston de Nogaret , fils du dae d^pernon et d*ane fille natprelle de Henri iv.

DE GUY J0LY. [l6i^] 65

uns de ses amis V il se mit à.piaîsanter tout^nisUir ]!»;|îtierté.qu il disait être a^lors pdùir toéi le xÉjdikde ^r le (toy^.de Pdm: ti^iubaat eil lidioale ii^itaities €^0$es^ dç la guerre qui dénoldieiit asse^ intjelIigiUle^ ofent le due de fieaufort, sans aëâamdns aomker

Ces discours s^ytot été fdits publi^nemént ^ faireiït ^nlôt raj^portés au djoe de BeaufoH et à ses amis^ lesquels ayant $u que Içdac de Gandalé devoit sbnpàr fiea de joiirs après; dj^iis jfe jardin de Renard au Uèut 4es TuM^îes Wy ils réisolurent d'y allers sbus pf é^ te^e deM pr^menade^ potir Hiisultër à leur, toutv Cel^ si9 fif çompe il aVOit été i^r^etéi Le dus dé Beauf^rt i^tant entre dans le lieu cm lé due dé Gan^dale ëtoit à table, lui dit éii tiant qu'il veiioil se réjouîr^^Evee lui familièrement^ et. avec la libeHé qui r^oft alor^ $4r le pave de Paris. La raillerie &e(p3ut pa3 '^ on y répondit avee aigreur; ejt le duc de B^au* fort, %ui a'^tteiidoit que cela, prit un bout de là nappe^ et renyer^ tout ce qui ëtoit sur là table. Le due de Caudale vpulut mettre Tëpëe à la main, mais il eh

(i) Ce Renard ayoit i^té laquais tde Véyê^j^n^ de Beauvais, et eyisaite nu yalet àe cjiambre. Comme il entroit au Louvre par le moyen de sou iidtre , il létoit accoutumé de pre'élsntér Cous les matins un boùcjUét à là Eeméy îqni aimoit les fléors; Ces petits ptëséns étaftK Med reçcÀ/Rédflcd obtint de Sa Ma jestë quelques récompenses, et entre autres la jouififiUcfe d'une partie du jardiu des Tuilerie^. Il y bâtit une maison , et Pembellit itblcii , que ce lieu devint un réduit poût les persounés de la plus Baute ^alitë. On s'^ divjertissoit , on j jouoit, et souvent ménke on y tenbit des conféreuces sur les affaires du temps. Renard se fit peindre eu ieune garçon qui présentoit des fleurs à la Fortune , pour tirer quelque présent de la dressé. La Fortune tendoit la main pour recevoir lé bouquet , et fiiisoit, en souriant, tomber une pluie d'or dans le sein da jeUne garçon. ( IVote de P^ Auteur»)

66 [i649J ^^MOiRts

fut empêché par ses amis , qui virent bien que la partie n'ëtoit.pas bien faite pour eux : on se sépara donc de part et d'autre, et le duc de Candalè* sortit de Paris le lendemain matin, dans le dessein de faire appeler le duc de Beaufort; mais la cour >empécha que la chose allât plus loin. Cette brusquerie fît beaucoup de bruit dans Paris pendant quelques jours , et fut fort approuvée du peuple, qui marqua vouloir entrer dans la querelle envei^s et contre tous.

Il pensa encore arriver dii bruit à Foccasion d'un bateau chargé de bombes et de grenades à TArsenal, et qui, descendant la rivière comme pour aller àSaint- Germain , fut arrêté vers le Pont-Rouge , et pillé par le peuple, qui disoit tout haut qu'on avoit dessein d'assiéger Paris une seconde fois.

Le duc de Beaufort étant tombé malade dans le même temps, on ne manqua pas de dire qu'il étoit «mpoisonné. Le peuple alloit tout le long du jour en procession à l'hôtel de Vendôme pour savoir de ses nouvelles •, et'quoique sa maladie ne fût rien, les frondeurs la faisoient passer pour périlleuse. Cependant ses gens javoient ordre de faire entrer une partie de ceux qui se présentoieut : dont plusieurs le voyant au lit se jetoient à genoux, pleurant à chaudes larmes, et priant Dieu pour lui comme pour leur père et leur libérateur.

Tous ces incidens, jointsàTanimosité quiparoissoit encore dans les discours du peuple contre le cardinal Mazarin, lui firent juger qu'il ne faisoit pas encore bon à Paris pour lui : aussi ne put-il se résoudre d'y retourner, quoique la Reine l'en pressât beaucoup, et que M. le prince se chargeât de l'y conduire en toute

DE GUY JOLY. [l64g] 67

sûreté. On dit même que pour justifier sa crainte, et faire voir qu!elle n^.étoit pasâans fondement , il envoya an chariot couvert de ses armes à Paris , qui fut pillé à rentrée del^ ville par des gens apostés ; de sorte que la cour, pour laisser refroidir cette chaleur ,: alla de Saint-Crermain à Compiègne , à la réserve de M. le prince, qui fut seul à Pari^, où il fut complimenté par le parlement, qui. lui députa exprès : ce >qm lie! fut pas appi;puvé du peuple, <|ui ne regardoit ce prince qu'avec aversion,. comme le principal auteur ide^toué ses maUieurs ; jusque là que s'il avoit séjourné. plus long-temps à Parisi, il n y auroit peut-être pas trouvé toute la sûreté qu'il s'imaginoit : mais il s'en alla v&ientôt en BcMirgogne , laissant ainsi le cardinal seul auprès de Leurs Majestés, bien aise de se voir délivré ide sa présence, qui l'incommodoit fort. ; ; , /

Le peuple 4^ Paris eut aussi beaucoup de joie du départ de Son Altesse , comme il le fit conùoitre dans une affaire qui arriva pea de temps après, et qui fit assez de bruit. Beautou^ avocat au conseil, ayant été arrêté au sujet d'une pièce offensante; pour Son Altesse, dont on l'aççusoit d'être l'auteur, intitulée Discours, sunia députc^ion du parlement à M. le pri7ice,;lais-cpût témoigna y prendre beaucoup deipart^ et s'intére^^ < fortement à la satisfactiob de > M^ le prince, ne# négligeant rien pour faire punir cet iu'

nocent. .: %■ ': ^-.-y, ." ■'■' ' -; ■ ; i^'';;» ,'i ' ■)

La vsuhstànq^d0 cet écrit étoit que, le parlement n avoit pas dûdéputer àM.leprince, parce que cette compagnie n'avoit jamais faitcette;démariche qUepour le Roi et M. le duc d'Orléans -, et que M. le prince ayant été l'auteur du siège de Paris, le protecteur du

68 [Î649} MtfMôilifts ^

eardiiul i et la càùte de tout ce qû'ilè àVdient bouffer!/.il h'étoh pai jQéie de a0 rëjottir de ^n l'etonr ; et h là fin Failteiii (x), flpéstrd^liâilf H. lé prince , lui pron^stiqubit qu'il ser oit là tiôtiftie dû mt Aisti-e , qtii lé* jèteroit daiis utte prisôii, d*ôà il iîe>cllrtiroitqaé par la giénërosité dé ûetkt qu'il avôit perséciltés sans sv^el : ce qm arrita effeetitemènt depuis. ^^

Si M. le prince eât fak âloi^à une réflexion sërièUsé •or ocftte^prëdicttoni il nie se éerôit péitt-'étre pajl ai fort eriiporté daa^ cetti^ Rencontre; et il auroit dû jjMger que léa aoUioilatioûft publiques de là dMr n'ë^» toient que poui* l'engager davantage dans éèitë af^ faire, et pour rejeter sur lui toute k mantai^ê bumeur qui rèitoit dans resprit du peuple. ^En effet, tous lès niobvemens qu'il se donna auprès dés juges ne produisirent que dé nouveaux écrits plus forts, qbi furent) publiés sous prétexté de là défense de Beauteu ^ lequel fut etifiu déchargé de racôdsation par ^e parlement, après avoir couru risque d'hêtre condamné li mort par le chfttelet : ce qui serôii certainement arrité, si le sieur Joly(2), consëi^ér an cU&telet, qui Commença dé se faire retpài'qûer âau^ cette occasion 4 n'avoit engagé queknUes-ulisdëd j{lges il s'op]^er avec lui aux opinioUà d# cèàx,<qpU^étoient dévouée à la coùr^ Ge éoiiseil)er, par iptipur eàprit de générosité, entré|)ri|t la défende dé l'acciisé^véc tant de chaJeur, qu'il alla plusieurs foi^ dans le çàcfaot instruire le |>rispnmer de ce qu'il atoit' à faire et à dfare : mais ce malheureux étoit si ti;pubté, qu'ion lieu de profiter des cbnséUs qui luiavoiéht été donnés,

(i) fJ auteur: C*^étint un avocat de Paris, nomme Portail. — (a) £e sieur Jàly : L'atiketir de ce* Mëaioircf .

DE GVV Ot^lLV, [li)49] ^

ifpMsa-fç perdf€ lui^M^^ RI? tes réponses. Le sieur Joiy^aypît été ji/8qa'a}oi#ipfiii^eat ^mi ayec le siéur i'A^bny j Ifeuf^lâMt i^il, 4o^ il râpporloit toas les procès; ô^if ilarfj^fir^Ht^iaQS o^tte occasion, et en yinrenlmépi^ ^4?« -paroles 996es ifortes.

Il 9Triv;Bi 4^9^ <?^' Hçm^ 11119 fiiTsâre de là même nah tor^, à roçCi^sîoii d*tii| ^omméMarlot^qui avok ét^ coodmué à âtFQ peadu, pour avoir imprimé on li« belle tf'^^Si^e et pâTepsant cpqtre rhonneiir de la Remp f iq t;tji:^é /a Custode. Mais comme il softoil: do la CpOjçiergeriç p^m ^tre fnené en Gràvo, pluiôfèurs gaiç^nf li^iraire^ et impriiii^Kirs se tronYj^rënt à là porte d^ Palais I q^\ chargèrent brasqueibeik leaiarn cbers à (u;>qps 4^ pierres; et (ciïiant^ur eun a^atmar9 zajijisl\\& furent secondés par les gens dé boutique du quartier : de Siorte que MarLot fut sauTé, y ayant en plusieurs archers de blessés, :et même le sieur Le Gra^ r liçutenaiit criQiinie} , qiii les eominandoit , et ^i eut assez de peine k se sauver, après âTbir reen plusieurs coups de bâton,

Tous ces événemens étonnoient la.cour. Le cardia oaji you)U)it s'en seryir pour différer le retour du fioi à Paris; niais on lui fit connoitre qu'une plus longue absence pourroit faire naître des affaires plus d^uige^ reoses ,vetdont les suites ppurroient empiâclier la cour deoeve^ qt|?^d jd en seroit abs^ment hécessati^e; Qb lui disoit aussi qu'il fa^oit accoutumer le peuple \k la prélcâuce du ftoi '* que iO*étoit le seul remédie poui> c#oidir la cliaieiir des esprits ; let qu'e«6n il étoit bon d'appuyer de plus près ceux qui étoient bien inieht |ljp9nés» et qui ét^jiieiit ks de la conlinuatiou de ces désordres.

70 [>649] >^>^oniBs

Aussi le cardinal Mazarin se résolut enfin de venir à Paris, après avoir pris toufes les mesures possibles contre la mauvaise volonté du peuple. La- première précaution qu'il prit fut de faire parler à madame la duchesse de Mohtbazon , qui gouvernoit absolument le duc de Beaufort : de laquelle ou obtint, à force de promesses, que ce duc ne traverseroit point le -dessein du retour. On auroit bien voulu l'engager d'aller à la cour ^ mais il fallut se contenter de la parole que madame de Montbazon deinna pour lui. Le coadjuteur ne fut pas si difficile : il alla sans beaucoup de façon àCompiègne , sur les instances qui lui en furent faites , quoique' plusieurs de ses amis l'en ^détournassent, dans la pensée que ce voyagé ne lui étoit proposé que pour le décrier dans l'esprit du peuple ; mais il n'écouta pas ces raisons , et il se figura qu'il snf&soit de publier à son retour qu'il n'y avoit été que pour rendre ses devoirs au Roi et à la Reine , sans voir le cardinal. La vérité est pourtant qu'il le vit, et qu'il eut une conférence avec lui de trois ou quatre heures pendant la nuit.

i Après cela on prit un grand soin de s'assurer des corpsde métiers, parle moyen du lieutenant civil , du prévôt des marchands et de plusieurs autres, jusqu'à se servir de La Ratière, partisan, pour ménager les bateliers en les faisant boire, et en leur distribuant de l'argent. On employa aussi M. de Longueil, conseiller de la grand'chambre , en lui promettant la surintendance des finances pour le président de Maisons , son frère. ■ ^

Le cardinal crut aussi qu'il seroit bon de faire une entreprise d'éclat qui rétablît sa réputation. C'est

pourquoi il fit assiéger Cambray par le comte d'Harcourt, et il y alla Ipi-méme pour faire des présens d'ëpéea , de baudri#s et de gants de senteur à la plupart des officiers. Mais toute cette dépense mesquine ncservoit qu'à lui attirer la raillerie publique, d'autant plus que le siège fut levé : de sorte qu'il fallut en revenir aux premières mesures pour préparer les bourgeois de Paris au retour de la cour , que tout le monde leur conseilloit plus que jamais : ce à quoi le .cardinal, n'auroit jamais donné les main$, si M. le prince n'eût répondu du succès de l'affaire.

La cour revintdonc enfin à Paris au mois d'aqût 1649, le cardinal étant à là portière du carrosse du Roi avec M. le prince , qui luiservoit comme de brave ^ et pour signaler ce retour, on fit une cavalcade du Palais- Royal aux Jésuites de la rue S^iint-Antoine, le jour de Saint-Louis : cette Eminence étant encore dans le carrosse du Roi , et M. le prince à cheval avec toute la cour dans des habits magnifiques , dont l'éclat n'empêcha pas la continuation dès murmures : le peuple étant toujours si animé, qu'il eût fallu peu de chose pour faire repentir le cardinal de n'avbir pas suivi les conseils de sa prudente timidité.

M. le prince lui donna , peu dejours après, d'autres sujets d'inquiétude, en menaçant de s'unir aux frondeurs pouf le perdre, sur le refus qu'il faisoît de donner, suivant sa ptoniesse,'le Pont-de-l'Arche à M. de Longueville. Cette raison n'étoit, à le bien prendre, qu'un prétexte : car M. le prince avoit d'autres raisons personnelles et plus essentielles de se plaindre de ce ministre , qu'il ne pou voit pas dire. Il n'étoit pas content de l'alliance que M. le cardinal vouloit faire avec

72 [l^9] VillÛIREâl

]fi ipsdsQii^ç Yiend^me, en donnant une dé sesnièces à M. de MtTC0m : il ëloit indigo^ , iveo justice, de ce qu'après lui avoir fait opérer q0B le Roi traiteroH de JA principauté de IMton^Uiard pour la Im donner^ ^t sff^ifiX dép^hé Bervart en a^pparehee pqur négocier cette affaire, il lui avoit néanmoins donné de& ordres siecrets 4o n^ riep conclure. Enfin il éprouroit tons le^ jqnvs qu^ ^ lainSstre le traversoit sous i^ain en toutes fencpntr^, qu!9iqu'il lui fît des démonstnt'tiona d'unçcopsidérsitiQn toute particulière.

Le cardinal, de son côlé , ne pouvoit souffrir la pnanîèire putrs^^pt^ dont Mf le j)Fince parloit de ses pièces, ayfuit dit ) W sqjet du mariage qnl^ négocioit av«ç Mt de Merf c^pr , que les nièces du cardinal n'értoienVpas trop bonnes poiir les gentilshommes^ et x^e S'il le f^ctioit, il aJpJigeroit Cbampfleury , capitaine des^ g^rdç^. do Spn EmiiieBce, die lui amener son mai^epar |^ b$^rbe k Thâtel de Cpndé> U cnU ^u^i qiiie 1^ folle décl^alion d'amotir que Jarsé eut Taud^ce de îm^ ^. la Reine venoi^t de M^ l^ pi^ifioe, qui, d^nifiçL v^ité, 4ûnna m proilectiou k Jar^é, quoique );^ani\i do la cpur ppur o0 çriqet. Les â0upçons àti cardinal aU^en^ méiae. pl^^ loin : il s'ifl»ag^pa, çopn^e bieip^ d'autres qi|i voyaient Ips choses de plu^ prè$»t que M. le prmce n'avpit f^Ml parler Jaraé q^e poqr ^ metlre. par c^ ppjy^ tpi:|t>à*fa(k à la place du cardinal. Il y avoit plusieurs s^l^f^s rais^ç d§ p^rt et d'autre, q^i ne yenoiept que de |a çpncurr^ijice d autorité que le çf^rdinal voulpit^ se <;pnr server, et que M. le prince au^oit été bien: aîs§i d^ prendra pppr Iqi. Cependant tpiit cela ne paifpiia|fèit pa^ , et dan^ le mon46 il n'étoit question qqe du

DE jGDY JOIY. [i6|9] ■ )j3

HtÂ^e^V Arche : sur quoi te cardinal ne se préssoft pas de jatis&ire AL de Longaeville , ses appréfaensk>QS étant presque entièrement dissipées ^ et les af^ Mres commençant à 3e rétablir, pour vérifier le pro^ verbe de son pays : Ptusato il pericolOj se vien gabbato il sanfo (<). /

Enfin cette mësinteOîgenee fit beaucoup de bruit \ el Son Allesse poiisaa les ckeses si loin , qu'il alla deiix ofi Irois fois de suite chez le çoadjuteur/ comme pour prencfare ides mesures avec lui et avec les frondettrs pour peindre le cardinaL Le duc d'Orléans paroissoit mâme are de concert avec M. le prince, j^ùe 1& qijie ces deux priiices se pelotèrent un jour à coups d'oran^ dans un soupe, codime par débauche; et on remarqua qu'en buvant à la santé daeardbal, M. le prince dî^ tout haut à la Reine : j4 LaUipièrel et cela d'un ton quidonnoit à douter s'il Il portoit à \kiihé dé La Rivière qui étoit présent, ou s'il vouloit dire qu'il falloit nèyer Iç cardinal ; et le leademain ,^ on pétenîd qu'ils lui oivojèrent unie lettre avec cette inscription : jé nibustrissimo signot

Les obosés étant en cet état, le coadjuteur , le due

de Beaufort et les chefs des frondeurs çoqamencè<<>

reaïèi s'assinr^ dé leurs amia^ tes avertissant de se

tenir prêta pour tes occasions, qui pouvoient se pré^

lentér à tous momens. Mais il arriva que M. te prince

l'accommoda tout d'un coup avec M. le cardinal , qui

iui donna satisfaction sur le Pont-de-l'Arché, etluî

pfQfliâti> de lui. procurer^ et à ses amis, tous tes avan-

ta^ qm d^pendroi wt de lui* De son coté. Son id^

(1) PntatiiQ ilperiffpdo, etc. .* Le j^ril patsë, on ce moque du Ukim,

mmmr'mmim

tesse s'engagea à sputenir de toates ses forces les intérêts du cardinal , et à abandonner entièreeient les frondeurs, qu'il recommença de haïr plus que jamais , d'autant plus qu'il sentoit bien qu'il les avoit offensés.

Les frondeurs, extrêmement irrités, se plaignirent hautement de M. le prince , disant qu'il ne les avoit recherchés que pour les sacrifier à ses intérêts ; et rappelant le soutenir de ses premières infidélités, ils n'oublièrent rien pour le rendre odieux au peuple , et pour lui faire regarder son accommodement avec le cardinal comme une perfidie horrible, et qui étoit sans exemple. Effectivement on avoit vu M. le prince en public avec le coadjuteur , pendant que le démêlé dura , et jusques à son accommodement. Aussi n'eutil rien à dire de bon pour se justifier , sinon que le coadjuteur ne lui;ayant proposé que des enlèVemens et des barricades fort hasardeuses , - il n'avoit pu s^ résoudre à ces extrémités, qui auroient été suivies (Bun désordre général.

. 11 sembloitque cette résolution devoit entrainef lai perte des frondeurs , et que la cour alloit entrer dans l'exercice de son autorité arbitraire^ dont elle étoit si jalouse : mais ceux qui connoissoient le fond des choses jugèrent bien que cet accommodement forcé ne dureroitpas long-temps, et que le cardinal, italien, chercheroit à se venger des affronts qui lui av oient été faits , et de se tirer de la nécessité où il s'étoit mis d'accorder à M. le prince tout ce qu'il vôudroit demander.

Cependant le cardinal Ma^arin ne paroissoit occupé que idu soin de détruire les frondeurs, amusant ainsi Son Altesse qui le souhaitoit plus que lui , et qui si-

DE GUY XOtY. [1649] 75

magiooit que leur perte rendroit celle du cardinal phis feçile.* De leur côté , les frondeurs cherchèrent les moyens de se soutenir , et de profiter des occasions qui pourroient entretenir la mauvaise humeur du peuple. . ^ > , ;

La cour leur en fournit ellé-méme iin beau sujet , en prenant sous sa protection les fermiers dés gabelles qui avoieut été condamnés 'par plusieurs arrêts du parlement à 'fournir les fonds pour payer les rentes de rhôtel-de-ville : de sorte que les. rentiers voyant que le prévôt des marchands et lesiéchevins, gagnés par la cour /négligeoient les intérêts du public , commencèrent à s'assembler dans la maison de ville, où , sur la proposition du sieur Joly , conseiller au châ* telet , ils arrêtèrent qu'ils choisiroient parmi eux des syndics pour veiller à la conservation de leurs rentes : ce qui fut arrêté, nonobstant un arrêt de la chambre des vacationis qui leur défendoit de s'assembler, et qui n'empêcha pas qu'ils ne le fissent toutes les semaines, quelquefois jusqu'au nombre de cinq cents personnes. On passa même outre à l'élection des syndics, et on nomma les sieurs Gharton, président aux requêtes; Joly, conseiller au châtelet; Matharel, Labory et des. Coutures, secrétaires dn Roi; Du Portail, avocat en parlement; Maréchal, avocat au conseil ; Delote , et qudques autres , au nombre de douze. Après quoi on afficha des billets imprimés pour avertir les rentiers de se trouver à l'hôtel-de- ville , où les principaux n'osèrent pourtant pas aller , de peur d'être remarqués , se contentant d'appuyer sous main la conduite . des autres .

Toute la- conséquence de cette affaire ne fut pas

76 fl649] MÉMOÏftE?

si^$(9ï coQiprisé dans le commeneement 9 ni par la cour ni par les frondeurs. On ne là sentit bien que quelques jours après , qu'on tit qu'il y avoit peu de persouBCfe dans Paris et dans les provinces qui n^ eussent quek^ intérêt direct ou indirect. La cour s'avisa tfop tard d'en prévoir les suites^ et les frondeurs comprirent à la fin qu'ils né pouvoiént avoir de prétexte pins faa^ vorable pour entretenir dans l'esprit du peupl^ la chaleur qu'ils désiroient. Us commencèrent doiko i re»chercher ceux dés syndics qu'ils croyôient 'ivdir le plus d'autorité dans les assemblées, particulièrement Joly , qui étoit connu piDur avoir dçs sentimens «i fermes pour là justice et pour l'intérêt public ^ qûHls m doutoient point , en le gagnant, de fair^ di| peuple ce qu'ils voudroient. Après avoir pris ensemble léufs mesures, ils convinrent que les rentiers i^roient en corps demander protection au coadjiite&r et au duc de Beaufort : ce qui fut exécuté fort solenhetiiment. U y eut même un d'entre eux qui harahgua oek deux messi^irs, qui répondirent fort honnêtement^ et avec toutes sortes d'assurances de leur affection pour le bien public.

Afin de donner plus de poids à cette affiiire , et d'assurer les personnes qui s'étoient chargées du syndicat , Joly proposa aux frondeurs , avec qui il commença d'avoir grande liaison , ife présenter àhis requête au parlement pour demander la confirmation d^ syndicat, et de la faire signer de quelques conseiUers intéressés dans les rentes , afiii que si la grand'chambre , dont le premier président tétoit le maître, vouloit entreprendre quelque chose cbniape lés rentiers , elle ne le pût sans une assemblée génëi*ale

DE QQt JOLY. [1649] 77

de tantes les cfaainbres. Cette bûveiniiFe plut, parce ([a'eUe téndoit à faire a^semblet le parlement': ce que les fro^deui^s soahaitoieilt sHf tputes choses^ sachâol bien qu^iàprès ceik il leur seroit aisé de faire nadtre des iacideds fav3c»rables , comme fut Taffaire du parlement de Bordeaux, qui aVoit enroyêdes députés à celui de 9ms pour deinander qu'il se joignit à eiix 4 afin d'ob^ tenir du Roi Téloigiiement du duc d'Spieniùi^, gou^ Yemeur de la province. Ainsi la r^qiaétefut signée de près c^ binq cents rentiers^ entre autres du sieur" de Loisel, conseiller au parlement, qui nVvoit aucune relation avec les frondeurs; des rieurs de Groissy^ Fouqdet, Dorât, Quatre^-Sous, Caumartin, La Barre, Vialar^ lous conseillers du parlement ^ qui s^aèrent , à la pHère du coàdjutèur et du duc de Beaufort; de sorte que cette affaire fit grand bruit aussitôt après la Saint-Martin de 1649, ^^ requête ayant éti présentée à Isi grand'èb'ambre , qui prétendit en conhoître seule, quoique messieurs des enquêtes eussent de-^ t&andé Tassemblëe des dhambresà ce kujet, et eussent ai'rété entre éûx de confirmer le syndicat.

La cour étoît engagée ttop avant et trop intéressée iâm C0tlé aSaite, pour reouler : c'est pourquoi, au iieà de penser à satisfaire lès rentiers, elle s'appliqua uniquetfteÀt à rejeter la requête, juges^nt bien que fëtab^^é0meDlt du syndicat âlloit déposséder les of- Ocieri ordinaires de la conduite de la Ville, qui dèfteurêroit, pa^ ce moyen, entre les mains des frondeurs* iillê résolut donc d'employer toute son autorité potxr traverser son établisseUient , et elle donna ordire au premier pré^dent d'empêcher l'assemblée des chambres , à quelque prix que ce fôt. Cependant

'j6 [1649] l^MOIKÈS

le cardinal , voulant ^tre informé de èe qiii se dîsoit dans la ivîlle. s'avisa de faire expédier deis brevets à plusieurs personnes, portant permission d assister aux assemblées des rentes, et partout ailleurs-, d'yparl^ et dy agir de la manière qu'ils jugeroient la iplus propre pour s'y donnet créance et découvrir les sentiméns d'un chacun, à condition d'en faire leur rapport. Cette infamie n'avoit point encore eu d'exemple en France, où l'on navoit jamais vu d'espions. de cette nature : aussi ce nouveau tour de politique fut si secret qu'on n'en découvrit rien , et que personne même ne s'en douta que long-temps après. On voyoit seulement que le premier président s'opposoit avec fermeté à l'assemblée des chambres, quoiqu'il .y eût d'autres affaires qui la m éritoient , principalement l'audience qui étoit demandée par les députés du parlement de Bordeaux.

Néanmoins les rentiers ne se relâchèrent point de leurs poursuites ; et se sentant fortement appuyés par la chambre des enquêtes, le premier président fut enfin obligé de proposer une conférence chez lui , où il y auroit des députés de toutes les chambres, et où les rentiers seroient reçus pour y soutenir leurs intérêts : ce qui fut exécuté le samedi 4 décembre chez le, premier président, où quelques présidems à mortier se rendirent avec les députés, et un grand nombre de rentiers. Dans le commencement les choses furent assez p^sibles, le premier président ayant fait entendre à l'assemblée que l'afisdre se pourroit accoodr moder en donnant satisfaction aux : rentiers : mais messieurs des enquêtes dirent qu'il falloit aussi donner ordre à la connivence du prévôt des marchands

et des ëchevihs; on dit qu'il falloit laisser entrer qaelquésr-uris des rentiers pour savoir quelles ëtoieht leurs prétentions , mais en petit nombre. Sur quoi les portes ayant ëté ouvertes , Joly et deux autres furent introduits pour représenter leurs raisons.

D'abord le premier président tâcha de les éblouir par des propositions spécieuses, et qui n'étoient rien^ dans le fond : à quoi Joly répondit que la première chose par où il falloit commencer, et sans laquelle on ne pouvoit rien faire, étoit la confirmation du syndicat, et quHl supplioit l'assemblée de vouloir bien faire cette justice au publia: ce qui ayant été entendu par quelqu'un des rentiers, ils crièrent : « Des « syndics! des syndics ! » Mais comiîie le premier président n'en vouloit pas, il rompît l'assemblée jusques au samedi suivalnt. A la sortie, les rentiers crièrent encore pliisieurs lois en apostrophant ceux qu'ils savoient ne leur être pas favorables, et les traitèrent de traîtres et de màzarins-, et j'en vis même quelqueê-uns tiraillés sans aucun respect, et la plupart furent obligés de se sauver par des escaliers dérobés. I Pendant tout ce vacarme , le sieur de Champlatréiix, 1 fils aîné du premier président , s'étant approché de Joly, lui dit plusieurs paroles injurieuses , le traitant de séditieux , et le menaçant de lui faire son procès. Joly répondit aussi aVec chaleur, se sentant appuyé de plusieurs rentiers qui s'étoierit approchés : après quoi 'chacun se retira, sans que les autres qu'on avoit fait venir osassent approcher. Ce qui se passa dans cette occasion donna bien à penser aux deux partis. Le cardinal crut qu'il falloit faire un coup d'autorité contre ceux Aes rentiers qui avoient paru les

8o [<^4&] MinomBs

plus ëf^h^uffés à k, GOnfërencé!; et il résolfif d'enfairie arrêter cinq ou six à la première asseibbiée, qn^^^ef Toit se tenir le samedi suivant en ce miâme lieu, m il y auroit des gens armés tout ))réts à «e saisir de ceux à qui on en vouloit \ et le régiment des Gardes s'y rendrait en même temps, poiur appuyer réxécuUon qui deyoit en être faite sur-le-ckamp par ordre de certains commissaires apostéis ^ qui les ferèient pèndrë aux gnlles du Palais.

On aura peut-être peine à croire que ce ministre eut voulu en venir à oet excès de vicdence; iniis il n'y a pourtant rien de plus véritaUe qne c'ét^iit -soa dessein (v). Et quoique les frondeurs n en fussent pas avertis alors , comme ils le furent depuis d'unie ma* nièré à n'en pouvoir douter^ ils surent cependant qlue la cour a voit un dessein contre eux^ que la gardie se redoubloit tous les jours pour favoriser rèlécu^oui. qu'on devoit commencer par les rentiers , et attaquer ensuite le coadjuteur , le duc de Beaulbrt et les autres qhefs , partout où on les rençontreroit

Cet avis général fut donné par une personne qi|i le savoit d'un de ceux qui avoient assisté à la délibération. C'en étoit assez pour engager les intéresses \ se tenir sur leurs gardes : aussi n'y manquèrent^lB pas. Pour cet effet, le cob^^ de Montrésor, le parquis de rioirmoutier, de Fosseuse et de Laigues s'assemblèrent chez le coadjuteur^ où ils firent venir aussi le sieur Joly : le tout à l'insu du duc de Beaufort, du

(i) Que c étoit son dessein : Cette accusation ne se trouve que dans les Mëiiioirès de Jolj* Il est impossible de la croire ^ndëè, ^arce qu^nn tel projet ^toit entièrement contraire au système et au caractère de Mazarin. ^

marquis de La Boulaye et de plusieurs autres, parce qaon nëtoit pas assuré du secret, surtout à Tégard de madame de Montbazon, à qui le duc de Beaufort ne cëloit rien. Ceux qui ëtoient d^ cette conférence se trouvèrent assez embarrassés, jugeant bien que la cour pourroit rompre toutes leurs, mesures . ps^r un coup de surprise qui seroit irréparable : .de sQp^te qu'ils résolurent, après bien des contesjtat^ns , de prévenir la cour à quelque prix que ce fut, et sur* tout de tâcher de f^ire assembler les chambres avant la conférence qui devoit se tenir chez le premier président, ne doutant pas que «la cour ne prit ce jmv pour exécuter son dessein.

La difficulté fut à trouver des prétexte^ suffîsans et des raisons assez pressantes pour assembla l^ par* lement. Le coadjuteur proposa plusieurs pi?ojets fpn^ dés sur le crédit qu'il avoit parmi le peuple, msâs qui ne furent pas jugés assez solides. Le marquis de Noiilnouticr renouvela une proposition qui avoit été faite quielque temps auparavant, savoir,de faire ui^e entreprise feinte ^ur le duc de Beaufort ou sur le sieur de Broussel,:en les f^iisiant attaqueiT^^n^ les rues par des gens inconnus ou mi^^qués : ce ^u'pn suppospit devoir faire un soulèvement g^^ral., Mai^ on trouva des difl|o^Ités dans.l6,proJ!et,jattendu qu'il fallpit être d'intelligence avec celi^i qi^'on attaqu^-lroit : ce qui ne sç pourroit faire avec led^t^ieur firpjossel, pu a^vec le duc de 3eaufprt. Qn craignoit Ip défaut de se^pret. Le cpadjuteur se proposa aussi ; mais^ H n*^ppuya pî|s assez, ppur faire; croire qu'^ le souhaitât tout de bon.

Enfin Joly, q^i avoit déjà oonférjé sûr ce sujet ayec T. 4?» ^

02 [ï^49l MÉMOIRES

Je comte de Montrësor et le sieur d'Argentetiil , résolut de se proposer lui-même , disant qu'à la vérité il pouvoit n'être pas asseis connu, ni assez estimé dans le monde, pouf exciter les esprits du peuple^ mais que sa qualité de syndic des rentiers, et la bonne opidiôn qu'ils avôieht de lui, feroient sans doute son effet, ^ produiroient du moins l'assemblée des ehattîbres, par le bruit qiie les rentiers, qui étoieiit tôiis les jours àù Palais, ne maiiqueroient pas d'y faire impétueusement, au pretnier bruit de èet attentat.

La )iropositioU fut tpprouvëé de toute la compa* gnie, où il n'y avoit assurément personne qui eût voulu risquer d'en faire aiUant. Pour l'exécution, le nlârquis^ de Noirmôutier se chargea de dénner un gentilhatiïtné qui étoiti liii, très-brave et très^adroit, nommé d'Estainville , pour tirer un coup de pistolet au sieur Jbly lorsqu'il passeroit dans son carrosse, suivatit leà lùesurès qui seroient prises entre eux ; et le iharquis île Fôsiseusè promit dé fournir à d'Estainville un bon cheval pbur àe sauver.

ÎPottr i^ornèértër léis moyens de l'éxéeution, Ai^enteuil et Joly fûréht le "vendredi au soir chesr te mart^uis die Noîrinoutier, quî' dëtneûrôit dans là rue BëthTâ5^ , tlanis la maison où l'amiral d^ Ghdtillon étôit logé quand il fut tué à là journée de Saînt-'Bârthelëmy . Ils y trouvèrent d'EstaîUvillè ifUi les àttendoit ^diàiià tinè iilrambre fort écartée, où oUajustû'lé^'pourpoint et le manteau de Joly sur uU ittùi^feàu de bbis, dans une certaine attitude, une dès MaifK^lb^s du pourpoint étant pleine de foin , sur laquelle d^Estain* ville tira'Un eoup de pistolet avec tftnt de justesse,

qu'il la perça prëcisémeiH; où elle devoit être percée. Après quoi il fut arrêté entre eux que le véritable <;oup seroit tiré le lendemain sur les sept heures et demie du matin dans la rue des Bernardins , vis-àvis la porte où logeoit Argenteuil, qui nMtoit pas bien éloignée de celle du président Gharton, où Joly alloit presque tous les jours.

La chose fut faite comme on Tavoît projetée. D'Estainville s'approcha du carrosse , Joly se baissa , et le coup passa par dessus sa tête, et fut si bien ajusté qu'il se^apportoit parfaitement à la situation où Joly dévoit être dans le carrosse , derrière lequel il n'y avoit pas de laquais, qui avoient'été envoyés exprès eu diSérens endroits, de peur qu'ils n'empêchassent le dessein. Après le coup , d'Estainville se sauva le plus vite qu'il pitt-, mai« ce ne fut pas sans danger, son cheval s'étant m^hfureusement abattu sur le pavé. 11 vint à bout cependant de trouver l'hôtel de Noirmoutier par des chemins détournés ; et la nuit il renvoya le cheval du marquis de Fosseuse , qui le fit mener à la campagne et empoisonner , pour en ôter tont-à-fait la connoissance.

Il arriva encore une autre chose qui étoit capable de tout gâter.. D'Estftiri ville avoit mis dans son pistolet, jloQT servir débourre, un dessus de lettre qui Id avoit étë adressée^, mais par bonheur son nçm se trouva brûlé : le reste dii papier fut ramassé avec les balles encore' toutes chaudes par le sieùr Brignpn, avocat général, qui demeuroit dan$ Ie^c|piire des Bernardins. Gé qui contribua beaucoup à persuader ieptd)liie.

Aussitôt après l'action , Joly fut conduit chez un

chirurgien au bout de la rue des Bernardins , vis-àvis Saint-Nicolas du Chardonnet , où ayant été dëshabillë, on lui trouva au bras gauche, à Tendroit où les balles dévoient avoir passé , une espèce de, plaie ^'il s'ëtoit faite lui-même la nuit avec des pierres 4 fusil-, de sorte que le chirurgien ne douta pas que ce ne fut Tefiet du coup» et il y mit un appareil dams les formes. ,

Pendant ce temps d'Argenteuil û% et dit tout ce qu'il put pour insinuei; que cette entreprise loie pouvoit venir que de la p^rt de la cour , qui vouloit se défaire de qelui des syndics qui paroissoit le plus affectionné. 11 alla ensuite chez le président Gharton, qui s'imagina que c'étoit à lui qu on en voulpit ; et comme il étoit colonel du quartier , il fit battre du tambour. Cependant Jply se retira che% lui pour se mettre au lit. ^ •

Le bruit de cette action ayant été porté bientôt as Palais 9 les rentiers , suivis de plusieurs àuireii frondeurs , coururent en foule à la Tournelle où ïon tenoit Faudience , et demandèrent justice de llass^tssinat de Joly 9 qu ils disoient être mort : ce qui fit cess^er Vaudience, et obligea messieurs des enquêtes d'aller ^lussi* tôt, bien éehaufiîés, prendre leurs plapes à la grand'cbambre, où le président Gharton se reiadît i^$si en équipage de guerre, Tépée au côté, disfifl^que ç'étoit à lui qu'on en vouloit^ que l'entreprbe s'était faite à sa porte : ^t cela avec un emportement si grand et si naturel, Jjyu'il répétaplus de cinquante fois: « Je dis ça; » au lieu ^ull ne le disoit que sept o]ai huit fois aux requêtes du Palais, par une mauvaise habitude : étant ^ d'ailleurs un fort honnête homme, plein d'afifection et

de fidélité pour ses arrfis. Ce bon président poussa même la chose si^oia, quil alla jusqu'à demander des gardes à la ^compagnie ; mais personne n étant persuadé comme lui, on éluda sa demande, et il eut le déplaisir d'entendre dire au sieur Yiole-Douzen* ceau, conseiller clerc de la grand'chambre , qu'il ëtoit d'avis qu*'on donnât des gardes au président Chartoà, mais qu'il falloit un charpentier qui les fit. On ne fit pas grand-chose ce jour-là au parlement, ayant été seuleinent arrêté qu'il seroit informé de Fassassinat commis en la personne du sieur Joly, par les sieurs Champion et Doujat, qui futent aussi chargés de s'informer de l'état où il étoit. Cependant le marquis de La Boulaye (i) ayant vu l'émotion du parlement 9 crut que Ton pouvoit pousser la chose plus loin , et se jeta dans les rues avec environ deux cents hommes qui crioient aux arme^/ disant que la cour avoit fait assàbsiiier un conseillét*! syndic des rentiers^ et qu'on en vouloit faire autant à M. de Beaufort. Ce marquis alla ainsi de côté et d'autre, particulièrement chez le coadjuteur et chez le sieur de BnOtissél^, mais il ne fut pas trop écouté : il y eut seulement quelques boutiques fermées en différens endroits, de la ville ; et le principal effet de cette levée d^ boucliers fut qu'eu un .instant le pain fut enlevé dans tous les marchés, au double du prix ordinaire,

Il e^t à remarquer que le marquis de La Boulaye ne savoit rien de l'affaire de Joly, et qu'il n'avoit pris

(i) Lejnarquis de La Boulaje: Ce gentilhomme trabUsoi.t les frojnT denrs. Il e'iokpaj^ë par Mazarin pour exciter un soulèvement, et brouillef krcTocablement le coad jateur et Beaufort avec le prince de Qond^.

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86 [1649] it^i^fiûiREs

aucunes mesures avec ceux du parti , à la rëserveda duc de Beaufort , lequel ayant sii I^ blessure de Joly, jugea que la chose pourroit avoir des suites , et se tint tout le matin prêt à monter à cheval avec ses amis pour appuyer le marquis , si le peuple s'ëtoit remué. Mais les bourgeois étant demeurés tranquilles, chacun demeura chez soi. *

Les conseillers commissaires qui étoient venus dès le matin chez Joly y retournèrent Taprès-dînée, et trouvèrent fort mauvais qu'on eût levé l'appareil de son bras sans les attendre. Mais enfin on leur donna contentement en le faisant relever en leur présence par les médecins et chirurgiens du parlement, dont l'un, savoir le sieur Guenaud(i), eut ordre de la Rein^ d'aller le soir au Palais-Royal pour rendre compte à Sa Msyesté de ce qu'il avoit vu : ce qu'il fit, en assurant qu'on ne pouvoit pas douter de la vérité de la*chose ; qu'il avoit trouvé beaucoup de ^èvre à M. Joly ^ et que le plus grand comédien du monde ne pouvoit porter la dissimulation si loin dans uAe affaire de cette nature.

Le soir du même jour, le marquis de La Boulaye, qui voyoit bien que son entreprise du matin l'exposoit à d'étranges suites, voulut la couvrir par une

(i) Lesieur Guenaud : Il etoit médecin de la Reine mère. Grand partisan de Fantimoiney ileut pour adversaire Guy Patin, qui , dans ses jettres, lui reproche une grande cupidité. Molière , dans TAmour médecin, le désigne sous le nom de Macroton. Boîleau en parle dans ses satires iv et vi , et dans sa onzième épttre. Ce médecin , fort employé , étoit sans cesse & cheval dans les raes; aussi dîsoit-on, en parlant de lui: Guenaud et son cheval. Boileau fait une allusion comique à cette expression populaire , dans sa saiire sur les embarras de Paris :

Guenaud , sur son cheval , en passant mVclabonsse.

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autre encore plus téméraire, en attaquant M. le prince sur le Pont-Neuf, à son retour du Louvre à Thôtel de Condé, Pour cet effet il aèsembla deux ou trois cepts • personnes d^QS File du Palais et aux environs : mais le cardinal eh ayant ëtë averti, il le fit dire à M. le prince. Ainsi on résolut de faire mettre dans le carrosse de Son Altesse, et dans celui de M. de Duras qui le suivoit ordinairement , quelques laquais , dont il y en çut un fort blessé d'un coup de pistolet -^ et si M. le prince y eut été , il est certain qu'il auroit couru très-grand risqjue.

Cependant il y en a beaucoup qui ont cru qu,e le cardinal étoUrauteur 4e cette eiitreprise, et que La Boolaye n'ayoit rien fait que par soii ordre \ mais il n'y a guère d'apparence , quoique depuis La Boulaye ait avoué à quelques«uns de ses amis , pendant sa retraite à l'hôtel de Vendôme, qu'il avoit imaginé cet atten^t sur M* le prince pour réparer la faute qu'il aYoit faite le matin ; sachant bien que la perte de Son Altesse n'auroit pas déplu au cardinal, €[ui lui avoit fait proposer par madame de Montbazon , dès le mois d'octobre, de le faire arrêter en plein jour sur le Pont-Neuf,

Quoi qu'il en soit, il est certain que les autres

chefs de», frondeurs n'y avoie^^t aucune part ; que

Tafiaire de Joly ne venoit pas du même conseil , et

navoient auqun rapport l'une à l'autre. Cependant

M. le ppnce ne laissa pas de s'imaginer le contraire ,

et le cardinal n'eut pas de peine à liti persuader tout

ce qu'il voulut sur ce sujet , et que c'étoit une belle

occasion de perdre tous les chefs de c^tte cabale ,

que le peuple avoit abandonnée dans cette rencontre ^

88 [<649l l^ÉMOIRES

que le parlement ne pou voit se dispenser de condamner sur les preuves d'une conjuration aussi évidente.

Effectivement, pendant lés premiers jours, Failaire parut tourner d'une manière assez favorable pour la * cour : et le Roi ayant envoyé, le lundi i3 décembre, une lettre de cachet au parlement, pour ordonner à cette compagnie d'informer de ce qui s'étoit passé le samedi , comme d une conspiration dangereuse contre l'Etat, on fit pendant toute la semaine différentes informations qui furent tenues fort secrètes, dont les principaux témoins étoient les espions à brevet dont il a été fait mention. Mais comme on n'avoitpas encore découvert cette belle intrigue , et que les conseillers, bien intentionnés pour le parti, n avoient osé rien dire contre la lettre de cachet , tout le inonde étoit si consterné, que*si la cour eût poussé la chose avec vigueur, elle auroit fait tout ce qu'elle auroit voulu , et dissipé tous les chefs. Il est même constant que le coadjuteur , le duc de Beaufort et les plus considérables de la faction étoient presque résolus de sortir de Paris, et de se retirer à Perpnne , où ils espér oient d'être reçus par le maréchal d'Hocquincourt , ami indme des duchesses de Cbevreuse et de Montbazon : mais le comte de Montrésor leur fit connoitre que ce seroit tout perdre ; qu'il falloit aller tête levée au parlement , où il y avoit encore quanjâté de gens bien intentionnés pour eux ; et qu'en faisant bonne mine, le peuple ne les abandonneroit pas dans le besoin.

Ayant donc été informés que le contenu aux informations ne l^ontenoit que des bagatelles , et n^intéressoit proprement que La Boulaye qui s'étoit retiré

Ki*^^ . -^ "- -f^"' - - ^- ——^1 I 1^-, ~ ,'tft I. '^If HflIWiÉ 1 ■ ' *"

à rhdtcl de Vendôme , ils résolurent d'aller tt>as en*

semblé iau parlement , à la suite du coadjuténr et des

dacs de Beaufort et de Brissac , afin de contrecarrer

M. le duc d'Orléans ^ M. le pri&ce, et plusieurs autres

seigneurs qui se présentèfrent du côté dç la cour. On

ne fit pourtant^ rien d'important ce jour-là , toute la

séance s'étant passée à parler d'une requête prësen*

tée par Joly au sujet de son assassinat prétendu ^ sur

laquelle le premier président ayant voulu empêcher

qu'on ne délibérât, il s*éleva un grand bruit, qui fit

connoitre qu'il y avoit encore dans les esprits plus

de chaleur qu'on ne pensoit.

Elle éclata tout d'un coup le mercredi suivant^ lorsque le premif^ jDrésident , après la lecture des informationis et de* conclusions des gens du Roi , qui portoient que le cbadjuteur , le dlic de Beaufort et le sieur de Broussel seroient assignés pour être ouïs , voulut faire retirer ces trois messieurs comme étsi^t accusés : car le coadjuteur et le duc de Beaufort s'étant levés pour se retirer , le sieur Ciulon , conseiller, s'y opposa*, et le sieur Broussel dit tout haut qu'il ne sortiroit pas que le premier président ne sortit aussi, attendu qu'il étoit partie au procès , puisqu'il prétendoit qu'où aiK>if Voulu l'assassiner : ajoutant qu'ilétoit son ennemi particulier, qu^il l'avoit voulu perdre en plusieurs occasions, et qu'il en donneroit de bonnes preuves à la compagnie.

La déclaration résolue de ce bon vieillard changea en un moment la face des àfiaires , et il s'éleva un bruit si grand et si continuel contre le premier président , qu'il ne fut pas possible de délibérer pendant tout le jour , quoique l'assemblée eût commencé

go [1^49] AiÉMOlAES

à sept heures du matin , et ne finit qu'à quatire heures du soir : et comme on sut peu après dans toutes les salles du Palais, oipl il y avoit plus de dix mille hommes, ce qui sa passoit dans l'assemblée, on donna partout de grands signes de joie^ et lorsque le doc de Beaufort sortit , ceux qui étoîent au passage s'étant mis il criçr ; Chapeaux bas! c'est M. le duc de Becuifort, tout le monde mit aussitôt le chapeau à la main , et se mit à crier vive Beaufort I vive Broussel ! Et ces acclamations contiQuèrent tQOJoi:irs quand on s'assembloit , au lieu que la plupart murmuroient dès qu'ils voyoient paroître M. le duc d'Orléans ou M. le prince.

Depuis ce jour-]à les frondeur# ayant reconnu leur avantage , n'oublièrent rierr^e, ce qui pouyoit augmenter la chaleur du peuplé et les dispositions favorables du parlement. Pour cet effet ils s'assemblèprent tous les soirs chez le sieur de Longueil pour concerter les délibérations du.len4emain *, et ils résolurent qu'on do|ineroit des, requêtes de récusations contre le premier président au nom du coadjc^eur et du duc de Beaufort, et des sieurs Brousse} et Joly,, fondées sqr l'intérêt personnel que ce magistrat^voit dans l'affaire, plusieurs témoins déposant q^'on avoit voulu l'assassiner. Ces requêtes eurent tout l'effet qu'on s'en étoit promis. Cependant comn^e le premier président avoit plusieurs partisans dans la com-r pagnie, oi^tre ceux delà cour, on délibéra pendant quelques JQurs pour savoir si les requêtes seroient reçues ou non. 11 y eut aussi.des.r^cusations présentées contre M. le prince, qui offrit de serjetirer, mais la compagnie ne le voulut pas souffrir, et on n'insista

'>fe.J^*aph»'^iWy"'îlfi i»rtn .il ^- -'

DE GUY ^OLY. [1649] 9'

pas à son égard comme à celui du premier présideut. Enfin luette affaire faisant toujours un grand bsuit , et les frondeurs ayant fait imprimer des moyens de récusations qui soulevèrent partout les esprits du peuple^ quelques amis communs proposèrent dépasser outre au jugement du fond du procès , ^ans délibérer sur les récusations, promettant au coadjuteur, afu duc de Beaufort et au sieur de Brousse] , de les tirer d'affaire sur-le-champ , n y ayant aucune prejive considérable contre eux : ce qui engagea ces mes- Meurs à retirer leurs requêtes j se laissant endormir par de fausses apparences. Mais comme . ce désistement ne pouvoit se consommer sans le consentement de Joly , qui avoit aussi récusé le premier président, le coadjuteur , qui avoit grande envie de sortir de cet embarras, alla chercher Joly dans la grand'salle - du Palais, pour l'obliger à retirer aussi sa requête. Mais il lui répondit qu'il n'en .feroit rien, ajoutant que cette proposition d'accommodement étoit un piège pour les perdre tpus. Ainsi Joly i^'ayant pas voulu y donner les mains , et ayant au contraire prié le sieur Laine , qu'il avoit chargé de sa requête , de la rapporter surJe-champ, elle fut lue; et on la trouva si forte et isi précise contre le premier président, qu'il s'éleva touj d'un coup un murmure général : ensuite de quoi le coadjuteur et le duc de Beaufort ayant remis aussitôt leurs ^requêtes entr^ les mains des conseillers qui dévoient les rapporter, il fut ordonné que le premier président passèrpit le barreau , et qu'il répondroit au contenu des requêtes : ce qu'il fil assez bien, maïs pourtant avec des marques de douleur trop sensibles, ayant la larme à l'œil.

9^ [l65o] MÉMOIRES

Celui des conseillers qui se distingua le plus en cettë'^ccasion , et qui marqua le plus de fermeté pour soutenir la récusation, fut le sieur Daurat, conseiller en la troisième des enquêtes , qui parloit toujours avec tant de justesse , d'éloquence et de bon sens , que dès qu il ouvroit la bouche il se faisoit un silence général , qui ne finissoit pas qu il n'eut cessé de parler.

[i65o] Enfin, après plusieurs contestations, lés voix étant presque partagées, il passa de fort peu (0 en faveur du premier président , qu'il demeureroit juge : ce qui arriva par le caprice et la légèreté de quelques-uns de ceux qui passoient pour être des plus zélés , entre autres les sieurs Labbé , Âmelot et Bachaumont.

Mais les frondeurs eurent bientôt lieu de se conso-' 1er de ce petit désavantage, parles mesures qu'ils' prirent avec le cardinal pourla prison de M. le pritice, dont ils n'étoient pas plus contens que de lui. Jusque là le cardinal n'avoit rien osé entreprendre contre Son Altesse, dans la crainte que, se réunissant avec les frondeurs , ils ne le perdissent entièrement. II avoit cru aussi qu'après avoir subjugué le parti avec' M. le prince , il seroit aisé de le réduire lui-même avec l'autorité du Roi 5 et c'est ce qui lui aviôit fait' prendre la résolution de commencer par eux. Mais il vit bien par les suites du procès criminel qu'ils' étoient encore trop puissans , et qu'il étoit dangiereùx^ de les pousser à bout , ayant su qu'ils avoiënt fait

(i) Il passa de fort peu: Cette dëlibcra lion eut lieu le4^vrier i65o. La récusation fut rejete'e à une majorité de quatré-vingt-dix-Iiuit voix contre soixante-deux. ^

DE GUY JOtY, [l65o] gS

venir un grand nombre de leurs amis dans la ville , qui tenoient leurs armes toutes prêtes pour éclater à la première occasion.

C'est ce que madame de Chevreuse prit soin de faire sentir au cardinal de concert avec eux . et de lui offrir en m^me temps leur amitié contre M. le prince , qu il accepta enfin aprèl bien des difficultés , pour se délivrer tout d'un coup de l'embarras présent où ils Tavoient réduit , et des inquiétudes continuelles que lui donnoit la trop grande autorité de Son Altesse.

Le mariage du duc de Richelieu, que M. le prince venoit de faire avec la fille du marquis de Yigean sans la participation de la cour, contribua beaucoup à déterminer le cardinal ; ce prince ayant mené luiinétne les nouveaux mariés à Trie chez madame de LoQgueville, et fait partir, dès la même nuit, le duc de Richelieu pour se jeter dans le Havre. Ce qui fit appréhender de plus grands. desseins.

Le cardinal s'expliqua donc enfin ouvertement avec madame de Chevreuse, qui en fit aussitôt confidence au marquis de Laigues , son bon ami \ et celui-ci au marquis de Noirmoutier. Ainsi ces deux messieurs , qui avoient été offessés par M. le prince, eurent la joie àe se voir , en quelque façon ; les arbitres de sa fortune , ayant été les premiers auteurs de sa prison. Dans la suite , le coadjuteur y eut la plus grande part^ et ce fut lui proprement qui termina cette grande affaire, après plusieurs conférences secrètes qu'il eut avec le cardinal au Palais-Royal , où» il se rendoit la nuit en habit de cavalier , pour concerter ensemble les mesures nécessaires pour l'exécution de ce des-

94 [l65o] MÉMOIRES

sein. Madame de Chevrèuse , qui voyoil plus librement le cardinal , fut chargée du soin de négocier avec lui les conditions particulières des chefs du parti, qui répondoient des autres. On promit au coadjuteur (0 un chapeau de cardinal ; l'amirauté à M. de Beaufort , quoiqu^il ne sût rien de cette intrigue , qui fut tenue fort secrète ^ lé gouvernement de Charleville et du Mont Olympe à Noirmoutier, et la charj^e de capitaine des gardes au marquis de Laigues.

Après cela , il ne restoit plus que le consentement de M. le duc d'Orléans, sans lequel on ne pouvoit entreprendre cette affaire; mais il ne fut pas difficile à obtenir, et il se rendit aisément aux raisons de la Reine et de mad'ame de Chevrèuse , qui lui firent sentir , sans beaucoup de peine , qu'il étoit de son intéirêt de diminuer le trop grand crédit de M. le prince, dont il étoit naturellement assez jaloUx. La seule inquiétude qui resta sur son chapitre fut la crainte que Son Altesse Royale ne découvrît le secret à rabl)é de La Rivière , son favori , qu'on ssivoit être dans les intérêts de M. le prince; niais on tira des paroles si positives de M. le duc d'Orléans, qnUl ne lui en dit rien , ce prince étant déjà un peu dégoûté de cet abbé.

Cependant les frondeurs ne laissoient pas, daîis le mêthé temps , d'entretenir une négociation secrète avec M. lé prince , par le moyen du duc de Retz et du marquis de Noirtaôutier , qui traitoient avec le sieur de Chavigny et le printe dé Marsillac. Mais Son Altesse n'y ^jvotdut jamais' entendre , qtîôique

(i) On promit au coadjuteur : Ketz dit dans ses Mémoires qu'alors il refusa le chapean de cardinal. ' ''•

DE GUY JOLY. [i65o] g5

plusieurs de ses amis lui conseillassent^ et ce fut même une des choses qui lut fit négliger les avis qu'on lui donna plus d'une fois de Faccommodement des frondeurs avec le cardinal : ne pouvant croire qu'ils Teusseat fait presser comme ils faisoient , s'ils avoient été assurés de la cour ^ ni que la Reine et ce ministre possent jamais se résoudre à rien entreprendre contre lui, non-seulement à cause de ses 3ervices passés, mais aussi par rapport au besoin présent, dans la situa* tion où étoient les affaires du dedans et du dehors. Bailleurs ils avoient grand soin de l'endormir l'un et l'autre par de bonnes paroles ]>our lui et pouiilos siens* Enfin il jugea. fort bien que la cour ne pouvoit rien entreprendre contre lui sans parler à M. le duc d'Orléans; mais il ne supposa pas que Son Alte^l^ Royale pût s'empêcher d'en parler à l'abbé de La Rivière, et ce fut ce qui contribua le plus à le tromper. Ainsi , quoique M. le prince eût reçu plusieurs avis des conférences nocturnes di^ cardinal avec lecoadjttteuren habitde cavalier, il n'en voulut rien croire, I et il se contenta d'en rire avec le cardinal , qui lui répondit sur le même ton, sans s'embarrasser, que sans doute ce* sepoit une chose fort plaisante de voir le coadjuteur avec de grands canons, un bouquet de plumes, un manteau rouge , et l'épée au côté y et qu'il promettok à: Son Altesse de la réjouir de cette vue , s'il preiioit envie à ce prélat de le visitera dans cet équipage. Il «lui donna tout cela d'un air si libre' et si dégagé V qpe M. le prince y fut trompé ; mais il pensa découvrir toute l'affaire quelques jours après., ayant surpris brusquement le cardinal dans ' son cabinet^ qui faisôit écrire par le sieur de Lyônne les ordres

()6 [f65o] MÉMOIRES

pour Tarrêter, avec le prince de Conti et le duc dç Longueville. La résolution en ëtàntdoQC prise, il ne restoit plus que Texécutioa : mais comniQ le cardinal étoit naturelliement incertain et timide, et qu'il diiTéroit toujours, peut-être dans respërance que le temps feroit naître des incidens qui le dispënseroient d'en Tenir à cette fâcheuse extrémité, les frondeurs furent obligés d'en venir aux menaces pour le déterminer : ils prirf^nt même des mesures secrètes contre lui du côté du parlement , bien résolus de s'cfn servir , si l'affaire eût traîné davantage. Ils eurent aussi le soin de |tti représenter les sujets qu'ils avoient de craindre que M. le duc d'Orléans , naturellement peu discret , ne se lassât de garder le secret ; que depuis quelques ^Jlftrs il n'alloit- plus aux assemblées du parlement, sous prétexte d'une indisposition feinte ; qu'il disoit hautement que le procès criminel n'étoit qu'une bagatelle 9 comme pour faire entendre à M. le prince qu'il ne devoit pas le poursuivre ; qu'il pourroit ea dire davantage par la suite , et donner lieu à Son Altesse déjuger que la cour auroit changé de sentiment. Enfin ils en dirent tant, que le cardinal se résolut. Pour cet effet il fit entendre à M. le prince qu'il avoit reçu avis que des Coutures, un\des principaux sujets du procès criminel, étoit caché dans une maison dans la rue Montmartre , d*où il devoit le faire enlever l'après-dînéé; et que pour le faire plus sûrement il falloit donner ordre aux gendarmes et chevau* légers de monter à cheval , et de se tenir prêts à tcMit événement derrière le Palais^ Royal.: ce que Son Altesse approuva. Le ministre lui dit aussi qu'il avmt reçu des dépêches d'Allemagne sur lesquelles il fal*

DE GUY JOLY, [l65o] 97

loit assembler le conseil , et qu'il seroit bon que Son Altesse fit avertir M. le prince de Conti et M. lé duc de Longueville dé s'y trouver : ce qu'il fit aussitôt. Ainsi ces trois princes s'ëtant rendus à l'heure ordinaire du conseil au Palais-Royal , furent arrêtés par le sieur Guitaut , capitaine des gardes de la Heine , et par le sieur de Comminges, son neveu, le i8 janvier i65o. Et bientôt après être descendus par l'escalier qui conduit au jardin , on le leur fit traverser pour monter ensuite dans le même carrosse , où le sieur de Comminges monta seul avec eux. Ils furent menés au château de Vincennes avôc une escorte de cinquante chevaux , tant gendarmes que gardes de la Reine, commandés par les sieurs de Miossens, depuis maréchal d'Albret, et de Comminges. Us arrivèrent fort tard à Vincennes , le carrosse s'étant rompu en chemin : ce qui donna occasion à M. le prince de proposer à Miossens de le sauver. Mais il répondit à Son Altesse que la fidélité qu'il devoit au Roi ne le lui permettoit pas ; et le sieur de Comminges ayant entendu la proposition , et remarqué que Son Altesse jetoit les yeux de toutes parts pour voir s'il ne lui venoit pas de secours , lui dit qu'il étoit son très-humble serviteur; mais que, quand il étoit question du service du Roi, il n'écoutoit que son devoir; et que s'il venoit du monde pour les sauver , il les poignarderoit plutôt que de les laisser sortir d'entre ses mains, et de ne pas rendre bon compte de leurs personnes à Sa Majesté , qui lui en avoit confié la garde. Ce discours, quoique dur, n'empêcha pas que M. le prince n'eût une entière confiance au sieur de Comminges pendant les premiers jours de sa prison. Elle fut

98 [l65o] MÉMOIRES

même si grande , que Son Altesse ne vouhit pas permettre que les oflieiers du sieur Guitaut, qu^ fesservoient, fissent fessai des viandes devant eux. Mais cela ne dura pas , le sieur de Bar ayant été nommé pour les garder; et on l€ur donna en même temps des officiers du Roi pour les servir.

Quand on annonça cette nouvelk à M. le duc d'Orlëi^ns , Son Altesse Royale dit : « Yoilà un beau coup « de filet! on vient de prendre un lion, un singe et c( un renard. 1» On arrêta aussi dans le même temps le président Perrault, intendant de M. le prince; et on allfi[ chez d'autres personnes, qui ne se trouvèrent pas. Il n'y eut que madame la princesse dousnrière qui fat épargnée : mais bientôt après elle fut reléguée daiis une de ses maisons de campagne.

Pendant tout ce temps-là, le coadjuteur étoit à l'hôtel de Chevreuse avec le duc de Beaufort qui y avoit dîné , la porte de la maison étant fermée, avec défense de laisser entrer qui que ce fut; parce qu'alors ils écrivoient des billets à tous les curés de Paris, pour les avertir de la détention des princes. Ce qu'ils faisoient avec si peu de précaution , qu'il auroit été aisé à plusieurs de ceux qui étoient présens, s'ils avoient été-plns curieux, de jeter les yeux sur ces billets , et d'en avertir Son Âhesse encore à temps. Mais la destinée des princes ne le permit pas, et la nouvelle de leur prison fut apportée chez le coadjuteur par Brillet, écuyer du duc de Beaufort, qu'on avoit envoya exprès ail Palais -Roy ai, pour venir donner avk de ce qui se passeroit ^ dès qu'il en auroit l'ordre du marquis de Noirmoutier ou de Laigûes, qui commencèrent à parotlre ce jour-là chez la

DE GUY JOLY. [l65o] 9^

Reiiiè, ua peu avant que les prinôes fussent arrêtés.

Ces messieurs auroient peut-être mieux fait de ne se point trouver à eette action , attendu que leurs personnes séides ëtoient capables de faire soupçonner et découvrir le dessein ; mais la Reine avoit souhaité que cela fût. Ils avoient eu même tant d'envie de se ven.ger de M. le prince, et de paroître les auteurs de sa prison , qu'ils ne purent s'empêcher de se donner ce plaisir : outre que ceux du parti doutoient toujours de la fermeté du cardinal, et jugèrent qu'il c^e falloit pas l'abandonner à son incertitude dans 1^ temps de Texécution. # ^ ^ '^

Le bruit s'élant répandu dans Paris qu'on avoit arrêté quelqu'un au Çalais-Uoyal , sans dire qui , le peuple s'imagina que c'étoit M. de Beaufort (0 : ce qui obligea plusieurs bourgeois à prendre les armes, partiailièrement dans le quartier des Halles et vers la porte Danpbine. Tout le reste auroit bientôt suivi, si la Reine n'eut envoyé en diligence chercher ce duc au palai» d'Orléans , où lui et le coadjuteur étoient allés dès que Brilletjeur eut porté la nouvelle. Il fallut même que le duc de Beaufort montât à cheval avec qnai^ilé de flambeaux pour se montrer au peuple, é^nt^uivi de trois ou quatre cents chevaux , depuis nRuf heures du soir jusqu'à deux heures après minuu : dont quelques-uns crièrent qu'il falloit aller assomme^ la grande barbe, c'est-à-dire le premier

(i) Le peuple s'imagina que c'était iftf. de Beaufort : Bauteville , depuis maréchal de Luxembourg, ami et parent des princes, imagina celte ùAÀe, Il parcourut les rues avec plusieurs gentilshommes , et parvint k rassembler quelques bourgeois. Bientôt on fut instruit de la rente, et Bouteville n^eut que le temp» de se sauver.

lOO [l65o] MÉMOIRES

président, jusqu'à prendre la bride de son cheval pour le faire tourner de ce côté-là.

Pendant que tout cela se passoit , des amis de M. le prince, qui s'étoient assemblés à l'hôtel deCondé, proposèrent de monter à cheval, et d'aller attaquer le duc de Beaufort , pour mettre la confusion dans le peuple , qui auroit pu s'imaginer que c'étoit une entreprise du cardinal : et dans la vérité , si la chose avoit été bien conduite , elle auroit pu réussi». Mais l'avis ne fût pas suivi, «t tous ses partisans ne pensèrent qu'à se retirer. Madame de Longueville étoit partie dès le commencement de 1^ {lilt pour aller en Normandie , escortée de soixante chevaux conduits par le duc de La Rochefoucauld. Le duc de Bouillon prit le chemin de BordeaiKx , le vicomte de Turenne celui de Stenay , le sieur de Bouteville ( depuis duc de Luxembourg et'maréchal de France) et quelques autres celui de Bourgogne 5 de sorte que, dès le lendemain 9 on convint que le parti des princes seroit assez considérable : ce qui n'empêcha pas que le peuple ne fît des feux de joie en jJusieurs endroits de la ville , la plupart des bourgeois disant que le cardinal n'étoit plus mazarin, après un coud de cette nature. • \^

Ainsi le procès criminel fut bien aisé*4 P^er 5 et tous les accusés furent déchargés des plaintes contre eux, et renvoyés hors de cour et de procès , avec des termes plus ou moins avantageux. L'arrêt de Jolyfut le plus favorable de tous, ayant été non-seulement déchargé de l'accusation, mais ayant obtenu aussi permission de continuer ses informations. Il est vrai que le sieur de Ghamplatreux y contribua un peu,

DE GUY JOLY. [l65o] lOI

dans rappréhension qu'ëtant privé de la prQtection de M. le prince-j oa ne se servît de l'affaire de Joly pour le pousser i^e qui auroit été aisé, sur la déposition de deux témoins , dojit il auroit pu se trouver assez embarrassé.. C'est pourquoi il alla trouver le duc de Noirmoutier pour accommoder Faffaire , offrant pour cela deux mille écus à Joly : ce qui donna lieu à rire à ceux qui étoient du secret , et leur fit cependant juger qu'il y avoit eu quelque dessein formé. Joly répondit que volontiers il prendroit de l'argent, mais qu'il vouloit qu'il y en eût un acte devant notaire. Ce qui n'étoit pas le compte de Ghamplatreux, auquel par ce moyen il n'en coûta rien , que la parole qu'il donna, que lui et toxïs ses parens sortiroieat lorsqu'on parleroit de l'affaire de Joly, et qu'aucun d'eux ne seroit de ses juges; «t Joly promit de son côté qu'il ne poursuivroit pas son information. Il aauroit pu le faire quand il auroit voulu , parce que la cour envoya peu de temps après une amnistie en faveur du marquis de La Boulaye, et pour abolir ce qui s'étoit passé le 1 1 décembre i649-

Cette amnistie confirma le soupçon de- ceux qui croyoient que le marquis de La Boiilaye n'avoit rien fait que de concert avec le cardinal : ce qu'on a cru encore plus fortement après la mott de ce ministre, parce que La Boulaye a laissé entendre que cela étpit vrai, quoiqu'auparavant il ne parlât pas aussi ouvertement. Mais il y a bien de l'apparence qu'il a plutôt dit cela pour se disculper, et pour diminuer le blâme d'une action si étrange, que pour confesser la vérité. Le commencement de la prison des princes fut fort rude, le cardinal les ayant mis à la garde de

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M. de Bar, homme farouche, qui s'imagina que le mauvais traitement qu'il leur feroit avanceroit sa fortune j et lui seroit d'un grand mérite à la cour. Ainsi Ja seule consolation des prisonniers fut le commerce qu'ils eurent dès le trois ou le quatrième jour de leur prison avec leurs amis.

Le sieur de Montreuil (0, secrétaire de M. le prince àe Conti , étoit celui qui conduisoit le commerce, si adroitement et par des inventions si subtiles que le sieur de Bar étoit souvent lui-même l'instrument dont il se servoit pour faire tenir les lettres aux princes. Pour cela on avoit fait faire des écus creux qui se fermoient à vis , qu'on méloit avec ceux qu'on envoy(Ht de temps en temps aux prisonniers pour jouer, et que l'on confioit au sieur de Bar, pour les leur remettre lui-même entre les mains. On se servoit aussi quelquefois du ministère des officiers de la chambre, et même d'un valet du sieur de Bar : sans plusieurs autres finesses dont les prisonniers ne manquent jamais.

Mais toutes ces petites ruses ne pouvoient pas leur donner de grandes consolations, puisqu'on ne leur apprenoit que d'assez mauvaises nouvelles : car, quoique leurs amis se donnassent de grands mouvemens au dedans et au dehors du royaume , le cardinal fut

(i) Le sieur de Montreuil: Matthieu. Il avoit du talent pour la poésie, et publia un recueil de lettres en proseï et en vers , dont il a ëte' réimprime un choix en 1808. Boileau lui reprochoit son empressement I placer ses vers dans tous les recueils du temps :

On ne voit pas mes vers , à l*envi de Montreuil , Grossir inipunément les feuiUets d^un recueil.

Montreuil fut de l'Académie française-, et mourut en 1691.

DE GUY JOLY. [l65o] loS

si heareiix qti'il découvrit toutes leurs pratiques, souvent par le moyen des frondeurs. C'est ponrcjuoi , dans les commencemens , il les niënageoit avec de grandes attentions, disant partout qu'il étoit fort sâse d'être devenu frondeur. Mais ses prospérités lui ayant enflé le cœur, il les négligea dans la suite , et les forai de prendre les mesures qui furent suivies de la liberté des {H*inces , et d'une ligue presque générante contre lui. î

La première démarche que le ministre fit contre lés {Nrinces fut d'envoyer au parlement une déclaration assez mal digérée, concernant les' raisons de leur emprisonnement, qui n'auroit pas produit un effet conforme k ses désirs, si les réponses qui furent &ites par les partisans des princes n'avoient été encore plus mauvaises.

Ensuite il mena ie Roi et la Reine à Rouen pour ta chasser madame de Longueville , qui fut obligée de se retirer à Dieppe et de là en Flandre, d'où elle alla trouver le vicomte de Turenne à Stenay. Le duc de Richelieu abandonna aussi le Havre , et le Roi demeura maître de toute la province , et des places que le duc de Longueville y avoit. La même chose arriva en Bourgogne^ où tout ce qui tenoit pour les princes fut bientôt soumis après la réduction de Bellegarde.

Cependant madame la princesse douairière ayant présenté une requête au parlement , pour avoir la liberté de demeurer à Paris afin de solliciter l'élargissement de messieurs ses en&ns , on n'y eut aucun égard , quoiqu'il y eût une forte cabale pour elle : le premier président, qui étoit des amis dé M. le prince, ayant fait sous main, et sans trop se déclarer, tout

Io4 [l65o] MÉMOIRES

son possible pour en favoriser le succès. Mais M. le duc d'Orléans avec le coadjuteur et le duc de Beaufort étant allés au parlement, firent rejeter la requête ; et toutes les sioUicitations de cette princesse demeurèrent inutile , aussi-bien que les soumissions indignes d]elle et de ses enfans qu'elle fit au coadjuteur à l'entrée du Palais , en s'abaissant jusqu'à embrasser ses genoux. Bassesse Qu'il est bien difficile de pardonner à une mère de c^ rang, quelque désolée qu'elle puisse être.

Quelque temps après ^ le cardinal étant revenu à Paris , résolut tout d'un coup d'aller à Bordeaux , où madame la princesse et M. le duo d'Eughien avoient

été reçus avec les ducs de Bouillon et de La Roche-

foucauld , et avoient engagé le parlement à donner un arrêt portant qu'il seroit fait remontrance au Roi pour la liberté des princes. La plupart des amis du cardinal ne lui conseilloient pas ce voy^e, parce qu'il y falloit mener beaucoup de troupes , et laisser les frontièrec de Flandre ouvertes aux ennemis. Us disoient encore que, pendant l'absence de la cour, les amis des princes pourroient faire des pratiques dangereuses dans le parlement et dans la ville de Paris -, qu'on pouvoit remédier aux désordres de Borr deaux, en y envojfjpnt un habile général avec des troupes 5 qu'enfin Paris étoit la tête de toutes les affaires et le cœur de l'Etat, où il falloit nécessairement s'arrêter. Mais ce ministre passa par dessus toutes ces considérations^ et comme les Espagnols venoient de lever le siège de Guise avec quelque perte, il crut qu'ils ne seroient pas sitôt en état de rien entreprendre, et qu'il auroit le temps de s'as-

DE GUY JOLY. [l65p] Io5

surer de fiordeau^Vûù il ne s'attendoit pas de trouver plu% de résistance qu'en Bourgogne et en Normandie. Il partit donc avec leRoiétla Reine, laissant à Paris M. le duc d'Orléans .en qualité de lieutenant général de la couronne, avec le sieur Le Tellier, secrétaire d'Etat, qui avoit le secret et la confidence. du cardinal.

Les frondeurs lui promirent aussi de demeurer fidèlement dans l'union qu'ils avoiegit faite avec lui , et de s'opposer aux cabales que ks partisans des princes pourroient faire dans le parlement et dans la ville, et même auprès de M. le duc d'Orléans, dont le coadjuteur étoit devenu le confident depuis la disgrâce de l'abbé de La Rivière , qui fut chassé un peu aprèsja prison des princes.

Le cardinal se reposa sur madame de Chevreuse du soin de ménager les frondeurs, et sur le garde des sceaux de Châteauneuf , par le moyen de madame de Rhodes son amie, qui alloit tous les soirs à l'hôtel de Chevreuse , où ces messieurs ne manquoient pas de se rencontrer. Mais comme le garde des sceaux étoit vieux , et que madame de Rhodes^n avoit plus pour lui qu'une complaisance intéressée , elle étoit .bien plus disposée à servir les frondeurs, et elle découvrait beaucoup plus de choses en leur faveur par le moyen du garde des sceaux, qu'il n'en découvroit par elle en faveur du cardinal, auquel il n'étoit pas r lui-même fort attaché.

Ces précautions n'empêchèrent donc pas les incoQvéniens qui avoient été prédits au cardin^il. Le siège de Bordeaux , qui dura plus qu'il n'avoit cru ,

donna lieu aux E^agnols d'entrer en campagne , où

ils se rendirent maîtres deLa Gapelle, de Rethel et de

Io6 [l^So] MKMaiRES

Château-^orcieri^ et les amis des princes trouvèrent le moyen de faire délibérer plusieurs fois !« parlesaent sur ce qui se passoit à Boràeaux. d'où il étoit venu deux députés avec des lettres.

Ces deux incidens commencèrent à faire changer la face des affaires. Le voisinage des Espagnols , qui pouvoient aisément venir de Rethel à Vincenn^s, obligea la cour à penser à en tirer les princes pour les transférer ailleurs : mais la difficulté fut de convenir du lieu. Le cardinal fit proposer le Havre ; mais les agens des princes s'y opposèrent de toutes leurs forces , et les frondeurs ne trouvaient pas bon qu'on les mît dans un lieu qui dépendit si absolument du cardinal. Ils auroient mieux aimé la Bastille, dont ik étoient à peu près les maîtres -, et ce fut le sentiment du coadjuteur et du duc de Beaufort. Mais le sieur Lé' Tellier s'y opposa fortement , faisant agir tous les partisans de la cour auprès de Son Akesse Royale pour l'en détourner , et l'engager à consentir au Havre. Le marquis deLaigues, consulté parledued'Orléàns , ne lui conseiUa pas de les mettre à la Bastille ; mais il n'approuva pas aussi la citadelle du Havre, où Son Altesse Royale n'avoit aucun pouvoir. Aussi M. le duc d'Orléans, après plusieurs délibérations, se résolut de lui-même de les faire transférer à Marcoussi 9 dont personne n'avoit parlé. ^

Cette translation déplut fort à la cour ^ ék le cardinal en ayant été informé, commença de se plaindre du coadjuteur, comme s'il eût voulu se rendre maître des princes , sou$ le nom de Son Altesse Royale. Il trouva aussi fort mauvais quç M. le duc d'Orléans eût envoyé le marquis de Verderonne et le comte

DE GUY JOLY, [l65oJ 107

d'Âvaux à Tarchiduc, sur de nouvelles propositions de paix faites par ce prince , disant que cela ne venoit que du coadjuteur, qui avoit voulu faire la paix sans lui. 11 est vrai que <;ette négociation fut poussée un peu trop avant, Tarchiduc ayant envoyé don Gabriel de Tolède à Paris : mais on découvrit bientôt que la conduite des Espagnols n'étoit qu'un pur artifice pour brouiller , par le refus que l'archiduc fît d'envoyer des passeports au nonce du Pape et k l'ambassadeur de Venise , qui avoient été nommés' pour médiateurs j et qui s'étoient avancés en cette qualité jusqu'à Nanteuil.

Le csurdinal Mazarin se tint au38i offensé d'une députation du parlement à la cour , ménagée par Son Altesse Royale , sous prétexte d'informer le Roi des propositions des députés de Bordeaux , mais en effet ponr tâcher de terminer la chose par un accoraiQodement : s'imaginant que le coadjuteur lui avoit suscité cette affaire pour lui ôterVhonneur de réduire Bordeaux par la force.

Toutes ces plaintes que le cardinal faisoit publi- ({oemeât refroidirent les esprits ; et le coadjuteur , irrité, commença dès lors d'écouter le sieur Arnauld, général des carabins^, ami des primées et le sien , qui venoit le voir la nuit dans un grand secret. Il cacha cependant son ressentiment^ quoiqu'il vit bien que ce ministre cherchoit à lui faire une querelle d^allemand , et qu'il seroit bientôt obligé de se détacher de ses intérêts, les amis des princes ayant mis leurs affaires sur un pied qui mettoit les frondeurs hors d'état de leur résister, sans perdre leur crédit dans le parlement et parmi le peuple.

Io8 [l65o] MÉMOIRES

En effet 9 les délibérations du parlement alloient si avant sur les affaires de Bordeaux , qu'on ne patloit pas seulement de faire des remontrances pour la liberté des princes, .mais aussi de Téloignement du cardinal : sur quoi le coadjuteur et les frondeurs, en parlant d'une manière ambiguë, se faisoient un grand préjudice dans le monde , où le nom de Mazarin étoit toujours odieux.

. Les amis des princes eurent aussi soin de distribuer de l'argent à plusieurs aventuriers , qui , se mêlant dans la 6aile du Palais , et déclamant hautement

•il /

contre le cardinal , engageoient une infinité de gens de crier à tous momena : vive le Roi, vwent les princes ! point de Mazatin ! Ce qui causoit un tel bruit et une si grande confusion , que Son Altesse Royale délibéra plus d'une fois de rentrer dans la grand'salle, ses gardes ne pouvant lui ménager le passage, quoique assisté du duc de Beaufort qui se mit à leur tête, et qui fut repoussé aussi bien qu'eux. Le coadjuteur , s'il l'en faut croire , fut aussi attaqué un jour par un gentilhomme , le poignard à la main , qu'il se vantoit de lui avoir arraché des mains : cependant il n'a jamais voulu le nommer à personne , quoiqu'il assurât l'avoir fort bien reconnu. Mais il n'y a guère d'apparence qu'une action de cette nature se fût passée dans la grand'salle du Palais , sans que personne le vît. D'ailleurs ceux qui l'ont connu le plus familièrement savent bien qu'il étoit incapable de garder un secret de cette espèce , aussi bien que de ses bonnes fortunes avec les dames.

Malgré tout cela les frondeurs demeurèrentfermes , et empêchèrent qu'il ne fût rien ordonné contre le

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cardinal, ou pour la liberté des princes ; et toutes les délibérations du parlement sur les affaires de JBor* deaux se terminèrent à un second envoi de députés, par l'entremise desquels le traité fut enfin signé , portant la révocation du duc d'Epernon, gouverneur de la province; une amnistie générale pour la ville, et pour tous ceux qui avoient pris les armes, particulièrement pour les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld ; et permission à. madame la princesse de se retirer avec monsieur son fils à Montrond, ou en quelqu'une de ses maisons d'Anjou.

La paix de Bordeaux étant faite, les délibérations du parlement cessèrent aussi : mais les partisans des princes ne discontinuoient pas pour cela leurs intrigues pour se rendre les peuples favorables. Ils s'avisèrent, entre autres choses, d'exposer un matin le portrait du cardinal à mi-corps en habit rouge , attaché à un poteau : la corde qui passoit à l'endroit du cou, comme s'il eût été pendu ; avec un écriteau portant différens crimes pour lesquels il étoit déclaré digne de mort. Ce portrait fut exposé à la Croix-du-Tjroir , et au bout du Pont-Neuf, vis-à-vis la rue Dauphine ; et cette bagatelle nekissa pas de plaire au peuple, et d'y causer de l'émotion , jusque là qu'un exempt , qui alla ôter un de ces tableaux, pensa être assommé.

Il y eut aussi du bruit au sujet du meurtre d'un des gentilshommes de M. de Beaufort , nommé Saint- Eglan, lequel, allant quérir ce prince à Thot^de^ Montbazon, fut tué dans son carrosse dans la rue Saini» Honoré , sur les onze heures de nuit. Cet assassinat fit faire bien des raisonnemens : quelques-uns voulurent le faire passer pour un simple vol •, plusieurs

IIO [l65o] MÉMOIRES

l'imputèrent aux amis de M. le prinee ; mais Topinion la plus générale , appuyée par les émissaires des princes , fut que le cardinal avoit fait faire lé coup , mais que ses gens s'ëtoient mépris , ayant cru que c'étoit le duc deBeaufort. Quoi qu'il en soit, our n'en a jamais bien pu découvrir la yérité, ceux des assassins qui furent exécutés ayant dit simplement qu'ils étoient conduits par un homme qui s'étoit sauvé , et qui avoit servi dans un des régimensdeM. le prince.

Le corps d'un de ces misérables ayant été abandonné aux chirurgiens , on lui trouva toutes les parties transposées , le cœur et la rate au côté droit , et le tbie au côté gauche. Cela fut remarqué comme une chose fort extraordinaire , quoiqu'elle ne soit pas sans exemple, puisque, dans le même temps ou à peu près, on trouva la mén^e conformation dans le corps d'un chanoine de Nantes.

Pendant que toutes ces choses se passoient , les confîdens des princes sollicitoient puissamment le coadjuteùr, sans lequel ils voyoient bien qu'ils ne pouvoient rien faire auprès du duc d'Orléans. Ils savoient d'ailleurs qu'il itoit piqué des plaintes du cardinal, et il s'en étoit ouvert à madame de Chevreuse en lui faisant connoître en même temps les offres qui lui étoient faites de la part du prince. Cette dame lui représenta qu'il ne devoit pas se séparer si légèrement de la cour , ni rentrer avec tant de précipitation ^ da4^ les intérêts de M. le prince , dont la fidélité de- * "Voit lui être suspecte après les expériences du passé -, qu'il ne devoit pas tant s'arrêter à des bruits qui pouvoient être répandus par les émissaires des princes , et qui 9 quand ils seroient vrais , n'étoient pas assez

DB GUY JQLY. [l65o] III

imper tans pour le porter aux extrëmitës ; et qu enfin , avant de se déterminer , il falloit voir si la cour lui refusoit la nomination au cardinalat qa elle lui a voit fait espërer ; et que c^étoit uniquement par cette pierre de touche qu'il devoit juger de ses bonnes ou mauvaises volontés à son égard.

Le coadjuteur se fit prier , disant qu ii ne voaJoit

rien demander au cardinal ; mais madame de Ghe-

l vreuse , qui savoit combien il désiroit la chose ^ ne

laissa pas d'en parler au sieur Le Tellier , le priant

j d'en écrire incessamment au cardinal, et de lui faire ^- . .... .

1 bien sentir qu'il Ipi étoit de la dernière conséquence.

de retenir le coadjuteur dans ses intérêts, à quelque priï que ce fût. Le sieur Le Tellier ayant refusé de se charger de cette proposition qu'il savoit bien ne devoir pas être agréable , elle en écrivit elle-même au cardinal , qui lui répondit en termes généraux qui ne s^ifio^nt rien dans son langage : mais il ne laissoît pas de lui do|iner quelque lieu d'espérance.

Cette réponse r^nt le coadjuteur quelque temps , jusqu à ce qu il eul jivis de certaines paroles quiétoient échappées au cardinal contre lui et contre ses amis : dont madame de Chevreuse ayant été informée, elle commença aussi d'eatrer en quelque défiance , d'autant plus que le sieur de Laigues son ami étoit mêlé dans ce discours^ le cardinal ayant dit que ce marquis ^ avoit encore trop de teinture du coadjuteur pour se I pouvoir fier en lui. C'est pourquoi , dès que la cour I fut arrivée à Fontainebleau , cette dame s'y rendit ex- I près, afin de faire expliquer plus nettement ce mi- I nistre sur Taffaire du chapeau : ce que n'ayant pu obtenir , elle lui dit , en prenant congé de lui, qu'elle ne

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pourroit pas s'empêcher de témoigner au coadjutenr quelque chose de sa froideur à son égard. Sur quoi le cardinal ayant fait réflexion , il envoya chez elle le lendemain matin *, et ayant su qu'elle étoit déjà partie, il fit chercher avec empressement le marquis de Laigues , auquel il donna des paroles presque positives , dans la crainte qu'il avoit que le coadjuteur ne le traversât dans le dessein qu'il avoit de retourner à Paris, et de transférer les princes au Havre-de-Grâce.

Ce fut la première chose dont la Reine entretim M. le duc d'Orléans à Fontainebleau , en le priant de vouloir bien se charger de la prison des princes, ou de souffrir qu'on les menât au Havre ; à quoi Son Altesse Royale s'opposa pendant quelque temps avec assez de fermeté : mais enfin il se rendit aux instances de la Reine. Et le cardinal craignant qu'il ne rétractât son consentement , fit expédier les ordres sur-le-champ par le sieur Le Tellier, auquel il dit en même temps de s'absenter, ou de se cacher si bien qu'on ne le pût trouver, au cas que Son Altess^ Royale l'envoyât chercher pour lui défendre de pa^er outre à l'exécution des ordres. Cela ne manqua pas d'arriver , mais il ,n' étoit plus temps.

Cette translation fut fort sensible aux amis des princes, qui étoientsur le point d'exécuter un dessein concerté depuis long-temps pour les sauver. Dans cette vue ils avoiefnt gagné quatre gardes des sept qui étoient dans l'appartement des princes , qui dévoient se rendre maîtres des autres trois , ou les poignarder en cas de résistance. Ils s'étoient aussi assurés de quelques uns des officiers et soldats qui veilioient à la garde des dehors , sur la terrasse du château

DE GUY JOLY. [l65o] ll3

de Marcoussi , au pied de laquelle un homme s'étoit chargé de faire trouver un bateau dans lequel les princes dévoient passer le fosse, pour aller joindre à vingt pas de là le duc de Nemours, qui les auroit conduits avec une bonne escorte en lieu de sûreté.

Ainsi le comte d'Harcourt , qui vouloit bien se charger de la conduite des princes, s'acquitta de cette commission sans beaucoup de peine : mais il s attira le blâme de tous les honnêtes gens, qui trouvèrent cette action indigne de lui et de la belle réputation qu'il s'étoit faite dans le monde. Cela donna lien à cette chanson (i) :

Cet homme gros cl court, Si connu dans l'histoire ; Ce grand comte d'Harcourt , Tout couronné de gloire , Qui secourut Casa! et qui reprît Turhi , Est maintenant , Est maintenant \ .

Recors de Jules Mazartn. * /

Peu de temps après, la cour étant revenue à Paris, madame de Ghevreuse ne manqua pas de presser le cardinal sur le chapeau promis au coadjuteur. Mais ce ministre se voyant maître des princes, et dans Paris, où il croyoit n'avoir plus rien à craindre, changea de langage, et refusa nettement de tenir les paroles qu'il avoit données au marquis de Laigues à Fontainebleau. Le coadjuteur avoit toujours bien prévu qu'il en useroit de la sorte , et madame de Chevreusé commencoit à s'en douter : mais comme elle avoit beau-

(i) Cette chanson: M. le prince la composa dans son carrosse pen« dam qu^on le transféroit.

Il4 [l6So] MÉMOIRES

coup de peiae à quitter le parti de la cour, on auroit eu J:)eaucoup de peine à Ten détacher ^ et on n'en seroit pas venu à bout, si Yoxi ne s'étoit pas avisé de lui proposer le mariage de mademoiselle de Ghevreuse avec M. le prince de Conti.

Cette aifaire avoit déjà été ménagée par madame de Rhodes avec la princesse palatine , qui avoit toute la confiance des princes. Le coadjuteur et mademoiselle de Chevreuse la désiroient sur toutes chos^. Il n'en étoit pas de même de madame de Chevreuse, qui en reçut d'abord la proposition avec asset d'indi^Rérence, parce que le joaiarquis de Laigues s'y opposoit directement : ne pouvant se résoudre , non plus que le marquis de Noirinoutier, à trahir le cardinal, dont ils avoient sujet d'être contens , et qui leur avoit tenu parole sur tout ce qu'il leur avoit promis. D'ailleurs ces deux messieurs avoient des raisons personnelles pour ne se pas raccoinmod^ avec M. le prince , [dont ils appréhendoient la vengeance et la légèreté. Us disoient que tout étoit à craindre du côté de Son Altesse , et presque rien du côté àsa. cafdinal , qui ne s'empresseroit peut-être pas de leut accorder toutes les grâces qu'ils pourroient désirer de lui , mais qui serpit. toujours obl^é de garder de certaines mesures avec eux ^ et qu'enfin le puaria^ de mademoiselle de Chevreqse n'étoit pas une assurance suffisante pour eux quand M- le prince lui tiendront parole sur ce chef : ce qu'il pourroit bien ne pas faire s'il se voyait une fois en liberté.

A la vérité eçs raiscms étoient plausible , et bien capables de faire impression sur l'esprit des frondeurs. Mais la négociation du mariage fut si secrète ^ qu'il

DE GUY JOIY. [l65o] Ït5

n'j eut que le sieur Gaumartin qui eu sut quelque dose y en qualité d'ami de madame de Rhodes et de confident du coadjuteur , et de madame de Chevreuse dant il étoit fort oonsidëré , parce que, tout jeune qa'il étoit , il avoit un esprit prévenant , souple et dé-r licat, avec ftne grande connoissance des affaires du parlement : ce qui faisôit que I^i%que le coadjuteur avoit à parler [dans la compagnie , c'ëtoit Gaumartin oa Joly qui dressoit le projet de son discours , et souvent Tun et l'autre ensemble:

Enfin, malgré les contradictions, mademoiselle dé Ghevreuse, madame de Rhodes/le coadjuteur eitiaumartin firent si bien auprès de madame de Ghevreuse et du marquis de Laigues, quils obtinrent leur consentement pour le mariage et pour le traité avec les princes, dont le coadjuteur fût chargé pendant que Biadame de Ghevreuse t&cheroit de persuader M. le duc d'Orléans. Gela ne fut pas aisé : ce n'est pas que Son Altesse Royale ne convînt aisément qu'il étoit bon de diminuer un peu la grande autorité du cardinal ; qu'il ne seroit plus temps d'y penser si l'on attendoit tranquillement la majorité du Roi, qui approchoit fort; et qn^enfin l'unique moyen de le réduire étoit de se réunir avec les princes. Le comte de Béthune , en qui le due d'Orléan» avoit une grande confiance, aida bien à lui faire sentir cette nécessité ; mais il appréhepdoit toujours les suites de cette réunion , et que M. le prince n'sen tirât un trop grand avantage. Il y donna pi^urtant enfin les mains , sur la proposition qui fat faite de mademoiselle d'Orléans avec M. le due d'Eughien.

Il ne restoit donc plus qu'à écrire : mais comme il

Il6 rî65o] MÉMOIRES

y avoit eu des avis diffërens parmi les frondeuf s , il y en eut aussi parmi les amis des princes , dont quelques-ui^s étant entrés en négociation avec le cardinal, qui leur faisoit espérer dans peu la liberté des princes, soutenoient qu'il falloit tout attendre de ce côté-là. Les autres disoient que toutes* les paroles qu'il donnoit n'étoieht que pour amuser leurs ami», et qu'il ne falloit rien se promettre de lui que par force , et en se rendant supérieurs : ce qui ne se pouvoit que par l'union avec les frondeurs. Mais ce qui les divisoit davantage étoit un article que ces messieurs voulôient insérer dans le traité, pour engager les princes à travailler , de concert avec eux ^ à Téloignement du cardinal : à quoi plusieurs d'entre eux ne pou voient consentir, parce qu'ils étoient anciens mazarins , et ennemis jurés des frondeurs.

Cependant comme M. le prince remit cette négociation entre les mains de madame la princesse palatine, du président Viole et dé Croissy, qui n'avoient aucune raison de ménager le cardinal, ils ne s'arrêtèrent point à ces considérations , et ils entrèrent en conférence avec le coadjuteur, qui alloit toutes les nuits incognito chez la palatine , souvent avec Ganmartin.

Tout cela ne pouvoit pas être si secret qu'il n'en revint quelque chose à la connoissance du cardinal; mais comme les avis qu'on lui donnoit n'étoient pas bien circonstanciés , et qu'il négociait lui-même avec les principaux amis des princes, il ne s'en mit pas ^ beaucoup en peine, s'imaginant être au dessus de ^ toutes choses , parce qu'il étoit venu à bout de la * Normandie , de la Bourgogne et de Bordeaux. ^

DE GUY JOLY. [l65l] 117

' Comme il ne lui restoit rien à soumettre que la frontière de Champagne, où les ennemis s'étolent établis, il résolut d*aller lui-même en ces quartiers^Ià^ et il yfut si heureux que non-seulement il reprit Rethel , mais il eut la fortune que Farmée du Roi , commandée par le maréchal Du Plessis, défit celle du vicomte de Turenne (0 près de Saumepui ] après quoi il revint à Paris , triomphant , ne croyant pas que rien pût ni osât lui résister après cela.

[i65 1] Mais il y tryiva plus d'affaires qu'il ne pensoit : car le traité des princes ayant été signé peu de jours après , madame la princesse présenta une requête au parlement avec une lettre des princes , qui engagèrent la compagnie dans des délibérations que le cardinal ne put éviter avec tous ses artifices ; et il fut arrêté que très-humbles remijntrances seroiènl faites au Roi et à la Reine , et queM. le duc d'Orléans seroit prié d'employer son autorité pour la liberté des princes.

Son Altesse Royale n'étoit pas entré dans ces délibërations , quoique dès lors il témoignât publiquement désirer la liberté des prisonniers , et qu'il eût déclaré hautement que leur translation au Havre s'étoit faite sans son agrément : mais comme son traité avec eux n'étoit pas encore conclu , il n'avoit pas jugé à propos de s'engager avant d'avoir pris ses sûretés.

Enfin le coadjuteur acheva le tout par deux traités qu'il fit avec madame la princesse palatine, qui avoit reçu pour cela uni pouvoir de M. le prince sur un morceau- d'ardoise , et une promesse de madame de

(i) Défit celle du vicomte de Turenne: Cette bataille fut livrée le i5 décembre. Mazarin rentra dans Paris le premier janyier i65i.

Il8 [l65l] MÉMOIRES

Longueville d'agréer pour les princes tout ce dèm on seroit convenu avec leuris agens. Dans le premiei traité, qui regardoit Son Altesse Royale en particulier , on stipuloit le mariage d'une de mesdemoiselles ses filles avec le fils de M. le prince, et plusieurs autres conditions d'un attachemenjt et d'une union très-étroite dé part et d'autre. Par le second, qui regardoit le coadjuteur , le duc de Beaufort et le reste du parti, dont la plupart ne savoient pourtant rien, on convenoit du iliariagè de |^demoiseUe de Chevreuse avec le prince de Gonti , en s'engageant à une intelligence réciproque contre le cardinal Mazarin, dans les tenues les plus forts et les plus pressans. Il y avoit aussi un article pour assurer l'amirauté au duc de Beaufort, M. le prince renonçant, pour cet efiet, à toutes les préteptions qu'il pourroit avoir sur cette charge. Ce dentier traité fut signé par le coadjuteur et le duc de Beaufort , qui n'étoit point entré dans le détail de la négociation, et auquel on prit soin de ca* cher l'article du mariage de mademoiselle de Chevreuse , dans l'appréhension que madame de Montbazoïi ne rompît Taffaire à cause de la jalousie qu'elle portbit à madame et à mademoiselle dé Chevreuse : le coadjuteur, qui se chargea de la lecture de ce traité, ayant passé adroitement cette clause sans que le duc s'en aperçût. On a prétendu aussi que pour faciliter la signature on avoit promis , au nom des princes , une somme considérable à madame de Montbazon. Toat le monde étant d'accord, il ne fut plus question que de la manière dont on s'y prendroit pour faire élargir les princes. Quelques-uns proposèrent de se rendre maîtres de la personne du cardinal , et de le faire

DE qUY JOLY. [l€5l] 119

iHettrô à h Bastille ^ le coadjuteur ayant offbrt le miflistère du marquis de €handenier , premier capitaine des gardes du corps , dont il rëpondoit : et la chose fut poussée si loin, que ce prélat avertit quelquesuns de ses amis de se tenir pr^éts , et que Taffairé seroit exécutée à un souper que le sieur Tubeuf, surintendant de la Reine , devoit donner au cardinal. Mais Son Altesse Royale n'ayant pu s'y résoudre , on prit le parti de presser la réponse de la cQur aux remontrances du parlement , qui avoit toujours été différée sous différeos prétextes , et par les manèges du premier président , qui ne pouvoit souffrir, quoique ami des princes, que les frondeurs eussent la gloire de leur rendre la liberté. Mais enfin il m fut plus possible ni à la cour ni à lui de résister aax empressemens et aux instances de la compagnie : il fallut céder et répondre, d'autant plus que plusieurs conseillers du parlement commençoient à mêler le cardinal daiis les avis , et jà prendre des conclusions coûtre lui. La Reine déclara donc enfin , pour réponse aux remontrances, que Sa Majesté consentoit à la liberté des princes : mais qu'il étoit juste auparavant que madame de Longueville et le vicomte de Tufenne , qui étoient en possession de la ville de Stenay , remissent cette place entre les mains du Roi , et retitrassent dans l'obéissance ; après quoi Sa Majesté donrieroit^es ordres nécessaires pour l'élargissement des princes. Cette réponse fut regardée comme un artifice âtt cardinal , qui voidoid: gagner du temps et éluder jies fins de la requête par une proposition captieuse , dont l'exécution auroit fait certainement languir l'af- ^re ^es princes, et l'eût peut-être entièrement ruinée.

I20 " [l65l] MÉMOIRES

Aussi la lecture fut suivie aussitôt d'un cri des enquêtes^ disant qu'il falloit délibérer : à quoi le premier président ne put s'opposer après que le coadjutèur eut déclaré que Son Altesse Royale jtigeoit la liberté des princes nécessaire au bien du royaume.

La délibération fut longue, et les avis fort partagés : les frondeurs concluant toujours à l'éloignement du cardinal, et les amis des princes ne pouvant y consentir. Sur quoi quelques-uns ayant proposé d'inviter M. le duc d'Orléans à venir prendre sa place au parlement , tout le monde se rangea dé cet avis , et on envoya prier Son Altesse Royale de donner cette satisfaction à la compagnie. Ge prince s'en iexcusa pendant quelques jours-: mais enfin il y donna les mains , piqué de certains propos que le cardinal avoit' tenus sur ce sujet dans le conseil, où il avoit osé dire que le parlement vouloit faire comme celui d'Angleterre , et comparer le coadjutèur et le duc de Béaufort à Fairfax et à Cromwell. Ce que ce ministre dit pour rendre le parti odieux produisit un effet tout contraire, jusque là que Son Altesse Royale déclara hautement à la Reine qu'il n'entreroit plus dans le conseil tant que le cardinal y seroit.

Dans ces sentimehs il résolut d'aller au parlement, quoique la Jleine fît tous se» efforts pour Tén détourner , et pour l'obliger de retourner au conseil , offrant même de mener le Roi au Luxembourg avec un seul écuyer et sans gardé, pour lui marquer la confiance qu'elle avoit en lui, et pour lui ôter les ombrages qu'il avoit pris de l'ordre qui avoit été doliné aux gendarmes et aux chevau -légers de monter à cheval. Mais tout cela ne produisit rien. C'est pourquoi

DE GUY JOLY. [l65l] lit

le cardinal , voyant qu'il n'y ayoit rien à espérer du côte de Son Altesse Royale, dépêcha en diligence le maréchal de Gramont , ami de M. le prince , au Bavre, pour traiter avec lui des conditions de sa liberté, quoiqu'il n'eût pas les pouvoirs nécessaires pour conclure. Cependant M. le duc d'Orléans étant allé au parlement , et la cour voulant empêcher la délibération , envoya le marquis de Rhodes, grandmaîtoB des cérémonies , avec une lettre^ie cachet portant ordre à toute la compagnie de se trouver à neuf heures au Palais-Royal pour y apprendre la volonté de Sa Majesté ; à quoi le premier président répondit qu'il falloit obéir. Mais plusieurs conseillers des enquêtes s'y opposèrent, disant qu'on avoit déjà arrêté de n'avoir aucun égard à ces lettres de cachet qu'on envoyoit à tous momens ; et que puisque Son Altesse Royale étoit présente, il falloit délibérer. Cela alloit passer malgré le premier président, si M. le duc d'Orléans n'avoit proposé sur l'heure de députer au Palais-Royal pour savoir la volonté de la Reine , et que cependant la compagnie demeureroit assemblée pour délibérer incessamment après le retour des députés : ce qui fut exécuté sur-le-champ par le premier président, qui fut nommé avec quelques autres , et qui ne revinrent qu'au bout de trois heures, pendant, lesquelles Son Altesse Royale demeura dans la grand'chambre. Au retour, le premier président, avec une aOTectation assez grossière, pour mieux faire sentir la majesté de la cour, dit que le grand nombre des carrosses et la foule des courtisans leur avoit rendu l'accès du Palais fort difficile : mais qu'enfin ayant été introduits en la présence du Roi et de la Reine ,

I3a [^65l] MÉMOIRES

du duc d'Anjou /du cardinal et de plusieurs officiers, de la couronne, le garde des sceaux leur avoit &it: ce discours :

(( Messieurs , la Reine vous a mandés pour vous (( dire que depuis deux jours M. le coadjuteur , pour <( émouvoir les esprits, va publiant partout que le tt cardinal Mazariii a tenu des discours dësavanta- « geux de votre corps. Elle a voulu vous assurer que a cela est fau{ , et vous informer en même temps 4e « ce qui sgjpa^a mercredi dans le conseil, où, sur « le sujet des affaires, M. le cardinal dit qu'il voy^ « bien qu'on n'en vouloit pa$ seulement à lui, mais à « Tautorilé royale \ et qu après s'être défait de lui on « en viendroit à la personne de Monsieur, «t ensuite « à celle de la Keine ; et que M. le coadjuteur étoit (1 auteur de tous ces désordres. A quoi Son Altesse « Royale avoit répondu qu'on n'en vouloit qu'^u mi- « nistre et à sa mauvaise conduite \ qu'après le con- (( seil il se plaignit à la Reine du discours du cardinal ; <( et que le lendemain il lui manda, par le maréchal « de Villeroy et le sieur Le Tellier, qu'il n'assist^oit « plus au conseil tant que le cardinal s'y trouyeroit : K ce qui est d'autant plus fâcheux à la Reine qu'elle <( a toujours traité avec Son Altesse Royale en pleine « confiance , sans lui rien célendes délibérations les K plus secrètes , et qu'elle ne peut attribuer son éloi- « gnement qu'aux mauvais conseils de M. le coadju- « teur ; que quant à la liberté des princes , elle la dé- « sire plus que lui, qui doit l'appréhender; et qu'enfin tt elle conjure Son Altesse . Royale de vouloir bien « rentrer dans le conseil , l'assurant que toutes choses « se raccommoderont par sa présence. »

DE GUY JOLY. [l65l] 123

Après cela , le premier président dit que la Reiûe avoit pris la parole ^ et les atoit charges de dire à Son Altesse Royale qu'elle ne pouvoit assez exprimer le déplaisir quelle ressentoit de son éloignement, et qu elle le conjuroit de retourner au Palais-Royâl pour y ordonner de toutes choses comme Sa Majesft^éme \ qu elle les avoit ensuite assures que le Roi ne sortiroit pas de Paris ^ que s'il en étoit dehors , il reviendroit y et qu'enfin pour la liberté des princes , elle la promettoit pure et simple, sans aucune cpndition ; ^et qu'au retour du maréchal de Gramont on vefroit qui l'avoit plus désirée d'elle ou du coadjuteur , aux conseils duquel elle prioit Son Altesse Royale de ne se pas laisser surprendre. Ensuite le comte de Brienne, secrétaire d'Etat, laissa au parlement un écrit con*< forme au récit du premier président, et dit à M. le duc d'Orléans , de la part de la Reine , qu'elle le prioit d'aller au Palais-Royal, où elle souhaitoit de conférer avec lui sur l'état présent des affaires, ^on Altesse Royale répondit que le rapport de M. le premier président étant de la dernière conséquence , il falloit au^ paravant voir ce qu'il y auroit à faire. Le premier président reprit aussitôt la parole^ pour dire à M. le duc d'Orléans qu'il ne deyoit pas refiiser cette satis* Êtction à la Reine \ que son refus mettrott la confusion et le désordre dans FEtàt 5 qu'on pourroit tout accommoder daas une conférence , sinon que le parlement feroit tout ce que Son Altesse Royale pour* roit désirer ; qu'il l'en conjurent pour le bien et pour le repos de la France, En cet endroit , le premier pré* sident, qui avoit prononcé son discours avec force et véhémence , parut ccmime un hotnme saisi de dou*

T!l4 [l65l] MÉMOIRES

leur, les larmes aux yeux, et comme ayant peine à trouver ce qu'il vouloit dire ^ et finit par ces mots : « Monsieur, ne perdez pas le royaume! vous avez « toujours aimé le Roi. »

Ce discours émut tellement toute la compagnie, qu'il yfMit un silence général qui n'y avoit jamais été, personne n'osant prendre la parole dans une conjoncture si délicate. M. le duc d'Orléans répondit seulement , en peu de mots , qu'il ne refusoit pas de rendre visite à la Reine si la compagnie le lui conseilloit, malgré les sujets de crainte qu'il avoit. Mais il dit cela d'un air et d'un ton si peu assuré , qu'il ne fit qu'augmenter l'embarras de toute l'assemblée. Ainsi le premier président reprenant la parole pour presser Son Altesse Royale. d'aller chez la Reine , peutêtre en seroit-il venu à bout, si le duc de Beaufort ne l'eût interrompu pour demander où étoit la sûreté de Monsieur. Encore cela ne fît pas un grand effet, le premier président ayant répondu : « Ah! monsieur, <( elle est tout entière : le parlement s'y obligera. » Enfin le coadjuteur, qui jusque là n'avoit rien dit, prit la parole d'un air décisif , et dit : alV^onsielir, Son «' Altesse Royale vous a déjà déclaré qu'elle s'en rap- « portoit à l'avis de la compagnie 5 l'avis de la compa- « gnie u'est pas celui de deux ou trois : c'est pour- « quoi il faut délibérer. »

. A ces mots tout le monde reprit courage; et il s'éleva cm si grand bruit etsi continuel de voix qui disoit qu'il falloit délibérer, qu'à la fin le premier président fut obligé de céder. M. le duc d'Orléans reprit aussi ses esprits-, et , après avoir chargé le comte de Brienne de faire ses excuses à la Reine, il fit le discours suivant ;

DB GUY JOLY. [l65l] 1^5

((Messieurs , par ce que vous yenez d'entendre , il « semble que la Reine me veut charger d'un change- « ment notable en ma conduite , qui me pourroit être « reproché si je nëgiigeois de la justifier à la com-- « pagnie. Pour le faire , je suis obligé de reprendre « la chose de plus haut, et de remonter au conseil qui « se tint il y a dix-huit mois, à Compiègne, sur les « troubles de Guyenne, où je dis que pour les apaiser a je ne voyois pas de meilleure voie que de rappeler d le duc d'Epernon. Le cardinal Mazarin me témoi- « gna n'être pas content que j'eusse ouvert cet avis : « il m'en fit parler par la Reine; et dans un autre « conseil qui se tint à Paris pour la même affaire, « ayant vu que je persistois dans mon sentiment, il « le combattit, et le fit passer pour fort extraordinaire. « Je me tus, par respect pour Sa Majesté. Depuis il « fut question de la prison des princes , qu'on me re- « présenta comme absolument nécessaire, et sur la- <( quelle on ne me donna pas le peu de temps que « j'avois demandé pour me résoudre. Au retour des « voyages de Normandie et de Bourgogne, on pro- « posa celui de Bordeaux. Je m'y opposai autant que « je pus, remontrant le péril où l'on s'exposoit en « abandonnant les frontières aux entreprises des en- « nemis. TjlLes raisons ne firent qu'aigrir le cardinal : « sans s'y arrêter , il fit résoudre le voyage , qu'on « pouvoit éviter en retirant le duc d'Epernonde cette « province-, et en y envoyant un nouveau gouver*- « neur. Quelque temps après j'appris la résistance « de Bordeaux, l'irruption des Espagnols en Gham- ^ pagne , et la prise du Gatelet. Pour remédier à tant « de désordres , je jugeai qu'il étoit à propos de dé-

126 [l65f] MÉMOIRES

a puler quelques-uns de votre corps pour aller ai- « der à pacifier les troubles de Guyenne : vous sa^ M vez* messieurs, la manière dont ils furent reçus. -c< La guerre continua -, il fut résolu d'envoyer de <( nouveaux députes. Le cardinal m'en sut mauvais te gré : il se plaignit que j'avois empêché le succès (( des armes , et m'en fit écrire en ces termes par la ic Reine.

a Quand madame la princesse sortit de Bordeaux, « il eut avec elle une longue conférence sans m'en a donner avis; ensuite les ennemis pénétrant plus (( avant dans le royaume , il vous vint des nouvelles a de plusieurs endroits que dans vingt-quatre heu- « re$ ils se pouvoient rendre au bois de Vincennes. « Pour la sûreté de messieurs les princes , je les fis « transférer à Marcoussi \ on s'en plaignit à kt cour. . « L^ Espagnols s'étant retirés , j'écrivis trois fois à « 1^ Kein^e pour savoir si elle souhaitoit qu'on les tka jmenât au bois de Vincemnes : elle ne me fit point 4c dç i^éponse. Le Roi étant de retour à Fontainebleau , « je m'y rendis aussitôt. On me proposa de souffrir Ak qu'ils fussent conduits au Havre : la Reine m'en fit 4t les dernières instances , et pour ne pas l'irriter je Ci fus obligé d'y consentir. Peu après je mandai M. le « garde des sc^ux et le sieur Le Tellier , pour leur 4c déclarer que je n'approuvois point cette translation-, (( et que dans une affaire de cette importance il fal- « loit me vaincre par des raisons, et non par des « prièr^$* M. le cardinal m'en fit faire des reproches « pair la Reine , et m'en témoigna même quelque ft chose. Depuis il a conservé tant 4'aigreur contre ji mqi , que la |^us grande pairie des conseils s'est

DE GUY JOLY. [l65l] 1517'

« passée en dispate. U m'a dérobé la connoissauce de « pinsieurs affaires -, il a proposé ses desseins violens « contre cette compagnie 5 il m'a pressé d'abandon- « ner mon neveu de Beaufort et M. le coadjuteur; il a « inspiré au Roi des sentimens de défiance à Tégard (( de ses sujets, et des maximes de dangereuse con- « séquence. Enfin , mercredi dernier , en parlant de « vos assemblées, il osa dire qu'il voyoit bien qu'on « €n vouloit au Roi ; qu'on prétendoit commencer « par lui comme on avoit fait en Angleterre par le t vice-roi d'Irlande, et qu'après on n'épargneroit ni a moi j ni ia Reine , ni le Roi lui-ixi^me : mais que si « je voolois le laisser faire , il viendroit bien à bout « des factieux. Je lui répondis que le parlement de « Paris a'étoit pas comme celui de Londres*, que vous <( étiez tous gens de bien , bons sujets du Roi ; et que K vous n'en vouliez qu'à la personne du ministre, que « voos regardiez comme l'unique cause des dés- « ordresu Enfin, voyant qu'il continuoit les mêmes « discours , je dis à la Reine qae je ne les pouvois plus « souffrir, ni me trouver avec un homme qui don- « noit de si mauvaises impressions au Roi. Le londe- « main je mandai M. le garde des sceaux , le mare**' « chai de Villeroy et le sieur Le Tellier , pour leur « déclarer que je n'irois plus au conseil ni au Palais- « Royal, tant que le cardinal y seroit. Voilà, mes- « sieurs , un compte exact de ma conduite , dans « laquelle je ae crois pas qu'on puisse remarquer « aucun intérêt particulier. Tout le monde sait 1 comme j'en ai usé jusqu'ici , quel respect j'ai ^ toujours eu pour la Reine : je ne m'en éloigne* ^ rai jamais , encore moins du service du Roi , qui

1^8 [l65l] MÉMOIRES

« toujours m'a été plus cher que toute chose (0. » Ce discours, quoique sans préparation, fut prononcé par Son Altesse Royale avec tant de facilité , de majesté , et d'un air si digne de sa naissance , qu'il fut suivi d'un applaudissement général, et d'une répétition continuelle qu'il falloit délibérer. Cependant le premier président et le président Le Coigneux ne laissèrent pas d'insister encore sur une conférence de Son Altesse Royale avec la Reine ^ mais leurs remontrances n'eurent point d'effet, non plus que les conclusions de l'avocat général , qui commença à dire fort gravement que les éclipses des corps célestes n'arrivoient que par l'interposition des corps étrangers : ce qui fit juger qu'il alloit conclure rigoureusement contre le cardinal ^ mais il tomba tout d'un coup , en priant Son Altesse Royale de conférer avec la Reine. Il voulut aussi faire la grimace de pleurer (2), comme le premier président ; mais ce jeu fut traité comme il le méritoit, de badin et de ridicule. Le premier président n'en demeura pas là : il revint encore à la charge avec ses mêmes artifices , et dit à M. le

(1) La fermeté de ce prince ne rëpondoit pas à son éloquence, qui manquoit à M. de Beaufort. Sur quoi Ton fit ce quatrain :

Beaufort brille par les combats , Gaston par la harangue.

Ah ! que Beaufort n'a-t-il sa langue ! Âh ! que Gaston n'a-t-il son bras !

( Noie de V auteur, )

(a) La grimacer de pleurer ; Joly parle ici en homme de parti. Xa p^ roraison de Talon, ayocat général, fut au contraire considérée comme un modèle d^ëloquence. Ce respectable magistrat se mit à genoux, et recommanda, les larmes aux yeux, à saint Louis, la France déchirée par les factions. « Je n*ai, dit le cardinal de Retz , jamais rien ooî ni «c lu dé plus éloquent. » ,

DE GUY JOLV.. [i65ij lag

duc dT)rléans : « Ah ! . monsieur, toutQ la compagnie «voit manifestement que votre cœur est ému. Au «nom de Dieu, monsieur, au nom du Roi et de « TEtat , ne préférez point les voies extrêmes! vous « ferez plus par vos raisons sur la Reine que toutes « ces assemblées. » Mais ayant malheureusement avancé qu'il osoit répondre de la liberté des princes; qu'ils éloient peut-être déjà libres; que le maréchal de Gramont étoit parti exprès pour cela, et que la Reine Jui avoit commandé d'en assurer la compagnie., Son Altesse Royale lui répondîi : a M. le premier pré- « sident, vous en savez donc plus que moi: car tout « ce que je sais là-dessus, c'est que le maréchal de « Gramont est allé seulement pour négocier, sans au- « cun pouvoir, pour la liberté des princes. » Ainsi le premier président ayant perdu toute espérance, commença à prendre les avis, qui furent, suivant l'usage des grandes assemblées , entremêlés de bonnes choses, et de quantité de bagatelles. Tout le monde s'attendoit que le Coadjuteur alloit faire une apologie dans les formes pour justifier sa conduite, nms il fut plus sage qu'on ne pensoit. Il se contenta de dire : « Messieurs, pour me défendre des calomnies qu'on « m'impose (0, in difficillimis Reip. temporibus « urbem non deserui; in prosperis nihil de publico « delibavi; in desperatis nihil timuL Ce n'est pas « que je ne ressente un déplaisir extrême des mau- « vaises impressions qu'on a* données au Roi et à la « Reine contre moi : mais ce qui me console est d'être

(i) Lecoadjutear composa sar>le-champ ce latin, que la plupart des assistans prirent pour un passage de Cicëron , ou de quelque fameux aatear de Tantiquitc. ( iVote £/c /'flMtewr. )

i3o [i65i] mtmQf»xs

« càlomaië par uahomm^ dont Im geno de bÎQn mé^ n prisent jusqu'aux louanges. Après les témoignage» « dont M. lé duc d'Orléans a bien yoiilu m'honorer, « ie ne .dois point chercher de justification : c*est « pourquoi mon sentiment eet que la Reine doit dtre ft «uppliée d'envoyer une dëdaratioii d'inooeence K pour messieurs les princeii; d'éloigner M. le cardi* M aal Mazar in d'auprès k personne du Roi et de 96$ % copseils.; et que qdon^seulmne/it on doit se plainr jK ^re des paroles injurieuses q^u'il a dites contre le « ipariement, ^is^ demander une réparation pih m blique.. ».

Enfin M, le duc d'Orléans opina en rejetant queir ^es avi^ qui avoient ét^ proposés , 4'mformer , de défiréfcer et de faire le proc^ au cardinal : ce qu'il dit «'être pas à propos pour le pi:é$entî et il condut qae if fioi et la Reine seroient très^humblemeipbt suppliilf d'envoyer incessamment les ordres nécessaires pour myettre les princes ^en liberté , et en/suite une déclara-» tion de leur innocence : cpmme aussi d'éloigner k eai'diiml de la cour et du conseil « et de s'assembler 1^ lundi suifvant sur la réponse. Cetavifi fut suivi, Ys^ semblée ayaiU duré ju^n'à qu^itre heures du soir ea pifésen^e d'un peuple e^trc^ordin^ire , qui témoigna b^ucoup de Joie par les cris redoublés qu!il fit, ea wy?^nt passer Son Altère Royale , de aù^ le JRpU

Cet arrêt surprit la cour, qui ne s y sittendoit pas^ faais ^e ne désespéra pas d'y remédier en changeant de batteries. Voyant donc que les paroles dont elle avoit chargé le premier président pour la liberté des princes n'avoient pas produit l'effet qu'on s'en étoit

DE GUY JOLY. [l65l] l3l

promis^ elle cësolul de lesi désavouer, dans lespë- Famce qae les amis dés princes, qui ayoieiit opiné pour rëloignenfent du cardinal ^ poHrr<»ent revenir h changer d'avis eftleur faisant^s^itir qu'ils n obtiendfoient rien pour ks princes tant qu'ils' toucheroîent cette corde. C'est pourquoi la Reine envoya le garde> des sceaux, le maréchal de Villeroy , le sieur Le Tellier, au Luxembourg, pour déclarer qu'elle désavoueifr ce que le premier président avoit avancé touchant la' liberté des princes : «ur quoi le conseil n^avoît rien ar^ rétë d^uis la résolution qid avoit été prise ^ pré-» sence de Soa Altesse Royale, lé pressait toujours de' retourner au Palais-Royal. A quoi M.> le due d'Orléans répondit seulement qu'il falloit auparavatit finir ee qui regardoit la liberté des princes.

Le lundi matin, Son Altesse Royale fit rappart à h compagnie do «tyet de ce message: ce qui excita^ an étrange murmure contrôle premier président, et même des termes injurieux ^ de sorte qu'il demeurât dans une confusion extrême , qi^ augmenta encore pir les questions qui lui forent faites sur les ren^ontpances qu^ la compagnie avoit ordonnées par le deroler arrêt. El comme on vit qu'il avoit reculé cette a&ire , il s'éleva de nouveaux bruits contre lui ^ et twit le nftonde entra datis de grandes défiances du» cdté de la cour, d'autant plus que Son Altesse Royak^ se pteîgnît en même tempi» des défenses que: la Reine avoit envoyé faire au prévôt des. marchands et à tous les officiers de lài obéir, quoiqu'iif&t lieutenant général de la couronne. Ainsi le parlement ordonna derechef que très-humbles remojktraiices sevoient Êiites à la Reine, et que M. le duc d'Olrl^ns seroit remer-'

l32 [l65l] MÉMOIRES

cië de la protection qu'il donnoit à la compagnie.

Les choses étant dans cet ëtat, le cardinal jugea bien qu'il falloit se résoudre à fake de lui-même ce que dans la suite il auroit été obligé de faire par force, en se rétirant sagement pour éviter les insultes fâcheuses qui lui auroient pu arriver dans un tumulte. Ayant donc communiqué ce dessein à quelqu'un de ses confîdens, jl y en eut qui lui conseilloient d'emmener le Roi et la Reine , et de se moquer ensuite de toutes les délibérations du parlement, en se mettant à la tête d'une armée qui réduiroit les partisans des princes à la nécessité de venir à lui pour solliciter leur liberté, dont il demeiiroit toujours le maître. On lui avoit donné le même conseil après la bataille de Rethel; et s'il l'eût suivi dans ce temps-là, il auroit certainement bien embarrassé ses ennemis, qui'étoiént désunis, et mécontens les uns des autres. Mais ce ministre étant enivré de la victoire , et des avantages qu'il avoit remportés en Normandie, en Bourgogne et Guyenne, il crut qu'il lui seroit aisé de réduire l'un des partis en s'attachant à l'autre, après quoi rien ne lui résisteroit : ce qui n'arriva pas comme il se l'étoit imaginé. Quoi qu'il en soit, les affaires ayant changé de face, il né lui étoit plus ni sûr ni possible de prendre ce parti, ses ennemis ayant pris des mesures pourl'en empêcher, et ayant fait venir de tous côtés des gens de guerre qur montoiént à cheval toutes les nuits , et faisoieùt des rondes continuelles autour du Pàlais-Royal.

M. le duc d'Orléans autorisoit toutes ces précautions, et se tênoit lui-même prêt à monter à cheval 9 et à se mettre en campagne au premier avis, aussi bien que les ducs de Beaufort , de Nemours , etc. -

DB GUY JOLY. [l65l] 13-3

avec un fort grand nombre de noblesse, qui avpit obtenu la permission de Son Altesse Royale de s'assembler. Le cardinal , bien informe de toutes ces choses , résolut donc de se retirer seul , dans Fespérance que son éloignement apaîseroit les esprits , et donneroit lieu aux négociations. Ainsi ce ministre sortit de Paris à pied le 6 février iêSi , sur les onze heures de nuit, en habit grîs, accompagné seulement de son écuyer , et de trois autres personnes qui le menèrent par la porte de Hichelieu jusqu'au rendez-vous , où ils trouvèrent des chevaux tout prêts : lesquels ayant montési ils allèrent joindre un gros de cinq cents chevaux, qui le conduisirent à Saint-Germain. Cette retraite fat. bientôt sue dans la/ville : et la Reine en ayant fait informer M. le duc d'Orléans par le comte de Brienne , ce prince en apporta aussitôt la nouvelle au parlement, où il déclara que cette démarche ne suffi- 5oit pas pour qu'il entrât en conférence av«c la R.eine : ce qu'il ne feroit point pendant que le cardinal demeureroit aux environs de Paris , et jusqu'à ce que la cour eût mis les princes en liberté (0. Cette résoludon de Son Altesse Royale fut approuvée de tout Te monde ^ et, pour la confirmer, le parlement ordonna que la Reine seroit très-humblement suppliée dès le même jour de faire expédier incessamment les ordres nécessaires pour la liberté des princes-, que Leurs Majestés seroient remerciées de l'éloignement du cardinal, et priées de*lui commander de sortir du royaume j

, (i) Avant que le duc d'Orléans eût signé le Iraité {Tour faire sortir les priàcesde prison, M. de C. Favoit porté trois jours dans sa poche , sans pouYolr Vj résoudre. Enfin , entre deux portes au Luxembourg , il le fît signer, son chapeau servant de table h Monsieur. {Note de Vauleur.)

l34 [l^^^] MCMOIRKâ

et dcnvoyer au f^H^mènt «i!Bie d^^iaratiûm pour exclure à râvehir àes eonseik du Roi tous étrailgeis, même les naturalises, et en général tons œAx q'iii auroient prêté serment à d'autf es princes que le Roi. Suivant cet arrêt , le premier président suivi dès au- .tres députés , ^tant allé au Palais-Royal , la Reine leur ,dit seulement quelle ne peuvoît leur, donuet de ré- ^ponse sans lavis de son conseil , dont M. le duc d'Orléans étoit chef; et que s'il n'y vouloit pas aller, eMe ^eroit obligée d'assembler les grands du royaume, pour les consulter sur l'état présent des affaires. Conformément à cette répcmse, la Reine envoya les ducs dé Vendôme, d'Elbœuf , d'Eperùon, les maréchaun d'Estrées , Schomberg , de L'Hôpital, deViUeroy, Dr Plessîs , d'Hocquincôurt^ de Girancey, avec l'àrdiêvë que d'Embrun (0, au Luxembourg, qui dirent à Sor Altesse Royale que la Reine leur ayant témoigna qu'elle désiroit qu'ils s'assemfâlassent au Palads-Aoyal, ils venoient prier Son Altesse Royale de s'y trouver, ra$sttrant que cette conférence accommoderoit toutes choses , et qu'ils étoient prêts de se metti^ tous entre les mains de ses gardes pour la sûreté de sa personne. .A cela M. le duc d'Elbœuf ajouta assez, indiscrètement qu^il seroit sa caution : sur mioi M. le duc d'Orléans 9 qui depuis loi]^-temps étoit piqiié contre ce duc k cause de son attachement au cardinal, contre les obligations qu'il avoit à Son Altesse Royale , et ce ^qu'il devoit à l'honneur de son alliance , lui rëpôàdit avec aigreur : « C'est bien à Vous , mazarin fieffé , i ' it vous faire *ici de fête! Vous êtes un bel homme

(i) Cet archeréque d^Embruni^appeloit G«oc|^s d^Auhnsgon-. ( /fol dm Vmuleur. )

DE GDY JOLY. fl65l] i35

a pour me ^enrir de caution , vous qui devriez étra « tous Itô jours à UEion lever! On sait assez que ce qni ff vous a fait changer de sentiment sont les domaines « et l'argent que Ton vous a donnes. Sans la consi:c dération de ces messieurs avec qui vous êtes, je « vous apprendrois le respect que vous me devez. S% K vous défends ma maison y et de vous présenter de- K vaut moi. » Ensuite Son Altes&e Royale répondit à cesmessieurs qu'elle les remercioit de leur honnêteté) qu'elle ne pouvoit aller au Palais-^Royal , jusqu'à ce que les princes fussent en liberté; et que sesami^ne lui pourroient conseiller autre chose fondant que lo cardinal Mazarin demeureroit aux portée de JParis , Il d'où il gpuvernoit toujours comme, ail étoit au Lou-* vre. Cette fermeté de M. le duc d'Orléans étonna fort la Reine 9 qui avoit espéré, comme bien d'autres > que la retraite du cardinal lui ôteroit les préjugés et les prétextes dont il s'étoit servi pour se dispenser d'assister au conseil. 11 est même certain que ce fut là premier sentiment de Son Altesse Royale qui fit asi^ surer par deux fois la Reine qu'il iroit au Palais-'Royal ^ iuais les amis des princes lui fir^it bientôt changer d'avis, sous prétexte de sa sûreté particulière, et pour ne pas se commettre ^'disoient-ils, dans une occasion où il ne pourrbit pas conserver toute la fermeté qu'il devoit à ceux avec lesquels il avoit traité, sans refu«r ser la Reine en face: ce qui seroit bien plus dësoblit. géant qu'en faisant des ex:cuses dé loin.

La Keiné n^ins^sta donic pkis^ sur 1-assemblée des grands ; et m voyant pressée de donner une réponse positive aux derniers ari^s, elle fit déclarer au parïemeirt, par les gens du Roi, quesi Son Altesse Royale

l36 [l65l] MÉMOIRES

persistoit à refuser d'aller au Palais-Royal, elle vouloît bien , pour marquer la sincérité de ses intentions ,> envoyer chez lui le maréchal de Villeroy , le garde des sceaux et le sieur Le Tellier, afin de concerter avec lui la manière dont on s'y prendroit pour Télargissement des princes, ajoutant que Féloignement du cardinal Mazarin étoit sans retour. Ce rapport ayant été fait au parlement, n apaisa pas la chaleur des esr prits : et quoique M. le duc d'Orléans témoignât être satisfait de ce tempérament , on ne laissa pas de s'emporter autant que jamais contre le cardinal, et de donner un arr^t par lequel il fut ordonné qu'en conséquence de la déclaration de Leurs Majestés , le cardinal Mazarin, ses parens et s,es domestiques étrangers sortiroîent dans quinzejours du royaume: sinon qu'il seroit procédé contre eux extraordinairëment 5 permis à tous les sujets du Roi de leur courir sus, sans qu'ils pussent revenir sous prétexte quelconque ; faisant défenses à tous gouverneurs, maires et écbevins de les souffrir dans aucune des villes du royaume, avec ordre de publier les arrêts à son de trompe.

Cependant la conférence ne laissa pas de se tenir chez M. le duc d'Orléans, où les ducs de Beaufort, de La Rochefoucauld, le coadjuteur, le président Viole et le sieur Ârnauld se trouvèrent avec les cornmissaires de la ileine. Après quelques contestations, ils convinrent que le duc de La Rochefoucauld, le sieur de La Vrillière, le président Viole et le^sieur Arnaùld se transporteroient incessamment au Havre, avec une lettre de cachet signée de la Reine et de Son Altesse Royale, portant ordre exprès au sieur de Bar de mettre les princes en liberté. 11 sembloit ainsi

DE GUY JOLY. [l65l] l'i']

que tout le monde de voit être content, lorsqu'il s*ëieva un bruit que la Reine vouloit emmener, le Roi hors de Paris : ce qui donna de nouvelles inquiétudes. On na jamais bien su d'où venoit ce bruit, ni quel en ëtoit le fondement-, mais M. le duc d'Orléans en parut fort persuadé , disant tout haut qu'il en avoit des avis très-certains : ce qui fit juger que la Reine ne s'étoit relâchée à consentir à la conférence que pour ôter tout sujet de défiance, et prendre plus aisément ses mesures pour exécuter son dessein. Quoi qu'il en soit, Son Altesse Royale donna de si bons ordres pour l'en empêcher, qu'il lui auroit été impossible d'en venir à bout quand; elle l'auroit entrepris, d'autant plus que cinq. à six compagnies de bourgeois du quartier Saint-Honoré se mirent sous les armes deux heures après minuit, par les intrigues da coadjuteur. Ils se saisirent des portes de la. ville les plus proches du Palais-Royal. Cependant ce procédé ne fut pas approuvé d'une bonne partie du parlement , le premier président , et plusieurs autres après lui, ayant commencé à parler fortement au contraire. Mais tout le monde se tut, lorsque M. le duc d'Orléans eut déclaré que le tout s'étoit fait par son ordre J et sur les avis qu'il avoit eus de nouveau de l'enlèvement du Roi : et , il fut résolu de supplier la Reine d'ôter au public toute sorte d'ombrages làdessus. Ce que Sa Majesté fut obligée. de faire, en consentant que les bourgeois gardassent les portes dé la.ville : ce qui se fit si exactement, qu'ils visitoient tous les <îarrosses qui sqrtoient par la porte Dauphine pour aller à la foire Saint-Germain, pour voir si le Roi n'y étoit point caché. Les choses étant en cet état , les

l38 [l65l] MÉMOIKfiS

députes qai étoient chargés de la lettré pouf le Bavte partirent aussitôt. Mais le cardinal Mazarin, qm éieit toujours aux environs de Paris , ayant été informé de dette résolution , prit le devant en poste ^ voulant «e faire honneur de la liberté des princes : ainsi il arriva au Havre le lundi matin i3 février , après avoir marché toute la mut ^ et il alla aufiisitôt à la citadelle saluer messieurs les princes, et les assurer de leur liberté. 11 fit plus : car il s'humilia jusqu'à ômbraéset les genoux de M. le prince , les larmes aux yeux , er lui demandant ^ protection ; mais il ne put tirer àm Son Altesse que des paroles assez froides et généralei^ pendant une heure de conférence qu'il eut avet^ lui. Dès qu'ils eurent dîné , les princes sortirent du Havre pour venir à Paris, où ils arrivèrent le jeudi i6 di? Bsois, ayant été rencontrés sur le chemÀi par ûaie infinité de personnes de qualité. M. le duc d'Orléans fut même au devant d'eux sur le chemin de Saiât- Denis ] et les princes ayant mis pied à terre , Son Altesse Royale descendit aussi de son carrosse : et , après les avoir embrassés, il leur présenta le duc dl^ Beaufort et le éoàdjuteur, auxquels Hë lurent beaircoup de caresses. Ensuite ils montèrent tous dans le carrosse de Son Altesse Royale , qui les men^ chai la Reine, où îis furent très-bien reçus de Leurs Majcstés; ils trouvèrei^t sur totite leur route un fort grand nombre de carrosses , el une foule extraordi^ naire de peuple qui crioit vwe le Roil 'ùivent les princes / II y eut même la nuit des feu^ de joie en plusieurs endroits de la ville.

Les jours suivans , 1^ princes allèrent au parlement pour rémercier la compagnie de ses bons offices : ce

DE GUY JOLY. [l65l] l3g

. <|ui se paéea de part et d'atiti^e avec beaucoup de satisfaietiofi* Qtœlqaes jours apës y la déelaratîon de leur îniioceDce fut ecivôyëe au paiiement ^ et fut etiregis^ trée le &8 février. Ensuite ^ poulr mettre fin à toutes iesdëlibëratiotis du parlement, le Roi donna une nouvelle déclaration par laquelle Sa Majesté excluok de ses confits toUs étrangers , quoique naturalisés , ^ tous Gai:dinau^, même ceux de la nation. Cette dernière clause aVoit longtemps occupé le parlement, et donna lieu à des discours a^sez étudiés. Ce firt proprenie&t Touvrage des tilazurins , lesquels , enragés de Féloignement de leur patron , la firent pa^er pour se Venger an coadjuteur j qui sodpiroit avec ardeur àp^ès ctette digÉoté.

C'est ainsi que finit la prison de M. le prince , pendant laquelle iL éprouva un nombre infini d'amis, qui le servirent avec la dernière chaleur au dedans et au dehors du royàtime. Après tout^ il faut convenir que ee fot tes frondeurs qui eurent le plus de part à sa liberté , quoique bien des gens crûssent qu'ils ne le dévoient pas faire. Mais, outre les considérations qui les j engagèrent y il est certain qu'à la réserve des marquis de Noinn.outier et de Laigues, tous les asutrès €be& dû parti a'avoient contribué à la pris6n des prmces que par force, éontre leur incUnation, et pour éviter leur dernière ruine, ayant fait auparavant tons lettrs efforts jiour engager M. le prince à se raccomnïoder avec eux. La Reine n'ayant cons<enti que par force à l'éloignement du cardinal et à la liberté des princes , ce qui se passa dans la suite ne fut qu'une con-^ timatioR dès premières intrigues. Ce n'estpas quel'éioignement et la liberté des princes fit tant de pein«

l4o [l65i] MÉMOJAES

à Sa Majesté : elle n étoit blessée que de Tabsence du cardinal; et comme runion des princes avec les frondeurs en étoit la cause, et un obstacle inyincîble à sonretour 9 elle mit toute son application à la rompre, suivant les mémoires qu'elle recevoit tous les jours du cardinal. Les voyages fréquens des courriers, qui alloiént et revenoient de ce côté-là, étant venus à lai connoissance du public, excitèrent de grands murmures parmi le peuple, et donnèrent beaucoup d'ombrage aux princes et an parlement.

M. le prince paroissoit toujours dans le même sen. timent , et fort animé contre le cardinal. La vérité e& pourtant qu'il àvoit déjà quelque pensée de se rae commoder avec lui, et que toutes ses démarches ix tendoient qu'à lui faire peur, et à le réduire à la néces sitédese soumettre entièrement à lui, pour se rendra par ce moyen, suivant ses anciens projets, le maître absolu du cabinet et des affaires. Mais comme ses sentimens h'étôient connus que de peu de personnes, et qu'il ne faisoit rien qui pût les faire soupçonner, tout le monde travailloit de bonne foi à fer nier au cardinal toutes les avenues pour le retour. C'est pourquoi le parlement reprit avec chaleur les délibérations précédentes, qui furent suivief» de nouveaux arrêts contré lui; et on envoya des. députés sur la frontière pour informer du trop long séjour qu'il avoit fait dans queiques lieux de son passage, afin de l'obligera sortir du royaume, et d'empêcher les gouverneurs des places frontières à lui donner retraite.

Cependant madame de Longueville et le duc de Beaufort , qui avoient eu peu de part à l'élargissement dès princes, et qui craignoient d'en avoir encore

DE GUY JOLY. [l65l] l4c

moins dans les affaires, s'ils sôuffroient la consom-' mation du mariage de M. le prince de Gohti avec mademoiselle de Chevreùse , faisaient tous leurs efforts pour empêcher cette alliance ; et comme ils pénëtroient mieux que personne dans les sentimens de M. le prince, ils crurent que ce n'étoit pas beaucoup hasarder, que de laisser entrevoir à la Reine que Son Altesse n'étoit pas tellement unie avec les frondeurs qu'il n'en pût être sëpàrë , en lui accordant certaines grâces pour lui et pour ses àniis. Cette ouverture fut reçue fort agréablement de la Reine 5 et M. le cardinal en ayant été informé , lui écrivit aussitôt d'offrir carte blanche à M. le princelNéànmoins comme son dessein n'étoit que d'entrer en négociation, pour tâcher de tourner à son avantage le bénéfice du temps, Sa Majesté , sous prétexte de vouloir éprouver si elle pouvoit prendre confiance en ce qu'on lui disoit, fit proposer à Son Altesse de faire cesser l'assemblée de la noblesse, qui s'étoit augmentée si considérablement depuis sa liberté , qu'il se irbuvoit aux Cordèliers deux ou trois fois la semaine sept à huit cents gentilshommes des meilleures maisons de France, dont quelques-uns étoient porteurs de procurations. De sorte que cette assemblée représentoit, en quelque façon, toute la no* blesse du royaume.

Cette nouvelle confédération donnoit avec justice de grandes inquiétudes au cardinal , parce que ces messieurs ne s'étant assemblés que pour demander son éloignement et la liberté des princes, il étoit ûîftuTél qu'ils prissent des résolutions contraires aux mesures qu'il préparoi t pour son retour. D'ailleurs

14% [{<>5i] MÉJttom^

tout ce qu*ils avoiânt fait depaU le premier jour avoit été conduit avec tant d'ordre et de jugen^ent , qae lautorité qu'ils ayoient par .eux^mêiaea 3'étoit fortaugmentëe par l'approbation de tou^ les honnètsi^ gens.

Ces messieurs choisissoient tous les quim^fe jours deux nouveaux prësidens , pour presse les ayi9 aur toutes les affaires : ce qui s# passoit avec beaucott]^ moins de bruit et de tumulte qu jau |>arlemeiit. Per^ sonne n'interrompoit jamais celui qui parlent. U$r avoient aussi élu deux secrétaires , qui ne ohaor* geoieat pas comme les présidens. L'un étoit le marquis d'Auvery , de la maison d'Âilly , ami du caibdjiiT teur ; et Tautre le marquis de Ghanlost , serviteur d0 M. le prince , qui rédigeoient par écrit toutes les délir bérations de la compagnie. Au reste, ces messieurs avoient poussé les choses si avant , sous prétexte é» la conservation de leurs privilèges et du Hen public, qu'ils demandèrent à la fin la convocation des Etata généraux : ce qui fut si: agréable à tout le moB4^ f que les prélats qui étoient alors à Paris députèrent M. de Comminges pour les assurer de la concurreaot du clergé. De sorte qu'il ne manquait plus qae le consentement du tiersrétat , qu'ils étoi^oit sur le poîol d'aller demander à l'hôtel-de- ville, et d'écrire pour le même sujet dans les provinces-, après quoi il ne faut pas douter que les Etats ne se fussent assemblas: oe qui auroit rompu pour jamais lés mesures du car^ dinal Mazarin. Aussi étoit-€e la chose du monde qu'il apprëhendoit le plus, et contre laquelle tous ses partisans se déchainoient dans le parlement, tâch^ d'inspirer de la jalousie aux mieux intentionnés, qui

DE aUY JOfcY. [l65l] 143

lie pi9t^u«dèniiit trop légèrement que Iês Etats-gëmërau^ nùi^roient entièrement leur ^uvoir et leur autorité.

CepenàmX QOitme IWaire était déjà fort avancée/

et que tout le monde appuyoit les démarches de la

noblesse 9 il falloit avoir recours à M. ]eduedX)rléana

et à M. le prince, qui se laissèrent aisément persuader

par diiîérentes ràiso^is , psirticulièrement le dernier,

auqnel madame de Loii^ueviUe et le duc de La Roche^

foncsudd n'eurent pas beaucoup de pein^ à faire corn-

prendjfe iqpn'une assemblée d'Etats anroit nécessaire^

mnt pins de déférence pour jM* le duc dX)rlëans que

pc^r Lui ; qu'elle mettroit les affaires dans une con^

(asion générale, où les princes du sang pourroient

hiieane pas trouver leur compte; et que, sans courir

;iQCun risque , il pourroit dans un quart-^d'heure se

procurer à lui et ses amis plus d'avantages réels et de

graudeur par le cardinal , qu'il n en pouvoit espérer

ni des frondeurs ni des Ikats -généraux.

Ces deux princes gagnés allèrent donc eux-mêmes

à l'assemblée de la noblesse , après s'être assurés df

leurs amis, pour les exhorter à se séparer, et à se

eoQtenter de la promesse que la Reine leur^faisoit, et

dpitt ils se rendoient cautions et garans , d'assembler

les Etats-^généraux aussitôt après la maj^^rité dû Roi ;

et d'envoyer cependant , par provision , des lettres de

; cadiet dans les provinces pour élire des députés^

Malgré tout cela , il ne laissa pas d y avoir plusieurs

I avis contraires ^ et bien des gens de grande qualité

I représentèrent fortement à Leurs Altesses que rien ne

l^r pouvoit être plus désavantageux que ce qu'ils

demaadoient , les priant bien de considérer le pérS

l44 [r652] MÉMOIRES

qu il y avoit daus le retardement, et le peu de :ca qu'on feroit , aprH la majorité du Roi , des promesse dont on les flattoit : ce qui fut exprimé en termes s forts, et si dignes du rang de ceux qui parloient, qu'oi peut dire qu'il ne s'ëtoit point fait de discours qu approchassent de ceux-là dans toutes les assemblée du parlement.

tl fallut cependant céder à la pluralité des voii L'assemblée fut rompue 5 et, pour la forme, on envo^ quelques lettres dans le bailliage du ressort de Parij en conséquence de quoi il se fit une assemblée daa l'archevêché, pour nommer des députés aux préten dus Etats-généraux. Mais il arriva bientôt des affaires qui rompirent ces mesures apparentes, qu'on ^uroit bien trouvé le moyen d'éluder sans cela, de quelque manière que c'eût été. Cette première démarche faite, la cour n'en demeura pas là ^ et le cardinal ayant pénétré l'éloignement extrême de madame de Longueville pour le mariage de mademoiselle de Chevreuse j il entreprit de le faire rompre , et d'engager M. le prince à faire cette seconde faute, qui dans la suite lui fut bien plus préjudiciable que la première, en lui.faisant entendre que, pour établir entre eux une parfaite confiance, il falloit commencer par la rupture de ce mariage. Mademoiselle de Chevreuse étoi une jeune princesse belle, bien faite, d'une humeui engageante, et capable de gagner le cœur de M. 1< prince de Gonti , et de mériter l'estime de M. le prince Madame de Longueville avoit bien une partie de ce qualités, mais elle ne s'y fiojt plus tant, n'étant. pa si jeune. C'est pourquoielle appuyoit de toutes se forces les instances du cardinal, en décriant de tou

DE GUY JO|-Y. [l65l] l4Ç

aàpis m^derax^eUe de Q^evre^sis s^ins ^ncua menageipeot, jusqiaa |a traiti&r (0 de msatresse etdedé^ inoisjsUe 4u /coadjuteur : en q^oi .elle étoh iperveilT Jeu^ement; ^eco^dée et ,p^r n^adap^e de Mpatbazpi^ Bi par le dv^ç d^ Beaufprf:, qji^ji ^toient piqués dp ijnyfrr ^ère qu on leur en av,QÎt ^^, j^t de la superpbjBrie 4n coadjutiçuF lors d^ Id jSrignMui:!^ cj^u traiité. ^e dpc d^ I4 iW^befQN'^^uld y de cofltp^rjt aviec toutes ces per-r soimet», rçprëse^toît incessaâiinenjt à Ii|. le prince qu'il fi'obtieiidrpitjapais ri^ii d^ la cour /saû^ qqelgiiqe jCQini^aisance pQj^f jUi ^eine ^ que la con^iimatjion d(f m jç^agement ay(ec Je coadjutaur, çt la jcansomm^r tioa de cç mariage, réloigiiemit peutrétre ^ns rer tour de toutes sortes de grâces, ^ moîn^ de pei^dr^e afasolmnesit la Reine ; ce .qui étoit une entrepiiçte !brès-ditfi/îile , et à laqueUè M. le duc d'Orléàn^ ne çon- «mtiroîl: jamais ; que qtiiHid on en viendroit à bout ^ lof&te TiMutorité retomberoit entre les mai us de S09 Altesse Royale -, qu'il ëjtoit yrù qUe la lUine avoit mi frand i^ttacbement pour le icardimal, mais qu'après tout il n'étoi^ pas indissoluble ; qu'il arriyx)it tous ]^ jo^rs dju dégoût entre les personnes les aiieux /^nga- %ée8'^ et qu'au pis aller, en flattant et s'accommodanl: i la pafision de Ig Reine, Son Altes&e pou/rpit intr^dnice âes amis et ses créatures dans les <:onsetf s : tprès quoi il falloil tout espérer des conjonctures (àt d^itemps.

Plusieurs amis de M. le pince soutenoiepit (tu contraire 4i[u'il n'y aToit rien à espérer de cecôté4à ; q^e la Reine ne changeroit jamais sur le cbapitre du carr

(!) Jusqu^à la traiter : EUe etoit en efl'et maitreste du coadjuteur , et \fS3x IjMiiton ëtoit presque publique.

• T. 4?» ÏO

l46 [l65lj MÉMOIRES

dinal ; que ce ministre n'avoit rien plus à ccteui* qu^ d'éloigner ce prince des affaires ; que les espérances vaines qu'il donnoit ne tendoieht qu'à les séparèf d'avec les frondeurs : après quoi le cardinal ne manqueroit pas de se raccommoder avec eux pour le perdre. Ainsi, que le plus sûr étoit de le pousser sans quartier, et même la Reine s'il ëtoit besoin ; que h chose n'étoit pas si difficile qu'on se l'imaginoit ^ ec s'unissant tous ensemble pour y faire consentir M; le duc d'Orléans ; qu'il ne falloit pas craindre poUr cels que Son Altesse Royale devînt si fort le maître dfe affaires, puisque le mariage en question attacheroi bien plus étroitement les frondeurs à M* le pritic< qu'à tout ^utre-, qu'enfin il seroit peu honnête d< manquer si fort aux engagemens d'un traité qui venoit de lui rendre la liberté -, que cette mauvaise foi dégoût;eroit ses amis, et empécheroit les honnêtes gensdes'attacher à lui. Toutes ces considérations dif^fél^entes embarrassèrent quelque temps M. le prince, et le firent balancer : mais enfin il ne lui fut pas possible de résister aux sollicitations de madame de Longueville, et aux cabales domestiques, qui presque toujours l'emportent dans ces occasions. D'ailleurs la Reine ayant été avertie de ce qui se passoit^ intervint fortà propos dans le temps de ses irrésolutions, par la proposition qu'elle lui fit faire de rappeler dans le conseil le sieur de Chavigny , qui étoit de ses amis; d'en éloigner le garde des sceaux de Ghâteauneuf , qui étoit dans les intérêts des frondeurs ] et de donner les sceaux au premier président , toujours prêt à ser^ vir Son Altesse quand elle seroit bien avec la cour. De plus, Sa Majesté promettoit de lui donner le gou-

DE GUY JOLY. [l65l] l^J

VememeM de la Guîenne, au lieu de celui de Bourgogne; et la lieutenance générale au duc de LaRoclie^ foucauld , avec le gouvernement de Blaye ; celui de Provence à M. le prince d^Conti -, et plusieurs grâces 6t dignités à un nombre considérable de leurs créa^ tures. Toutes ces propositions ne manquèrent pas de produire leur effet, d autant plus que la Reine commença par exécuter les plus considéral)les et les plus essentielles : M. le prince ayant bien voulu consrentir adonner du temps pour les autres, parce qu'il en felloit pour retirer, par exemple, le gouvernement de Provence d'entre les mains de M.. d'Angoulême ; et t[ue. d'ailleurs il ne votiloit point que son traité vînt sitôt à la connoissance du public, ni qu'on pt^t jUger qu'il avoit donné les mains au retour du cairdinaK Ce qui n^auroit pas manqué d'arriver si l'on avoit vu tout d'un coup le conseil rempli de ses créatures \, et les grâces de la cour pleuvoir sur lui et sur ses amisw

Cependant M. le duc d'Orléans fut fort surfris du changement du conseil, dont on ne lui avoit rien dit; et il jugea bien que cela n'avoit pu se faire qu'en conséquence d'une liaison étroite avec IVLle prince, qui n'en demeuroit pourtant pas d'accord ,'inais qui cependant la iit connoître avec trop d affectation , ^tant allé Je même jour^en triomphe au Luxembourg^ suivi du duc de La Rochefoucauld et de la plupart de ses partisans , qui firent une espèce d'insulte au coadjuteur, et aux autres frondeurs qui s'y trouvèrent. M. le duc d'Orléans fut fort embarrassé de cette affaire ; mais il dissimula son ressentiment , n'ayant pu se déterminer sur aucun des partis qui lui furent proposés par ses amis, qui lui conseillèrent de ne pas

lO.

l48 [l65l] MÉMOIRKS

souffrir un mëprk si marque, et de ne pas accoutu*mer la Reine à faise des ^hangemens de conséquence sans sa participation. Le coadjnteur et le marquis de Doirmoutier éipient mém^ d'avb d'aller enlever par force (^) les sceaux d'entre les mains du premier pré^ sident , et de les apporter au Luxembourg , soutenant que Son Altesse I^oyale ëtoit en droit d'en user ain^ en qualité de lieutenant général de la couronne. Maîa M. le duc d'Orléans n'ayant pu se résoudre à cet éclata ils jugèrent bien dès lors qu'il n'y avoit pas grand^. chose à espérer de lui, et qu'il ne fallait plus s'a%: tendre au mariage de mademoiselle de Ghevreuse . ni à rien de ce qu'ils s'étoiént promis de la part de M^ le prince.

En effet. Son Altesse commença dès lors à ne plus garder de mesures ni de bienséances sur l'effet du mariage \ et quoiqu'il eût diaungé au commencement le président Viole d'aller retirer sa parole et celle d^ M. le firince deConti, avec quelques compUmen^ pour madame et mademoiselle de Ghevreuse, la chose ne se fit point, et il aima mieux rompre cette affaire avec éclat : ce qu'il fit un soir chez M. le prince de Conti , auquel il dit ep préseiiee de toM le monde cent choses injurieuses coolre l'honneur de isadelaoiiielle de iChevreuse ^ apcès quoi ce prince , qiiî en étoit amoureux , déclara qu'il né pen&eroit plus à elle.

Cette conduite de M. le prince fut générajeutent désapprouV'ée de tous les honoiétes gens : mais ce qui o0ensa davantage le public , ce fîit son raceomoHi^er

(i) D* aller énleuer par force : Selon d^aatret Mémoires , ce fat le ^ietix Cbftteauneuf qui oarrit !Qec avis.

DE GUY JOLT. [l65l] l49

tf 691 aVec la eour , doiit il ne se cachoit presque plos ,

^t dont ses partisans tâchoient inutilement db le jus-*

tifier. Il n'y eut que le coadjuteur qui dads la èmte dit

une chose qui pouvoit disculper Son Altesse : savoir^

<ltt'un joiir il atoit, en sa présence, dit à M^ le duc

d'Orléans qu'il seroit à propos d^ôter là régence à la

lUine \ que Son Altesse Royale ne TaToit pas écouté ^

et que lui coadjuteur n'avoit pu y consentir /à cause

des obligations qu'il avoit à Sa Majesté. Gela étant

mi, M. le prince n'auroit pas eu grand tort, parce

^uala vérité o'étoit le seul moyen de perdre le car<^

dmal Mazarin. Mais outre que Son Altesse ni ses amis

B ont point parlé de cela , le coadjuteur li'en a riéii

et tiii-méme que très-long-*temps a|)rès*, et ceux à

qui il' en parla ne le crurent point, parce qii'ils le

Cfnnoissoient, et qu'il ne cherchoit qu'à se faire une

e^)èce de mérite auprès de la Heine, à laqiieUe il

étoit vraiment rédevafcbte de sa côadjutorerie^ et cela

aux dépens de M. lé prince. Quoi qu'il en soit, on ne

parla plus du mariage de ihademoisellé dé Chevreuse.

U àvoit même déjà couru uik btrûit , quand les seeatux

fiirent ôtés à M. de Ghâteaixneuf , que la mère et la

fille dévoient être exilées \ et qu'elles l'avoiént cru si

bien qu elles passèrent une nuit sans se désbabillei^ ,

ayant leurs bijoux dans une cassette que^madémoiselle

de Chevreuse; tenoit soùs son bras. Le coadjutetir et

(pelques^una der firoiideurs demeurèrent aussi toute

knitit à l'hôtel de Ghevreuse , prenant des mesures

pour se veÈtgër dans les occasions : mais la lettre de

cachet n'étant point venue , chacune se retira che^ soi

avec un peu moins de crainte.

Cependant comme on n'étoit pas content de la

l5o [l65l] MÉMOIRES

mollesse de Son Altesse Royale , on crut qu'il seroit bon de lui en faire sentir quelque chose, et que cela pourroit le faire revenir. C'est pourquoi, quelques jours après , le coadjuteur étant allé au Luxembourg . lui dit qu'ayant cru jusqu'alors n'être pas entièrement inutile dans les affaires générales , il s'y étoit employé de son mieux : mais voyant qu'il n'étoit plus Hécessaire , et que les affaires prenoient un autre train, il vouloit se mettre en repos , et ne plus s'exposer , comme il avoit fait , pour le public , et pour des intérêts particuliers dont on ne lui tenoit pas grand compte. Ce discours fit son effet sur M. le duc d'Orléans, qui en parut surpris, comme on l'avoit bien prévu : ce qu'il marqua par sa réponse, en disant qu'on lui faisoit grand tort si l'on craignoit qu'il pût se livrera l'autre parti, et qu'il souhaitoit d'entretenir toujours une intelligence sincère avec lui et avec ses amis. Mais enfin le coadjuteur feignit de persister dans sa résolution , malgré les prières et les instances assez vives de Son Altesse Royale,

Cette retraite simulée fut soutenue par tant de démonstrations extraordinaires du côté du coadjuteur , que plusieurs de ses amis la crurent sérieuse et sincère. Il s'avisa Qiéme, pour mieux couvrir son jeu, d'aller administrer la confirmation avec grand appareil dans plusieurs paroisses de la ville : ce qui n'empéchoit pas qu'il ne vaquât toujours aux affaires, et: qu'il n'allât toujours les soirs secrètement à l'hôteMs Ghevreuse, où les principaux de la cabale ne manquoient pas de se rendre.

Ainsi les choses demeurèrent quelque temps dans une espèce de calme, M. le prince s'imaginant être !-■

DE GUY JQLÏ. [l65lj l5l

maître de tout. On ne faisoit même plus rien au parlement, que criailler contre le cardinal et contre ceux qui prenoient soin de lui porter les nouvelles à Bpuillon, où il s'étoit retiré : et comme M. le prince n'appuyoit plus rces murmures ^ ils cessèrent peu à peu ^ avec les assemblées du parlement. Cela ne fut pourtaAt pas de longue dut^e : le ménagement que la cou avoit eu pour madame de Chevreuse ayant fait juger aux frondeurs que leurs affaires n'étoieat point désespérées , ilsiirent agir sous main auprès de la Reine et du cardinal Mazarin, qui ne se trouvfèrent pas difficiles àj)ersuader, parce qnils avoient obtenu de M. le prifice tout ce qu'ils désiroient, par la rupture du mariage'de mademoiselle deChevreuse.

Après avoir fait outrager si sensiblement les frondeurs par M. le prince , la cour chercha les moyens de faire rendre la pareille à M. le prince par les fronr deurs, afin.de les animer les uns contre les autres, de naanière qu'ils ne pussent plus se raccommoder. S«uis cela le cardinal voyoit une espèce d'impossibilité à son retour : ni l'un ni l'autre des partis n'étant pas assez fort pour l'assurer , il jugea qu'il falloit les brouiller ensemble pour les détruire l'un par i autre; après quoi il lui seroit aisé de rentrer dans les affaires, et de gouverner comme auparavant. D'ailleurs il aimoit mieux avoir affaire aux frondeurs, parce que leur cabale étoit toujours la plus puissante ^t la plu^ à craindre pour lui , outre que M. le prince Vembarrassoit fort par des demandes continuelles qui lui faisoient craindre qu'à la fin il ne se rendit le maître de toutes choses ; au lieu qu'il n'avoit rien< de semblable à redouter du côté des. firpndeurs , qui ne

ii^ [l65l] MÉMOIRE^

cherehoient qu'à se venger de Soti Aliesse , sans aa>tune antre coilditioli.

Ce fat dans cette yue'que le cardinal caûsentit et», apparence aux propositions qne madame de Chevreuse lui fit faire d'arrêter M. le prince une seconde fois; Il coMniini^uà oe dessein à la princesse pala^ tine, qai neFeil détourna pàs^ ëtant alors mécontente de M. le prince^ qui doniioit toute sa èonfiance à inà^ dame de Loiigueville èl au duc de La Rochefoucauld . et qui avOit mal répondu aul soins qu'elles avoient l^ris de ses afiàires pendaut sa prison. Le cardinal qui iè savoit bien , et qui connoissoit son esprit , se servit d'elle pendant son etil pour faire la piu|)àrt des siennes, l'employant dans les intrigues les plus sécrètes et les plus délicates. Ce fut donc elle qui fit donner au eoadjuteur , par madame de Rhodes , là première nouvelle du consentement du cardinal à uh second eçiprisonnemènt de Son Altesse. Mais comme e\h voulôit encore garder quelque^ mesures avec M. le ptinee , elle ne voulut poiut être nommée , jugiôant péut-^tre bieii aussi que le carditial n'auroit pàS lé dessein d'en Venir à l'exécutioil, mais dé feiudi^ei iàû ordinaire pour comiuettre les deux partis. Le sieur de Lyonne, secrétaire des cOmmandemens de là Aéiue , fut chargé d'entrer dans le détail de cette ne* godatioii avec le eoàdjuteur. Il se rendit peur cet effet Sôfcrètement chez le comte dé Motttrésôt* , où lé coddjuteur alla dans le carrosse de Joly, qui Fy accompagna. Ces messieurs, après une conférence dé trois heures, ajustèrent facilemeiit toutes choses, étcon-^ vinrent d'une unieti parfaite et de bonne foi, moyennant la prison de M. le prince. Après quoi le coadjn-

DE GUY JOLY. [l65l] l53

F promit', au nonà du fârti , de tràvsrîHer au' retout cardinal ^ se réservant de prendre dans leà ààsem^ » dii parlement tels avis qu'il Idi plàiroît , Indme trairës en appareuèe ^ afin de conserver son crédit r être toujours eh état de setvir utilement dan& occasions) et le sieur de Lyoïtne s'engagea, au

I du cardinal , dô procurer toutes sortes de grâôes ïoadjutéur et à ses amis.

Q sortant de la conférence, le coadjutëor dit à î^ qui Tavoit attendu dans une salle, qa^a^suré^

II Tàffaire qu il savbit alloit être mise en elëcui, et qu'il n'y avoit plus que quelques mesures à ndré pour ne pas manquer M. le prince : qui ient d'autant plus nécessaires qu'on avoit rés^olu, t ne pas manquer le coup^ de n'en pas parler à le duc d'Orléans. Mais les choses n'allèrent pas si I qu'on l'avoit cru î M^ de Lyonne , qu'on pressoit )z, rejetant le retardement d'avoir des nouvelles cardinal sur k difficulté qu'il y avoit , afin de re* oir les dernier^ ordres qu'il falloit donser. Ce qui Mssoitsi vraisemblable que ces longueurs ne douent aucun soupçon au eoadjuteur, ni à madame de }vréuse, ni à .ceux qui étôient dti secret, iependant il est certain , comme on l'a su depuis , î le sieul* de Lyonne, qui*afFectoit toujours lé set en pariant àUx autres , l'a voit révélé lui-même msâréchal de Gramont : lequel en ayant fait confia ice au siéur de Chavigny ,.éelui-ci en avertit ausit M. te prince *, et cornihe Son Altesse reçut un let en même temps pour l'avertir que trois compa^ ies du régiment des Gardes avôient ordre de mar-* i€T vers le faubourg Saint-^Germain , il monta protnp«

l54 [l65lj MÉMOllŒS

tement à cheval sur les deux heures du matin du 6 juillet i65i « avec quelques-uDS de ses amis, pour se retirer à Saint-Maur , où il fut suivi peu de temps après par M. le prince de Gouti , madame de Longue-' ville, les ducs dé Nemours et de La Rochefoucauld, et par plusieurs autres personnes de qualité. Cette retraite surprit extrêmement tout le monde , qui n en pouvoit savoir la raison : ses partisans faisoient ce qu'ils pouvoient pour persuader le peuple qu'on avoit voulu l'arrêter , parce qu'il s'opposoit au retour du cardinal; mais le coadjuteur et ses amis publioient partout que cette nouvelle escapade n'étoit fondée que sur le refus qui lui avoit été fait de plusieurs grâces qu'il demandoit encore pour lui et pour ses créatures^ que ce qu'oa alléguoit du cardinal n'ëtoit qu'un prétexte pour animer le peuple 5 qu'il n'ëtoit pas vrai qu'on eût voulu l'arrêter 5 et que l'ombrage qu'il avoit pris étôit sans fondement , et ne pouvoit marquer que de mauvaises intentions.

Ces jugemens dans la bouche de personnes non suspectes firent juger qu'il y avoit de la terreur panique, avec un nouveau dessein de brouiller. Bien des gens le crurent d'autant plus, que dès le lendemain on vit paroître M. le prince de Conti aaparlement , où il dit seulement, pour justifier la retraite deinonsieur son frère, qu'il avoit eu des avis très-certains qu'on le vouloit arrêter, sana ajouter aucune, particularité, si ce n'est qu'on dépêchoit tous les jours. des courriers au cardinal *, qu'il étoit plus puissant que jamais dans le conseil par Je moy^ n des sieurs Serviea, Le Tellier et de Lyonne^ se^ créatures*, qu'ils. ne faisoient rien que pjar ses ordres ^ que Son Altesse ne pouvcôi

DE GOY JOLY. [l65l] l55

I prendre aucune coufiance, ni être en sûreté à la

cour, si ces trois messieurs n en étoient éloignés : ce qail demàndoit instamment à la compagnie ; après quoi il reviendroit aussitôt à Paris , et iroit rendre ses respects au Roi.

Ce discours ne fit pas une grande impression, non plus qu une lettre de M. le prmce qui fut présentée au parlement par un de ses gentilshommes, et qui ne disoit que les mêmes choses , hormis que M. le duc de Mercœur y étoit nommé entre ceux qui avoient été trouver le cardinal à Cologne : et cela dans le dessein d'épouser une de ses nièces. Ainsi le premier président , qui préféroit les intérêts de la cour à ceux de M. le prince , se contenta de répondre à M. le prince de Gonti que Son Altesse auroit mieux fait de venir lui-même faire ses plaintes à la compagnie , au lieu de se retirer pour jeter la frayeur dans les esprits de tout le monde ; et qu'après tout M. le prince n avoit pas plusi à craindre , et ne devoit pas faire plus de difficulté devenir au parlement, que lui. M. le diic d'Orléans prit aussi la parole , et dit qu'il se croyoit obligé de justifier la Reine dans, cette rencontre , qui n'en vouloit pas à ^ la personne du prince; et il le disoit comme il le pensoit, parce qu'on avoit pris un grand soin de lui cacher ce secret : et comme il parla en homme bien persuadé , son discours fit beaucoup d'effet dans l'assemblée , qui se contenta d'ordonner que la lettre du prince seroit portée à la Reine pour savoir sa volonté, et que M. le duc d'Orléans seroit prié de s'entremettre , et de ras-n Burer M. le prince.

C'est pourquoi la Reine envoya, conjointement

t56 [i65i] mémoires

aVee Son Altesse Royale , le mârëcha} de Granîant à Saint'Maàr, pour dire à M« le prince qu'dn n'avoiteu aticua mauvais dessein contre lui , et qu il poUYoit reyenir en toute sûreté sur sa parole. A quoi il rëpon* dit quil n'entreroit jamais pendant que la fieine smroit auprès d'elle le valet du cardinal Mazarin. Ces paroles furent trouvées un peu fortes, et on n'ap* prouva pas qu'il eût écrit dès le même jour à tous les parlemens du royaume : ce qui sembloit marquer un dessein prémédité de porter les peuples à un seule- Vendent général , d'autant plus qu'il parut ce jour-là dans la grand'salle du Palais un grand nombre d'officiers et de gens de guerre, Comme pour donner plus de chaleur aux délibérations de la compagnie. Il y eut aussi des gens apostés qui crièrent en sor^ tant V Point de Mazarin ! Mais ces cris n'approchoient point de ceux du temps passé ; il n!étoit pas néces^ à^ft d'avoir alors des crieurs à gage : tout le mbnda, d'un tnémé esprit , se servoit de sa voix pour exprimer lèfs sentimens de son cœur. Ce n'étoit plus k ménle chose, les affections étant partagées entre les différentes cabales , sans itucune considération poui tes intérêts^ publics.

L'aversion qui régnoit toujours contre té cardinal donnok pourtant encore les suffrages à M. le princô, par bien des gens qui croy oient qu'il agissoit tout de llôn contre lui ^ mais les personnes éclaii^es ailloieBt bride en main , sachant qu'il venoit de manquer km traité dont le principal article étoit la perte de ce minist^e. Le duc de Beaufort fut un de cèuii qui^e déclarèrent pour Son Altesse, s'imaginant porter daiii son parti toutes les affections du peuplé t niais les

DE jG0y. jm.T. [i6$ij i57

choses ëloient bien changées. Tout le monde étoit las ie$ désordres dç la gjyief re , et n y vouloit plus etomber^ le cardinal étoit hors du rôjraume ; d'aileurs on avoit de ia peine à se persuader que le du,c leBeaufort entrât sincèrement dans le parti de M. le ^ince, qui venait d'accuser en plein parlemejnt le iuc de Mercœur son frère d'avoir fait un voyage mprès du cardinal, à dessein d'épouser. sa nièce; Enfin on voypit bien qu'il ne s'étoit précipité dans ce nmyA engagement que par des vues particulières qui n'intéressoient personne, et qu'il n'y tenoit la place que d'un médiocre suivant, sans considération^ »aDS mérite: au lieu- qu'en prenant d'autres tnesures, ilauroit toujpurs paru le chef d'un parti très^consît iéwble.

Cependant la lettre de M. le prince ayant été port tée à la Reine , Sa Majesté y fit réponse par écrit, qu4 les gens du Roi apportèrent au parlement , portant eii iobstance que M. le prince ne devoit pas conserva bs ^upçons qu'il aVoit pris pour prétexte de 9a re- :rake, après les assurances que Sa Majesté et Sfm Ut0sse Hoyale lui a voient fait donner ^du conteaîï^i par le inaréchal de Gifam^ont; que Sa M^jeàté avcÂt ioaoé pauvpir à M. le duc d'Orléans d'acocmuRodeic cette afl^re conformément au désir du pademenf ;> ipk\ l'.^iupd du cardinal Mazarin, Sa Majesté décla^ roit qu'elle n'avoit eu aucune pensée de le faire re^. H^Vt, et qu'elle vouloit observer religieusement la (affole qu'elle avoit donnée au parlement; qu\elle ne savQÎt rien du voyage du duc de Mercceur ^ qu'il «étoit fait sans sa participation ; que les sieurs Ser-^j

^en et Le Tellier avoient toujours bien servi le Roi

l58 [l65l] MÉMOIRES

défunt ; que le sieur de Lyonne ëtoit un de ses domestiques , qu'il lui étoit permis de choisir à sa discrétion ^ qu elle Tassuroit qu'aucun d'eux n'étoit entré en négociation pour le retour du cardinal; que si après ces assurances M. le prince demeuroit éloigné de la cour, on auroit lieu de croire que d'autres desseins l'empéchoient de se rendre à son devoir*, et qu'enfin si cela continuoit, Sa Majesté en auroit un extrême déplaisir, puisqu'elle ne désiroit rien tant que de voir une parfaite union dans la maison royale , si nécessaire pour le bien et pour le repos de l'Etat

Cette réponse , quoique peu sincère , ne laissa pas d'être assez bien reçue dit parlement, qui cependant trouva à redire qu'elle ne fût pas signée d'un secrétaire d'Etat : mais on ne s'arrêta pas beaucoup à cette formalités De sorte qu'on pria encore M. le duc d'Orléans de s'entremettre pour ramener l'esprit de M. le prince: ce que Son Altesse Royale accejpta.

Il y eul ce jour-là des paroles fâchieuses entre M. le prince de Gonti et le premier président , lequel , exa^ gérant l'importance de l'affaire, dit que M. le princC ne devoit pas se retirer sur de simples soupçons , et que sa sortie précipitée pourroit causer une gùterre civile* A ce mot M. le prince de Conti l'interrompant, repartit qu'il ne devoit pas parler de la sorte d'un prince du sang. Mais le premier président , re- ^ prenant la parole, dit qu'il ne devoit pas être brisé dans son discours, et qu'en la place où il étoit il ny a voit que le Roi qui lui pût imposer silence : et, se mettant à parler de la guerre civile, il s'échauffa ju«qu'à dire qu'on avoit des exemples assez récens de$^

DE GUY JOLY.' [ï65lj lOg

très de M. le prince qui avoîent brouillé l'Etat. ; répétition affectée mettant à bout la patience ". le prince de Gonti^ il ne fut plus niaître de et répliqua tout en colère au premier président partout ailleurs il lui feroit connoitre ce que ît qu'un prince du sang. M. le duc d'Orléans ne en durant cette contestation : mais quand ce fut à parler^ il marqua être fâché qu'on se fût servi rme odieux de guerre civile ; qu'il espéroit qu'il n auroit point, et qu'on y mettroit bon ordre, ettant de ne rien négliger pour pacifier toutes ;s. En effet, dans une coirférence qu'il eut à Ramlet avec M. le prince, il fit ce qu'il put pour disses soupçons, et pour l'obliger à se désister ;s demandes touchant l'éloignemeut des sieuts en, LeTellier et de Lyonne. Mais Son Altesse lura ferme^ et ne voulut consentir à rien sans condition, ni la Reine s'y soumettre, Sa Majesté stant avec autant de fermeté dans ses sentimens $on Altesise dans les siens. Son Altesse Royale fait rapport an parlement de ce qui s'étoit passé lécouvpir ses sentimens, on fut obligé d'en venir I délibération qui fut assez confuse, les esprits partagés par la chaleur des partis^ et par Fatment aux différentes cabales. Celui de tous les ns qui fut écoulé avec le plus d'attention fut le uteur, dont on ne savoit point les véritables nenS) et qui paroissoit dans un pas assez délicat la cour et M. le prince. Mais comme il avoit les mesures avec le sieur de Lyonne, il ne lui is malaisé de former son avis de manière que ►nne n'eût lieu de s'en offenser , l'ayant composé

j6o [i^^O mémojkes

auparavant avec le sieur de Caumartin et Joly, qoj comioissoient parfaitement les dispositions du parlement, et les biais qu'il falloit prendre pour plaire à la f^us grande partie de la compagnie. Voici les termes ilont il se servit : v

« Messieurs , j'ai toujours été persqadé qu'il eût Cl été à sou^iter qu'il n'eut paru dans les esprits aum cône inquiétude sur le retour du cardinal Mazarin, « et que même on ne l'eût pas cru possible. Son % éloigaement ayant été jugé nécessaire par la voii « Commune de toute la France, il semble qu'on n^ « peut croire son retour sans douter en même temps ce du salut de l'Etat , dans lequel il jeteroit asstlrér « ment la confusion et le désordre. Si les scrupdiei « qui paroissent sur ce sujet sont solides, il esta « craindre qu'ils ne produisen^t des effets fâcheui; « et s'ils n'ont point de fondement, ils ne laissent ^ « de donner de justes sujets de crainte , par les prér M textes qu'ils fournissent à toiut^ les nouve^t^* « Pour les étouffer tout d'un coup, et pour /âter anji k uns l'espérance et aux autres le préteicte, j'esbme « qu'on ne sauroit prendre d'avis trop décisif : et « comme on parle de commerces fréquens quidcm'^ « nent de l'inquiétude , il paroit à propos de àé- « clarer criùiinels et perturbateurs du repos piMie « ceux qui négocieront avec M. le cardinal Masarû^^ « ou pour son retour, de quelque manière iju^ce « puisse être. Si les sentimens de $on Altesse «Royote «eussent été suivis il y a quelques mois, les affair^^ « auroient maintenant une autre face : on ne seroit a pas tombé dans ces défiances*, le repos de l'Etat- « seroit a^uré , et nous ne serions pas obligés de

DE aiîY jroLY. [i65i] i6i

< sup^ier M. le duc 4'Orlëans , cgn^me c'est mon « a¥is, de s'employer auprès de la Reine poyr éloi- « ffïer de la cour les crëatutes çl^ M. Je cardinal « quîiont été gemmées.» Il est vraix^uç la forme avec « laquelle on demande cet ëloignem0nt est extraoïr « dinaire \ et que si Faversion d'un de messiei|rs le^ « princes du sang étoit la règle de la fortune des par- « ticuliers , .cette dépendance diminueroit beaucoup « Fautorité du Roi. La liberté de ses sujets , et la coU'î « dition d^scoturtisans, deviendroit fort désagréable, « enles assujetti^aant au caprice de tant de m^|t^e^4 « H y a une exception à faire dans cetjte reiieoiitre : c il s'agit de Féloignem^nt de q^elqi^es suj^, fp^i « ne peut être que très-utile, en levant les oinbragg^ « qu on pourroit prendre pour le retour de îif. le «cardinal; qui même. a é^é prç^posé à cette coi^- « pagnie |i^r Son Altesse Royale, 4qa^ les intçintions « toute* puit^s potir le bien de l'Etat et pour JLe sçr- « vice dlii Roi sont connue^ dq toute l'Europe. Il faut « e^a^çer de ilâ: prudence de Leurs Majestés , et (le 1^ c sage t^nduite de M. le duc d'Orléans, que lés

< soupçons*sefotit dissipés, et que nous verrons bien-* « l6t l'union rétablie dan§ la maison royale , suivant * les vœux de tous les gens de l^ien , qui n'ont tra- « vaille à h liberté dies, pr"ces que dans cette vue : « trop heureux d'y avoir pi^ cpnj;ribuer ep. quelqu<|. « fâÇQH par leujrs suffrages. I^our former donc mon « opinion^ j^ suis d'avis de déclarer criminels ejt « perturbàHeurs du repos publie ceux qui négoc^e- « ront avec M. le cardinal Mazarjin et pour son re* « tour, de quelque manière que ce puisse être; ^e

f * supplier Son AUesse Royale de s'employer aupjrè^ T. 47* ïl

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« de la Reine poixr éloigner de la cour les créature» « de Son Erainence qui ont été nomnnées; et de re- « mercier Son Altesse Royale des soins qu'il con- « tinue de prendre pour la réuniou-de la maison (( royale, si nécessaire pour le bien de TEtat et le « repos public. »

Ce discours du coadjuteur fut approuvé de tout le monde , les amis de M. le prince n'y pouvant trouver à redire , puisqu'il tendoit à lui donner la satisfaction qu'il désiroît -, et la cour ayant fort applaudi à la hauteur avec laquelle il avoit redressé la conduite de Son Altesse. M. le duc d'Orléans'eut aussi lieu d'être content de la manière avec laquelle il avoit parlé de luil Aussi ce discours fit-il un très-grand effet sur les esprits, et il détr^iisit dans un moment toutes les mesures que M. le prince avoit prises dans le parlement: dont plusieurs conseillers ne purent s'empêcher de blâmer hautement la conduite de Son Altesse, entre autres le sieur Laine, conseiller de la grand'chambre, quf se déclaroit en toutes occasions contre la cour, et qui cependant dit assez librement qu'avant 'de rien décider sur le^ demandes de M. le prince , il falloit le prier de venir lui-même faire ses plaintes , sur lesquelles on feroit drojli^et l'obliger à ne plus rien demander après cela , parce qu'autrement il pourroit faire d'autres demandes nouvelles pour remplir le conseil et les premières charges du royaume de gens à sa dévotion, et se rendre ainsi le maître. M. le duc d'Orléans parla d'une manière peu décisive , en homme qui ne vouloit point se déclarer, ni prendre de parti entre la cour et M. le prince, quoique le coadjuteur n'eût rien négligé pour réveiller sa jalousie

DE GUY JOLY. [l65l] l63

nsÉirelle et ses inquiétudes sur la trop grande élevatioQ de M. le prince. De sorte que par son incertitnde , qui avoit paru pendant toute la délibération , Tarrét qui intervint fut aussi ambigu que la plupart des avis : ayant été seulement ordonné^ que la Reine seroit remerciée de la parole qu'elle avoit donnée de ne point rappeler le cardinal ; et très-humblement suppKée d'en envoyer une déclaration au parlement pour y être insérée dans les registres : dimme aussi de donner à M. le prince toutes les sûretés nécessaires pour son retour, et gu'il «eroit informé contre ceux qui avoient eu commerce avec le cardinal depuis la défense.

La Reine auroit donc pu , si elle avoit voulu , se dispenser de faire retirer les sieurs Servifen, Le Tellier et de Lyon^ , puisque l'arrêt n'en disoit rien précisément. Mais comm^ on avoit résolu d'ôter à Son Altesse jusqu'aux moindres prétextes , Sa Majesté Içur ordonna de s'éloigner; et lorsque les gens du Roi allèrent au Palais-Royal en conséquence de l'arrêt, elle leur déclara qu'elle feroit dresser une déclaration conforme aux souhaits de la compagnie sur le chapitre du cardinal, et qu'elle feroit rétirer les trois personnes suspectes à M. le prince. En effet, ils ne se trouvèrent plus au conseil *, ils cessèrent même de paroitre dans le monde avec leurs livrées. En quoi leur conduite fut prudente et peut-être nécessaire, à cause des placards que les partisans de M. le prince avoieut Élit afficher contre eux , et pour éviter l'animositédu peuple contre ceux qui^toient accusés de correspondance avec le cardinal Mazarin. On voyoit bien que cette démarche n'étoit qu'un pur artifice ; mais comme

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eUe dtoit toute sorte de prët:eicté à M. leptindé, il obligé aussi d'user de finesse , se faisant voir le jour à Paris , et retournant le soir à Saint-Maur ^ et quand il alloit par la ville, il se faisoit suivre p«:. un nombre extraordinaire de pages et de valets de pied ^ avec des livrées fort riches, quoiqu'il fât eh deuil de madape sa mère. Il se faisoit aussi accompagner de phisieurf personnes de qualité , et d'officiers qui le siûvoiHftnt^eio carrosse ; ek^ par dessus tout c^la ,^avoit soiii de faire distribuer de Tatgent à de la caqaillè de la ^e du peuple , /qui le précëdoitavec des a^knKitions Goutinuelles àeviwtle Eoi^ viuent L^ pmnCesi Cehi dans cet équipage, et avec une fierté trop dédaigpieuse , qu'il alla prendre sa place au parlement, on, après a:voir entendu le récit que fif; le premier |^ésiden|; des promesses de la Reine pour T'éloignement des personnes qui lui étoient suspectes, ilajoutaqail faUoit qu'elles fussent éloignées sans espérance de retour : ce qui déplut beaucoup à toute l'assemblée, comme une marque trop sensible d'un dessein prémédité de former toujours des difficultés. Ou troma aussi fort mauvais que M. lé prince fût reçu au parlement sans avoir vu le Roi : le premier président l'exhorta fort de le faire , et sur oela ils eurent quel- (|aes paroles, Son Altesse soutenant qu'il n'y avoit point de sûreté pour lui , et qu'avant sa prisoii OQ lui avoit donné beaucoup d'assurances semblables , qui n'avoient pas empêché qu'on ne l'arrêtât ; de sorte qu'il retourna coucher à Saint-Maur sans avok .va Leurs Majestés. Quoique dans la suite la Reiae rendit le parlement dépositaire de la parole qu'elle doiieoit pour la sûreté de sa personne , il ne voulut point s'y

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fier, ni alkr rendre ses respec^ts au Roi, bien qu'il rencontrât un jour Sa Majesté au Cours, où quelquesuns dirent qu'il 4toit allé exprès. Il est vrai que M. le prince s'en est toujours fort défendu. Gela ne laissa ^s d'être bientelevé par M. le premier président ; et la chose alla si avant un jour, sur la rencontre au Cours , qiie ce magistrat lut dit qu'il sembloit qu'il y(mloit élever autel contre autel. M', le prince répondit, en l'interrompant ,* qu'il n^ pouvoit laisser passer cette parole ; qu'il sa voit le respect qu'il devoit au Roi; qu'il n'y manqueroit jamais quand il pourroit s'y rendre sans risque 5 et que ce n'étoit point élever autel coiitre autel que de demander des sûretés dans Tétat oà étaient les choses, les créatures du cardinal Ma-^ zarin ayant tous les jours des commerces publics avec lui , et les nommés Berthet , Brachet , Silhon (0 et ômledei faisant des voyages continuel à Cologne , où le cardinal s'étqit retiré. Outre qu'il étoit bien averti qu'on avoit fait depuis peu des assemblées où on avoit résolu de l'arrêter une seconde fois : dont il femt sa plainte en temps et lieu à la compagnie , et nommeroit les personnes, qu'il désigna si bien que tout le monde connut que cela tomboit sur le coadjnteur.

Ces contestations furent suivies d'une délibération, où il fut arrêté que les paroles de la Reine seroient enregbtrées ; que M. le prince seroit prié d'aller voir

(i) Silhon i Jean , conseiller d^Etat» et Tun des premiers membres de l'académie française^ Il avoit été employé par le cardinal de .j^icbeliea dans plasieurs affaires importantes. Il composa cette anne'enn ouvrage intitule Eolaircisserricnt sur quelques difficultés touchant Padminis^ inÊiàm ibi cardinal Mazarin»

l66 [l65]] MÉMOIRES

Leurs Majestés ; que commission seroit délivrée au procureur général , pour informer contre ceux qui avoient tenu des conférences^ secrètes pour arrêter M. le prince ; que le duc de Mercœur seroit mand^ pour rendre compte de son voyage vers le cardinal Mazarin , et de son mariage avec sa nièce ; que le nommé Ondedei , et les nommés Berthet , Brachet et Silhon seroient assignés pour répondre aux faits que le procureur général pourroit proposer contre eux, et le premier des quatre seroit pris au corps.

Peu de jours après, M. le prince alla enfin rendre ses respects à Leurs Majestés , où il fut conduit pai M. le duc d'Orléans , et assez bien reçu du Roi et di la Reine. Cependant il étoit bien aisé de voir que le: esprits n'étoient pas bien remis , et qu'il restoit encore beaucoup de méfiance : et cette visite n empêcha pa; que M. le prince ne continuât de marcher avec won grande suite pendant le jour, et la nuit avec une escorte de quatre-vingts chevaux. M. le prince de Cont en usoit de même ; et le coadjuteur , à leur exetuple. n alloit jamais à Thôtel de Chevreuse sans se &ire bien accompagner.

Cependant M. le prince pressoit vivement l'interrogatoire sur le mariage de M. le duc de Mercœur ^ en conséquence de l'arrêt qui lui ordonnoit de venir répondre sur ce sujet : ce qu'il fut enfin obligé de faire en avouant qu'il étoit marié ; que le voyage qu'il avoit fait n'ëtoit que pour avoir sa femme ; qu'après tout ce mariage s'étoit fait du consentement de Sa Majesté , de Son Altesse Royale , et même de M. le prince. A cela M. le duc d'Orléans répondit qu'il étoit vrai que trois ans auparavant il y avoit consenti aussi

DK GUY JOLY. [l65l] 167

bien que la. Reine, à la sollicitation de Tabbé de La Rivière et du msgrëchal d'Estrëes ^ mais que depuis, ayant reconnu la pernicieuse conduite du cardinal -, ilayoit fait sotf possible pour, dissuader Sa Majesté de ce ndariaçe , ejt pour en détourne^ le duc de Mercœur, auquel il H avoit décore qu'il n'y consentiroit jamais. , ^ ^

Quoique la déclaration de Son Altesse Royale fût assez contre l§ duc de Mercœur, Taffaire ne fut pas ^ poussée plus loin , parce qu'il auroit été bien difficile de rompre r un mariage fait et consommé dans toutes les formas : d'ailleurs on étoit occupé d'un dessein plus important. La Reine et son conseil mettoienttout en œuvre pour élpigner M. le prince, et faisoient presser sans relâche le coadjuteur de continuer ses intrigues secrètes, et son manège dans le parlement pour s'opposer à tous les desseins de Son Altesse. Le coadjuteur et ses amis souhaitoient son éloignement avec autant et plus de passion que la Reine : car quoiqu'ils connussent bien ce qu'ils hasardoient en se fiant aux promesses du cardinal , ils étoient si outrés des manquemens de M. le prince à tant de promesses svsoliBnnelles, qu'il ne leur étoit pa& possible de résister au désir de vengeance qui les aveugloit. Us espéroient d'ailleurs que le cardinal auroit long-temps besoin de leur assistance ^ que l'éloiguement de,M. le prince ne fmiroitpas sitôt les affaires, et qu'il naîtroit dans la suite des occasions de se repdre nécessaires : ce qui obligeroit le cardinal à leur accorder certaines grâces, et peut-être la nomination du cardinalat au coadjuteur.

'■ M. le prince , au contraire , tâchoit de se maintenir

ïd8 [i65i] MÉMOIRES

dans Pam, dont il mê yoùldit pas sortit" -, mais cfôiDme il Toyoit ai^jprocher la majorité dti Rôi, et c|ue son ci'ëdit diminuoit beaucoup dans la ville par ^a mésintelligence avec lés frondeur», il comriiençoit à ^tendre des mesures au dedans et au dehors du royaume pour former un parti qui pûtxetetiir le'cardinal dans le respect, et l'obliger à lui accorder les grâees qui lui avoient été refusées. Màlbeiuréusémeiat pour lui seé négociations ne purent être si secrètes que la C0vàt û^eh fût avertie : ainsi la Reine, qtiî se voyoitptessée dé répondre à fàrrétdii parleiriènt qui luidemandoit une déclaration plus formelle contré lé cardinal Ma«zârîrt , jugea qu'il étoit temps d'éckter -, ^t commué M* le prince n'étoit pas retourné au LoUVre depuis que Son Aïlessé Royale l'y avoit mené, Sa Majesté résôlcNI de Ikit-e dés plaintes publiques de sa coiiduitô^^ dangereuse et peu respectueuse , àfiiï de l'obliger à se retirer, et d'éluder en même temps les instances dià j)arlement contre la personne du cardinal.

Pour cet effet la Reine ayant fait mander toutes les cours souveraines et le corps de ville le 17 aoât i65i, le parlement envoya des députés au Louvre , où , ea présence de M. le duc d'Orléans et d'un>gratid nombre de seigneurs et d'officiers de la couronne , lecture leur fiit faite d^un écrit sur la conduite de M. le prince, qui fut ensuite remis entre les mains du premier pi?ésîdeûtpour en faire part à toute la compagnie. Cet écrit contenoit une nouvelle déclaration de Leurs Majestés pour rexclusion perpétuelle ducardirial, et unetaknea général de la conduite de Son Altesse, auquel on reprO" choit d'abord toutes les grâces qu'il avoit obtenues dé la cour, les complaisances que Leurs Majestés avoient

DE GUY JOLY. [l65l] 169

e^es pmr lui, et la mâniète doût il dvoit i'ë()d^dtt à mtei leors bontés» Ëtisttité le Roi et la Reine dëckroîent les avis qu'ils avoiént reçus de bonne part des intelligences qurcè prinôe entretenait ayec lès ennemis de TËtat, iivec rarcUduc, et le comte de Fuensal«dàgne ^ que pour cette raisbn il n'ayoit pas voulu lâire sortir de Stenay les'Ëspàgnols (^'on y àvoit introduits (iendant sa prison.; quoique ce fut la seule chbse*que lé Rot eût eti|ët de lui ^ qu'il avoit écrit k r^ns les parlemens et aux principales villes du royâun}ë^ pour > teur iâspii'er dfs petisëès de révolte ; qu'il falsoit for- Mer toutes les places dont il étoit le maitté , part»- Ëulifereiâent Mbittrond , où madame la prinèes^ et tiad^e de Longt(eville s^étoient déjà retirées ^ qu'il avoit toujours refusé de joindre ses troupes à celles dû K<À , et qW»u lieu de le$ employer contée les ^-

t, nemis , lefies ne faisoient que déisOler h Picitf dk; et là

ii Champagne; qu'enfin Leurs Majestés avbiènt^troutié li propos â^informer le parlement de toutes ce^cfao&es,

^ ^'assurant qu'ils ënlploiêrôiettt leurs soins pour appuyer les bonnes intentions du Roi , et pour faire ipenfrer Son Ahiessè dans son devoir.

La lc(îture de cet^écrit surprit ertrêmemeût toute là cotÉipagnie , et ce fut sans doute là sourèe^ie touli lès diésordres qui suivirent peu de temps après. M. le

^1 princis tâcha d'y f éJ)ondre en rejetant les accusations dont il étoit diàrgé *sur la uialice ée ses enuemis ; partictolièréme^t du coiadjuf èur/t[u il traita de càlomniatetir , comme auteUr de l'écrit ; et qu'il accusoit d'atoir tenir plusieurs conseils côtitre lui chez le Comte dé MontréSor, pour lé, faire arjrêter u»c seconde fois. M. le prince n avoit pas encore parlé si positivement |

I^O £l65l] MÉMOIRES

de ces conférences pour ménager le sieur de Lyonne, qui lui en avoit donné les premiers avis : ce que S^n Altesse tâchoit encore de faire dans sa réponse, où il ne nommoit que le coadjuteur et le comte de Montrésor. Mais ces ménagemen%n'eurent pas Teffet qu'il s'en étoit promis : au contraire, le coadjuteur et ses amis en eurent des soupçons plus viplens contre le sieur de Lyonne ; mais plusieurs doutoient qu il eûl osé réyéler ce secret de son chef^ et sans ordre du cardinal Mazarin.

Quoi qu'il en soit , le coadjuteur se 4^fendit en ni&a tout, et qu'il fût auteur de l'écrit, quoiqu'il l'eut con seillé et approuvé; et désavouant le^xonfér^noesche: le comte de Montrésor , dont il parla d'un si graa< sang-froid qu'on ne savoit ce qu'on en de voit croire Aprë^icela , M. le prince présenta deux, écrits au parlement pour sa justification , dont l'un^ étcâtvde lui , contenant des réponses particuliètes aux fails articulés dans celui du Roi; et l'autre étoit une déclaration de M. le duc d'Orléans sur le même sujet. M. le pidflce auroit bien souhaité que Son Altesse. Royale eût été en personne au parlement pour appuyer sa déclaration par sa présence ; mais il ne put objtenir cela de lui , Son Altesse Royale s'étant dès auparavant retiré des assemblées, à cause du tumulte qui se faisoit toujours dans la salle du Palais, et parce qu'il ne vouloit pas s'engager dans un parti coia^e la cbur, ni désobliger le coadjuteur, qui avoit toujours beaucoup de part à ses résolutions. Il est même certain qu'il fit tout ce qu'il falloit pour ne pas donner cette déclaration à M. k .prince ; mais il fut si pressé qu'il ne put s'en défendre.

DE GUY JOLY. [l65l] I7I

Cette déclaration portoit que Son Altesse Royale n'avoit su que bien tard la résolution prise par Sa Majesté de mander les compagnies souveraines ; que récrit en question ne lui avoit été communiqué qu'un quart- d'heure avant l'arrivée des députés du parlement ; qu'il y avoit trouvé plusieurs choses à redire , et qu'il avoit conseillé de les supprimer ] qu'en sa présence M. le prince avoit proposé à la Reine , et depuis ad conseil , deux moyens pour faire sortir Tes Espagnols de Stenay : l'un par négociation, moyennant une suspension d'armes entre cette ville et les places du Luxembourg ; et l'autre par la force , en lui dpnnant deux mille hommes pour en faire le siège , ne le pouvant sans cela , parce qu'il n'y avoit que deux cents hommes pour lui dans la citadelle , et que les Espagnols en avoient cinq cents dans la ville ^ que Son Altesse n'avoit pas envoyé ses troupes à l'armée du Roi, parce qu'elle étoit commandée par le maréchal de La Ferté , créature du cardinal , qui l'avoit escorté dans tous ses voyages , et l'avoit reçu dans ses places malgré les arrêts du parlement; que M. le prince ayant prié Son Altesse Royale d'envoyer un homme pour commander ses troupes, elle avoit nomn^ le sieur d^ Vallon , que la Reine avoit empêché de partir ; que les défiances de M. le prince n'étoient pas sans fondement; qu'il n'avoit pas été bien reçu au Palai&-Royal; que Son Altesse Royale ne lui avoit pas conseillé d'y retourner, et qu'il étoit bien informé des conférences qu'on avoit tenues à son préjudice ; qu'enfin il ne croyoit pas que,M. le prince fût capable de former de mauvais desseins contre l'Etat. L'écrit de M. le prince

étoit assez conforme à cette déclaration. Sur le cha-

I^a [l65ï] MÉMOIBES

pitre àt cardinal , il protestoit qu'il n avoit eu aucune part à tout ce qui s'étqdt fait contre lui avant et pendant 9a prison-, que depuis, à la vérité, il s'^toit uni k tout le parlement et aux vœux des peuple pour conserver la tranquillité publique , 'qui auroit pu êtim al^ térée par le retour du cardinal ; que si le conseil de Sa Majesté avoit pris le soin qu'il devoît de lever les ombrages du public à Toccasion des voyages frëqueas qui &t fàisoient à Cologne , le parlement n auroit pas été obligé de demander lune déclaration coiifirmative d^ ses arrêts , dont il sembloit qu'on vouloii éludea l'effiet par l'écrit qu'on venoit de produire. Qu'à l'égard de& grâces qu'on lui reprochoit^il prétendoitle avoir bien méritées par ses services ] qu'après tout^ ni lui ni ses amis .n'avoient pas tant die places à ïetm discrétion que le cardinal et ses créatures, qui cooa pandoient dans Pignerol , Perpignan , Roises , Bresit Dunkerque, Mardick, Bergues, Dourlans, La Bassée Bapaume , Ypres , Gourtray, etc. ; qu'il £dloit autre cfaiotse que des paroles pour éloigner un homme sani lastour, qui avoit les clefs de tant déportes pour ren* trer dans le royaume quand il voudrait» Que si Ion YOid<Ht considérer la manière dont il vivoit avec le premier président . on ne lui imputeroit pas le dernier diangement arrivé dans le conseil i| où il assuroit tf avoir eu aucune part , si ce n'étoit peut«-étre en s opposant, comme il avoit &it avec Son Altesse Royale , aux avis violens du coadjuteur et du comte de Montrésor^ d'oter les sceaux au premier président de force, de faire prendra les armes aux bourgeois , çt d'aller droit au I^lais- Royal; que l'éloignement des sieurs Servien , Le Tellier et Ly onne étoit nécessaire pour sa

DE Gtftr JOLY. [l65l] 1^3

sdfetë, et avoit été approavë du parlement et du p»^ l^lic-, et que d'il s'étoit exécuté , il se seroit soumis aus»- ^itôt à toutes les volontés de la ReUle ; mais qu ayant vu que dans le même temps on continuoit un cornmerccyi^glé avec le cardinal , il avoit crû devoir pensée à sa sûreté ; que oatte seule raison l'avoit em^Jêch^de retourner à la cour et au conseil, où rien ne se dëci- <3oit que pai^ les ordi%s du cardinal, et où ilsavoit qu^on vàuloit faire entrer d^ nouveaux sujetis qui lui 'ëtoient entièrement dévoùéis.

Les personnes dont M. le prince entèndoit parler Soient M. de Cfaâteaùneuf (0, ailii intime de madame de Ghôvreuse et de madame de Rhodes, auquel fl avoit fait ôter les! $ceaux , et qui fui rappelé et fait chef du c6nseil( et le marquis de La Vîeuville, auquel on doniia la surintendance deafinances.

Ensuite Son Altesse avouait qu'il avoit écrit au parléiAeat et aux bonnes' ville» du royaume, mais^im^ plemeui: pour se justifier, et dissiper les bruits qu'on faisôit. courir que son deèsein étoit d'eitciter une gaerre civile : que si madame la princesse et madame de Longiieville s'étoieht retirées à Moâtrond , êibes ne l'avoient fait que par une juste précaution , afin de mettlre leurs personnes à couvert des entreprises de ses én&emis ; qu'il ii'étoit pas vrai qu'il fit fortifier ^es places, quoiqu'il eût perinissiôo et pouvoir de Sa Majéàté pbuf c^ ^ Qu'enfin il étoit faux qu'il eût eu jamais aucune intelligence avec lès Espagnols; <fae c'était une pure calomnié , dont il demandoit ré-

[\)M. dp Chdleaunçuf: La maison de Condé le haïssoit, parce que, iOM k t^inistère de Richelieu , il avoit préside la commission qui avoit eoidamné le duc de Montmorency /onde maternel du prinâe.

1^4 [l65l] MÉMCdKES

paration, comme du plus grand outrage qui pût être fait à un prince du sang ; qu'il supplioit la compagnie de la lui faire obtenir, et de prier Leurs Majestés d'en nommer les auteurs, se soumettant volontiers aux jugemens de la compagnie, s'il se trouyoit qu'il eût rien fait contre le devoir de sa naissance.

Après la lecture de cette réponse de M. le prince, aussi bien que la déclaration de M. ]e duc d^Orléans et l'écrit de Sa Majesté , on en vint à une délibération, dans laquelle il y eut deux avis principaux, dont, le premier étoit de supplier Son Altesse Royale de s'entremettre de cet accommodement, et l'autre de supprimer tous les écrits de part et d'autre, afin qu'il n'en fût plus parlé. Mais la délibération n'ayant pu finir ce jour-là, elle fut remise au 21 août 16&1. A la sortie, plusieurs personnes se mirent à crier dans'^la salle : Point de Mazaririy point de eoadjuteur! sans doute par ordre de M- le prince ^ qui étoit venu au Palails si bien accompagné d'officiers et de gens de guerre , qu'il y a lieu de s'étonner que le eoadjuteur en fût quitte à si bon maurché , n'ayant avec lui qu'un fort petit nombre de ses amis. C'est pourquoi^ étant obligé de se justifier le Jundi suivant , il crut ne devoir plus tant se commettre , et -fit si bien que dans ce peu de temps il s'assura d'un bon iiombi;e de gens de main pour l'accompagner : tous les frondeurs s'étant ralliés dans cette occasion , à la réserve du duc de Beaufort, qui s'étoit déclaré en faveur de M. le prince.

La Reine , qui regardoit le eoadjuteur comme le seul qui pût soutenir Fautorité du Roi dans le parlement, donna ordre aux officiers des gardes du corps, des gendarmes et des chevau -légers, et à quelques ca-

or

DE GUY JOLY. [l65l] 1^5

pitaines du rëgiment des Gardçs, d'envoyer secrèlement le lundi ms^în dans la salle du Palais un certsdn nombre de leurs gens, qui recevroient les ordres ^e cequils auroient à faire du marquis de Laigues , auquel on donna pour les rec^nnoître le mot de Notre^ dame. De son eôté , M. le prince rassem^a le plus de inonde qu'il pût avec beaucoup plus de bruit que les jours précédens , auxquels il donna le mot de S^iint Louis.

Le coadjuteur arriva le premier au Palais , bien acii compagne de personnes de qualité qui se ran§[èrent èi vers le parquet , les gens du Roi occupant jusqil'à^la it porte de la grande chambre, où se tiennent les huis^ m siers ; pendant que les gens de la maison du R(ri, sans if] faire paroître leur dessein , étoient dispersés pat >p^loe î tons , et dispersés de manière qu'ils auroient pu attat quer par devant et par derrière les gens de M. le prince i En un mot, on s'attendoit si bien d'en venir aux mains, que plusieurs conseillers , et autres gens de robe des deux partis , avoient des épées , des poignards , etautres armes cachées sous leurs habits.

Le comte de Montrésor, que M. le prince avoit accusé de paroles et par écrit, se crut obligé d'aller aussi du parlement pour se justifier. Mais comme il n'y avoit pas d'entrée , il demeura dans le parquet des huissiers avec le «ieïïr d'Argenteuil et quelques autres du parti , Ou il se trouva aussi un nombre considérable de pat*tisans de M. le prince qui s'en rendirent les maîtres : ee qui , dans la sliite , pensa être la perte du coadjoteur. .

è« Soû Altesse Royale ne se trouva pas à cette assem^ Wée , non plus qu'eaux autres précédentes : de sorte

tj^ [l65l] MÉMOIRES

queles deux pairtls a ë^^^t retenus par aucune considéf atioi^ ni par ajucun r^sipfict , M. le prince ccrmiai^riçii à dire qu'on avpitde mauvais desseins siir sa per^une*, qu'en entrant d^nb }a çalie il avoit va plusieurs amis d» coadjuteur ; qu'il savoît qu'on ^voit dëtaché dix h animes de^jl^aquç compagnie des gardes, auxquels ou avoit donne Jle mot de JVçtrô'Dame*. Le cpadjuteur avoii^a, cela , disant qi;i'il étoU vrai qu'il avoit |»:ié ses amis de l'accompagner , pour n'être pas expose au jisque de la dernièrô»assemblëe i mais que si Son Altesse T^oît ordonner à ses gens de se retirer , il prieroii les, spen^ d'eju faire de même. Sur quoi le parlem^Ql ayant ordonne que tous ceux qui étoient dans la salle en^soflirpient, le sieur de Ghamplatreux fut commis avaçx^ejq^es autres conseillers pour cela^, et M. le prînci^ ayant envoyé M. de La Rochefoucauld avec eux pour tfaire retirer ses gens , le coadjuteur alla lui" même pour congédier les siens , sans penser qu'il al* l(M se commettre,

A peine eut-il passé la porte des huissiers avec le sieur d'Argenteuil , que cinq ou six valets de pied de M. le prince mirent l'épée à la msûn, et e<Mirureptà lui, criant oz^ mazarin! ce qui fut çaiusç que les deux paitis tirèrent au^si l'épée , se jetiint en foule pour Le couvrir, en criant wVe fe^jRo^V «t lés autres, vive le Roi et les princes ! de sorte qu'il parut dan^ dn moment trois ou quatre mille épées nues éans 1^ Palais. Il y a bien de l'apparence qu'il y aujtoit eu biej du sang répandu si quelqu'un eût commencé , et qof le parti de Son Altesse n'auroit pas été.le plus forlU puisqu'ils furent d'abord obligés de reculer jusqu'à la porte qui mène aux enquêtes, e% que les gensd^l^

DE GUY JOLY. [l65l] i^j

maison du Roi, leurs officiers à leur téte,.commençoient à s'avancer pour, ^envelopper ceux de M. le priace. Mais il arriva hjeureusemjent que le marquis de Crenan, capitaine des gardes du prince de Conti, s'étant trouve en présence du marquis de Fosseuse, aiaé de la maison de Montmorency, Fun des principaux amis du coadjuteur, lui dit qu il ëtoit bien fôcheux que les plus braves gens et les plus grands seigneurs s'égorgeassent pour un coquin comme le cardinal Mazarin. Acelale marquis de Fosseuf^ ayant répondu quil n'étoit point question du cardinal, mais qu'il falloit crier vi\^e le Roi tout seul , le marquis de Crenan répliqua : u Nous sommes tous bons serviteurs du « Roi ; » remettant en même temps son épée dans le fourreau : ce que tout le monde fit à son exemple , criant unanimement vwe le Roi, sans rien ajouter. Il arriva ciependant que le coadjuteur ayant voulu rentrer dans la grand'chambre par le parquet des huissiers d'où il ne faisoit que de sortir , il trouva en tête le duc de La Rochefoucauld qui étoit demeuré au dedans du parquet, et avoit fait mettre la barre de fer, de manière qu'elle leur tenoit la porte entr'ouverte, sans pourtant laisser assez d'espace pour passer un homme. Ce duc voyant le coadjuteur, dit au sicfur de Chavagnac, ami de M. le prince, qu'il falloit tuer ce

b là, et qu'il le poignardât (0. Ce gentilhomme

dit qu'il n'en feroit rien , et qu'il étoit là pour le service de Son Altesse, mais non pour assassiner personne-, et qu'il le poignardât lui-même s'il le vouloit. Le coadjuteur échappa encore un autre danger plus

(i) Quiljalloit tuer ; Voyez la note de la page 400 dti tome 45 de ««le série. *

178 [l65l] MÉMOIBES

pressant y pendant qu'il ëtoit arrêté au passage , pai le secours du sieur d'Argenteuil, qui lui sauva certainement la vie. Car un homme de la lie du peuple , nommé Pech, le f^us grand clabaudeur de M. h prince , s'étant avancé vers lui avec sa femme , le poignard à H main , disant et criant : « Où est ce'b

« de coadjuteur? que je le tue, » le sieur d'Argenteuil prit habilement le manteau d'un prêtre qui se trouva là , dont il couvrit le coadjuteur , afin qu'il ne fut pas reconnu à son rochet et à son camail : et se mettant enti^e deux , il demanda froidement à ce malheureux s'il auroît bien le cœur de tuer son archevêque. Gela le retint dans le respect; et dans ce temps -là messieurs de la grand'chambre ayant été informés de l'embarras où se trouvoit le coadjuteur, le sieur de Champlatreux qui ne l'aimoit pas , et qui étoit serviteur de M. le prince, ne laissa pas d'aller brusquement à la porte du parquet pour la faire ouvrir. Ce qu'il ne fit qu'avec beaucoup de peine, assisté du sieur Noblèt d' Au villiers , qui , sans connoitre le coadjuteur que de vue, ne laissa pas de lui rendre un service signalé dans cette rencontre, en lui fecilitant le passage, et en arrêtant, à ce qu'il dit, le bras d'un homm« qui lui vouloit enfoncer un poignard dans le corps. En reconnoissance de cela, le prélat reçut le sieur Noblet dans sa maison, où il est r^té jusqu'à sa mort.

Ainsi le coadjuteur rentra dans la grand'chambre au moment que chacun remettoit Tépée dans le fpurreau ; et ie sieur de Champlsitrenx ayant paru dans la grand'salle et parlé aux chefs des deusi partis, tout le monde défila par différentes portes dans la cour

DE GUY JOLY. [l65l] l^Q

du Palais, ainsi qu*i|[ fut réglé sur-le-champ par les commissaires, pour éviter les désordres et les contestations , les partisans de M. le prince prétendant que ceux du coadjuteur dqpoient sortir les premiers. • ',.

Tout ce grabuge empêcha /{u'il ne se fît i^n sm parlement ce jour-là ^ les esprits étaM trap échauffés. Au sortir de l'assemblée , Son Altesse et le coadjuteur forent reçus par leurs amis dans la cour du Palais, et conduits chez eux. 11 ne faut pas oublier qu'il y eut des paroles assez vives entre le toadjuteur et le duc de La Rochefoucauld , quand ils furent rentrés dans la grand'chambre -, mais cette contestation se termina cavalièrement par le coadjuteur, qui, si on le veut croire, apostropha le duc, en lui disant en pleine assemblée : « Ami La Franchise (c'étoitle nom ordi- « naire du duc), je suis prêtre^ et tu n'es qu'un pel- « tron : c'est pourquoi nous ne nous battrons point « pour cette affaire. » Cependant le duc de Brissac, parent du coadjuteur, et qui alloit toujours au parlement avec luij à son retour de l'assemblée envoya le marquis de Saint -Auban, gentilhomme du Dauphiné , faire un appel au duc de La Rochefoucauld ; «nais la chose ayant été découverte, on y mit ordre, et le tout n'alla pas plus loin.

L'après^înée', M. le duc d'Orléans fit prier le coadjuteur de n'aller pas au parlement le lendemain : ce qu'il eut bien de la peine à obtenir <de lui, quoique ce prélat eut déjà su que la Reine étoit parfaitement contentede lui , et qu'elle n'attendoit rien davantage de sa part. Mais comme il lui sembloit que c'étoit en quelque façon quitter la partie , il n'y auroit pas consenti

l8o [l(>5l] MÉMOIRES

aisément , si dans le moment le sieur Joly ne lui eût proposé un prétexte honnête pour s'en dispenser, en assistant à la procession solennelle de la grande confrérie qui devoit se faire ce jour-là , et où l'archevêque a coutuiQe de se trouver avec tous les curés de la ville. Cette procession part de la Madeleine pour aller aux Cordeliers , où se dit la messe : et comme M. l'archevêque n'étoit pas en état d'assister à cette cérémonie, la bienséance vouloit que le coadjutenr remplît sa place 5 et il ne fut peut-être pas fâché de cette ouverture, quîmeitoit à couvert son honneur et sa personne.

Cependant peu s'en fallut qu'il n'y courût autant de danger que le jour précédent , quoiqn'à la fin le tout se tourna d'une manière avantageuse pour lui. Le hasard voulut donc que Son Altesse sortit ce jourlà du Palais pour retourner à l'hôtel de Condé , dans le même temps que la procession sortit des Cordeliers pour retourner à la Madeleine, et que les ujis et les autres s'étant rencontrés dans la rue du Paon , la canaille qui mar choit devant le carrosse de Son Altesse cria sur le coadjuteur au mazarin! sans respect pour la cérémonie. Mais M. le prince les fit taire : et comme son carrosse fut vis-à-vis le coadjuteur, il le ftt arrêter et baisser la portière; et ceux qui étoient avec lui en sortirent tous pour se mettre à genoux, sans exception du sieur Gaucourt, qui fit comme les autres , quoiqu'il fût de la religion prétendue réformée. Son Altesse s'agenouilla dans la portière, et reçut en passant la bénédiction du coadjuteur , qui fit ensuite une profonde révérence à M. le prince , à laquelle il répondit aussi gracieusement que s'ils eus-

DE GUY JOLY. (l65l] l8l

sent été les meilleurs amis du monde.^nsuite chacun poursuivit son chemin. ^

Après cela , le coadjuteur ne -retourna plus au parlement, n en étant plus sollicite par la Reine, qui paroissoit toujours fort contente. On demanda une déclaration d'innocence : c'est pourquoi il fut ordonné que tous les écrits seroient portés à Leurs Majestés , et que très-humbles remontrances seroient faites à la Reine pour la porter à vouloir bien étouffer cette affaire , et à Son Altesse Royale de s'entre/nettre pour raccommoder.

Les partisans de M. le prince avoient tâché de porter les choses plus loin, et de faire ajouter que la Reine seroit suppliée de nommer les auteurs de Técrit contre Son Altesse, et.de fournir les preuves des faits. Mais les amis du coadjuteur s'étant joints au parti de la cour, ils empêchèrent ce dessein de réussir.

Enfin la Reine ayant mandé le parlement , elle lui fit dire par le chancelier que les avis qui lui avoient été donnés de Imtelligence de M. le prince avec les Espagnols n'ayant pas été confirmés , Sa Majesté vouloitbien croire qu'ila n étoient pas vrais; que cependaat elle entendoit que Son Altesse fît sortir la garnison de Stenay *, que ces troupes allassent incessamment joindre celles du Roi 5 qu'il fît cesser les fortificadons de Montrond , et sortir de ces places les soldats qui excéderoient le nombre des états expédiés. Pour cet effet qu'il vînt rendre ses respects au Roi , et prendre sa place au conseil.

Cette réponse avoit été dictée par M. de Châteauneuf, qui étoit rentré en grâce, et avoit été fait ^thef du conseil, sans lui rendre pourtant les sceaux, qui

l82 [16S1J MÉMOlllES

demeurèrent entre les mains du premier président. Il est bon de dire iq^ les prétextes dont on se servit pour ôter les sceaux k M. de Châteauneuf : ce qui a été omis dans son lieu.

Le parlement demandoit avec empressement la déclaration pour exclure les étrangers et tous cardinaux du conseil. Le garde des sceaux la refusa, et soutenoit que la Reine, tutrice de son fils, né pouvoit faire de pareilles lois. Le motif étoit beau ; mais la raison secrète étoit l'espérance qu'il avoit d'être cardinal, si le mariage de M. le prince de Conti, qui avoit la nomination, se concluoit.

Le coadjuteur fut averti que la Reine, qui avoit toujours ordonné au garde des sceaux de résister, avoit résolu d'accorder la déclaration après que le garde des sceaux auroit refusé , pour jeter sur lui la haine de la compagnie.

L'on envoya mon père au garde des sceaux, pour I'exhor)ter à se rendre; mais il fut inébranlable, et dit pour toute raison : a Si la Reine est ferme dans <c son refus, je n'ai rien à craindre : si elle me veut « perdre, je ne ferai que me déshonorer en consen-' c( tant à une chose si raisonnablement refusée; et, « sous un autre prétexte , on m'éloignera huit jours « après. )»

Le garde des sceaux vint : il s'approcha de la Reine pour recevoir ses ordres. EUe persista à refuser, le premier président harangua : le garde des sceaux ré pondit avec force. La Reine se leva de son fauteuil, disant : a M. le garde des sceaux, scellez ce quel^ « parlement demande ; » et elle s'alla enfermer daas son cabinet. Le garde des sceaux revint chez lui, e^

DE GUY JOLY. [l65l] l83

7 trouva M. de Guënégaud, qui reprit les sc<eaiix, et les porta au premier président.

Un conseiller dit à Monsieur qu'il venoil de voir les sceaux sur la table du premier président. Mon père proposa à Monsieur de mener avec lui M« le prince pour les reprendre. Monsieur approuva la proposition, et la fit à M. le prince, qui , connoissant la foiblesse de Monsieur, dit qu il étoit prêt à le suivre \ qa'il entendoit la guerre de campagne, mai^ qu'il i^oroit cellevdes tisons et des papiers. Ce fut assez pour Élire changer d'av^ à Monsieur.

Le garde des sceaux en allant à Mont-Rouge passa au Luxembourg, fit descendre mon p^re, et envoya dire à Monsieur qu'il ne reprendroit pas les sceaux , mais qu'il viendroit tous les jours le conseiller quand il tiendroit le sceau.

Les sceaux ayant donc été donnés au premier président, ils lui restèrent entre les mains, et il demeura toujours cependant à la tête du parlement, où il réassissoit fort bien: au lieu qu'il étoit tout-à^fait neuf aux afiaires du cabinet.

On avoit cru que la réponse de la Reine mettroit Son Altesse dans la nécessité de se soumettre, ou tout-à-fait dans son tort. Sa Majesté ne lui demanda que des choses justes, et le justifia en quelque façoi^ de son intelligence avec les ennemis de l'Etat, quoiqu'on sût fort bien ce qui en étoit , et qu'il continuoit avec eux de prendre des mesures pour faire la guerre, Mais on dissimula sur ce point, afio de lui ôter toute sorte de prétexte : et comme M. le prince contimioit dmsistei? sur sa justifrcation , et que M. le chic d'Orléans fut pour le même sujet au parlement, Sa Ma-

l84 [l65l] MÉMOIRES

jesté se résolut d'envoyer enfin en même temps une déclaration d'innocence pour Son Altère , et celle qu'on demandoit depuis si long-tempis contre le cardinal Mazarin : après quoi tout le monde crut les affaires finies , et que M. le prince ne feroit phis aucune difficulté de retourner au Palais-Royal.

Mais ceux qui voybient les choses de plus près, et qui savoient les intrigues du prince pour gagner le parlement et le peuple, jugèrent bien qu'il ne feroit pas cette démarche. En effet , quand il vit qu'il n'avoit plus de bonnes raisons ^ dire, et que le terme de la majorité du Roi approchoit, il prit le parti de se retirer à Bordeaux, après avcdr écrit une* lettre au Roi pour s'excuser.

Il est certain que le prince eut assez de peiae à prendre cette résolution, dont il voyoit bien que les suites pourroient être fâcheuses pour lui. D'ailleurs il avoit de la répugnance à quitter sa belle maison de Chantilly, et à s'éloigner de madame de Châtiilon, dont il étoit fort amoureux. Mais madame de Longueville, M. le duc de La Rochefoucauld, et une infinité d'oflSciers et de gens de guerre dont il étoit continuellement obsédé , qui ne demandpient que les occasions d'une meilleure fortune, le déterminèrent enfin à prendra le métier de la guerre. Madame de Longueville et le duc de La Rochefoucauld, qui àvoient commencé les négociations de M. le prince avet le cardinal, et qui voyoient que le dernier s'étoit moqué d'eux , cherchoient les moyens de se venger.

Ilss'étoient figuré que la seule apparence de guerre étourdiroit le cardinal, et ils disoient sans cesse ^

DE GOY JOLY. [l65lj l85

Son Âltessë qu'il n'iroit pas jusqu'à Bourges ^ sans qu'on lui envoyât ofinr la carte blanche. Madame de Loiîgueyille avoit de plus un intérêt particulier et secret de souhaiter une rupture , parce qu'alors il lui importoit beaucoup d'être éloignée de monsieur son mari, qui la pressoit fort de retourner avec lui. Pour s'en dispenser avec quelque bienséance , elle avoit besoin d'une raison aussi spécieuse que celle de suivre monsieur son frère dans une querelle où tout le monde sa-, voit qu'elle avoit autant et plus de part que personne. Ainsi M. le prince se laissa emporter presque malgré lui aux sollidtations et aux passions de ceux qui l'environnoient , dont les vues intéressées ne lui étoientpas inconnues; et l'obligèrent de leur déclarer que si une fois ils lui faisoient mettre l'épée hors du fourreau , il ne la remettroit peut-être pas sitôt qu'ils voùdroieht, ni selon leurs caprices.

Le due de Memours eut beaucoup de part à la résolution de M. le prince , et demeura jusqu'à la fin attaché à ses intérêts. 11 n'en fut pas de même du duc de Longueville , qui se tint en repos dans son gouvernement de Normandie, fort mécontent de sa femme et peu satisfait de Son Altesse. Le duc de Bouillon et le vicomte de Turenne ne voulurent pas non plus entrer dans le parti , quelques offres qu'on leur pût faire , quoique le duc , dans le commencement , Teût fait espérer à M. le prince , ayant eu pour cet effet plusieurs conférences avec M. le duc de La Rochefoucauld. Enfin Son Altesse prit avant son départ quelques mesures avec M. le duc d'Orléans , qui demeura cependant à Paris pour être, spectateur de la tragédie qui alloit commencer.

l86 [l65l] MÉIIOIA£S

Le Roi étant entré dans sa quatorzième année ie 7 septembre i65i, Sa Majesté fut au parlement k même jour pour s'y faire déclarer majeur, selonleslois du royaume. Pour cet effet, ce jeune prince partit du Palais-Royal monté sur un fort beau cheval , accompagné des officiers de la cout'onne, et d'un grand nombre de seigneurs avec des habits magnifiques études chevau^ft richement harnachés.

Cependant au travers de cette pompe superbe, et malgi*é la foule extraordinaire de monde dont les rues étoient remplies, on ne laissoit pas d'entrevoir des signes de la malheureuse disposition des esprits>, par un silence triste qui régnoit presque partout , an lieu des cris ordinaires de vive le Roi! qui auroieût dû être redoublés à tous momens dans cette occasioD, et qui ne se faisoient entendre qu'assez rarement et foiblement. La marche de cette cavalcade fut par les rues Saint-Honoré, des Lombards, des Arcis, et ensuite par le pont Notre-Dame , où le Roi étant prodie de Saint^Denis de La Ghartre, et quelques-uns lui ayant fait remarquer le coadjuteur à une fenêtre, Sa Majesté lui fit Thonneur de le saluer. Le reste de la marche continua jusqu'au Palais avec beaucoup d'ordre, où la déclaration de majorité se fit dans les formes; et le Roi étant assis sur son lit de justice, remercia là Reine des soins qu elle a voit pris de sa personne et de son éducation : compliment que la Reine ne méritoit point. Elle et le cardinal s étoient mis peu en peine d'instruire le Roi, et de cultiver les heureuses dispositions qui se trou voient dès lors dans Sa Ma-* jesté , afin de le retenir plus long-temps dans leur dépendance, et de demeurer maîtres des affaires. En'

DE GDY JOLY. [l65l] 187

smte on publia un édit contre les duels , et un contre les blasphémateurs du saint nom de Dieu , avec une déclaration d'innocence en faveur de M. le prince. Cela se faisoit f^our lui ôter toutes sortes de prétextes , et pour mieux colorer ce qu'on avoit dessein d'exécuter contre lui.

Cette déclaration n'empêcha pourtant pas M. le prince de continuer son voyage ; à quoi ne contribuoit pas peu l'équivoque d'un courrier que lui envoya le maréchal de Gramont, pour l'avertir de ne se pas éloigner davantage \ et il lui expliquoit par une lettre qu'il y avoit encore espérance d'accommodement. M. le prince étoit allé à Augerville, maison de plaisance du président Perrault. Le courrier, confondant Augerville avec Angerville , prit le chemin de ce dernier lieu. Ce détour fut cause que Son Altesse M. le prince ne reçut la dépêche qu'au moment qu'il alloit partir d'Augerville. M. le prince, après l'avoir lue, dit à ceux qui étoient auprès de lui que si elle étoit arrivée un peu plus tôt, elle Tauroit arrêté -, mais que puisqu'il avoit le cul sur la selle, il n'en deseendroit pas pour des espérances incertaines. Dé sorte que, sans autre délibération, il marcha vers Bordeaux avec le peu de personnes dont il étoit accompagné : mais il fut bientôt suivi de M. le prince de Conti , qui avoit voulu assister à la cérémonie de la majorité -, des ducs de Nemours et de La Rochefoucauld , et de la plupart des gens de qualité qui s'étoient déclarés pour lui pendant sa prison , à la réserve du duc de Bouillon et du vicomte deTurenne. LecorateduDognon, gouverneur de Brouage, augmenta le nombre de ses partisans , après avoir été conférer avec lui à Bordeaux ,

l88. [l65l] MÉMOIRES

où ce prince ayoit été reçu avec de grandes acclamations du peuple , et du consentement du parlement, qui donna aussitôt plusieurs arrêts pour saisir les deniers du Roi , et' pour faire tout ce que Son Altesse voudroit et pourroit désirer.

Après cela, M. le prince donna ses ordres pour lever des gens de guerre de tous cotés, et délivra des commissions aux officiers qui Tavoient suivi ^ de sorte qu'il se vit bientôt avec un corps de dix à douze mille hommes de troupes réglées , et en état d'entrer en action. Mais comme il étoit important de faire connoitre au public qu'il n'en venoit à cette extrémité que, pour sa défense, et par pure nécessité, un ^es premiers soins de Son Altesse fut d'écrire à M. le duc d'Orléans une lettre en forme de manifeste, qui contenoit le récit de tout ce qui s'étoit passé à la cour depuis sa liberté ; et sur toutes choses l'établissement dans le conseil des sieurs de Cbâteauneuf et de La VieuVille, créatures du cardinal Mazarin, et beaucoup plus attachés à lui que les sieurs Servien, Le Tellier et deLyonne, qui n'avoient été congédiés que pour le surprendre , et pour mettre en leurs places ses ennemis déclarés. 11 tâchoit aussi d'insinuer qu il n'avoit rien fait que de concert avec Son Altesse Royale , qui n'avoit pas approuvé ce changement plus que lui : finissant par des protestations générales de contribuer, autant qu'il pourroit, à tout ce que Son Altesse Royale et le parlement jugeroient le plus à propos pour remédier aux désordres de l'Etat.

La cour , informée de ce qui se passoit à Bordeaux , résolut de partir pour Fontainebleau le a6 septembre, et de là pour Poitiçrs , afin d'être à portée de s'oppo-

DE GUY JOLY. [l65l] 189

ser aux desseins et aux progrès de M. le prince , laissant à Paris le sieur de Châteauneuf, le marquis de La Vieuville , et surtout le coadjuteur ; qui dévoient , avec M. le premier président , prendre soin des affaires; et le dernier devoit s'attacher et agir auprès dç M. le duc d'Orléans dans le parlement et dans la ville, pour ménager les espigits , et traverser les cabales des artiis de M. le prince. Ce n'est pas que la Reine et le cardinal se confiassent entièrement au coadjuteui^j mais ils avoient si bien reconnu son crédit dans tout ce qui s'étoit passé, qu'ils comprirent que c'étoit pour eux une espèce de nécessité de se servir de lui pour empêcher une révolution générale, qui seroit infeil- 18)lement arrivée si ce prélat avoit changé de parti. Ses confidens surent si bien faire valoir cela à la cour, qu'ils obtinrent enfin pour lui la nomination au cardinalat, qui lui avoit été promise depuis long-temps. Madame de Chevrèuse aida beaucoup à y déterminer la Reine et le cardinal, en leur représentant que la mésintelligence passée ne venoit qiàe de ce qu'on ne luiavoit pas tenu parole ; et que dans ceUe conjoncture, si on négligeoit de récompenser ses services, dont la cour avoit marqué tarît de contentement, il Y avoit lieu de craindre qu'il ne changeât encore une fois de sentiment et de conduite.

Ces mêmes considérations étoient aussi fortement représentées par la princesse palatine , dont le crédit étoitplus grand que celui (|e madame de Chevrèuse. Il est certain que ce fut elle qui porta le dernier coup dans l'affaire du chapeau > et qui en eut tout l'honneur : le cardinal Mazarin ayant trouvé par plusieurs expériences que cette princesse avoit beaucoup plus

igO [l65l] MÉMOIRES

de pouvoir sur Tesprit du coadjuteur, qu'elle savoit mieux ménager que madame de Chevreuse.

Quoiqu'il en soit, il est certain que madame et mademoiselle de Clievreuse, et Je marquis de LaifpieSy étoient dans ce temps-là les dupes du coadjuteur 5 qu'il alloit presque toutes les nuits chez la princesse palatine avec madame de Rhodes dans le carrosse de Joly , qui de là le menoit à Thôtel de Chevreuse, où il entroit comme s'il fût venu de chez lui, sans rien dire de son commerce; et, pour le mieux entretenir pendant l'absence de la cour, il donna un chiffre à cette princesse, qui en fit usage très-régulièrement et de fort bonne foi, donnant au coadjujeur les avis les plus sincères, jusqu'à lui msaider souvent des choses qui sembloient être assez contre les intérêts de la cour. De son coté, je coadjuteur n'oublioitrien, dans le détail de «es lettres, de tout ce qui pou voit augmenter la considération où elle étoit auprès de la Reine , et faire connoître à Sa Majesté que la plupart des services essentiels qu'il rendoit alors dans toutes les occasions étoient une suite des conseils de la princesse palatine : car on ne peut pas nier que ce prjélat ne s'employât alors de bonne foi et très-utilement pour la cour , pour appuyer ses desseins et ses intérêts , soit dans le parle- ^ ment, soit auprès de M. le duc d'Orléans, dont sou- r vent il étoit fort malaisé de venir à bout, à cause g des grands égards qu'il affectoit d'avoir pour les amis s de M. le prince , dont il étoit continuellement ob- i sédé. Cette conduite de Son Altesse Royale, qui ; éloignoit toujours avec soin ce qu'on pouvoit faire * contre M. le prince, sous prétexte d'un accommode-

DE GUY JOLY. [l65l] 191

ment auquel il disoit qu'il vouloit travailler , n'empécba pas que, le 7 octobre i65i , le parlement ne donnât un arrêt , ^ur la requête du proouraur générai, portant défenses à tpiftes persom^es de faire aucune levée de gens ^e guerre dans le royaume;, sinon ea vertu de lettres-patentes du Roi, ^ignées d*un secrétaire d'Etat et scellées du graod sceau ^ à peine d'être déclarés criminels de lèse-majesté , av^ecordre aux gouverneurs des provinces et des places de se saisir des contrevenans. Cet arrêt étoit assurément contre M. le prince , quoiqu'il n'y fût pas nomiimé ; et il ne fut rendu que sur les avis qu'on reçut des levées qui se faisoient en son nom de tous cotés : la cour n'ayant sollicité cet arrêt que pour retenir les peuples et les officiers dans leur devoir et dans le respect, et les empêcher de prendre les armes en faveur de Son Altesse. Ce fut encore dans la même vue , et pour mettre M. le prince tout-à-fait dans son tort, que le Roi écrivit à Bourges une lettre en forme de réponse à celle de Son Altesse Royale , pour déclarer que Sa Majesté étoit prête d'écouter toutes les propo* sitions qui lui pourroient être faites pour rétablir la tranquillité publique : donnant pour cet effet tous les pouvoirs nécessaires à M. le duc d'Orléans , assisté du maréchal de L'Hôpital , des sieurs d*Aligre et de La Marguerie, conseillers d'Etat, et des sieurs de Mesme, N|eaardeau , Champosé et de Cumont , conseillers au parlement , pour traiter avec M. le prince en tel lieu qu'ils jugeroient à fNropos. Mais cette proposition ayant été refusée par Sou Altesse sous des prétextes assez frivoles , Sa Mkjesté envoya une déclaration au parlement qui déclaroit criminels de lèse-majesté mes-

igi [l65l] MEMOIRES

sieurs les princes de Condë et de Gonti , madame 1 princesse et madame la duchesse de Longueville , le ducs de Nemours, de La Rochefoi^uld, et tous ceu: qui les assisteroient, si dans un mois ils ne recon noissoient leurs fautes, et ne rentroient dans leur de voir. M. le duc d'Orléans empêcha pendant quinz jours que cette déclaration ne fût vérifiée, sous dif férens prétextes , où il fut secondé vivement par le amis de M. le prince , qui formoient tous les jours d( nouveaux incidens. Mais à la fin le parti de la cour e les amis du coadjuteur s'étant joints, il en fallut ve nir à la délibération , où Son Altesse Royale ne voulu pas se trouver , et suivant laquelle il fut ordonné , h 4 décembre i65i , que la déclaration seroit lue, publiée et enregistrée, pour être exécutée selon saforuM et teneur 5 que cependant M. le duc d'Orléans seroil prié de continuer ses soins pour raccommodement; et qu'après le mois expiré on ne pourroit faire aucune procédure contre messieurs les princes et autres privilégiés qu'au parlement, et toutes les chambres assemblées , suivant les lois de l'Etat. Cet arrêt donna autant de joie à la cour que de déplaisir aux partisans des princes, qui n'a voient pas cru que la chose dût aller si vite , et qui soi^onnèr€|it M. le duc d'Orléans de n'avoir pas fait tout ce qu'il auroit pu faire pour l'empêcher. La vérité est que le coadjuteur avoit refroidi Son Altesse Royale , qui commença peu api|s à ne plus agir que par bienséance jour les intérêts le M. le prince. Après tout , quand il se seroit donn^ plus de mouvement , et qu'il auroit assisté à la délibération, il n'auroit pas empêché la vérification, M. le prince ayant commencé une guerre ouverte,

DE GUY JOLY. £l65l] ig'i

nt fait entrer la flotte espagnole dans j|a Garonne, issiégë des places , entre autres Coignac, dont il oblige dç lever Je siège , un de ses quartiers ayant forcé par le comte d'Harcoiirt.

lependaht on ne Jaiasoit pas de négocier en£at¥etir Sou Altesse à Poitiers,, et auprès du cardinal Main, à qui k sieur de Gour ville fut envoyé plusieurs L Ces difFérens voyages servirent à M* le prince ir donner, de ses nouvelles à ses corres^ondan», et ir en recevoir ; outriç qu ils donnèrent lien ht Gourle de forûier une entreprise sur la personne dn i^juteur , dont il n'étoit pas assurément le premier [eut. ' '. ^' ■ .

Quoiqu'il en soit, Gourville étant venu à Paris :sla fin du mois d'octobre, il y assembla quarante cint[uante personnes de. la dépendance ^e M. le nce, avec quelques officiers et cavaliers de la garon de Damvillicrs, que le major, nommé Roche- ^n^ avoit aïoenés avec lui. Une partie de cas gens eut postés- un soir dans la petite r île où- est Saintomas-du-Louvré, et l'autre sous l'arcade d'un petit it qui est sur le bord de la rivière au bout tde b ; des( Poulies, proche le Petit-Bourbôn, à dessem ttaquer le eoadjujteur dans son carrosse au çetçgar l'hôtel de Chevretise% d'où il révènoît ordinaire^ nt tous les^soirs ]fei le quai des galeries du Louu L'entreprise étoit fort bien ima^née, et il étoit Bcile qu elle manquât, le carrosse devant être atta-* é par devant et par derrière sur le bord de J'eau , dans un lieu éloigné de secours. Mais il arriva que i soir il survint: une grosse pluie, qui ayant empétiéles gens de madame de Rhodes delà venir pren- T. 47* i3

1^4 [l65l] liéMOIRES

dre aveô spn carrosse qui ëtoit drape , elle pria l coadjuteur de Ja ramener chez elle : ce qu'il fît, pre nant ainsi ^ contre son ordinaire ^ Je chemin de la ru Saint-Honoré , pour remettre cette dame à Thôteld Brissac où çUe demeuroit, au coin de la rue d'Or léans. Ce fut certainement un coup de grand bonheu pour le coadjuteur ^ mais le lendemain il en arrivi encore un autre plus surprenant. Un des cavalier •ayant ouï dire à quelques-uns de la troupe qu'on et vouloit au coadjuteur, et s'étaqt imaginé que ce prélat pouvoit être des amis de M. Talon, intendant des places frontières, avec lequel il a voit quelque habitude, il alla le trouver pour lui déclarer tout le dessein, avec les noms de ceux qui conduisoient l'entreprise 5 qu'il dit s'être retirés le soir précédent avec bien du chagrin d'avoir manqué leur coup. Le sieur Talon , qui crbyoitle coadjuteur fort bien à la cour-, à cause de sa nomination toute récente au cardinalat, alla aussitôt lui donner cet avis , marquant le lieu o^^La Rochecorbon étoit logé, et celui où se retîroient les tàvaliers , avec offre de lui représenter son auteur : ée sorte que le coadjuteur, qui, par un autre hasard, avoit pris médecine ce jour-là, et ne sortit point du logis , eut le temps de s'informer sous main des circonstances qui lui avoientfért rapportées par le sieur Talon. Cependant cela ne l'empêcha pas le lendemain d'allei* chez madame la présidente Pommereuil, son ancienne amie , et pour laquelle il avoit une plus forte inclination que pour aucune autre , pour lui rendre visite. 11 est vrai qu'avant de sortir il promit à Joly, qu'il avoit employé pour approfondit cette intrigujs , de revenir avant la nuit : mais son plaisir

DE GUY JOLY. [l65l] IC)5

rayant fait rester plus qu'il ne pensoit, peu s'en fallut qu'il ne lui coûtât cher, et qu'il ne fût rencontivé ce soir-là par les gens de GourviUe et de La Rochecorbon. Le cavalier, qui avoit donné le premier avis, dit qu'on les avoit fait moii^^er encore à> cheval ce même jour pour aller dans la vieille rue du' Temple, où ils n'avoient roan^ë lèm coup que d'un petit quarIKd'heure. " ,:.

Cette 'nouvelle circonstance frappa un peu plus le coadjuteur -, et le soin qu'il vit qu'on avoit d'observer toutes ses démarches l'obligea de penser un peu plus àsa conservation : c'est^pourquoi il se fit bien accompagner toutes les nuits en allant à l'hâtel deChevreuse, d'où il ne retournoit chez lui que par la rue Saint- Hcaoré. Ce changement fit juger à GourviUe qu'ils étoient découverts. Le cavalier donna encore. avis de tout ce détail, et dit qu'ils avaient ordre de retourner à leur garnison, GourviUe ayant déjà pris le chemin de Bordeaux, et La Rochecorbon étant résolu de partir incessamment. Cela fut câu^e que le coadjuteur demanda un ordre au premier président pour faire arrêter GourviUe et La Rochecorbon, comme gens de M. le priuce qui étoient à Paris pour lever des troupes contre la défense du paclement , sans cependant lui en déclarer le véritable sujet , ne voulant pas faire éclater une affaire de cette nature que bien à propos. Il écrivit aussi ^ M. de Châteauneuf pour le prier de faire arrêter GourviUe à Poitiers , par où il devoit passer en retournant à Bordeaux, suivant les avis du cavalier. On mit aussi des espions autour du logis de La Rochecorbon, par le moyen desquels on apprit qu'il étoit parti à la pointe du jour, et qu'il

ig6 [l65l] MÉMOIRES

avoit pris le chemin du Bourg-la-Reine. Sur cet avis, La Forêt, lieutenant du prévôt de L'Ile, monta aussitôt a cheval, et l'attrapa à Chartres où il avoit couché , d'où il fut ramené à la Bastille avec deux de ses gens. 11 fut aussitôt interrogé par le lieutenant criminel, auquel il nia di'abord toutes choses ^ mais on de ses valets ayant pat^é autrement, et lui ayant été confronté, il avoua le tout, et que Gourville l'a voit lengagé dans le dessein d'enlever le coadjuteur pour tenir lieu de représailles, et assurer la personne de l'abbé de Sillery, que la cour avoit fait arrêter à Lyon. Peu de jours après, GoiîrviUe fut aussi arrêté à Paitiers par les soins de M. de Châteauneuf, qui en aver4it' aussitôt le coadjuteur ; mais il lui fit savoii: en même temps que la Reine l'avoit-fait élargir sur-lechamp. 11 arriva encore dans la suite que le même Gourville fut découvert à Paris au retour d'un autre voyage qu'il avoit fait auprès du cardinal Mazarin ; et comme il étoit sur le point d'être arrêté par La Forêt et par l'écuyer du <îoadjuteur , qui le suivoient de près à la campagne, ils en furent empêchés par un ordre de M. le premier président.

Cette conduite de la cour donna bien à penser au coadjuteur et à ses amis-, et quoiqu'ils ne crussent pas tout-à-fait que le» cardinal eût part à l'entreprise, ils ne purent s'empêcher de concevoir dés soupçons violons contre la cour, voyant la protection qu'elle donnoit à Gourville , et de présumer une intelligence secrète enlire M. le prince etrle cardinal. Cependant ils jugèrent à propos de dissimuler , et de traiter là chose de bagatelle : ainsi les poursuites furent insensiblement né^igées , et entièrement abandonnées. A

DE GUY JOLY. [l65l] ' I97

l'égard de La Rochecorbon , quoiqu'il y eût des preuves suflSsantes contre lui , ilea fut quitte pour cinq ou six mois de prison , d'où il trouva le moyen de se sauver par la muraille , où il fit un trou -, en quoi il fut appa* remment autorise par la connivence du sieur de La Louvière , fil$ du sieur de Broussel , gouverneur de la Bastille , qui étoit dans ce temps-là plus attache aux iatérêts de M. le prince qu'à ceux du côadjuteur. Gourville continua donc ses voyages et ses négociations sans qu'on se mît en peine de le traverser 5 et il alloit librement à Paris et au lieu de la résidence du cardinal , sans que cependant il parût être envoyé par M. le prince, dont il n'avoit point en effet de pouvoir *, mais il en avoit un précis de madame de LongueviUe et de M. le duc de La Rochefoucauld, qui faisoient à peu près la même chose : détour que M. le prince avoit imaginé pôui* ne paroître pas ouvertement dans les négociations , et pour se réserver le droit de désavoueriez proipositions que faisoit Gourville par son consentement, au retour du cardinal Mazarin. Ce n'est pas que daps le fond il n'y donnât volontiers les mains, et qu'il ne souhaitât fort d'engager le cardinal dans cette démarche , dans l'e^pé-raDce qu'il se tirer oit d'afiaire par un accommodaluent avantageux, et que du moins son parti prendroit de nouvelles forces parle retour de ce ministre, dont la seule présence rendroit sa cause plus favora^ hle, et feroit que sa querelle deviendroit celle du public. Dans la vérité les affaires de Son Altesse corn* mençoient à devenir si mauvaises de tous côtés , qu'il auroit été bientôt contraint de se soumettre , si le retour trop précipité du cardinal n'avoit changé la

3 98 [ 1 65 1 ] MÉMOIKES

face de toutes choses. Les troupes du Roi avoient presque battu partout les siennes en Guienne^ et ce prince, quoique très-brave et très-grand capitaine, a voit été obligé et forcé de céder en plusieurs rencontres à rétoile du comte d'Harcourt , qui n'en savoit pas assurément tant que lui. Outre la levée du siëge de Goignac , il avoit été obligé encore d'abandonner celui de Miradoux, mauvaise bicoque où étoit enfermé le régiment de Champagne, lequel, quoique manquant de toutes choses , ne voulut jamais lui rendre ce poste , et donna le temps au comte d'Harcourt de venir à leur secours. Après cela M. le prince fut encore contraint de sortir honteusement d'Agen où il s'étoit retiré, les bourgeois de cette ville s'étant soulevés -et barricadés contre lui , à l'approche des troupes duJ\oi. Ainsi M. le prince étoit comme renfermé dans les murailles de Bordeaux, sans argent et sans secours ^ A Paris, ses affaires n étoient pas en meilleur état : tous les boni bourgeois étoient las de la guerre, et le prétexte du cardinal Mazarin ne faisoit plus d'impression que sur le menu peuple. Les émissaires de Son Altesse avoient beau jeter des billets dans les maisons, afficher <les placards, faire crier la canaille dans les rues, tout cela ne produisoit rien. Le parlement donnoildes arrêts contre lui qui étoient exécutés, non-seulement par les officiers de justice, mais encore par les bourgeois , qui souvent même les prévenoient. Il est donc certain que le parti de M. le prince étoit dans le dernier abattement , et qu'il auroit été bientôt ruiné sans ressource, si le cardinal ne se fût entêté d§ revenir par un contre-temJ)s qui rendit ses affaires bien plus mauvaises. Aussi la plupart

DE GUY JOLY. [l65r] 199

lèses amis ne le lui coDseilloient pas, et lécoadjiUeùr îcrivoit souvent ce qu'il en pensoit à la princesse paatine, quoiqu'il fût bien assuré que ses conseils se-* oient mal r^çus et mal interprétés par le cardinal fazarin, et qmls pourroient m^e nuire à la pourluite qu'il faisoit à Rome du chap^# qu'il lui a voit iccordé. Mais ces considérations ire fempéchèrent [>oint de déclarer librement sa pensée ,, ni le cardinal d'exécuter sa résolution, fortement persuadé que les conseils qu^nlui donnoit pour l'en détourner étoiént tous intéressés; en quoi, pour dire les choses comme elles sont ,^il peu voit bien ne se pas tromper : car la yérite est qu'il se forrooit à la cour une intelligence depuis quelque temps plus étroite entre ceux du conseil pouf* se passer du cardinal; que la Reine ne paroissoit plus si touchée de son absence , et .qu'elle cpmmençôit à s'accoutumer à ceux qui étoient auprès d'elle, jusque là que la nouvelle étant venue de la maladie du Pape , Sa Majesté fit écrire au cardinal par M. 1^ comte de Brienne y secrétaire d'Etat , qu'il ne pouvoit mieux employer le temps de son absence qu'en, alt^nt à Rome servir le Roi dans un conclave , si le Pape venoit à mourir ; et que cela pourroit servir à faciliter son retour. Mais il étoit trop rusé pour donner dans ce panneau , et pour ne pas voir les couséquences de ce voyage. Ce fut même ce qui. lui fit précipiter son retour, dans l'appréhension que la Reine, sous ce prétexte, ne consentit à des choses auxquelles il n'y auroit plus de remède, et que, par un changement assez naturel aux personnes de son sexe , elle ne s'attachât à quelqu'un des objets prévus, 4^ oubliant les absens.

300 [l65l] MÉMOniES

C'est pourquoi il se résolut tout d'un coup de revenir à la tête d'un corps de sept à huit mille homme» qu'il avoit levés à ses dépens , s*imaginant qu'il lui serbit aisé d'accablièr le parti àe M. le pànce en les joignant aux troupes du Roi. Ayant disppsé toutes choses pour ceU^il donna le commandement de ses troupes au maîécmal d'Hocquiiicourjt qui en avoit levié la plus grande partie, et leur avoit donné 4es écharpes vertes. , .

de retotir imprévu c^sa un bruit , lequeln^fut pas plus tôt répandu dans le monde , qu'il produisit tous les effets qu'on avoit appr^endés ^tl)#ai:|coiip d'an^ très auxquels on ne s'étoit pas attendu , qui rejetèrent toutes choses dans la confusion et dans le désordre. Le premier et le principal de ces effets fut le changement de M. le duc d'Orléans, qui avoit commencé à se dégager des intérêts de M. le prince, et n'assistoit plus aux assemblées du parlement, comme il faisolt auparavant pour adoucir les choses. Ce prince ne pouvant souffrir qu^on eût consenti et osé penser au retour du cardinal Mazarin sans lui en parjer , après tant de déclarations solennelles du contrajjte, crut ne pouvoir hcmnétement se dispenser de se joindre à ceux qui vouloient s'y opposer 5 et il agit dans la suite avec une fermeté donf on ne l'avoit pas cru capable , faisant même quelquefois des choses à l'avantage de M. le prince , que ses partisans les phfi échauffés n'avoient pas osé se promettre de lui. Cela parut principalement lors de l'entrée des troupes espagnoles que le duc de Nemours amena en France, Son Altesse Royale ayant empêché que le Mrleracnt ne s'y opposât, et n'obéît aux ordres réit^r^de S»

DE GUY JOLY. [l65l] aoi

Majesté sur ce sujet, sontenant toujours quelles

aMtoîént pas espagnoles , quoiqu'elles vinssent des

Pjiys-Bas par les ordres ^e l'arcliiduc^ et que ce

tfétoieiït que des Allemands , des Liégeois et autres

étrangers dont M. le prince avoit plus de droit de se

servir pour sa défense, que le cardinal de celles qu*il

affeit amenées, au préjudice de tant de déclarations

du Roi et des arrêts du parlement. Ainsi, qjpoique la

cour pût faire , il lui fut impossible de rien obtenir

de ce qu'elle souhaitoit. .

M. le duc d'Orléans n'en demeura pas là : il assembla un antre corpt de troupes sons son nom et sous celui de AI. de Valois son fils , dont il donna le commandement au duc de Beaufort, à l'occasion d'un arrêt du parlement par lequel il étoit prié de s'opposer au retour du cardinal , auquel arrêt le coadjuteur et ses amis auroient inutilement entrepris de s'opposer ^ vu le déchaînement et lanimosité des esprits, qui étoientpliïs Chauffés que jamais contre le cardinal Mazarin. Le parlement recommença donc de donner des arrêt;» pour empêcher son retour : un du i3 et Tautre du 21 décembre i65i , portant que le Roi seroit averti par un président et quelques conseUIérs , qui sçroient députés à cet effet , de ce qui se passoit sur la frontière ; et qu'il seroit très-humblement supplié de vouloir donner «a parole royale pour l'exécution de sa déclaration vériifiée le 6 septembre dernier, avec défenses à toutes sortes de personnes de donner passage au cardinal , ou de faire aucune levée pour faciliter son retour^ sur les peines portées par les arrêts, et d'être déchus de toute sorte de dignités. Ces arrêts I n'empêchèrentpasle cardinal d'entrer dans le royaume.

302 [l65^] MÉMOIRES

[1652] Il ëtoit accompagné de messieurs les marécliaux de La Ferté^ dJHocquincourt, et de plusieurs personnes de qualité qui le suivirent jusqu'à Poitiers CO, sachant bien que c'étoit la meilleure manière de faire leur cour à la Reine , qui n'osa ou ne vouiiQt plus écouter d'autre conseil que les siens depuis qu'il fut auprès d'elle. Gela obligea M. de Ghâteauneuf ie se retirqr*, jugeant bien que sa présence ne j^irojt pas au cardinal , et qu'il ne pourroit plus faire qu'une mauvaise figure à la cour.

Cependant le parlement ayant été informé de sa marche , donna un autre arrêt pour faire partir inces*samment le président de Bellièvre et les autres députés , déclarant le cardinal Mazarin et tous.ceux qui avoient favorisé son passage criminels de lèse-majesté, perturbateurs du repos public , et déchus de toutes leurs charges et des privilèges de noblesse ; avec ordre aux communes de courir sus au cardinal et à ses adhérens ^ que ses meubles et $a bibliothèque seroient vendus, et ses bénéfices saisis : sur qupi il.sçroit pris une somme de quinze mille livres pour ceux qui le représenteroient en justice mort ou vif ^ et que M. lé du6 d'Orléans seroit prié d'employer toute son autorité pour l'exécution d^ l'arrêt.

Cet arrêt fit un grand bruit dans le monde , et surtout parmi le clergé , qui se scandalisa.fort de voir mettre à prix d'argent la tête d'un cardinal. Le cardinal de Châtillon , frère de l'amiral de Coligny , xjah a voit apostasie , donna aussi beaucoup d'inquiétude au cardinal Mazarin , qui idavoit que dans son pays

(1) JusqiCà Poitiers; Mazarin arriva à Poitiers le a8 janvier i652, te jeune Roi 6t deux lieues pour aUcr au derant de lui. ,

DE GOY JOLY. fiÔSa] 2o3

un arrêt de cette nature n'auroît pas été long-temps sans être exécuté. Mais ce qui lui en donna davàn-' tage fut un petit ouvrage de Marigny, qui contenoit un tarif ou répartition de cette somme de quinze' mille livres en faveur de ceux qui troifveroient le moyen de se défaire de lui ou de le mutiler : Tauteur ayant plaisamment imagihé plus de cent manières différentes d'attenter sur la personne du cardinal , qui pouvoient tenter ses domestiques et ceux qi|i approchoient de lui , sans qu'il lui fût possible de se précautionner contre ceux qui auroient voulu Fenli^eprendre ; et cela étoit assaisonné d'une espèce de plaâsanterie qui fait souvent plus d'impression que les choses les plus sérieuses. Ce Marigny étoit d'un talent merveilleux pour ces sortes d'ouvrages , et il avoit^ déjà réglJé le public de plusieurs chansons , vaudevilles, ballades et autres gentillesses de cette nature pendant la prison de M. le prince , qui n'avoient pas peu contribué à se rendre le parti des frondeurs fa- Torable. En conséquence du dernier arrêt ,* le parlement envoya les sieurs Bitaud et Du Coudf ay de Gmers pour faire rompre les ponts ^^ur'la route du cardinaV, et ces deux conseillers étant arrivés à Pontsur-Yonne à peu près dans le même temps que le maréchal d'Hocquincourt , le sieur Bitaud fut fait prisonnier, et le sieur de Giviers se sauva, aprè$ avoir été poursuivi long-temps par les coureurs du maréchal. Cette nouvelle donna lieu à une longue délibération du parlement, auquel on rapporta que le* dernier avoit été tué ; mais ce bruit s'étant trouvé faux, les conclusions furent modérées; et on se con- •tenta de donner des arrêts pour la liberté du sieur

2o4 [16^2] MÉMOIRES

Bitaud , à laquelle on prioit même les autres parlemens de s'intéresser comme si c'eût été une affaire importante. Ori n'en jugea pas de même à la cour, qui donna ordre que le «ieur Bitaud fût élargi presque aussitôt après sa détention.

Enfin le cardinal Mazarin ayant surmonté tous les obstacles, arriva à Poitiers; et la Reine, bien informée de sa marche, engagea le Roi d'aller au devant de loi jusqu'à une grande lieue, où l'ayant rencontré, Sa Majesté le conduisit à cheval chez la Reine , que l'impatience retint plus d'une heure à une fenêtre , pour voir arriver son cher favori. Les députés du parlement, qui arrivèrent presque en même temps , ne furent pas reçus si favorablement. On ne laissa pas pourtant de répondre à leurs remontrances d'une manière assez honnête , disant qu'on étoit persuadé deâ' bonnes in^ntions de la compagnie ; et qu'elle n'auroit pas fait cette démarche si elle avoit su que le cardinal n'étoif entré en France que par ordre de Sa Majesté , qui lui avoit commandé de lever des troupes et de les lui amener , afin de soumettre plus promptement les re* belles -, que l'arrêt qu'ils avoient donné contre lui étoit extraordinaire et sans exemple ; que le cardinal vouloit se justifier, et que Sa Majesté ne pouvoit le loi refuser. Gie[pendant M. le prince dépêchs^ le sieur de La Sale au paiilement avec une lettre , et fit présenter une requête par laquelle il demandoit une surséance de la déclaration qui avoit été donnée contre lui jus- •qu'à l'entière exécution des arrêts contre le cardinal: ce qui lui fcit accordé par un arrêt du i ta janvier i652. Maison n'eni demeura pas là : car, en délibérant sur la réponse faite aux députés, il fut arrêté, le aS du même

DE GUY JOLY. [lÔSa] Îl05

mois , que trës^-humbles remontrances seroient faites au Roi pour Téloignement du cardinal , et cependant que les arrêts donnes pdntre lai àeroient exécutés , et les aut¥;es parlement priés d^'en donner de semblables : €6 que quelques uns firent daiis la suite. ^

Pendant qud tout cela se passoit à Paris , les troupes espagnol!^ s'avancèrent sous le commandement du duc de Nemours jusque sur la Loire sanâ> aucun obstacle, et le duc de Rohan-Chabot se saisit de la^ ville d'Angers: ce qui obligea le Roi d'aller à Saumur pour assiéger cette place , que ce duc ne défendit pas longtemps , s'étant rendu à la veille du secours qui lui avoitété envoyé souâ les ordres du duc de fieaufort. Cela QO^écha pas que Son Âh^se Royale ne lé prit sons sa protection., sans laquelle il n'auroit pas certainena^nt obtenu la vérification de ses lettres de duc et pair: tout le monde étant >persuadé que ce seigneur, qui de tout temps avoit été attaché aux intérêts du cardinal , n'avoit excité ce ^sordre que Jiour sb rendre le parlement favorable. Quoi qu'il ^n soit , il fut Wâmé dés doux partis, celui de la cour raccusant d'ingratitude et d'ipfidélité , et M. le prince de lâcheté , pour avoir, rendu une place dont le secours étoit assuré. ■ . '

Il arriva dans le même temps une afiàire qui auroit pu avoir de grandes suites si elle eût été bien ménagée. Ce fut la diversion des rentes de Thôtel-de-ville^ que Sa Majesté fit arrêter dans toutes les recettes pour s'en servir aux nécessités de la guerre. Le parlement prit feu d'abord là-dessus , et la chose fut poussée jusqu'à une assemblée de toutes les compagnies souveraines dans la chambre de Saint-Louis , où il y eut

206 [l65a] MÉMOIRES

plusieurs conférences, dans lesquelles les partisans de M. le prince firent plusieurs tentatives pour engager, sous prétexte de l'intérêt public, les compagnies .souveraines et le corps de ville* dans une union semblable à celle de 1648. Mais ils n'y purent réussir, la ])lupart des députés ayant déclaré qu'ib n'avoient ordre de conférer que sur l'affeire des reitt^ , et qu'on leur parloit d'autre chose. Ainsi l'alFaire , tirant en longueur, fut dissipée peu à peu par quelques arrêts du conseil , qui sembloient mettre à couvert les intérêts des particuliers (0.

Le parlement ayant beaucoup ralenti de sa première chaleur sur cette affaire, se radoucit aussi peu à peu sur les autres , de manière qu'il ne fut pas possible de parvenir à l'union tant désirée, quoique le maréchal d'Etampes eût proposé pour cela un nouvel expédient qui d'abord fut approuvé par plusieurs personnes, mais combattu ensuite par le plus grand nombre. Les amis de M. le fpince ne se rebutèrent point; etles troupes du Roi s'étant approchées de Paris après -la réduction d'Angers ^ il se servit de ce prétexte pour ^animer le parlement, sous ombre qu'il avoit autrefois donné des arjêts qui défendoieut les approches de Paris aux troupes, dix lieues à la ronde. Mais le maré-

(l) On fit en cette occasion bien des chansons et des petits rcrs, Nows nous contenterons de rapporter le vaudeyille suivant :

Si des rentes , pour nos pëcbés , Les quartiers nous sont retranchés.

Pourquoi nous échauffer la bile?

Nous ne changcrpns que de lieu :

Nous allions à rhôteF-de-ville , Et nous irons II Thôtel-Dieu.

( Note d€ Vaut€Ur, )

ïpo:

DE GUY JOLY. [l65îi] 207

chai de L'Hôpital , gouverneur de Paris, éluda cet artifice par l'offre qu'il fit au nom de Sa Majesté de les faire éloigner, pourvu que celles de Son Altesse Royale et du duc de Netnoiirs fissent la même chose. Ainsi cette proposition, quoique spécieuse, n'eut point de suite. Le maréchal de L'Hôpital étoit tin homme ferine, qui avoit été choisi comme tel pour gouverner cette grande ville dans ces temps difficiles, et aussi en considération de la princesse palatine, qui lui avoit ménagé ce poste , à la prière de madame de Rhodes sa bôiine amie, belle-fille du maréehal. Ce furent aussi ces deux dames qui formèrent une étroite liaison entre lecoadjuteur et ce maréchal : lesquels agissant de concert contre les desseins de M. le prince, trôuvoient aisément les moyens de rompre ses mesures dans la ville et dans le parlement. Car quoique le coadjuteur eût reçu dans ce temps-là le chapeau de cardinal, et que par cette raison il fût exclu du parlement, sesamis ne laissoieiit pas de s'y employer mieux qtie jamais , encouragés par sa nouvelle dignité , sur laquelle ils fondoient des espérances chimériques pour lui d'une fortune et d'une autorité plus considérables qu'il n'en avoit eu jusque là. Ces pensées entrèrent si bien dans la^ tête de quelques tins de ces messieurs, que quoiqu'il n'eût aucun bien, ils ne laissèrent pas d'aller lui offrir leurs bourses, entre autres les sieurs Daurat, Le Fèvre, de La Barre, et Pinon Du Martraâ*, de sorte que le coadjuteur se trouva pendant un peu de temps avec cinquante mille écus d'argent comptant, et autant de lillets sur sa seule réputation. Cependant il n'eut pas iesoin d'envoyer beaucoup d'argent % Rome, si ce Best pour quelques voyages de l'abbé Charier, qu'il

2o8 [1652] MÉMOIRES

avôit envoyé poul* solliciter le chapeau ; et pour quelques présens de bijoux à la princesse de Rossane, qui ayoit épousé le neveu du pape Innocei^t x. Car le pontife se trouva dans des dispositions si favorables pour lui 9 tellement prévenu de ses grandes qualités, et si peu persuadé de cejles du cardinal Mazarin, que la négociation du chapeau ne reçut presque aucune difficulté auprès de Sa Sainteté , qui s'imagina que le coadjuteur alloit aussitôt remplir la place du cardinal; qu'il auii'oit peut-être plus d'égards pour lui et pour k Saint-Siège que son prédécesseur. La seule chose qui retarda un peu sa promotion fut qu elle ne devoit m être seule , et qu'il en falloit faire pour les autres couronnes ; et , de plus , les oppositions secrètes du bailli de Valencey , ambassadeur à Rome , qui fut depuis grand prieur de France , qui le traversoit sourdement par les ordres du cardinal Mazarin, n'osant le faire ouverjtement parce que ses instructions n étoient pas précises, mais ambiguës , à cause des mesures que ce minijStre étoit alors obligé de garder avec le coadjuteur , dont les services lui étoient utiles et nécessaires. Ainsi Qn se contenta d'insinuer adroitement à la cour de Rome que ce prélat étoit janséniste -, et il s'en fallut peu que cCïli artifice ne leui^ réussît attendu que dans ce tenjips-là le seul nom de janséniste étoit^u moins aussi odieux à Rome que celui de mazarin en France; et monsignor Chjgi, secrétaire des brefs , prit une si forte alatme sur ce soupçon , qu'il obligea le Pape à demander au epadjuteur un écrit par lequel il renon- L çoit au janisénisme. ïln son, particulier j le Pape ne s'en l mettoit pa§ fort en peine ^ mais monsignor Chigi , qui ^ < se gouvernoit par les j ésuites , n'entendoit point raison •

tr.

DE GUY JOLY. [lôSa] aofl

là-drcasus ^ de sorte que Vabbë Charier fut obligé dedépêcher xin courrier exprès au coadjuteur , pour lui demander une abjuration formelle du janséiMsaie ^ nxais il n en voi^lut rien £»ire , quoique dans le fend il oe fût ni janséniste ni moliiiiste, et qu il s'embarrassât fort peu des disputes du temps. Peu s'en fallut mélné ^u'il ne fit le contraire, ayant commencé une lettte latine { qu'il n'a jamais achevée ) pour s'excuser , et prouver par plusieurs raisons qu'on ne devoit pas exiger cela de lui , et qu*il n'éloit point obligé de dour ner l'écrit qu'on lui demandait. Il fit voir ce comment cernent de lettre à tous ses ainis un peu familiers ^ mai» la chos^ en demeura là, et il arriva, heureusement pour lui, que les affaires ayant changé de face par les bruits qui se répandirent du retour du cardinal Mazarin , Tabbé Charier sut bien profiter de cette conjoncture, etreprésmiter au Pape que ses bonues intention» pour le coadjuteur ^Uoient devenir inutiles , si le cardinal rentroit nae fois à jia cour, où il seroit le maître plus que jamais , et ^n état de le perdre , à moin;» que Sa Sainteté ne prévînt «on retour, et ne le mît en état de se soutenir p9iv lui-même : ajoutant qu'il avoli avis certain que la révoQ^lipn de sa nomination étmt en chenûa : ce qui é toit, y rai, lié sorte que le Pape se résolut tout d'un coup d'avancer la promotion , apràs avoir tiré un écrit de l'abbé Charier, par lequel il s'eagageqit d'en tii^r un du. coadjuteur tel qu'il le désir roijt. Cette r<ésol^jlion , quoique fort secrète , ne laisisa pas de pénétrer, aux oreilles du bailli de Valencey , qui , ayant ordr^ de r^voq^uer la nomination en cas de besoin, envoya^ aussitôt demander audience le dimanche au soir pour le hindi ioatin. L'audience lui T. 47. i4

!llO [1652J MÉMOIRES

ayant ëtë accordëe sans aucune difficulté , il crut qu'il n'y avoi< encore rieh à craindre. Cependant le Pape, qui se doutoit bien de son dessein, envoya intimer le consistoire à petit bruit le lundi matin 1 8 février lôSs , de fort bonne heure ; et Tayaut commencé par la promotion , il attendit tranquillement la visite de Fambassadeur , qui envoya s'excuser, voyant que le coup étoit manqué. Cela dut le toucher d'autant plus sen* sibiement , que le dimanche au spir il avoit reçu par un courrier exprès , non-seulement la révocation en fornie, mais aussi une nomination en sa faveur : du moins le bruit en courut à Rome. Quoi qu'il en soit, la nouvelle de cette promotion étant arrivée à Paris par le courrier du grand duc , qui devança celui de labbjé Charier -, le coadjuteur , qui prit aussitôt le titre de cardinal de Retz , l'envoya annoncer à tous ses amis, qui en témoignèrent une joie extrême, à la réserve de madame et de mademoiselle de Chevreuse, qui en parurent peu touchées , attendu qu'elles avoient découvert les intrigues de ce prélat avec la princesse palatine. Ce n'est pas qu'il n'eût toujours continué de vivre bien avec elles, et d'y être fort assidu. Aussi s'acquittèrent-elles fort exactement à son égard de toutes les démonstrations extérieures usitées dans des occasions de cette nature. Mais on voyoit bien que leur joie n'étoit pas naturelle ni sincère , surtout celle de mademoiselle de Chevrense , qui ne jouoit pas si bien son jeu que madame sa mère, et qui pouvoit avoir d'autres sujets de mécontentement que celui de la jalousie des affaires, et le commerce avec la princesse palatine. Le cardinal de Retz de son côté avoit trouvé mauvais que madame de Chevreuse eût fait l'abbé

DE GUY JOLY. [lÔS^] 211

let son principal agent à la cour^ de sorte que t et d'autre il y avoit des sujets de refroidissequi cependant ne furent connus que de peu de . mes : les marques extérieures de bonne intelliayant duré jusqu'à la mort de mademoiselle de euse , qui arriva peu dé mbjs après, te mort surprit tout le moilde, liiademoiseHe de euse n'ayant étc^malade que trois o\i quatrejours, lucilh mauvai&^ccident que celui qui Tëtoufla l'un coup. On* remarqua que son visage et son devinrent tout noirs, aussi bien que l'argenterie oit dans sa chambré ; de sorte que le bruit coule c'étok un elFet du poison qu'elle avoit pris )ême , ou que madame sa mère lui avoit donné des raisons secrètes. Quoi qu'il en soit, le cardé Reliî reçut cette nouvelle avec tant d'indifl'é- , que cela fit de la peine à ceux ^i savoient la îre dont il avoit vécu avec elle, a promotion du cardinal de Retz fit plaisir à ses ans, elle déplut beaucoup à ceux de M. le prince, !me aux personnes neutres, qui demeurèrent lincues que dans les affaires passées il n'avoit eu e que ses intérêts particuliers , et que dans la il suivroit aveuglément le parti de la cour : ce toit de dangereuse conséquence pour lui , d'aulus qu'on tâcha d'inspirer ce sentiment à Son Al- Royale -, mais ce fut inutilement , et ce prince fut î ceux qui lui marquèrent la plus véritable joie nouvelle dignité. 11 lui fit même l'honneur de : voir chez lui 5 et quoiqu'il favorisât le parti de prince , il ne laissa pas d'écouter toujours et de e souvent les avis du nouveau cardinal.

aia [i652J memoirks

Aussi se donnoit-il de garde d'ëpouser en sa pré sence les intérêts du cardinal Mazarin ^ mais en ré coippense il ne manquoit |)as de lui représenter dan les occasions qu'il n ét;oit pas "de son intérêt de con tribuer à raugmentation du crédit de M. le prince Cétoit là Tendroit sensible de M. le duc d'Orléans et {var où il étoit susceptible de toutes sortes d'im pressions : c^que le cardinal de Retz savoit mieu^ que personne ; çt il sut bien se j)révaloir ea plusieur rencontres de cette jalousie , pour j'empécher de fain bien des choses pour Son Altesse. Ce fut par là qa i le détourna du voyage d'Orléans , où les amis d< M. le prince firent tout ce qu'ils puf e^Et pour le fair allei:, afin de prévenir l'armée fin Roi, qui s'avançoi de ce côté-là : ce qui lui auroit été aisé, cette viU étant la capitale de son doms^ne^ Mais Ci9 qu'ils n purent obtenir de lui, ils l'obtinrent de mademoisell sa fille , qui se laissa persuader de s'aller jeter (hni cette place , où elle fut introduite par une brèche qui fut faite par des bateliers : après quoi la cour ne pensa plus, à la vérité, au dessein qu'elle avoit formé de s'établir à Orléans. Mais si Son Altesse Royale y eût été elle-même , sa présence aiu'oit produit tout un autre effet, et auroit sans doute donné plus de vigueur aux affaires de Paris.

Ainsi , quoique les amis de M. le prince eussent fait ce qu'ils désiroient de ce côté-là, ils jugèrent que ce n'étoit pas assez , et qu U falloit trouver les moyens de s'assurer de l'esprit de Son Altesse Royale, qui leur échappoit en bien des occasions. G'çst. pourquoi ils écrivirent à M. le prince » qui étoit ei^oreà Bordeaux, qu'il falloit absolument venir à Pa^ri^,. attendu

DE GUY JOtY. [1662] ^l3

que le cardinal de Refâ dévenoit de jour en jour plus

puissant aâ^rëâ 4^6 M. lé duc d'Orléans, et que son

partît appuyé de celui de la cour, séfortifioit dans

la ville : de manière (Ju'ils n'y pourroient pas résister,

sTrarm^e du Roi s'en âpprochoit. Sur ces avis, M, le

prince se résolut de venir à Paris, d'autant plus que

ses affaires n'alloient pas bien ^n Guienne, et que

les troupes espagnoles avoieiït besoin d'un autre chef

que M. le duc de Nemours. 11 espéroit aussi que les

négociations du duc de La Rochefoucauld et de Gour-

TÎIle avec le cardinal Maearin deviendroient plus vives:

par sa présence , et qu'il lui serôitplus aisé de prendre

son parti suivant les conjonctures.

Cependant , dès que lé bruît de son retour fut répandu dans la ville, le lûaréchal de L'Hôpital, le prévôt des marchands et lés échevins, assistés de plusieurs bons bourgeois , alftrent cihez Soii AMssé Royale pour lui représenter qii^on ne devoît pas le recevoir, qu'il né se fût auparavant justifié des fait^ contenus en la âéclarsttion donnée contre lui : à quoi M. le duc d'Orléans se contenta de répondre que le prince «e venoit point pouf causer aucun trouble^^ mais seulement pour conférer avec lui ; et qu'il ne séjourneroit à Paris que vingt-quatre heures. Cela n'empêcha pas que ses partisans n'affic^hasscnt des placards pour faire soulever le peuple, et n'envoyassent leurs émissaires pour crier dans les rues vive k Roij vissent les princes l point de MazarinI En quoi ils réussissoient Si bien , que Son Altesse Royale fut obligée d'envoyer ses gardes , et de faire armer les bourgeois pour dissiper une troupe de canaille qui vouloit piMer l'hôtel de Nevers , appartenant au

!»l4 [l^^^] MÉMOJRES

sieur Guénégaud , secrétaire d'Etat^ et dont on l'ut ^ oblige de faire pendre quelques-uns au bout du Pont- ^ Neuf. Dans celte disposition , M. le prince: auroll '^ peut-être eu de la peine à entrer datts Paris, s'il n a- ^il voit eu le bonheur d'enlever quelques quartiers (Ife ^ l'armée du Roi , sous la conduite du maréchal d'Hoc- ' quincourt, sur la Loire : mais cette nouvelle étant ^ venue retint tout le monde dans le respect, et per- ' sonne n'osa branler. ^

JVÏ. le prince arriva à Paris le ii avril i65a, suivi du duc de La Rochefoucauld et de quelques autre» seigneurs en petit nombre , ayant été obligé de s^^ servir du passeport du marquis de Levy pour fair son voyage avec moins de risque , et de se mettr à sa suite en qualité de cornette , sous la conduit d'un gentilhomme nommé Saint-Hippolyte , qui cou — noissoit parfaitement les chemins. Un soir qu'ils étoient à souper che» un vieux gentilhomme, il ar- r. riva qu'en buvant, le maître, qui ne c^nnoissoit pas m les principaux de ses hôtes, se mit à dire plusieurs k vérités assez drôles de la maison de Son Altesse, qui les ignoroit sans doute, et qui l'embarrassèrent assez , aussi bien que le duc de La Rochefoucauld , qui y avoit bonne part. Le marquis de Levy eut beau faire pour empêcher ce gentilhomme ^de continuer, il ne lui fut pas possible de retenir sa langue , ni de l'empêcher de dire tout ce qu'il savoit. Cependant ces histoires, quoique vraies et très-offensantes , ne troublèrent i^int la fête. M. le prince fit bonne contenance, et fit semblant d'en rire comme les autres-, et le lendemain , comme si det rien n'eût été , ils continuèrent leur voyage, Son Altesse raillant: les uns

Î)E GUY JOLY. [itiSsi] aj5

autres sur leurs aventures. On remarqua , entre » choses , qu'ëtant près de joindre son armée , k Ghavagnac qu'il a^voit déjà changé de maître', il pourroit bien encore en changer. A quoi ce homme repartit brusquement qu'il étoit vrai, il en changeroit jusqu'à ce qu'il eu eût trouvé )n : ce qui arriva effectivement peu de temps

M. le duc d'Orléanà fut au devant de M. le i une lieue hors ^e la ville , et le mena le lenn au parlement, où ils protestèrent toi^ dent e qu'il^ avoient fait éto^^ur le service du Roi, rki public, et le repos otTroyaume. Après quoi prince prenant la parole , dit qu'il venoit remerî parlement, de la surséance qu'il avoit accordée déclaration publiée au nom du Roi contre lui \ prioit la compagnie d'être persuadée que son ion n'étoit point de troubler l'Etat ; qu'il n'en jamais d'autre que d'employer sa vie au service i, comme il avoit déjà fait; et qu'il étoit prêt îttre les armes bas dès que le cardinal Mazarin

hors du royaume, et que les arrêts donnés 3 lui auroient été exécutés : priant que sa décla- . fût enregistrée, et qu'on lui en donnât acte. Ce irs spécieux fut fort applaudi , et fit des impresavantageuses dans la plupart des esprits pour ['autant plus que dans le même temps la cour loit ouvertement le cardinal Mazarin , et que jesté n'avoit jamais voulu souffrir la lecture des itrances du parlement, malgré les instances des es : s'étant contenté d'y répondre par une lettre ;het, avec une déclaration qui portoit que toutes océdures, informations et arrêts contre le car-

ik

Jt^-^ r-t

Sftl() [<6^^] MEMOIRES

diaal Mazarin seroîent envoyés au garde des sceaût , pour y être pourvu ainsi que le Roi aviseroit bon ^ et que cef>e^dant Texëûtition des arrêts et de la d^ôlàra*tioii donnée contre lui le 6 septembre seroi| sursise. Le parlement s'étant asseœblé po|ir délibérer , les avis se trouvèrent partagés pendant pliïsieikrs jonr^^ mais enfin il fut arrêté que les mémes^iépcités retour^ neroient à la eour, et feroient toutes les instanees possibles pour obtenir la lecture des reçiontrances en présence de S^ Majesté;; et que pour en avoir rét ponse, la déclaration ^mM. le ducd'Orléa^s et de M. le prince seroit aussi p^ée à Sa Majesté, et 'eftv^yëè aux autres parlemens et compagnies souyeraines , qui seroient priés d'envoyer aussi leurs dépotés à la cour^ qu'enfin il seroit fait une ads^mblée générale en h maison de ville , où SoU Altesse Royale et M. le ptinoe seroient priés de faiiis une déclaration semblàUé à celle qu'ils avoient faite au parlement; etl'assetnU^ de ville conviée d'enVôyer aussi des députés, poi^r demander tous eQsemble l'éloignement dn cardinal Mazarin. Tout c$la fut exécuté. M. le duc id^Orléans et M. le prince ayant été réitérer leur déclaration à la cbambre des comptes , à la cour des aides et à h maison de ville , on y prit des résolutions confprmesii l'a^rét du parlement, inais d'une manière qui fit juger qu'ils ne prenoient ce parti qu'avec peine, et par pure complaisance pour les princes. Le sieur delliioolaï, premier président de la chambre des comptes , dit même que leurs remontrances seroient inutUes , et qu'ib feroient mieux de s'entremettre pour un bon -accom^ modement : à quoi quelques maîtres des comptes ajoutèrent que le mieux seroit de défendre toute Je-

DE GtîY JOLY. [l65a] 217

vëe de gens de guerfe sans permission du Roi. Lé sieur Amelot , premier président de la cour des aides , prit mémie la liberté de dire en faCe à M. le prince qu'il s'étd^néit fort qn'aprfes afvoir triomphé si glorieusement des ennemis de TEtat il eût voulu se liguer avec eux contre Sa Majesté , et que non couteût de fcela î! vînt encore en triompher devaift là compagnie.''

La députatibti générale, qui se dîfféroit de jour en jour, découvroit encore itiieu!£ la véritable disposition des esptits , chaque corps cherchant des prétettes "pour reculer , paï^icùlîèrément.i2elui de la vffle, qui porta ses plaintes au parlement de ce tjue les ponts de Gharenton, de Saint-Clotid et de Neuîlly avoient été rompus par ordre des princes: ce qui empéchoit de foire venir des vivres à Paris. Cette plainte fit du bru|tt, qui cependant fut apaisé quand on sut que les troupes du Roi étoient à T\f élun et à Corbeil.

Cependant mei^ieuts les princes voyant que les députés ne partaient pas, envoyèrent à la cour messieurs de Rohan , de Chavîgny et de Ooulas , pour y faire les mêmes déclarations, et pont* conférer deis moyens de parvenir à la psri^ : mais avec ordre de ne point voir le cardinal MaEarin. La reine ^Angleterre contribua beaucoup à ieuf faire prendre cette résolution dans une visite qu'elle rendit' à Son Altesse, a qui elle dit que le roi de la Orande-Bretagne (*) son fils étant allé siflaer le Roi à Corbeîl , avoh de luîmême propose une conférence que Sa Majesté ac-

(0 Le toi de la Grande-Bretagne ; Charles n , alors réfugie en ïnittce.

-irv-w i» - *

3lS [1652] MÉMOIRES

cepta, pourvu que les princes en fussent d'accord: ce qui les obligea de faire cette démarche pour fs\ire connoitre qu'il ne tenoit pas à eux que la paix ne se fit, quoiqu'ils jugeassent bien que cette proposition ëtoit un artifice de la cour, afin d'arrêter le cours des affaires présentes. En effet, ces messieurs s'étant rendus à Saint-Germain, où la cour étoit arrivée, y firent leurs déclarations -, mais on nf eut aucun égard , et ils revinrent sans rien faire , quoiqu'ils eussent vu le cardinal : ce qui devoit rendre les affaires plus faciles. Mais ce ministre ne cherchoit qnâ engager des négociations inutiles et sans fin , pendant lesquelles il espéroitde fatiguer ses ennemis, et de venir à bout de ses desseins. Ainsi les princes ne pensèrent plus qu'à presser l'exécution du dernier arrêt. Le procureur général fut envoyé à Saint-Germain demander un jour pour l'audience des députés: ce qui lui fut enfin accordé après plusieurs remises. Toutes les compagnies allèrent donc à SaintpGermain l'une après l'autre. La chambre des comptes ni la cour des aides n'y furent pas bien reçues, ma]gr«S ce que leurs premiers présidens avoient dit aux princes. Le corps de ville fut le mieux traité, la cour sachant que la plupart de pjpi|x qui le composoient étoient entièrement dans ses intérêt^. A l'égard du parlement , Sa Majesté consentit , après quelques difficultés , à entendre fk lecture de leurs remontrances contre le cardinal Mazarin , feignant d'accorder cette grâce aux prières de la Reine : après quoi on dit aux députés que le Roi y feroit réponse dans quelques jours , quand il en auroit communiqué avec son conseil 5 et à l'égard de Téloignement des troupes, on dit que le Roi avoit

DE GUY JOLY. [l65a] UIQ

mandé le maréchal de L'Hôpital , et envoyé un passe* port à Son Altesse Royale pour telle personne qu'il lui plairoit d envoyer, afin de conférer des moyens les plus propres pour cela.

Ce procédé nétoit qu'une véritable fuite, et une affectation assez marquée de tirer les choses en longueur afin de profiter du bénéfice du temps, sur lequel le Cardinal faisoit toujours un grand fonds (>;. Mais ce temps ne fut pas si long qu'il l'adroit souhaité, à cause des instances des princes, qui ne lui donnoient point de relâche : car, dès que les députés furent de retour, on délibéra aussitôt sur ce qui s'étoit passé à Saint-Gérmain *, et il fut arrêté que les mêmes députés retourneroient pour presser une réponse plus^ positive ; qui fut que Sa Majesté nommer oit de^^commissaires pour conférer avec eux, ou avec ceux que le parlement, voudroit nommer, des moyens de rétailir la tranquillité publique et l'autorité du Roi. C'étoit sur l'avis qu'on eut de l'entrée du duc de Lorraine en France avec sept ou huit mille hommes : sans quoi la cour ne se seroit peut-être pas relâchée jusque là. Ce n'est pas qu'il ne se fût passé bien des choses pendant le séjour de Saint-Germain qui pou- Yoient donner de l'inquiétude au cardinal ; mais il en étoit arrivé aussi beaucoup qui entretenoient ses es^

[\) Le cardinal Mazario se moqnoit «juelqiiefoi» avec ses confidens tle la crédulité de ceux ^i atlribuoient à son esprit et à son adresse quanlitc d^éyéuemeos favorables qu'il ue devoit qu'au temps et au hasard. U disoit qu'il lui éloit souvent arrivé qu'après avoir tourné son esprit en tous sens pour trouver quelque expédient décisif sans pouvoir en ^irKbont, il avoit tout abandonné au caprice de la fortune, qui <luposoit admirablement toutes choses à une fin heureuse. ^ -A'bte de

hauteur.) y .

a^O (1652] HIÉMOÎKtS

pérances. 11 ne se passoit guère de jours que le même peuple ne donnât des marqu€s de son zèle pour tes princes, et de sa fureur contre le cardinal Mazattn. Le prévôt des marchands et tout ie corp^ de ville en fut attaqué en plusieurs rencontres, particulièrement une fois en sortant du Luxembourg, airec tant de violence qu'ils furent obligés de s^e réfugier dans quelques maisons au hovit de la rue de ToBrnon , et dV bandonn^ leurs carrosses, qui furent ttiis en pièces par cette leamùlle. Ceia^eroit aussi arriva à leurs pe^ sonnes ,u s'ils ne s'ëtoient betireusen>ient<inis à couvert de leuns insultes. Le cardinal de Retz n'étoit pas plus épargné que les auitres quand ii étoit obligé d'aller dans ce quartier ] et com«n€ les partisans de M. le prince Tavoient principalement en butte, il aurdit couru plus de risque que personne , et il n'en aafoit pas été quitte pour des injures qu'il essiiyoît souvent, s'il 'n'avoit ea à aa suite des gens en état de le dé* fendre. Cupend&nt la plupart des bo^rgeôjs savoient fort bien «qu'il li'avoit pas dans le cfoeur pour le caN dinal Mazftrim ton» les sentimens dont il étOit àcdssé. Ces emportetnens du peuple donnoient au cardimé Mazarin «de violentes inquiétudes et des appréhensions, dont il «étoîl naturellement asset susceptible. De plus •onaiEchoét tous 1^ jours de noutèaux ^cards, et on imprimoit de nouveaux libelles contre lui et contre la cour. Et bien que le cardinal de Retz y fît répondre, et y répondît souvent lui-même d'une manière beaucoup meilleure que ceUe des attaquans, il restoit toujours tant de chaleur et d'animosité dans le même peuple , qu'il y avoit lieu de craindre qu'on n'en vînt enfin aux dernières extrémités.

ÇkK GUY JOLY. [tÇ5a] %'kl

Il est vrai que les partisans de la cour, appuyés desboas bourgeois et de la plus grande partie des honnêtes gens, faisoient c^ qu'ils pou voieuH pour rabattre les coups, et pour disposer les esprits à un aecommodemeut: ce qui parut assez sensiUement lorsque M. le duc d'Orléans proposa de &ire garder les portes de la yill^ par les bourgeois^^ sous prétexte d'empéçhff le^ désordres. Car le gouverneur, le prévôt des marchands et les échevins s'y opposèreat d^'abord très-fortement: maiis eïifiii ils y consentiront ,siEnr un ordre du Roi qui fut dpnné de concert avec lesi principaux chefs de la ville ^ qui promirent de si bien prendre leurs mesures que la cour, bien loiii d'en souffrir, en pourroit tirer de grands avantages^. M. le duc d'Orléans fit une autre tentative pour se fendre maître de la ville qui ne ffit pas mieux reçue, sous prétexte 4e veiller à la sûreté du parlement, qui se trouvoit exposé contme ïes autres aux insultes de la canaille , en propo^nt de se reposer de ce soin sur Sop Altesse Royale. Mais on jugea que ce nouveau poi^voir étoit d'une trop grande coaséquence, et qu'il alloit à déposséderiez magistrats, et à changer le cours ordin^ir^ d^ gpuvememjaat. M. le prnice tâchai aussi , Biais inutil^n|e94, d$ faire prendre les armes aux bourgeois,, à l'oeqs^ioa de l'attaque de Saint-Cloud par M. de Turenn^. Il monta aussitôt à chetâfl, et courut par les rues pour exciter le peuple à le suivre, pour aller au secours de cette place; mais il ne put débaucher que quelques volontaires de la ville, avec lesquels, au lieu de toûrnei* du côté de Somt-Gloud , il tourna du côté de SaintrDenis, dont il se rendit laaitre sans beaucoup de peine. Entreprise qui fut

a!2!X [rÔSa] MÉMOfRES

aussitôt désavouée par la ville, laquelle écrivit au Roi que cette sortie s'étoit faite sans ordre. D'ailleurs cette ville fut reprise dès le lendemain par les troupes de Sa Majesté, qui Fabandonnèrent ensuite, témoignant se mettre peu en peine de ce poste.

Après ce désaveu de la ville , qui faisoit' assez connoître la disposition des esprits , le parleméfat fit une autre démarche qui n'étoit pas moins considérable, en s'opposant avec beaucoup de fermeté au dessein que Son Altesse Royale avoit formé de conduire solennellement M. le duc de Lorraine au Pakis, et de le faire entrer au parlement : ce que la compagnie ne voulut jamais souffrir ; de sorte qu'il fut obligé de s'en désister. Ces divers incidens tenoient les esprits en suspens de part et d'autre 5 et pendant que messïeurs les princes faisoient tous leurs efforts pour se rendre maîtres du parlement et de la ville, les partisans de la cour tâchoient de disposer les choses à la paix , et au retour du Roi. Ce fui dans cette vue que le prévôt des marchands et les échevins proposèrent au parlement de faire une procession générale pour la paix avec la châsse de sainte Geneviève , patronne de Paris , attendu que ces actions extérieures de religion font souvent de grands effets sur les esprits des peuples dans des conjonctures douteuses et embarrassantes. Cette cérémonie se 6t avec toute la pompe et toutes les cérémonie^ imaginables , le parlement, toutes les cours souveraines, le corps de ville , èf généralement tous les corps ecclésiastiques et séculiers y ayant assisté : ce qui ne servit pas peu à inspirer des désirs de paix à tout le monde. Le parlement commença à tourner ses délibérations de ce côté-là , et

DE GUY JOLY. [l65a] 2îl3

le disposer les esprits à ]a confërence que la cour lésifoft, et que les princes ëldfgnoient toujours autant [u'il leur ëtoit possible, dans l'espérance que l'armëe lu duc de Lorraine, qui étoit vers Brie-Comte-Robert, es mettroit bientôt en état de donner la loi. Mais Is furent bien surpris lorsqu'ils apprirent que ce lue s'étoit retiré à la première nouvelle de rapproche du vicomte de Turenne, qui, ayant fait passer en diligence l'armée du Roi sur le pont de Corbeil , après avoir levé le siéfje d'Etampes s'étoit mis en état dé l'attaquer avant que l'armée des princes pût le joindre-, de manière que le duc de Lorraine se trouvant pressé, donna les mains à un accommodement avec la cour, dont le roi d'Angleterre fut médiateur, sans aalres conditions que de le laisser retourner d'où il iioit venu , sans le poursuivre , quoique le bruit courut qu'il s'étoit laissé gagner par une somme d'argent assez médiocre. Mais la vérité est que la nécessité le réduisit à prendre ce parti, se sentant beaucoup plus foible que M. de Turenne , et sachant bien que lé dessein des Espagnols n'étoit pas de donner des batailles en faveur de M. le prince. Ainsi Son Altesse , qni s'étoit avancé à son secours, fut obligé de retourner sur ses pas promptement , et de mener ses troupes à Saint-Gloud. Cependant les députés du parlement ayant suivi la cour à Melun, en rapportèrent une nouvelle réponse du Roi, par laquelle Sa Majesté commença de déclarer que son intention étoit de consentb à l'éloignement du cardinal, quoiqu'elle fût persuadée que les princes ne se servoient de son nom que pour colorer leurs mauvais desseins. C'est pourquoi Sa Majesté demandoit si, en congédiant le car-

2^4 [l65!»} HÉMOIRES

cjUnal, les princes renonceroient à toutes soctes d'iatrigues ^sachant bien que le traité avec les Espagnols étoitgëaëral, et ne les assnjettis^oit pointa mettre les armes bas. Er^ c^s de réloign^ment du cardinal, le Roi demandoit aussi si les princes n exigeroient point ^utre chose dé lui^ s'ils rentreroient dans leur devoir aussitôt après, eux et leurs partisans ^ et s'ils s'engagieroient de congédier incessamment toutes leurs tr^upess, soit françaises,, soit étrangères, et de soumettre à son obéissance toutes les: places dont ils étoient les maîtres , et les villes rebelles , comme Bordeaux, etc. Les princes firent ce qu ils purent pour $e dispenser de répondre précisément à toutes ces questions, insinuant que ç'étoient des artifices du cardinal Mazarin. Mais enfiil, après plusieurs délibérations , ils furent obligés de se conformer aux désirs du peuple, et de promettre qu'ils exécuteroient de bonne foi ces articles dès que Sa Majesté auroit éloig|ié le cardinal : sachant bien que s'ils ne l'avoient j^s fait on auroit passé outre , et que la maison de ville auroit pris des mesurer avec le gouverneur pour arrêtée la pQpulace insolente, et pourvoir à la sûreté du parlement et de la ville.

M. le prince remajcquoit au3si que Son Altesse Royale commençoità^e rebuter de ces désordres continuels, et j.ugeoît que si la cour prenoit la résolution de lui accorder quelque satisfaction apparente sur le fait du cardinal Mazarin, il ne lui seroit pas possible de le tenir davantage , non plus que la plupart de ses partisans, qui ne cherchoiei^t que des prétextes pour '^ se tirer d'intrigue, sans se mettre en jpeiue d'être trompés. Aussi la déclaration des princes ayant éié%\

DE GUY JOLY. [i65ti] %rS

Iressëç, le parlement ordonna qu'elle seroit incessamment portée au Roi par des députés, qui feroient entendre à Sa Majesté que la compagnie ëtoit entièrement disposas à faire de leur part tout ce qui seroit aécessaire pour acheminer les choses à un bon accommodement. Cet arrêt contribua beaucoup à ruiner les affaires de M. le prince, et. fit extraordinairement crier ses émissaires, qui firent, ce jour-là et les suivans , beaucoup plus de bruit à la sortie du Palais , quils n'avoient encore fail. Cependant il n'arriva point de désordre, parce que le prévôt des marchands et les échevins faisoient tous les jours monter des compagnies bourgeoises à la garde de toutes les avenues du Palais , pour la sûreté du parlement. Précaution à laquelle on eut assez de peine dans les commencemens à s accoutumer, et qui coûta la vie à près de quarante personnes sur» le quai des Orfèvres , par Irnsolençe de quelques bourgeois du quartier , qui ^mirent à crjier au mazarin! sur une compagnie de M colonelle du sieur Menardeau-Champré , conseiller de la grand chambra , qui marchoit du côté de la petite porte du Palais, vis-à-vis le logis du premier président. Il est vrai que tout le monde connoissoit ce colonel pour être fort attaché aux intérêts du cardinal , et dansdessentimens tout-à-fait opposés à ceux dupeuple. Cependant les cris redoublés de mazarin ! ayant été suivis d'une décharge que fit sur eux la compagnie qui gardoitla chaîne devant le- cheval de bronze, ils ) répondirent de manière que les auteurs de Tinsulte eurent lieu de $'en repentir. Cette garde bourgeoise ajant été bien rétablie , rassura les partisans de la cour et ceux qui désiroient la paix , qui commencèrent à

2a6 [r65!»] MÉMOIRBS

se déclarer si ouvertefflent et en si grand noinbre , que ceux de M. le prince , avec tous leurs mouve-^ mens^ ne purent parvenir à lui faire ouvrir aucune des portes de Paris, lorsque M. de Tur^nne l'obligea de chercher une retraite sous les murs de cette grande ville/ quoiqu'il se présentât successivement à celles àfi la Confërence, de Saint-Honoré , de Saint-Denis^ de Saint -Martin, jusqu'à celle de Saint -Antoine. Celle-ci lui fut enfin ouverte par les sollicitations de Mademoiselle , et de son autorité , après qu'elle eat obligé les troupes du Roi à se retirer, en faisant tirer le canon de la Bastille sur elles : ce qui. fut le salut de M. le prince et ^e toute son armée. Sans cela elle auroit été entièrement défaite sous les yeux de la plupart des bourgeois de Paris , qui ne faisoient que s'en rire , plusieurs ayant même tiré sur ses troupes, et quelques-uns ayant été^assez hardis pour se vanter d'avoir tiré sur sa personne. M. leduc d'Orléans ne s'en émut pas beaucoup davantage •, et ceux qui l'environ^ noient ne purent jamais obtenir de lui de sortir dansles rues pendant la bataille , pour marquer qu'il y prenoit intérêt. Après cette action, le prévôt des marchands et les échevins, encouragés par le succès des armes da Roi , prirent cette occasion poUr convoquer l'assemblée générale quiavoitété ordonnée par le parlement, où ils invitèrent ceux de tous les corps qu'ils savoieût L les mieux intentionnés pour la paix,, dans la résolu* '^ tion de leur proposer le retour du Roi pur et simple, j^ sans aucune condition : ce qui auroit été certainement ^ arrêté, si messieurs les princes, avertis de leur dessein, ne s'étoient rendus à cette assemblée pours'j |^ opposer. L'entreprise étoit difficile: c'est pourquoi '.

DE GUY JOLY. {lÔSa] ^27

e prince, qui connoissoit la disposition des es- , ayant juge qu'il tenteroit inutilement de lea entrer dans ses sentimens par les yoies ordiîs, résolut d'emporter leurs suffrages par force is intimidant.

ans cette vue il fit entrer dgns la ville un gra^d bré d'officiers et de soldats, lesquels s'ëtant relus aux environs de rhôrel-de-ville se fièrent : le même peuple; et lès émissaire^; ordinaires dô Altesse mettant ensuite de la paille à leurs cl^a- IX , comme ils avoient fait le jour de la bataille de t-Antoine , ils forcèrent peu à peu tous ceux qui oient de prendre la même marque: ce qui devint )mmun et si nécessaire i|ue personne n'osoit pare sans en avoir, sans en excepter les femmes ni religieux. Ce prélude assez manifeste de sédition apêchapas que le maréchal de L'Hôpital , le prévôt marchands , les échevins et la plupart de ceux qui ent été invités ne se trouvassent à l'hôtel-de-ville lUx heures après midi ; mais ce ne fut que pour ettre la partie, en vertu d'une lettre de cachet de Hajesté dont le maréchal étoit porteur : ce qui it été approuvé de la plus grande partie des dé- ;s , messieurs les princes furent obligés de se re- , après avoir remercié la ville du passage qu'on t accordé à leurs^ troupes , et leur avoir fait des îs de service. M. le prince ayant dit tout haut , en mt , qu'il n'y avoit dans l'assemblée que des mais qui ne cherchoèent qu'à prolonger les affaires , >artisans, qui n'attendoient que le moindre signal a part, se mirent à crier qu'il falloit les assommer »•, et en même temps ils coururent en foule à la

ai8 ['^W MÉMOIRK.S

porte de Thôtel-dc- ville pour y entrer de force , mais ils en furent heureusement empêches par les archers, qai trouvèrent le moyen de la fermer.

Cet obstacle, bien loin d'arrêter la fureur des séditieux, ne fit que les animer davantage; et pendant qu'une partie d'entrCç^ux tiroient dans les fenêtres de la maison de ville , le» autres apportèrent du bois pour brûler la porte :'de sorte que les archers et les gardes du maréchal aj^nt été obligés de te retirer, fceux de rassemblée se cachèrent , ou tâchèrent de se sauver comme ils purent au travers de la foule ; déguisés en différentes manières : ce qui n'empêcha pas qu'il n'y en eût plusieurs de massacrés , entre autres les siears Le Gras , maître des requêtes; Ferrand , de Savary et Le Fèvre, conseillers au parlement; et Miron, maître des comptes : tous ennemis déclarés du cardinal Mazarin. Enfin l'animosité du peuple é toit devenue si grande, que le curé de Saint-Jean s'étant avisé de porter le saint-sacremerft dans la, Grève pour tâcher de les retenir dans le respect , ils le menacèrent de le tuer lui-même s'il ne se retiroit promptement.

Après tout, cette rage ne fut pas si universelle que plusieurs des mutins qui paroissoient les plus échauffés ne s'employassent eux-mêmes à sauver ceux des députés qui étoient de leur connoissance. Le prévôt des marchands (0 et le sieur de La Barre son fils furent j sauvés de cette sorte par des bateliers, qui rendirent [^ service à plusieurs autres pour de l'argent. Le mar^ ^ chai de L'Hôpital , que le danger menaçoit plus que .

(i) Lepreu6t des marchands: C^éioit L^ Fèvre. 11 ne dut point foo saint anx bateliers , mais à Mademoiselle et au dnc de Beanfort , qni ^ rendirent 2i minait M l'hAtel'de-vflle.

DE GUY JQLY. [lÔSaJ %%g

personne , fut obligé de se d%uiser pour se dérober à la fureur du peuple. Mais il ne put faire si bien qu*il ne fût reconnu par le sieur Dauvilliers, le même qm avoit garanti le coadjuteur à la journée du Palais contre une main armée d'pn poignard ; et: ce Dauvil^r liers fut peut-être la cause de son salut: car ce gentil^ bomme, avec Taide d'un valet de chambre d\in de ses amis^ qu'il remarqua entré les séditieux Tépée à la main, Tayaut tiré heureusement de rbôtel-de-ville, le mena chez un bourgeois de sa connoissance \ d'où ils le conduisirent chez lui pendant la nuit, avec un nouveau risque auquel ils ne s'étoient pas attendus : le maréchal, quoique déguisé, ayant été reconnu par un cabaretîer de la cabale de M. le prince proche la Croix du Tiroir, qui se mit aussitôt à crier pour donner l'alarme au quartier. Dauvilliers qui le connoîssoit s'étant approché de lui, lui fit croire qu'il se mépre^noit; et, passant vitejeur chqpnin , ils arrivèrent heûr reusementà Thôtel de L'Hôpital (0.

Pendant tout ce tumulte , le duc de Beaufort et le marquis de La Boulaye étoient dans une maison à la Grève, d'où ils règardoient froidement ce qui se passoit, sans secourir personne , jusqu'à dix heures du soir que Son Altesse Royale envoya Mademoiselle pour sauver quelques-uns de ses amis. Ils suivirent cette princesse à la maison de ville, et firent retirer les séditieux assez à propos pour eux , attendu que plusieurs compagnies bourgeoises, qui avoienteu le

(i) Bien des politiques crurent que parmi les mutiiu il y avoit des gens dévoués h la cour qui les aoiniolen^ expiés, pour dégoûter les bourgeois du parti des princes, qui passoicnt i>our être les auteurs d<;

cette violence, parce que Ton «voit entendu des genè.criet'» : Ji mùi,

Mourgognel a moi, Condél ( Note de Taule ui.)

93o [1652] HÉMOI&ES

temps de se ceconnc^e, commençoient à marcke^ èe ce côtë-»là pour délivrer ceux qui ëtoient enfermes^ dans le desi>ein de faire main-basae sur les rebelles: en quoi ils auroient apparemment été secondés delà plus grande partie des habitans, à qui cette action avoît donné de l'horreur.

Quelques jours après, Son Altesse Royale fut au parlement pour tâcher d'excuser cette violence , mais inutilement. La plupart des conseillers demeurèrent clos et couverts dans leurs maisons, arussi bien que les gens du Roi, qui désertèrent le parquet. Le maréchal de L'Hôpital et le prevot , de leur côté , firent décla^ rer à la ville qu'ils n y retourneroient plus , tant que les choses demeureroient dans l'état où elles ëtoient^ de sorte que ce tumulte , suscité par M. le prince , nuisit beaucoup à ses ajBfaires, et aliéna généralement tous les cœurs des habitans. Cependant , dès ce tèmps- Ui bien des gens crurent que le cardinal Mazarin avoit eu beaucoup de part à ce désordre j'^t que par une personne gagnée il l'avoit proposé à Son Altesse comme une action capable d'intimider la cour, et de lui faire connoître ce qu'il pouvoit dans Paris : ayant envoyé en même temps des ordres secrets à ses amis pour augmenter le désordre , et porter la confusion jusqu'au dernier point, ^fia d'en faire tomber toute la haine sur M. le prince, et de le ruiner entièrement dans l'esprit des Parisiens : en quoi il réussit parfaitement bien. On a su depuis (0 que ces ordres avoient été expédiés par le^ieur Ariste , commis du comte de Brienrie , secrétaire cf Etat.

(i). On a su 4cpuis : Toutes ces conjectures ne sont appuyées sur aucune preuve.

DE GUY JÔtY. [î652] %il

Tun autre côté, le cardinal de Ret2 et ses ami^, 5 rien savoir de ces ordres secrets , ne négligèrent i pour exciter la haine publique contre M. le prince les bruits qu'ils faisoient courir de ses négociais avec la cour , avec plusieurs particularités qui snt toutes rassemblées dans un écrit intitulé les ligues de la paix y dont il fut débité plus de cinq le .exemplaires en fort peu de jours.

IL. le prince en auroit bien pu dire autant du cai^ al de Ret^t et de ses amis, qui avoient tous leur comrce à la coiir. Madame de Chevreuse avoit des teons avec l'abbé Fouquet: l'abbé Charier avec le nd prévôt et l'abbé de Sourches son frère. Madame Rhodes, qui mourut dans ce temp^là, faisoit elleme ses voyages à la cour en habits déguisés (0, aussi h que Berthet et le baron de Pennecors , parent du dinal de Retz , qui tâchoient tous les deux de se idre nécessaires , et de s'intriguer dans les négociaus^ Mais comme M. le prince n'étoit pas si bien inmé des menées du cardinal de Retz qu'il Fétoit des mes, il ne lui étoit pas si aisé de lui dire ses véis, ni d'en tirer les avantages qu'on prenoit plus lement contre Son Altesse Royale.

Oi seule ressource de M. le prince étoit donc dans iolence dont il auroit encore bien voulu se servir itre le cardinal de Retz : ce que la pli^artde ses Ls appréhendant, ils convinrent qu'il devoit pren- ) le parti de la retraite , aussi bien que le maréchal

) On trouva dans sa garde-robe cinq où six frocs de diiferens moines, prétend qu'elle mourut de chagrin de ce qu'étant allée , déguisée en délier , pour donner quelques avis au cardinal Mazarin , ce dernier reçut froidement et avec mépris. ( Dfote de Pau^eur.)- -

nSa [i65a] mémoires

de L*Hôpilal et le prévôt des marchands , et qu il allât à Mëzières ou à Charleville, dont le marquis de Noirmoutiers et le vicomte de Bussy-Lameth, parens du cardinal, étoient gouverneurs. C'ëtoit le sentiment de Tëvéque de Châlons , du duc de Brissac , dû comte de Montrésor , du marquis deLaigués , de Tabbë Gharier, et du sieur d'Ârgenteuil. Mais aussitôt que Joly , qui n'approuvoit pas cette conclusion , eut vu le sieur de Caamartin, ils résolurent d^exhorter le cardinal à tenir ferme , persuades qu'il perdroit toute sa considération et son crédit auprès de la co^r et du peuple dès qu'il seroit hors de Paris, et qu'il surtisàft de le mettre en état de résister à une insulte, en cas qnon le voulût attaqiier. C'est pourquoi le sieur de Çaumartin lui offrit aussitôt une somme de dix mille livres pour s'assurer d'une bonne garde , qu'il composa de cent ou cent vingt Anglais de la suite du roi d'Angleterre, que ce prince voulut bien lui prêter, sans parler de plus de cent gentilshommes, dont une partie couchoit dans le petit archevêché , et les autres dans le cloître.

On s'assura aussi de la plupart des bourgeois des environs, dont les capitaines promirent de se mettre sous les armes au premier bruit. 11 y en eut même des quartiers éloignés qui donnèrent, leur parole, entre autres le sieur Houx-, capitaine des bouchers au bout du pont Notre-Dame. On donna ordre aussi aux curés défaire sonner le tocsin en cas d'alarme, et d'exciter le peuple au secours de leur archevêque. Outre ces précautions, on prit aussi celle d'ouvrir secrètement des vitres de l'église Notre-Dame qui répondoient au petit archevêché , afin qu'en cas de besoin le car-

DE GUY JOLY. [l65îà] 233

linal de Retz pût se sauver dans tes tours de Tëglise , ù. l'on fit provision de mousquets , de bombes , de [rénades, avec des vivres pour quelques jours : tout :ela dans un grand secret, et par le soin d'un bon )rêire qui avoit soin des cloches , nomme Carré ^ naisle reste étoit public. Les soldats faisoientiâ garde régulièrement dans Farchevéché , sous les ordres du vicomte Lameth et du marquis de Château-Renaud.

Tous ces préparatifs retinrent les factieux dans le respect, et les empêchèrent de s'approcher, comme ils faisoient auparavant , du quartier Notre-Dame , et d'y continuer leurs iasolences. Il y a bien de l'apparence qu'ils produisirent le même effet à l'égard de M.leprince^ et que, quelqueenvie qu'il eût de le chasser de la ville , il rompoit toutes ses mesures , voyant qu'il ne pouvoit entreprendre de le forcer sans s'exposer à de graitds risques. Il jugea plus à propos de n'en rieij faire , d'autant plus qu'il appréheîidoit d'offenser Son Altesse Royale, qui continuoit de l'aimer et de le protéger.

Cependant on amusoit à la cour les députés du parlement sans leur rendre réponse , dans l'espérance que les bourgeois, irrités des violences de M. le prince, se déclareroient contre lui. Mais voyaiit qu'au contraire il s'étoit rendu maître de l'hô tel-de-ville, par l'absence du maréchal de L'Hôpital et du prévôt des marchands, auxquels ils avoient substitué le duc de Beaufort et le sieur de Broussel, il fallut enfin leur répondre : ceque Sa Majesté fit, en leur déclarant qu'elle vouloit bien consentir à l'éloignement du cardinal Mazarin , quoiqu'elle vît bien que ce n'étoit qu'un prétexte, à condition qvie Içs princes enverroieut des députés pfour

^34 [l652J MÉMOIRES

traiter d'une bonne paix. Mais M. le duc d'Orléans ayant représenté que cette réponse étoit captieuse, et que c'éfcoit un artifice du cardinal pour les.engager à une conférence qui n étoit point nécessaire , pui^ qu'ils persistoient dans la résolution de mettre les armes ba^^sans aucune condition dès qu il seroit retiré, le parlement ordonna que Sa Majesté seroit remercife très-humblement \ que les députés insisteroient toajours k l'exécution de cette promesse 5 et que messieurs les princes seroient priés de leur écrire pour les assurer qu'ils s'en tenoient à leur dernière dédaratioD, et pour les prier de recevoir pojir eux les ordres da Roi de ce qu'ils avoient à faire , après que le cardinal Mazarin se seroit retiré.

Les termes de ces arrêts ne satisfirent aucun des deux partis. Ainsi de part et d'autre on continua les voies de fait *, et la cour ayant fait casser par un arrêt du conseil la noqiination du sieur de Broussel à la charge de prévôt des marchands , les ppnces n'oublièrent rien pour soutenir ce qu'ils avoient fait., et pour porter les choses encore plus avant : ce qui ne leur fut . pas difficile, la plapart des conseillers du parlement se tenant enfermas danç leurs maisoi^ , et ne voulant ^ plus se trouver mux assemblées. De sorte que les àé- ^ pûtes étant revenus de Saint-Denis, malgré les ordres de la cour de la suivre à Pontoise, et ayant fait leur rapport, le parlement, après plusieurs délibérations, donna un arrêt par lequel il fut déclaré que €a Majesté n'étant pas en liberté, Son Altesse Royale emploieroit toute son autorité pour le tirer d'entre les mains du cardinal Mazarin \ et permission pour cela de prendre la qualité de lieutenant général du ^

DE GUY JOLY. [i65a] «35

royaume , avec praire à tous les sujets de Sa Majesté de le reconuoître pour tel tant que le cardinal demeureroit en France \ que M. le prince seroit aussi prié d'accepter le commandement des armées sous Tautorité de Son Altesse Royale ^ que tous les officiers du Roi, capitaines de ses gardes, etc. , en demeureroient responsables avec leur postérité ; qu'il seroit écrit au Roi pour excuser le retour des députés , et pour le supplier de vouloir bien éloigner le cardinal Mazarin, ajoutant que Tarrét seroit envoyé aux autres parlemens, qui seroient invités d'en donner de semblables.

La cour cassa ^et arrêt; mais cela n'empêcha pa3 le parlement d'en donner deux autres, dont- le premier ordonnoit l'exécution de celui qui mettoit la tête du cardinal à prix ; que sa bibliothèque seroit vendue , et ses meubles*, que les fermiers de ses bénéfices seroient contraints de payer entre les mains de certains banquiers^ pour assurer le paiement de ceux qui, trouveroient moyen de se défaire du cardinal : et le second imposoit une npuvelle. taxe sur les bourgeois pour le paiement des troupes , qui fut fixé à la somme de huit cent mille livres par la maison de ville , et répartie sur toutes les maisons à raison de soixantequinze livres par porte cocher e, et les autres à proportion: Mais cette taxe ne fut payée que par quelques uas des partisans des princes, et ne servit qu'à indisposer davantage contre eux l'esprit des bourgeois, qui se dispensèrent de payer, en disant que l'arrêt avoit été cassé par le conseil.

Cependant Son Altesse Royale et M. le prince acceptèrent les qualités qui leur avoient été données

236 [l652] MÉMOIRES

par le parlement ^ ils dépêchèrent des lettres circulaires à tous les gouverneurs de provinces ; et M. le duc d'Orléans établit un conseil au Luxembourg, où il appela deux officiers du parlement, le président de Nesmond et le sieur de Longueil (0, et même M. le chancelier, qui auroit bien pu et dû se dispenser d'y assister. La cour voyant que le parlement n'osoit plus s^opposer aux volontés des princes , prit le parti de le transférer à Pontoise, où elle s'étoit rendue; et ayant ramassé vingt ou trente maîtres des requêtes, présidens et conseillers, elle en composa une espèce de parlement pour opposer à celui de Paris. Ces officiers, quoiqu'en petit nombre , ne laissèrent pas de foire leurs fonctions avec assez de vigueur 5 et, pour s'attirer plus de considération, ils firent, de concert avec la cour, des Vemontrances pour Féloignement du cardinal, qui leur fut aussitôt accordé et exécuté: après quoi le Roi fut à Compiègne , laissant le maréchal de La Ferté à Pontoise avec une partie de ses troupes, pendant que le vicomte de Turenne étoit allé se poster à Villeneuve-Saint-Georges, pour tenir tête au duc de Lorraine , qui étoit rentré en France, et s'étoit avancé vers Brie-Comte-Robert.

Ce mouvement ayant obligé M. le prince à décamper de la plaine d'ivry pour passer à Chareuton sur un pont de bateaux qu'il fit dresser sur la Seine au Portà-l'Anglais, M. de Turenne se trouva comme enfermé

(i) Le sieur de Longueil : Longueil, frère du président de Maisoni, etconsoiller de grakid^chambre , aimoil TEtat, mais il airaoit encore plus Targent. Cinquante mille ëcus de Mazarin le détaclièrent de U Fronde. Il ne s^ c'toit mis que parce quMl aroit en vain demande' pour •on frère la phiffe de surintendant des finances.

DE GUY JOLY. [l65a] 287

entre l'armée du duc de Lorraine et celle de M. le prince ( embarras qui dura pendant quelques jours 9 mais dont il se tira heureusement pendant une nuit que ces deu^ princes ëtoient à Paris , et que M. le prince étoit indisposé pour s'être trop approcl^é d'une comédienne ) , ayant pria si bien son temps que ses ennemis na s'aperçurent de son éloignement que quand 41 fut en état de ne les plus appréhender. Cette retraite imprévue les déconcerta d'autant plus qu ils remarquèrent dans le parlement un fort grand changement à leur égard depuis le départ du cardinal Mazarin : ce qui obligea les princes à penser sérieusement à la paix , et à déclarer qu'ils étoient prêts de se soumettre sans autre condition que cellç d'une amnistie générale pour eux et pour tous leurs partisans. En conséquence de cela, le parlement [donna un arrêt par lequel il fut ordonné que Sa Majesté seroit très-humblement remerciée de l'éloignement du cardinal , et suppliée de vouloir bien revenir à Paris pour recevoir toutes les marques quHl pouvoit désirer de leur obéissance et de leur respect-, que messieurs les princes seroient aussi remerciés, et priés de continuer leurs bons offices pour la paix , et que cependant leur déclaration seroit enregistrée^. Cet arrêt ne satisfit pas la cour, qui prétendoit que les princes, conformément à leur déclaration , dévoient mettre bas les armes, sans aucune capitulation : de sorte que Son Altesse Royale ayant écrit au duc de Damville, qui étoit à la cour, d'obtenir des passeports pour quelques personnes qu'il vouloit envoyer , le duc lui fit réponse qu'il n'avoit pu obtenir les passeports , parce que Sa Majesté vouloit qu'avant toutes choses M. le

3t38 [l65a] MÉMOIRES

prince mît bas les armes , suivant ses promesses. Peut satisfaire en quelque façon à la demande des princes, la cour envoya une amnistie au parlement de Pontoise, dont la publication ne servit de rien , à cause de la manière dont elle étoit dressée, qui condamùoit trop ouvertement la conduite des princes, et parce que le canal du parlement de Pontoise ne plaisoit pas à celui de Paris : ce qui donna lieu à de nouvedies déKbërations , dont le résultat fut que le Roi seroit trèshumblement remercié, et supplié de revenir à Paris j d'accorder des passeports aux envoyés des princes, et une amr>istie générale en bonne forme., pour être publiée dans tous les parlemens du royaume^ et que toutes les compagnies souveraines seroient invitées de députer vers Sa Majesté pour le même sujet. Cet arrêt . faisoit voir la disposition où l'on étoit de se rendre i la première démarche que la cour voudroit faire, sans se mettre fort en peine des intérêts particuliers des princes ^ et comme tous les corps étoient invités de députer au Roi pour le prier de revenir à Paris, tout le monde s'empressa d'exécuter cet article de l'arrêt, sans s'embarrasser du reste. Les ecclésiastiques, comme de raison, commencèrent à dofiner l'exemple ^ et le doyen de Notre-Dame ayant proposé au chapitre d'envoyer des députés sans en parler an cardinal de Retz, Joly , après en avoir été informé, lui fit entendre qu'il lui étoit avantageux de se mettre à la tête de cette députation , et que ce seroit une occasion fort naturelle de recevoir de la main de Sa Majesté le bonnet que le Pape lui avoit envoyé par un courrier : ce que le cardinal souhaitoit avec le dernier empressement , ayant employé toutes sortes de moyens

lur (Jue le Roi donnât cette commission à Son Al- >se Royale ou à quelque autre. C'est pour cela r-après s'être assuré de l'agrément de la cour par moyen de la princesse palatine , il prit ses mesures ec le chapitre et avec le reste du clergé , dont les BTérens corps joignirent leurs députés à ceux du tapitre ; et il partit à leur tête dans un appareil assez lennel et tranquille pour le temps , n'y ayant eu que lelques menues canailles qui crièretit à l'ordinaire )rès eux aux mazarins ! sans trouver aucun émirras ni obstacle sur toute la route (quoique les trou- ;s de M. le prince fussent répandues dans toutes s campagnes ) , à cause de la protection de Son Alsse Royale, qui avoit donné un détachement de ses irdes au cardinal de Retz pour l'assister jusqu'à ompiègne. Leur voyage fut de huit jours , dont le irdinal en passa trois à la cour , où il fut fort bien îçu. Sa harangue (1) fut approuvée de tout le monde, ant conçue en des termes parfaitement accommodés la disposition des esprits. 11 y eut plusieurs conféinces pour concerter les moyens du retour du Roi, ; d'une réunion sincère entre les deux cardinaux , ai ne put être terminée parce qu'il fut obligé de îtourner à Paris : mais on convint de se donner dés (mvelles de part et d'autre. .•^

Cependant les partisans de M. le prince ayant fait apriraer une fausse harangue du cardinal de Retz au oi pour le décrier parmi le peuple , oii fut obligé de ttblier la véritable , qui fut tellement goûtée du pulic, que quand il rentra dans Paris tout le monde

(i) s a harangue: Quelques passages de ce discours fort remarquable «trouvent dans la Notice sur le cardinal de Betz. *

2t4o [l65ft] MÉMOIKES

sortoit des maisons pour le voir , avec des acclamations redoublées de vii^e Iç Roi et la paix!

Cet exemple du clergé fut bientôt suivi par toutes les compagnies souveraines, par le corps de ville , par le corps des marchands ^ par les colonels et les capitaines de la bourgeoisie , dont les derniers furent ménagés, principalement par le cardinal de Retz, qui avoit toutes les nuits des conférences avec quelques-uns d'entre eux , et particulièrement avec le sieur de Sève , maître des requêtes, et colonel du faubourg Saint-Germain. Labbé Fouquet, qui s'étoit érigé en agent du cardinal Mazarin , voulut aussi se faire de la fête , et se donner le mérite du retour du Roi. Pour cet effet , sur des ordres qu'il s'étoit fait adresser de la cour , il assembla dans le Palais-Royal un grand nombre de bourgeois bien intentionnés, sous la direction du sieur Le Prévôt, conseiller de la grand'chambre. Celui-ci , après un discours étudié pour leur faire sentir les douceurs de la paix, et les avantages qu'ils dévoient se promettre du retour du Roi , qui étoit désiré de tousles gens debien,ettraversépar un petit nombre de factieux , conclut en les exhortant à se saisir des principaux quartiers delà ville^ à mettre tous du papier à leurs chapeaux , suivant Tusage des armées du Koi; et crier etf isortant vive le Roi! avec assurance qu'ils seroient suivis de tous les bons bourgeois. Mais peu s'en fallut que cette belle équipée n'eût un effet tout contraire. Ceux qui voulurentse signaler ensortantdecelle assemblée furent aussitôt chargés et dissipés par les i>ourgeois \ de sorte que cette tentative mal concertée pensa tout gâter, et ne fit que retarder les desseins qui avoient été le mieux digérés par le cardinal de Retz.

ki

DE dut JOLY. fi65î] ^41

)ependaEit comme dans le fond les esprits ^toieiil arablement disposés, ce prélat, pour satisfaire à promesse ,^ envoya secrètement à la cflur le sieur y, afin d€i prendre des mesures pour le retour du i avec la princesse palatine. Mais il arriva qu'en ré* lant il fut arrêté par quelques cavaliers de l'armée M. le prince, qui le menèrent à Charenton, où Ms gardèrent bien caché pendant deux jours, en at*»idant quatre cents écus qu'il leur avoit |^mis pour rançon, et qu'il envoya chercher à Paris ; après loi ces cavaliers le mirent en liberté de si bonne foi, i-ils ne voulurent pas fouiller dans ses poches, où lauroient trouvé lés dépêches de la princesse palst* ae. Ce fut un grand bonheur que M. le prince n'eût icune connoissance de sa capture : Son Altesse salant quelle part il avoit dans les secrets du cardinari 3 Retz , Joly auroit sans doute couru risque s'il eût é à la discrétion de ce printe. Mais où son bonheur irut davantage , ce fut sur le chemin de Charenton à iris, un moment après avoir été relâché : car il rfenmtra M. le prince presque tête à tête; de manière le pour l'éviter il fut obligé de pousser éon cheval travers des champs : ce qui auroit dû naturellement rendre suspect, etle faire arrêter. Cependant il sortit îftreosement de tous ces dangers, et il alla rendre )mpte de ses aventures et de ses négociations au carmal de Retz, qu'il trouva fort inquiet de sa détenon, et qui fut ravi de le voir, et d'apprendre de lui ne dès que Leurs Majestés eurent appris de ses nou- ^eQes, elles résolurent aussitôt de se rendre à Saintijermain, où les députés furent entendus. Il y eut quelques difficultés sur ceux de la ville , parée que le

ti4a [ifiSi] MÉMOil^RS

duc de Beaufort et le sieur de Broussel s'éloient trouvés à leilr nomination : mais elle fut levée quand on sut qu'ils s'étoient démis Tun et lautre de leurs emplois , et le Roi leur accorda une audiepce très-favorable, aussi bien qu'aux autres. Mais ceux qui furent reçus le plus agréableipçnt furent les officiers de la bourgeoisie , dont la cour avoit le plus de besoin pour assurer le retour du Roi, et une réception honorable dans Parin M. le prince voyant que tout se disposoit de ce côté-là , se retira vers la Flandre avec ses troupes , à l'exemple du duc de Lorraine , après avoir tenté inutilement plusieurs moyens de s'accommoder avec la cour, par le ministère de Gourville, du duc de Bouillon , de l'abbé Fouquet , de madame de Châtîllon, et en dernier lieu du duc de La Rochefoucauld : soit que le cardinal n'eût pas envie de traiter avec lui, ou que les prétentions de Son Altesse. fussent excessives et exorbitantes, i** Il deraandoit que le cardinal Mazarin sortît du royaume, et que le Roi donnâlà Son Altesse Royale et à lui le pouvoir dé faire la paix générale. 2° Qu'on fît un conseil composé de personnes non suspectes , et qu'on ôtât le surintendant. 3** Que tous ceux qui avoient suivi les princes fussent rétablis dans leurs biens, charges et gouvernemens. 4* Que M. le duc d'Orléans auroit une pleine satisfaction pour lui et pour ses amis. 5** Que l'on accorderoit à la ville de Bordeaux les immunités et privilèges qu'elle demandoit. 6° Que M. le prince de Conti auroit pcr m îission de traiter du gouvernement de Provence avec le duc d'Angouléme ; que le duc de Nemours auroit celui d'Auvergne , et le duc de La Rocke^ foucauld celui d'Angoùmois et de Saintonge, ou une

DE GUY JOLY. fiÔSaj Îl43

le de trois cent cinquante mille livres pour traiter 1 autre <[u'ii voudroit-, que le prince de Turenne t dédommagé ,du rasement de Taillebourg •, que )mtes du Dognon et de Marsin seroient faits malux de France , et le sieur Viole secrétaire d'Etat, résident à mortier; qu'on donneroit des lettres jc au marquis de Montespan ; qu'on rendroit le ernement d'Anjou au doc dj^ Rohan , avec celui ont-de-Cé et de Saumur; que le" marquis de La e auroit le gouvernement de Bergerac et de Sainteet qu'on donneroit cent cinquante mille livres à le Sillery pour acheter tin gouvernement , avec lesse de le faire chevalier de l'ordre à la première lotion. A ces conditions, M. le prince promettoit lettre bas les armes , et de consentir au^retour du inal dans trois mois, ou après la conclusion de la générale. Ces prétentions outrées rendirent tou- DS négociations inutiles, qupiqu'elles fussent deles moins difficiles par la mort du duc de Ners, qui fut tué eaduel par le duc de Beaufort son i-frère, d'un coup de pistolet, derrière les Jacode la rue Saint-Honoré , pour des démêlés se- » (Oqûi duroient depuis long-temps entre eux, et 5e réveillèrent au sujet du gouvernement de Paris, ivoit été donné au duc de Beaufort. Cet accident ant pas levé toutes les difficultés^ on ne conclut : il n'y eut que madame de Châtillon qui profita es négociations, par le don que lui fit M. le prince a terre de Merlou , où il pouyoit cependant en-

'Pour des démêlés secrets: Us aToîent eu à Oilcans , dans un coule guerre tenu en pre'sence de Mademoiselle, une dispute oh ils en nt venus aux injures. et aux coups.

244 [l^S^j MÉMOIRES

trer d'autres considérations. Ainsi toutes les conférences ne produisirent rien , et il s'engagea tout-à-faik av ecles Espagnols, résohi à la contirraation de la guerre, entraîne par madame de Lôngueyille , qui étoit jalouse de madame de Gfaâtillon, et qui craignok touh jours d'être obligée dé" retourner vers son mari. D attleurs il faisoit un fort grand f]pnds sur la haine publia que contre le cardinal fi||tzarin , tfoù il espéroit tirer de grands avantages : mais faute d'un chef de confiance , cette haine s'ëtoufia peu à peu , et chacun ne songea qu'à se soumettre, dans la crainte de seperdre.

La cour ne manqua* pas de profiter de cette cansternatibn, et d'en tirer avantage. Le Roi revînt à Paris sans amnistie générale, et sans avoir rien accordé à M. le djic d'Orléans. Au contraire, Sa Majesté lui ayant dépéché un exprès du bois de Boulogne avec ordre de l'aller trouyer ou de se retirer , il eut peur d*étre arrêté, et il partit le lendemain matin pour aHer à Blois. [

Le Roi, continuant d'agir avec autorité, envoya une [7 lettre de cachet au parlement pour lui ordonner de ^ se rendre au Louvre : ce qui étonna un peu la compagnie. Mais comme il n'étoit plus temps de faire des difficultés, elle obéit sans raisonner, et alla au Louvre, où le Roi tint son Jit de justice; et après une amnistie qui paroissoit générale , Sa Majesté fit publier une déclaration pour en excepter les ducs de Bea^ufortet de La Rochefoucauld, leis sieurs de Broussèl, Viole, de Thou, Portail ^ Betaul, deCroissy, Cotulon, Mâçhaull, Fleury , Martineau, Genoux, le marquisdeLa Boulaye, Fontrailles, et Denis, trésorier de France; avec défense au parlement de prendre à l'avenir con-

DE GUY JOLY. [i65aj n'^S

noissaoce des affaires d'Etat et de la direction des finances. - '

Cette hauteur surprit tout te monde, sans en excepter ceux qui s'étoient employés avec le plus de chaleur pour le retour dé Sa Majesté. Cependant les disgraciés furent obligés de diaparoître , et de se ca-r cher en différens endroits, où quelques-uns sont morts exilés , entre autres le sieur de Broussel.

Cette subite révolution donna une grande réputation au cardinal M azarin dans les pays étrangers , où d'ordinaire on ne juge des choses que par Tévéne- Dfieht. La vérité est qu'il n'y avoit pas toute la part quofi pourroit s'imaginer, la plupart de ces changemens s'étant faits par hasard , et sans son consentement. Mais quand même tous ces heureux succès auroieat été un effet de son génie , il n'en mériteroit pas plus de gloire, puisqu'il est toujours aisé à celui qiii a l'autorité du prince de s'en prévaloir et même d'en abuser, en donnant de belles espérances, etmanc|uant impunément à sa parole. Certainement cela ne [vistifie pas Son Altesse Royale, ni M. le prince, ni le iioadjuteur, qui dévoient le mieux connoître. Une meilleure intelligence auroit pu prévenir ce malheur, et tous les autres qui leur $ont arrivés dans la suite, qu'ils ne dévoient attribuer qu'à leurs passions, et au désir qu'ils avoiept chacun en particulier de se wenger de leurs ennemis, c'est-à-dire de ceux dont ils croyoient avoir été offensés-

Là manière dont le Roi rentra d^ns Paris devoit

^yrprendre le cardinal de Retz plus que personne,

\iarçe qu'ayant contribué autant qu'il avoit fait au

retour du Roi, il semble qu'on i^e devoit pas^ oublier

^46 [l65t2] MEMOIRES

de si bonne heure les paroles qu'on lui avoit données de ne rien faire que de concert avec lui. Cependant il ne fit presque aucune réflexion sur celte conduite, non plus que sur le secret du messaf^e à M. \e duc d'Orléans, qu'il n'apprit qu'au Louvre, où il se rendit d'assez bonne heure pour attendre Leurs Majestés: et cela par un hasard , le prevot de L'Ile l'ayant dit à Joly comme une nouvelle publique.

Il lui arriva dans le même lieu une^autre chose qui de voit encore l'étonner davantage : e^est qu'il reçut un moment après un billet de la princesse palatine, pour l'avertir de ne la point aller voir dans l'appartement qu'on lui avoit préparé au Louvre ; et de lui envoyer seulement Joly, qu'elle instruiroît de toutes choses. Cela fut exécuté comme elle le désiroit; et cette princesse en abordant Joly commença par lui demander si le cardinal de Retz avoit perdu l'esprit, et pourquoi il avoit fait revenir le Roi sitôt à Paris: .ajoutant qu'elle ne croyoit pas que, cela fût de son intérêt, ni qu'il en dût espérer une grande satisfaction. Ce discours, rapporté auf cardinal, ne fit pas une grande impression sur son esprit, si enthousiasmé des caresses de la Reine qu'il n'écoutoit presque rien de tout ce qu'on lui représentbit. Sa Majesté lui dit entre autres choses que le retour du Roi étoitson ouvrage, et qu'il venoit de lui rendre un service dont elle vouloit le faire souvenir toute sa vie.

Cependant, quoiqu'il fût pénétré des flatteries de la Reine, il ne laissa pas, au sortir du Louvre, defairf^ encore une démarche qui sentoit bien l'esprit de h Fronde. Il alla chez M. le duc d'Orléans pour lui conseiller de demeurer à Paris, et de ne point obéir à

DE GUY «JOLY. [ïôSa] a 47

l'ordre qui iui avoit ëté envoyé. Mais, à dire le vrai, ce conseil n'ëloit plus qu'une espèce de bienséance dont Son Altesse Royale ne fit pas grand cas, ce prince étant parti le lendemain matin, peu satisfait du cardinal de lietz, qui ne lui offrit point de le suivre. Il découvrit même qu'il avoit négocié beaucoup de choses avec la cour sans sa participation , quoiqu'il lui eut protesté cent et cent fois qu'il ne vouloit dépendre que de lui. La Reine fut aussi peu contente du conseil qu'il avoit donné à Son Altesse Royale ^ mais elle ne lui éti témoigna rien , et ne laissa pas de le caresser à son ordinaire quand il alloit au Louvre : ce qu'il contimia de faire pendant quelque temps, si prévenu de l'importance de ses services, qu'on ne lui pouvoit faire écouter les avis qui lui venoient tous les jours du'péril doiïtil étoit menacé. Il s'imaginoit vainement que la pourpre romaine le mettoit à couvert de toute entreprise, et que le peuple ne inlanqueroit pas , dans le besoin , d'accourir à son secours: en quoi il se tron^poit fort. La plupart du inonde , et particulièrement les personnes de qualité ({ui avoient le plus de part aux intrigues , avoient changé en haine l'affection qu'ils avoient eue pour lui, parce qu'on voyoit manifestement qu'il étoit l'unique auteur de la révolution dernière : à quoi il n'y avoit plus de remède.

Cependant la princesse palatine ne cessoit de faire avertir le cardinal de Retz de prendre garde à lui ^^\

(i) Le cafdinai Mazarin écrivoit sans cessé à la Reine qu^ii fallqit arràer le cardinal de Retz : sans quoi il ne letoucueroit jamais à Paris , où il ne se croyott pas ea sûreté pendant quMl y resteroit un homme capable de Ini tenir téie. D^aiUeuvs il ue voulbit retourner qu^près la

^48 [a652J MÉMO/Hi::5

Et comme il voulut enfin s'éclaircir par luir-méme, et savoir d'elle ce qu*îl avoit à craindre (ce qu'il jugeoh plus facile, parce qu'elle avoit quitté son appartement du Louvre , et qu'elle ëtoit logée chez elle à l'hôtel de Luynes) , il chargea Joly, son entremetteur ordinaire, de lui demander une heure de la nuit pour ^'entretenir avec elle sûrement et secrètement. Mais cette princesse répondit qu'elle ne vouloit en façon du monde que le cardinal mit les pieds chez elle dans son logis, parce que ce seroit trop l'exppser ^ et que tout ce qu'elle pouvoit faire pour lui étoitde se rendre le lendemain à neuf heures? du soir chez Joly , où ce prélat n'ayant pas manqué de se trouver , elle lui répéta fort au long tous les avis qu'elle lui avoit fait donner ^ et le cardinal lui ayant enfin demandé où pouvoit donc aller ce qu'il avoit à .craindre, elle lui répondit brusquement en se levant : « A tout , jusqu'à if. la mort. »

Cette déclaration l'étourdit tellement, que , passant d^une extrémité à l'autre , il cessa tout d'un coup d*aller au Louvre , et il aû^cta de se faire suivre par^ tout ou, il ail oit de huit ou dix personnes armées : rodomontades fort inutiles , qui l'exposoient plutôt que de l'assurer. S'il eût été capable d'écouter de bons conseils, le seul parti qu'il avoit à prendre étoit de se retirer dans un lieu sûr, d'où il put entretenir les inquiétudes du cardinal Mazarin. Mais il se piqua de suivre une conduite toute contraire » en déclarant fièrement qu'il ne quitteroit pas le pavé de Paris. Sotte vanité , qui pouvoit toute seule être la cause de sa

prisontlii cardinal de Retz-) afin de nuinder h Rome 4]I}^r>n Tavoit résolue. sans sa participation. ( JYote de Pauteur. )

DE GUY JOLY. [l652J ^49

|>erte, puisque c'ëtôit donner à. entendre à la cour ju il lui restoit encore des moyens de renoiiyeler les désordres passés. La vérité est pourtant qu'il ne [iherchoit qu'à s'accommoder avec le cardinal Mazanin, et qu'il S'imaginoit que le meilleur moyen étoit de lui faire peur, en affectant une fierté qui eeytaine^ ment n'étoit ptes de saison, et qui n'étoit plus soutenue dés moyens réels, ni d'aucune ressource essentielle. C'est ce que le cardinal Mazarin«savpU fort bien, quoiqu'il feignît de l'ignorer, traitant toujours avec le cardinal de Retz comme s'il eût été en état de lui nuire, et lui faisant témoigner beaucoup de disposition à le satisfaire. Mais.il savoit bien fa^ira naître des difficultés pour se dispenser de conclure , se plaignant entre autres choses de ce que le cardinal de Retz se servoit de trop de gens pour négocier avec lui. Cette diveâ^ité de personnes , et même souvent de propositions, ne lui permettoit pas de se détermi*^ lier à rien*, et en cela il faut convenir que le cardinal Mazarin avoit raison; car la facilité du cardinal de Retz étoit si grande, qu'il ne refusoit aucun de ceux qui lui oiSroient leur médiation , «quoique ses meilleurs amis lui représentassent souvent les dangereuses conséquences de cette conduijter ifcis il étoit environné de gens qui trouyoicnt leur compte à cette confusion, et qui, plus occupés de leurs intérêts que des siens, tâchoient de s'intriguer dans ses négociations pour faire leurs affaires à ses dépens.

La princesse palatine avoit toujours eu plus de part que personne à sa confiance ^'♦et, malgré les traverses des autres, elle avoit eu l'adresse de réduire la négoriation en des propositions moins vagues et plus pré-

2lSo [l652J iMÉMOlRES

cises de part eLd'autre, le cardinal Mazarin s'étant engagé de faire donner la direction des affaires au cardinal de Retz s'il vouloit aller à Rome ; et de lui procurer des abbayes, des pensions, et tout ce qui seroit nécessaire pour soutenir la dignité de soil ca* ractère dans cette cour. Mais il ne se contentoit pas de cela ; et comme il avoit plusieurs personnes considérables qui s'étoient attachées à lui, il d€mandoit trois .gouvernemens de places importantes pour le duc de Brissac , pour le marquis de Fosseuse , et pour le sieur d^Argenteuil; une abbaye de vingt mille livres de rente pour labbé Charier, une charge de secrétaire d'Etat pour le sieur de Caumartin , et une somme d'argent pour le sieur Joly , ou l'emploi de secrétaire des commandémens de M. le duc d'Anjou. Dans le commencement , la princesse palatine s'étoit chargée de faire accepter toutes ces Conditio^is -, mais quand fille vit le Roi dejetour à Paris, et que lès craintes du cardinal Mazarin n'étoient plus si pressantes, elle changea l:|yientôt de sentiment, et dit nettement au cardin^ de Retz que,. puisqu'il avoit fait la faute de laisser revenir le ftoi, il n'étoit plus question de marchander : et qu'il falloil absolument se contenter de ce qu'on lui offi^it, s^ns penser à ses amis, dont on se souviendroit eu tçmps et lieu.

De tous les amis du cardinal de Retz, il n'y eut que Joly qui appuyât ce sentiment. Il lui représentoit àans cesse le péril où il s'exposoit s'il en usoit auttjment; et que,, ne pouvant espérer d'obtenir les grâces qu'il souhaitoit pour un petit nombre de ses partisans, il ne devoit pas trop s'y opiniâtrer, quand ce ne seroit que pour ne pas décourager les autres, qui auroien/

DE GUY JOLY. [lôSaJ aSr

lieu de se plaindre de cette prëférence. Le cardinal de Retz ëtoit ^ssez disposé à suivre ce conseil 5 et si le sieur de Caumartin eût été à Paris, il y i bien de l'apparence que lui et Joly l'auroient déterminé, se mettant peu en peine l'un et l'autre de leurs intérêts particuliers. Mais Caumartin ayant été obligé d'aller à Poitiers pour sfe marier, Joly ne se trouva pas assez fort pour tenir tête au duc de Brissac, à l'abbé Charier, et à d'autres gens intéressés, dont il étoit continuellement obsédé. Au commencement, le duc de Brissac n avoit eu que très-peu de part aux affaires du cardinal de Retz ; mais il s'étoit depuis quelque temps si bien mis avec lui , et par des voies si agréables , en lui ménageant des parties de plaisir , qu'il étoit fort dillicile de faire prendre d'autres résolutions au cardinal que celles qui lui étoient inspirées par le duc. La principale de ces parties de divertissement vint du commerce que le duc de Brissac avoit avec mademoisdle de La Vergne , belle-fille du chancelier deChiverny, parent du cardinal. -Cette demoiselle, qui étoit fort bien faite , avoit pom voisines mesdemoiselles de La Loupe, dont l'aînée étoit une des plus belles personnes de France 5 et comme il y aVoit une porte de communication d'une maison à l'autre, mademoiselle de La Loupe étoit à tous momens chez mademoiselle de La Vergne, où le cardinal et ce duc alloient souvent la nuit entretenir ces deux demoiselles. Le cardinal de Retz s'étoit fait faire, pour ces visites nocturnes, des habits fort riches et fort galans, suivant son humeur vaine, qui le portoit ^ se tenir ordinairement le jour aussi bien que la nuit paré d'habits extraordinairement magnifiques, doht on se

%5'i [l65aj MÉMOIRES

moquoit dans le monde. Outre ces tendez-vous de galanterie , le duc engageoit souvent le cardinal dans des parties. de promenade ou de chasse, dans lesquelles ce prëlat s'ouvroit à lui de ses affaires les plqs secrètes ,^ jusqu'à lui découvrir son commerce avec la princesse palatine, que le duc trouva bientôt le mpyen de lui rendre suspecte, en Itfi représentant que ses frayeurs étoient purement politiques et affectées, pour le faire venir au but du cardinal Mazarin , et lui faire sa cour à ses dépens* Le duc ajoutoit que cette princesse n'avoitplus de crédit, et qu'il feroit bien mieux de traiter directement avec la Reine, qui ne se rendroit pas si difficile sur les conditions; ou avec Servieri, qui avoit été rappelé depuis peu , et qjixi avoit alors toute la confiance de Sa Majestés Cette pensée de traiter avec Servieh venoit de madame la duchesse de Lesdiguières , amie du duc de Brissac, qui clgterchoit depuis long-temps un prétexte pour entrer dans les afiaires du, cardinal de Retz son cousin, et qui crut en fivoir trouvé un admirable. Servien alla retmercier le^ cardinal de la manière obligeante dont il avoit été reçu dans sa maison de.Beaupréau pendant son exil ; mais en effet pour insinuer par ce moyen à ce cardinal l'envie de retourner au Louvre, en lui faisant entendre qu'un léger compliment à la Reine mettroit les choseis en état d'être terminées daix» un moment. La duchesse de Lesdiguières donna dans ce panneau, et y fit tomber aisénient le duc de Brissac, parce c[ue les discours de Servien^ s accommodaient à leurs desseins et à leurs intérêts. Ils ne savoient pas l'un et l'autre que Servien et l'abbé Fouqmet ne s'étoient raccommodés que dans le des-

DE GUY JOLY. [lOSaJ ^ ibZ

sein Reperdre le cardmal dé Retz, et d'empêcher sa téconciliation avec le cardinal Mazarin : prévoyant bien que si elle se faisoit une fois, ils ne seroient plus que des serviteurs inutiles et sans considération. Dans ce dessein, ces deux messieurs avoient prévenu Tesprit de la Reine, en lui faisant entendre qu'elle ne parviendroit jamais à faire revenir le cardinal Mazarin ,' ^i elle ne s'assuroit auparavant du cardinal de Retz , dont ils empoisonnoient la conduite , en faisant remarquer à Sa Majesté qu'il n'alloit plu^ au Louvre , et qu'il aflfectoit de se promener tous les jours dans les rues de Paris, et de se vanter publiquement qu'il n'en quitteroit pas le pavé. Ces discours ne manquèrent pas de produire leur effet dans Fesprit de la Reine, qui dans le fond haïssoit toujours le cardinal de Retz, quoiqu'elle n'ignoroit pas les services qu'il lui avoit rendus^; et les choses furent poussées si avant, qu'elle donna son consentement pour l'arrêter au sieur de Pradelle, capitaine aux .gardes, soit mort ou vif; et de l'attaquer dans les rues, s'il refusoit d'aller rendre ses respects à Leurs Majestés. L'abbé Fouquet se chargea du soin de dis:poser toutes choses pour cette exécution Violenté , pendant qne Servien tâcherpit d'engager le cardinal d'aller au Louvre par le^noyen de madame de Lesdiguières et du duc de Brissac, qui hii donnèreiit tant d'ombrage contre la princesse palatine qu'elle Im devint suspecte , et qu'il entra lui-même en comifterceavec Servien. Cependant Joly, qui voyoit toutes choses, ne cessoit de représenter au cardinal les intonvéniens'qui pouvoient en arriver, suivant les avis <le la princesse palatine 5 mais comme le comte de.

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Montrésor et Argenteuil appuyoient les visions du dnc de Brissac, le premier dit hautement qu'il teuoit en toutes rencontres pour des, schelmes ceux qui conseilloient au cardinal de négliger, les inté^^éts de ses amis. Joly ne fut point écouté , la princesse palatine devint suspecte, et le cardinal de Retz n'eut pas la force de résister au comte de Montrésor, ni à ses autres amis de la même cabale , dans la crainte dates perdre.

L abbé Charier n'étoit pas moins vif que le duc de Brissac, étant* fortifié dans les mêmes sentimens par les raisonnemens du maréchal de Villcroy, du grand prévôt de l'hôtel , et de l'abbé de Sourches son frère, avec lesquels il avoit toujours entretenu un commerce particulier : de manière qu'il concouroit presque avec eux sans savoir ce qu'il faisoit, l'envie qu'il avoit de sortir prompteraentd'affaire-à son avantage lui faisant écouter trop aisément ce qui pouvoit flatter ses désirs» Ainsi le duc de Brissac et lui s étant trouvés de même humeur et de même opinipn , ils gouvernoient entièrement le cardinal de Retz avec d'autant plus d'empire, qu'ils entroient l'un et l'autre dans ses plaintes secrètes , ou l'abbé s'étoit intrigué de tout temps , ne le perdant presque point de Vue, et l'engageant presque tofts les jours dans de nouvelles parties aux environs de Paris, où il n'étoit ordinairement suivi que de deux domestiques.

L'abbé Fouquet s'étant chargé de faire prendre le cardinal de Retz mort ou vif , et ayant été informa . de ses parties de promenade j^ commença de concerter des mesures pour l'exécution de son dessein , quia"- roit .assurément été fort aisé en l'attaquant dans une |

DK GUY JOï.Y. [i65îij a55

de ces occasions. Ce dessein alloit à le faire périr en secret par assassinat et en trahison 5 mais iJ en fut détourné par deux raisons : la première fut un reste de répugnance et de honte dans l'esprit de la Reine pour une action si étrange. Sa Majesté questionnant cet abbé pour savoir comment il s y prendroit pour en dérober la connoissance au public , il lui répondit qu'elle s'en reposât sur lui , et qu'il le feroit expédier en lieu et de sorte que rien ne seroit découvert : après quoi il le feroit saler. Ces paroles, comme l'on voit , dénotent une méchanceté si noire, qu'on aura sans doute peine iles croire -, mais elles sont pourtant très-vraies. L'autre raison qui empêcha la Reine de presser l'exécution de cette entreprise vint des négociations de Servien, qui donnèrent lieu d'espérer que le cardinal se laisseroit persuader d'aller au Louvre, où il seroit plus aisé de s'assurer de sa personne sans en venir à ces fâcheuses extrémités. D'ailleurs le cardinal Mazarin ayant été consulté sur ce projet , ne l'avoit pas approuvé , dans la -crainte sans doute de s'attirer dé nouveaux embarras , et des obstacles insurmontables à son retour, par le mc^en des parens et des amis du cardinal de Retz , qui n'auroient apparemment pas manqué de se joindre au parti de M. le pritice pour le traverser.

La cour de Rome donnoit aussi de l'inquiétude au cardinal Mazarin, qui savoit bien que le Pape n'éloit pas de ses amis, et que le sacré collège n'approuveroit pas une action de cette nature sur un de leurs confrères. Ces considérations garantirent pour un temps le cardinal de Retz de l'abbé Fouquet, qui ne laissa pourtant pas d'entretettir ses pratiques pour observei*

a 56 [iSSa] lVrÉM01RK5

ses démarches , faisant suivre son carrosse tont le long du jour , et tâchant de corrompre ses domestiqifès pour découvrir Theure où il sortoit, et les lieux oà il alloit pendant la nuit. Mais il arriva heureusement qu'un de ceux auxquels il s'adressa étoit fils d'un bourgeois de Paris , qui , ayant obligation au cardinal de Retz , découvrit ses menées, ajoutant qu'un nommé Du Fai , homme d'affaires , demeurant près de Saint- Paul, tâchoit de corrompre l'argentier de ce cardinal, nommé Pean. Sur cet avis Joly ayant été diez Peau pour l'interroger, il répondit sans se troubler qu'il étoit vrai qu'il avoit vu plusieurs fois ce Fai chez son frère l'orfèvre , et qu'il lui avoit demandé des nouvelles de Son Eminence : à quoi il n'dvoit pas fait d'attention -, mais qu'il ne lui avoit jatnais rien donné ni offert pour le séduire. Sur cela Joly l'ayant assuré qu'on ne doutoit point de sa fidélité , lui ordonna de feindre d'écouter cet homme, pour tâcher de tirer de lui le secret de ce complot. Cela fut commencé, mais mal suivi de la part du cardinal de Retz, qui se con^ tenta d'informer le duc de Brissac , le comte de Montrésor et l'abbé Charier des avis qu'il avoit reçus, comme aussi d'une lettre du père Thomas , que celui-ci avoit écrite au père de Gondy, pour l'avertir du danger dont son fils étoit menacé. Mais il plut à ces messieurs de traiter tous ces avis de terreur panique, et de dire que c'étoient des artifices de là princesse palatine pour empêcher le cardinal d'aller au Louvre, dahs la crainte qu^il ne s'accommodât avec la Reine sans sa patticipation , ieftafin de prolonger les négociations , qui lui attireroient de la considération et du mérite. Dans le fond, le cardinal de Retz n'étôit pas

DE GUY JOLT. [l652l] ^S*)

iumétne avis, mais il n'osoitpas ]es contredire. Jolj remarqua cela , et lui proposa d'aller à Méziëres ou à Charleville chez lé duc de Noirmoutier ou chez le vicomte de Bussy-Lameth , d'où il pourroit lui - même traiter avec le cardinal Mazarin, sans la médiation de la princesse palatine ni de personne. II lui représenta que c'étoit le moyen le plus sur pour sortir promptement d'affaire , et pour obtenir plus facilement les conditions qu'il demandoit, par la crainte que le cardinal Mazarin auroit de le voir dans un lieu qu'il pourroit livrer à M. le prince en s'accommodant avec lui. Cette ouverture plut fort au cardinal de Retz , qui l'anroit sans doute suivie s'il av oit été encore Je maître de lai-méme. Mais les nouveaux confidens n'avoient garde d'y consentir : ils vouloient absolument demeurer les maîtres de son accommodement, dont ils espéroient tifer de grands avantages,. C'est pourquoi ils feisoient parler Servien en des termes qui représentoient les choses si prêtes à exécuter , qu'il sembloit que tout devoît être conclu dans un quart- d'heure d'entretien avec la Reine.

La proposition de Joly ayant donc été éludée par leurs artifices , le cardinal de Retz résolut enfin d'aller aatouvre. Cependant il écouta encore un nouvel expédient imaginé par le même Joly pour rompre ou du moins différôi* cette visite. Ce fut d^écrire à M. l'évêqne de Châlons son ami , pour le prier de faire savoir au cardinal Mazarin les dispositions où il étoit de l'aller trouver en tel lieu qu'il voudroit, pour traiter lui-même avec lui , et convenir ensemble de leurs faits.

Cette lettre fut écrite du consentement de tout le

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monde -, et M. de Châlons Fayant reçue s'acquitta aus^ sitôt de sa commission auprès du cardinail Mazarin^ Mais le duc de firissac et ses associés u eurent pas le temps d'en attendre la réponse -, et comme Servien les pressoit extraordinairement , ils firent tant par leurs importunités , qu'ils rengagèrent enfin à leur donner sa parole pour le jeudi 19 décembre i652< Dans l'incertitude de ce qui pouvoit arriver , le cardinal eut la précaution de brûler lui-même tous ses papiers , et de remettre sa cassette entre les mains de Joly, où il ne restoit que ses chiffres. Il ne garda dans ses poches qu'une lettre, du roi d'Angleterre, et la moitié d*un sermon qu'il devoit prêcher à Notre-Dame le dernier dimanche de l'avent , comme il avoit déjà fait le premier. U arriva cependant un petit incident qui pensa rompre encore une fois cette résolution : ce fut le retour du sieur de Caum^rtin , qui revint enfin^ sur les instances réitérées de Joly, la veille de cette fatale visite. Il descendit chez Joly. Après une conférence sommaire sur l'état des choses , ils allèrent ensemble chez le cardinal , auquel Gaumartin ayant dit d'abord qu'il le croyoit perdu sur ce qu'il venoit d'entendre, le prélat n'en voulut pas demeurer d'accord; et après avoir exposé ses raisons, il conclut que la cour pouvoit bien prendre la résolution de le faire assassiner , dont il ne la croyoit pas capable : mais qu'elle n 0seroit le faire arrêter (0, la chose étant sans exemple,

(i) Le cardinal de Retz se précipita par ]a même présomption qui perdit le duc de Guise k Blois. Us s'imaginoient Tuo et Tantre qu'on n'oseroit attenter à leur personne, sans réfléchir que le plus dangereux état pour un sujet, cVst de se rendre redoutable h son souverain. (Noté de r auteur,)

DE GUY JOLY. [lÔSa] HlSq

et d'uïie përilleuse conséquence dans la conjoncture des affaires présentes. Dans toute cette conversation , il prit un grand soin de cacher à Gaumartin sa grande liaison avec le duc de Brissac et ses nouveaux confidens , qui avoient tous une grande jalousie contre lui. Tout ce que put dire Gaumartin pour détruire ses raisons ne servit de rien 5 et dans la vérité il ne s'y opposa pas avec la vigueur et la fermeté que Joly s'en éloit promise , soit qu'il ne fût pas suffisamment instruit de l'air du bureau, et peut-être par déférence aux volontés du cardinal, qui avoit pris sa résolution , et qu'il n'osa pas combattre ouvertement. Il demeura donc ferme, quoique la princesse palatine, trois heures avant qu'il sortît, lui envoyât dire encore une foiapar le baron de Pennacors qu'elle le conjuroit de ne rien précipiter, et de demeurer chez lui pendant quelques jours en attendant la réponse du cardinal Mazarin , qui leveroit toutes les difficultés. Joly eut beau insister làdessus et y joindre les remontrances : cela fut inutile, et ne servit qu'à augmefiter les emportemens de l'abbé Charier , qui s'étoit rendu au petit archevêché dès sept heures du matin, et qui persécutoit à tout moment le cardinal de monter en carrosse. G'est ce qu'il fit enfin sur les neuf heures , avec quelques autres personnes qui l'accompagnèrent jusqu'au Louvre. Etant arrivés, ils montèrent d'abord à l'appartement du maréchal de Villeroy, d'où l'on envoya savoir ce que le Roi faisoit^ et comme on rapporta que Sa Majesté sortoit de sa chambre pour aller chez la Reine , le cardinal partit , et au bas de l'escalier il rencontra le Roi , qui lui dit en partant : <c Ah ! vous voilà donc, M. le cardinal ! ^ je vous souhaite le bonjour. » Le Roi entra ensuite

a6o [x65a] MÉMOIRES

dans la chambre de la Reine , qui voyant parottre le cardinal de Retz y lui dit assez brusquement : « M. Iç « cardinal , on ma dit que vous avez été malade ^ on « le voit bien à votre visage. Mais il paroît pourtant « assez bon pour juger que le mal n a pas été grand.)» La con¥ersatiQn finit là , sans que Sa Majesté lui dit un seul mot pendant le reste du temps qu'il fut en sa présence. Cette espèce d'indifférence l'obligea de sortir un pen plu^ tôt qu'il n'a voit dessein de faire; mais à peine fut-il hors de la porte qu'il fut joint par M. de Villequier, qui, l'ayant tiré vers une fenêtre de l'autre chambre , lui dit qu'il l'arrêtoit de la part du Roi ; et, marchant à son côté , il lui fit prendre le chemin de sa chambre. Etant près d'y entrer, le cardinal se 'tourna vers ceux qui l'avoient suivi , et leur dit qu'ils n'avoient qu'à se retirer , et qu'il étoit arrêté. Cela se passa sur les onze heures du matin: après quoi il fut Conduit au bois de Vincennes sur les trois heures après midi. Celte nouvelle s'étant répandue aus$itôt dAn3 le Louvre , la Reine dit qu'elle louoit Dieu de ce qu'il n'y avoit point eu de sang répandu : ce qui lait bien voir que les ordres étoient donnés de la manière qu'il a été dit. Sa Majesté demanda aussi au sieur Le TeUier si Joly étoit arrêté : à quoi il répondit que non, parce qu'il n'étoit pas venu au Louvre. La Reine répliqua qu'il falloit donc aller chez lui pour le prendre; mais, le sieur Le; TeUier lui représenta que cela pourrqit être dangereux , attendu qu'il demeuroit dans le cloître , proche l'archevêché , où il pourroit arriver du désordre^

Joly eut donc le ^^pad^ se i^ettrie ^ lie,u de sûreté , apr^ avoir hasard^ d'aljief che« le si^or Cau-

DE GUY JOLI. [l65îi] à6t

martin. Tous deux allèrent par ditTërens chemÎDfs che« lé comte dé Monirésor, qui leur conseilla de se retirer , disant que sa maison seroit plus observée qu'aucune autre. Après cela Joly retourna au cloître, où il demeura deux ou trois heures , tâchant d'excitei^ le chapitre à entreprendre quelque chose de vigoureux en faveur du cardinal. Cela ëtoit fort imprudent , |rtiisque s'il eût étë pris et qu'on lui eût fait son procèà , conime on n'y auroit pas manqué , le cardinal de Reéi étoit perdu sanà ressource , Joly étant, dépositaire dei secrets les plus délicats ot- les pliis importàïis. thûû s'étant laissé persuader par les remontrances du marquis de Châteaurenaud , de Fâbbé d'Hacqueville et dii sîéur Daiurat, conseiller au parlement, il monta dani le carrosse du dernier , qui le mena dans une mâiàoti particulière, où il pasàa la niiit à écrire aut amis dti cardinal de Retzi.

La Provideticé toute ^eulè conserva Joly daiis cette occasion , le cardinal dé Éétz l'ayant pressé autant qu'il le put d*aîlér avec lui au Louvre , jusqu'à hû reprocher qu*il avoit peur , pour le piquer d'honneur*. Cela pensa déterminer Joly à le suivre : mais enfin ayant fait réflexion au risque qu'il y avoit pour lé cardinal lui-même , it prit congé de lui , et lui dit en l6 quittant que puisqu'il vouloit se perdre il fâlloit qu'il se perdît tout seul, et que peut-être il seroît assez heureux pour aider à le tirer un jour de rabîme où il alloil èé précipiter : ce qui e^t effective^ ment arrivé, comme on lé verra dans k suite de cei Mémoires.

[i653] Il est étonnant coùibién peu dé gens s'intéressèrent à la prison du cardinal de Retz , et com-

'l62 [l653j MÉMOIRE»

bien il y en eut qui s'en réjouirent, même entre lés frondeurs. On disoit hautement : Il n a que ce quil mérite , pour avoir abandonné M. le prince et s'être employé comme il a fait au retour du Roi. 11 n'y eut que le chapitre de Notre-Dame et les curés de Paris qui en témoignèrent du ressentiment. Aux premières nouvelles que les chanoines en eurent , ils s'assemblèrent extraordinairement , et résolurent de prier M. l'archevêque de Paris de se joindre à eux pour al- [er demander sa liberté. Plusieurs curés qui se trouvèrent dans le même temps à l'archevêché firent les mêmes instances; et le nonce du Pape, qui s'y rencontra pour le même sujet, les exhorta tous à faire leur devoir , les assurant qu'ils $eroient soutenus avec vigueur du côté de Rome , et par lui-même en tout ce qui dépendroit de son pouvoir. Mais M. l'archevêque s'excusa , sous, prétexte d'indisposition , et remit la partie au lendemain , quoiqu'il fût fortement sollicité d'y aller sur-le-champ par le père de Gondy son frère , et père du cardinal de Retz ; et par la duchesse de Lesdiguières sa nièce , qui s'avisoit un peu trop tard de chercher dû remède au mal dont elle étoit la cause.

Cette nonchalance de. l'archevêque ralentit un peu les bonnes intentions du clergé; mais le chapitre alla son chemin, et ordonna des prières de quarante heures pour la liberté du cardinal, avçc l'exposition du saint-sacrement, qui dura trois jours entiers, quoique le sieur Le Tellier leur eût porté un ordre du Roi pour faire cesser cette dévotion, où il se troMvoit beaucoup de monde. Les chanoines refusèrent d'obéir , et quelques-uns même parlèrent en des

BE GUY JOLY. [i653J a63

termes si forts, que la cour vit bien qu'il ne falloît pas presser cette affaire ^ de sorte que si Tarchevôque avoit marqué un peu plus de résolution, et menacé des censures ecclésiastiques, il y a bien de l'apparence que la cour auroit été obligée de le relâcher. Car le chapitre et les curés étoient résolus de fermer Notre-. Dame et toutes les églises, si l'archevêque les eût voqlu appuyer : ce qui auroit causé un étrange désordre , d'autant plus que le parti de M. le prince étoit devenu beaucoup plus considérable.

Mais Parchevéque étoit bien éloigné de prendre parti dans cette affaire, tant par sa foiblesse naturelle qui étoit connue de tout le monde, que par une jalousie ridicule qu'il avoit conçue de son neveu depuis sa promotion au cardinalat. Ainsi, quoiqu'à la fin il fût obligé d'aller faire au Roi les remontrances dont il avoit été chargé par tout le clergé, il s'en acquitta si mal, que la Reine lui ayant reproché les prières de quarante heures , il répotidit qu'elles ne s'ëtpient pas faites par son ordre , mais par celui du chapitre. Après cela Sa Majesté l'ayant tiré à part , et lui ayant dit quelques petits mots de douceur, avec des assurances que son neveu n'auroit aucun ipal , il s'en contenta, et crut avoir beaucoup fait pour lui, laissant tous les ecclésiastiques p*eu satisfaits de sa conduite, qui leur lioit en quelque feçon lès mains, et ne leur permettoit pas de rien entreprendre davantage. Cependant le chapitre ne laissa pas de nommer des députés, pour examiner les moyens de secc^rir le cardinal de Retz , et ordonna que l'oii diroit tOus les jours, à la fin de l'office, un psaume en chant lugubre, avec une oraison pour sa liberté. Mais oft en demeura

a64 [i^^3] HÉMOIl^SS

là, parla lâcheté de Tarchey^que et de U plupart de& parens ou amis du prisonnier , qui le négligèrent tellement qu on n'auroit pas seulement eu de ses nou- Telles sans la présidente de Pommereuil , qui pratiqua dès les premiers jours deux commerces différens, par le moyen desquels le cardinal écrivoit et recevoit des lettres assez souvent.

Cette dame étoit depuis long-temps amie du cardinal de Retz, et il est certain quil avoit plus d'incli^ nation et d'estime pour elle que pour toutes celles auprès desquelles il s'étoit attaché. Aussi peut-on dire qu'elle méritoit cette distinction , l'ayant toujours obligé sans intérêt, et sans avoir voulu prendre la moindre part dans les affaires pour en profiter comme les autres. Elle ea usa même si généreusement dans cette rencontre , qu'elle engagea ses bijoux et sei pierreries pour le service du cardinal , pendant que ses parens refusoient de faire la ^loindre dépense ou démarche pour le soulager.

L^ duchesse d^ Lesdiguières fit stussi une chose à bonne intention , et qui pouvoit lui être utile , mais qui pensa le perdre : car s'étant imaginé qu'il pourroit avoir besoin de contrepoison, elle en donns^ denï petites boîtes au marquis de Villequier qai l'avoit arrêté , pour les lui faire tenir. Mais le ms^rquis les ayai^t aussitôt remises entre. les mains de la Reioe, Sa Majesté proposa la chose au conseil , où Serylea fut" d'avis d'en ôter le cotiitrepoison , et d'y mettre du poison véritable, pour être ensuite rendu au prisonnier. Lâche conseil ! Mais le sieur Le Telli^ opioa au contraif:e , et dit qu'il n'y avoit qu'à jeter l^s, boîtes et n'en plus, p^ler. La Reine suivit, ce% s^yis^, f^rt ir-

DE GUY JOLY. [l653] ï6S

ritëe coi|trelai duchesse de ce qu'elle ravoit prise pour une empoisonneuse. Dans la suite cependant sa colère s'apaisa , madame de Lesdiguières s'étaot chatgé^ de porter le cardinal de Retz à faire tout ce que la cour souhaiteroit de lui.

Le.^ieur de Caumartin servit aussi le oaràinal en véritable ami*, et comme la cour Tavoit laissé; librô pendant que Joly étoit obligé de se tenir caché, ils se virent plusieurs fois la nuit , pour concerter eor semble la manière dont il falloit conduire ses affaires. Mais comme ils ne pouvoient rien faire seuls , et qu'il falloit engager le plus de monde qu il se pôurrpit , ils jugèrent à propos de faire bonne mine aii duc dé Brissac et à la duchesse de Lesdiguières , au coidte de Montrésor, à Fabbé Charier et au sieur d'Argenteuil , laissant là les éclair cissemens pour une autre saison. Ainsi ayant proposé à la duchesse de Lesdiguières , chez qui le duc de Brissac se tenoit ^^ché, de recevoir chez elle les amis du cardinal pour ](>rendre des me* sures ensemble y ils se trouvèrent deux os trois foi^ avec Argenteuil, qui £aisoit aussi pour le coiHte de Montrésor. Ce dernier i|e put psft^oître ni se commettre , à cause de quelques ms^uvaises. affaires.

Ces conférences auroient pu produire quelque chose de bon, si l'on avoit exéeuté ce qui y ftit résolu : savoir que Fabbé Charier iroit incessamment à Rome, pour agir auprès du Pape (à quoi il ne se résolut (^'aveC bien de la peine , après qu'on lui eut assuré un fonds pour sa subsistance )•, que Joly il*oil eu Bretagne trouver le duc de Retz , pour l'exhorter de se joindre au prince de Conti et au comte Du Dognon , ^uî «enoient enoore danii Bordeaux et datii

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Brouag^. pour M. le prince. Le duc de Brissac promit de se rendre dans ces quartiers-là , pour appuyer les propositions de Joly. On résolut aussi que Fabbé de Lameth seroit prié d'aller à Mézières et à Gharleville , pour engager le vicomte de Bussy et le marquis de Noirmoutier, gouverneurs de ces deux places» à se déclarer en faveur du cardinal de Retz en traitant avec M. le prince, et dans un besoin avec les Espagnols. Si tous ces projets avoient réussi, le cardinal Mazarin se seroit trouvé embarrassé plus que jamais. Cependant il arriva de tous côtés le contraire de ce qu'on avoit espéré : il n'y eut que le duc de Nôirmouder qui fit bonne contenance , et qui parut être dans la résolution de se déclarer : ce qu'il auroit fait apparemment s'il avoit été mieux ménagé , et si Joly avoit pu aller de ce côté-là , comme il en avoit grande envie, pour le faire souvenir de la parole qu'il lui avoit plusieurs fojs donnée, de tirer le canon en faveur du cardinal de Retz , s'il lui arrivoit jamais de tomber (hms la disgrâce de la cour, quoiqu'il neût pas grand sujet d'être content de lui. Gela est d'autant plus vraisemblable que madame de Noirmoutier, deul heures après que le cardinal fut arrêté, avoit envoyé chez Joly pour le prier de se retirer chez elle , et pour }ui offrir de le faire passer à Gharleville, où étoit alors M. de Noirmoutîer, qui lui avoit donné un ordre exprès de faire ce qu'elle faisoit. Joly représenta tout cela au duc de Brissac et à la duchesse de Lesdiguières ; mais' le duc ne voulut jamais consentir au voyage , disant ^u'il étoit bien plus impor* tant d'agir auprès du duc de Retz , qui devoit coipmencer , et qui étoit bien plus en état de former bu

ï)E eu Y JOLY. [i653] 167

parti que personne , étant maitre de Belle^lle , et à portée de se joindre à M. le prince de Conti et au comte Du Dognon : après quoi le duc de Noirmoulier ne manqueroit pas de faire ce qu'on souhaiteroit de lui. Cette raison étoit plausible , et Gaumartin s'y rendit; mais dans le fond le duc de Brissac aitoit ses vues particulières, et craignoit que le duc de Noirmoutier venant à se déclarer chef du parti, il ne lui fît perdre toute la considération qu il pouvoit y prétendre. Ainsi Joly fut obligé de partir pour le pays de Retz^ où le duc de Brissac avoit promis de le suivre incessamment. Cependant il ne lui tint pas parole : iijaissa passer six semaines entières sous différens prétextes, mais dans la vérité pour consoler un peu plus long-temps la duchesse de Lesdiguières, et peut-être aussi madame de La Yergne. Enfin pouFtant ce duc étant arrivé à Machecoul , où étoient le duc et la duchesse de Retz avec le vieux duc son père, il commença, dans son style ordinaire, à parler en bofflme qui souhaitoit de faire quelque chose, et qui avoit les meilleures intentions du monde* Mais Joly s'aperçut bien qu'il n'y avoit pas grand fonds à faire sur lui, ayant découvert c[ue lorsqu'il étoit seul avec le duc et la duchesse de Retz , il leur parloit d'une manière toute différente. La différence qu'il y avoit entre ces messieurs étoit que le vieux duc disoit franchement qu'il n'y avoit rien à faire , et qu'il falloit se tenir en repos : au lieu que les ducs de Brissac et de Retz, avec la duchesse, affectoient de dire à tous propos qu'ils étoient dans la résolution de se réunir et d'agir tout de bon. Mais tous leurs beaux liscours se terminèrent dans une partie de chasse.

aâS [l65i3] MÉMOIRES

OÙ il se trouva près de cent géntils|ioininôÂ dû Pôitoii qui buvoient fort bien,, et qui, le Terre à la main, disoient devoir faire des régimens, dont on ne parla plus le lendemain qu'ils retournèrent chez eux.

Les ducs de Retz et de Brissac crurent aussi faire beaucoup en écrivant une lettre au Roi sur la détention du cardinal de Retz^ s'imaginaht que cette ëpîtreproduiroit un grand effet. Cependantils âvoienl si grande peur qu'elle ne leur fît des affaires à h cour, qu'ils passèrent trois ou quatre jours à en examiner les syllabes , les points et lés virgules. Joly eut bien de la peine à trouver des termes et des eipressions assez foibles pour s'accommoder à leur goût. Voilà tout ce qui se fit au voyage de Machecoul , hors que le duc de Brissac prit quelques mesures avec U duchesse pour se donner de leurs nouvelles , ne cherchant tous deux que lés moyens de paroltre vouloir faire ce que dans lé fotid ils ne vouloielit point. Apré^ cela le duc de Brissac s'en retourna chez lui, et toutes f les belles espërarices qu'ils avoient données s*eVânouirent; Il excttsst sa foîblesse par celle dès autres, et tâcha de trejetei* toute la faute sur les ducs de Rétz, principalement sur son béau-pète, dont il disoît n'oèéi combattre lé<s ^tttimëns: conduite qu'il tint toujours |)endant la prison dû cardinal déRetz, et daiisdes occasions même fo*1: pressantes , où le duc de Retz affecia dé le consulter^, pe^ut avoir sa revarïcïié et poiivdiT s'escuser à son tour éHt hti. La preïhîère occasion fut Farrivëe d'iià gentilhomme de M. le prince de Coiiti, n^mmë Rtozerdfe, dépêché par son niàîtré pour ofifrir au doc de Refis êeé troupes, de Targent , et tout c€ qui àépettàoit de lui pour se décTarer. La secondé

DE GOY JOLY. [l653] «69

fat un message de la même ns^ture de la part de M. le prince , qui offrit encore des choses plus positives par le canal d'un gentilhomme nommé Sa^nt- Marc , qui fut préaenté au duc de Ret? par le marquis de Ghâteaurenaud son parent, fort brave homme, qui mouroit d'envie de faire quelque chose d'important pour le cardinal de Retz. Mais le duc de Retz répondit aux deux envoyés d'une manière si ambiguë , et le duc de Brisss^c ayant été consulté fut si loog-temps à former son avis, et le donna ensuite d une manière si froide et si peu décisive , qu'il étoit aisé de voir qu'ils n'avoient ni l'un ni l'autre envie de rien faire. Ce fut aussi, ce que le marquis de Ghâteaurenaud dit en parlant à Joly, qui ne l'avoitdéjà que trop remarqué, en lui conseillant de ne perdre pas davantage de temps avec lui , et d'aller plutôt trouver Içduc de Noirmoutier. Joly en avoit toujours grande eavie , et il pensa partir brusquement ^ mais il en fut «mpéché encore une fois par Caumartin , qui lui écrivit si fortement là-dessus qu'il fut obligé de demeurer à Machecoul , quoiqu'il sût fort bien qu'il n'y avoit rien à espérer de ce côté-là. Il nelaissoit pourtant pas de presser ces messieurs; mais ils éludèrent toujours ses poursuites , sous différens prétextes. L'accommodement, de M. le prince de Conti et de Bordeaux leur Su fournit un dont ils étoient ravis dans l'ame, sans ^ soucier de ce qu'on pouvait dire du peu de soin (u'ils avoient eu de faire ce qui dépendoit d'eux pour 'empêcher, après les offres des deux princes. Le duc le Noirmputier en fournit un uitre, l'abbé de Lameth lyant écrit c^'ilne l'avoit pas tcouyé dbposé à faire e qu*on spuhait^t do lui*, ce que les d^acs. de ftetz «t

2^0 [l653J MÉMOIRES

de Brôsac ne laissèrent pas tdmber à terre, disant partout qu'il ne tenoit pas à eux, et qu'ils auroienf été prêts à tout faire si le duc de Noirmoutier avoit Youlu se déclarer; pendant que lui de son côtë^ avec un peu plus de fondement, prétendoit et soutenoit que c'ëtoit au duc de Retz à donner l'exemple et le mouvement à tous les amis de son frère le cardinal.

C'est ainsi que ces messieurs, s'excusant les uns sur les autres, éludèrent tour à tour les propositions qui leur furent faites ; tout le temps se perdant en voyages inutiles de Machecoul à Mézières et à Charleville , la duchesse de Retz traversant sous main tout ce que Joly pouvoit faire , quoique d'ailleurs elle lui fît fort bonne min<f^ , et qu'en parlant à lui elle affectât de blâmer son mari et le duc de Brissac dé lear peu de vigueur. Elle faisoit même bien pis : car elle écrivoit à un nommé Vincent, créature du sieur Servien, la plupart des choses qui se passoient à Machecoul : ce qui alla si loin que Malclerc ayant fait un voyage auprès du duc de Retz dont il sembloit quil ^ remportât quelque chose de plus positif qu'à rordi- r naire, et qui pouvait engager le duc de Noirmoutier ' à se déclarer , la duchesse ât partir en même temps ^ en poste un nommé Dolot , dont la femme , sœur de celle de Vincent, étoit sa confidente depuis longtemps , pour informer Vincent de tout ce qui se passoit. Cela pensa être cause que Malclerc fût arrêté â j? Paris: mais il se conduisit si bien, et il étoit telle r ment sur ses gardes, qu'il évita le piège. ^

Ce Vincent , sa femme et la Dolot étoient des gens de rien , vraie canaille , qui s'étoient introduits auprès delà duchesse de Retz en qualité de musiciens, et

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>ient ensuite entres peu à peu dans sa confîen ménageant ses intrigues avec Servien penmexil , dont elle lui avoit fait passer une bonne du temps dans Beaupréau et dans les autres iu duc de Retz. Gela donna lieu à Servien d'enia Dolot àMachecoul, pour avoir des nouvelles |ui s'y passeroit pendant la prison du cardinal ^ , et pour^ faire en sorte que la duchesse, qui noit absolument son père et son mari , les emde rien faire. Mais il n étoit pas besoin de tant îcautions contre des gens qui ne pensoient à oins qu'à secourir leur frère , particulièrement de la duchesse, qui craignoit extrêmement de 3r son repos, et les plaisirs dont elle jouissoit [ans son domestique.

L autre côté la duchesse de Chevreuse et le is de Laigues, qui pouvoient tout sur l'esprit z de Noirmoutier , agissoient à peu près de la façon , faisant bonne mine à Caumartin et aux amis du cardinal de Retz , pendant qu'ils ëcrisous^main au duc de Noirmoutier de ne point [arer , parce que s'il l'eût fait , le marquis de s n'aufoit pu avec honneur se dispenser de se à Charleviile, et de quitter madame de Che- : ce qui lui auroit fait perdre sa charge de ne des gardes du duc d'Anjou , et les occasions içnter considérablement safprtune. La duchesse 3vreuse craigpoit aussi pour elle-même si Lai- 3 fut déclaré, parce que lé cardinal Mazarin, qui evenu six semaines après la prison du cardinal z, l'avoit chargée d'agir auprès du duc de Noir, îr^ dont elle s'étoit en quelque façon rendue /

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pe&pQDSibk. Ainsi il étbit comme impossible que le prisonnier reçut aucun secours de ses parens ou amis. Cependant le due de Noirmoutier , qui n'ay oit petitâtre pas meilleure intention que les autres , tontinua à faire bonne mine , et à témoigner qu'il ne tenoit pas à lui qu il ne se déclarât : ce qu'il n aurcHt pas manqué de faire , si le cardinal Mazarin eût continué de faire approcher Tarmée du Roi de sa j^àcc ^ le duc ayant dans ce même temps fait avancer à son secours celle des Espagnols , dans le dessein de les recetoir s'il eût été pressé un peu davantage. Il avoit aussi déjà donné plusieurs ombrages au cardinal de son raccommodement avec M. le prince, et il lui ayoit écrit plusieurs fois , et envoyé des gentilshommes conjointement avec le vicomte de Bussy-Lameth , au ' sujet de la prison du cardinal dé Retz. D'ailleurs il disoit toujours à l'abbé deLameth qu'il ne pouvoit se déclarer, à moins que le cardinal de Retz n'exigeât cela de lui expressément , parce qu'il savoit que la plupart de sea ami» disoient que si l'on faisoit quelque chose , pour lors cela pourroit porter le cardinal Mazarin^ aux dernières extrémités, peut-être jusqu'à le faire empoîsoniïer. A cela l'àbbé de Lameth repli- j quoit qu'il n'étoi^ pas si aisé d'avoir des lettres du i cardinal die Retz •, et que quand on pourroit en avoir, il n'éloit pas juste dfe rei^)oser à se perdre lui-même saas nescHMipee , si elles étovent surprises. Le due de ^ Noicmeutîer répondit qu'il savoit bien qu'on receroit hi tous» les jocHTs de ses lettres ; et que s'il- avoit de k c peine à lui écrire si précâsément , il se contentoit >; qnf'il écrive à lui abbé de Lameth mie simple lettre de ^ etj^mte , pour Faqtonsfer à lui dire positivement de

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a part qu'il le prioit de se déclarer: après quoi il proneltoit de le faire. L'affaire, paroissoit de cette sorte m assez bon état ^ et le duc de Noirmoutier auroit eu de la peiae à s'en dispenser , si le cardinal de Retz eut voulu parler un peu plus clairement. Mais n'ayant pu s'y résoudre , il donna un beau champ au duc pour se disculper devant le monde : outre que , dans la vérité , plusieurs de ses amis doutoient si l'on de voit habarder la chose, dans la crainte du poison. Tous ceux qui appi^éhendoientde s'exposer se servoient de ce prétexte, particulièrement. h duchesse, qui nuisoit autant aiï cardinal par ses frayeurs hors de saison, qu'elle lui ^voit porté préjudice par ses folles espérances. Le père de Gondy, quoique retiré du monde, avoit d'autres sentimens ; et il faut dire à sa louange qu'on ne lui proposoit jamais rien de vigoureux qu'il n allât au devant ^ quoique les duchesses deLesdiguières et de Retz tâchassent de l'adoucir autant qu'elles pouvoient. Mais ce bon homme étoit si persuadé du préjudice que la prison de soti fils porloit à l'Eglise , qu'il ne pouvoit goûter les raisons contraires, disant sans cesse qu'il vouloit hasarder toutes les fortunes de sa famille dans une occasion si I juste et si sainte.

Le plus grand obstacle à tout cela fut l'irrésolution du cardinal de Retz , dans laquelle on le voyoit toujours. 11 ne répondoit jamais précisément , par la crainte dejs'exposer aux résolutions violentes de la cour , dont les intentions ne lui étoient pas inconnues, après les ordres qu'il savoit qu'on avoit donnés à Pradelle en le chargeant de l'arrêter. Cette appréhension avoit, dans la vérité, tellement saisi son esprit,

a^4 X^^^^] MÉMOIRES

qivelJe paroissoit, quelque soin qu'il prît de la cacher , dans toutes ses actions. Une des premières faates fut celle qu'il fit de négliger de se sauver dans une <x^casion que le président de Pommereuil et Caumartin avoient ménagée pour sa liberté, en corrompant Du Croisât, exempt des gardes qui commandqit dans le donjon de Vincennes, et qui avoit promis de le mettre en liberté, moyennant une somme de ^ cent cinquante mille livres, qui d€voit être entre les mains d'une persopne sûre. Cette affaire fut poussée fort loin, et le succès en paroissoit infaillible; mais le cardinal de Retz la rompit, en écrivant qu'il ne falloit pas se fier à Du Croisât, dont il se plaignoitbeau^ coup , et qu'il disoit être de concert avec la cour pour le faire périr dans l'exécution du dessein. Mais ce soupçon n'étoit fondé que sur la timidité du cardinal, et la suite fit connoître clairement que Du Croisât agissoit de bonne foi.

Cette intrigue se ménag^oit avec une femme que Du Croisât entretenoit depuis long-temps, et qui ofFroit dé se mettre en otage en tel lieu qu'on voudroit , en attendant l'exécution *, mais il arriva , lorsqu'on y pensoit le moins, que Du Croisât fut mis hors de Vincennes , sur l'avis qu'il alla donner à Servien des offres qu'on lui faisoit. Il fit cela par une grande précaution, pour assurer la cour de sa fidélité, si par hasard l'avis lui en étoit donné d'ailleurs : ce qui n'eut pas l'effet qu'il s'étoit promis, la cour n'ayant pas jugé à propos de laisser un homme sans biens , comme lui , plus long-temps exposé à une tentation de cette nature. De là il est aisé de juger qu'elle n'avoit pas assez de confiance en lui pour avoir

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concerté avec lui la perte du cardinal par une intrigue ' aussi délicate que celle-là.

Quoi qu'il en soit, ce ne fut pas dans cette seule occasion que le cardinal de Retz donna, des marques de sa foiblesse et de son chagrin , qui ne paroissoient que trop dans toutes les lettres qu'il écrivoit à ses amis, sans parler de ce qu'il prenoit soin de lour cacher, comme la proposition qui lui fut faite par Pradelle, de concert avec ïji cour, de se démettre de son archevêché : ce qu'il écouta long-temps fort sérieusement, sans leur en rien dire.

Pradelle étoit la créature ^tle Servien , qui lui fit donner exprès la commission de garder le cardinal de Retz à Vincenties, pour se servir de lui afin de ménager l'esprit du prisonnier, et lui inspirer les sentimens qu'il souhaitéroit sur l'article de la démission: à quoi la duchesse de Lesdiguières aidoit autant qu'il lui étoit possible, ayant pour cet effet, et sous prétexte de le soulager dans la prison , fait entrer le sieur de Bragelonne son ancien domestique , et chauoiAe de Notre-Dame, homme fort timide et fort foible.

Cet homme avoit ordre de le porter à se déûiettre^ de lui dire que c'étoient les sentimens du père de Gondy (et c'est ce qui n'étoit pas vrai ) ; et de l'assurer que par ce moyen il seroit bientôt mis en liberté , avec des Conditions avantageuses. Mais Cauîlartînet madame dePommereuil, ayant été informés le cette intrigue sourde , avertirent si bien le cardinal le Retz de prendre garde à ce que lui diroit Brage- :}nne, qu'au lieu d'écouter ses conseils il s'en éloina si ouvertement, que ce -pauvre chanoine tomba

Îly6. [l653] MÉMOIRES

dans une fièvre chaude, el se coupa lui-même la gorge avec un rasoir (0. '

Cependant le cardinal de Retz ne laissa pas d'écouter toujours les propositions dé Pradelle, quoiqu'il ne se fiât pas à lui, et qu'il fât bien résolu à ne rien Cohclure par son moyen. Mais dans le fond il avoif formé déjà le dessein d'exécuter la chose , comme il fit peu de temps après , n'attendant pour cela que des ouvertures plus favorables du .côté de la cour, et le consentement de ses amis qui y étoient entièrement opposés, particulièrement Caumartin et plusieurs autres. Les choses étant' en cet état , le cardinal Mazarin crut qu'il étoit temps de faire publiquement proposer au cardinal de Retz de se démettre de soa archevêché, afin de se disculper auprès du Pape et de quantité de personnes , qui ne s'étonnèfetit pas ' , que le Roi souhait&t de le voir hors de ce poste, après tout ce qui s'étoit passé.

Ce prétexte étoit assurément le plus spécieux qu'on pût donner pour fiiire entendre raison à Sa Sainteté, . qui avoit fait faire plusieurs instances, et qui avoit envoyé un nonce exprès pour solliciter la liberté du caF- f dinal (a). Et comme on n'avoit pas jjigé à propos de | recevoir ce nouveau nonce , il étoit en quelque façon i nécessaire de se justifier, dans la crainte que la cour .f ;^ de Rome ne portât les choses plus loin, et ne prît |*

(i) On attribue la frénésie de Bragelonne k une autre cause. Il n'é* kj toit pas entré en prison ponr porter le cardinal à se démettre (car c'étoit I rhomme du monde le moins propre h une négociation) , mais pour ] ui tenir compagnie. La solitiide le fit tomber dans une noire mélancolie W3 qui lui renversa la tête. — (a) Le nonce eut ordre de s'arrêter à Lyon; ^ et le Pape ne poussa pas plus loin cettç affaire , dans la crainte de commettre son autoritéw ( JVbtes de V auteur, )

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des risolutians fâcheuses contre le cardinaJ Mazarin : car, suivant les bruits qui côuroient, le Pape vouloit le citer à Rome, et lui faire ôter son chapeau. Dans la vérité, si les amis du cardinal de Retz eiissent fait quelque chose, il y a bien de l'apparence que le Pape les auroit appuyés : Sa Sainteté ayant dit plusieurs fois à Fabbé Charier que si Ton pouvoit mettre seulement deux mille hommes en armes en sa faveur, il enverroit aussitôt un légat pour se mettre à leur tête , et agir de concert avec ses amis.

11 est vrai que la cour n'avoit presque plus lieu de riçn craindre du côté des partisans du cardinal de Retz, ni de ses parensf mais elle devoit toujours appréhender leur jonction à ceux de M. le prflte : aussi avoit-elle des espions de tous cotés pour prévenir cet inconvénient, et afin d'observer les démarches des uns et des autres. Ayant été informée par l'un d'eux que le nommé Dreteval, marchand de dentelles dans la rue des Bourdonnais , entretenoit commerce avec M. le pribce^ elle donna ordre au lieutenant civil de l'arrêter, et de le conduire au bois de Vincennes, après avoir fait une perquisition exacte de tout ce qui étoit dans sa maison. Si cet officier s'étoit bien acquitté (le sa commission, il auroit fait une capture importante en arrêtant le sieur de Marigny , agent de M. le prince, qui y étoit logé,«et qui étoit encore au lit quand Breteval fut airrêté. Mais ayant entendu le bruit qui se faisoit dans la maison, il se leva tout nu en chemise , et gagna le haut de la maison sans que persomie sVn aperçût. De là grimpant sur les tuiles, il se âonlat^par-une lucarne chez le sieur Fardouel, secrétaire du Roi et avocat au conseil : et ne se croyant pas

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en sûreté dans le grenier, il descendit jusque dans la cave. La fraîcheur du lieu et de la saison ne lui auroit pas permis d'y faire un long séjour sans s'incommoder, si heureusement pour lui une servante n'y fût descendue peu de temps après pour tirer du vin. Cette fille surprise, comme on peut penser, de voir là un homme en cet état, fît un cri. qui fit plus de peur à Marigny qu elle n'en avoit elle-même. Dans la crainte que ce crime le fît découvrir, après l'avoir priée de ne point faire de bruit il lui dit , pour la rassurer, qu'il étoit un pauvre marchand de Rouen, ami de Breteval, poursuivi par ses créanciers qui le ruineroient , s'il étoit découvert. Après cela , il la pria d'a^fftir le sieur Dalancé, maître chirurgien, qui demeuroit à deux maisons de là, que son ami de chez Breteval slétoit réfugié chez M. Fardouel pendant le désordre du matin , 6t qu'il souhaitoit de lui parler. Dalancé, qui étoit en peine de lui , reçut ce message avec joie 5 et ayaht bien recommandé le secret à cette fille, et d'avoir bien soin de son hôte, il la chargea de lui dire de prendre patience jusqu'au soir, et qu'il iroit lui-même le tirer de son cachot: La servante trouvant Marigny tremblant de froid, lui porta la couverture de son lit, dans laquelle il s'enveloppa en attendant la nuit, qui étant venue, Dalancé lui fit porter des habits, e% le cotiduisit chez un de ses amis: le tout à l'insu du sieur Fardouel , qui n'apprit les soins, de sa servante que long-temps après.

Cependant le nonce du Pape qui résidoit à Paris ayant souhaité de voir le cardinal de Retz pour satfoir de ses nouvelles et du traitement qu'on lui Sé^j * le cardinal Mazarin le lui permit, et le fit accorapa-

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gner par le sieur de Lyonne y neveu de Servien , pour abserver ce qui se passeroit^ et s'il parlerait de sa démission conformément aux discours qu'il tenoit à Pradelle. Mais il tint tout un autre langage , ayant récité d'un ton ferme et d'un air assuré , en leur présence, un discours qui lui avicât été donné et envoyé quelques jours auparavant par Cauraartiii , dont la conclusion étoit qu'il refusoit sa liberté, si elle ne' se pouvoit obtenir que par sa démission. Ce refus donna beaucoup de réputation au cardinal de Retz, qui fut fort loué de sa fermeté apparente 5 mais cette belle résolution ne venant pas de lui, elle ne dura pas long-temps, et il he put s'empêcher quelque temps après de s'ouvrir plus Naturellement à Duflos-Davanton, jeune officier des gardes du corps, à qui la cour avoit depuis peu confié la garde de sa personne , 'et de lui laisser connoître la disposition où il étoit de donner sa démission , pourvu qu'on lui laissât les moyens de sauver son honneur dans le monde, et la liberté d'en conférer avec Caumartin ou avec le premier président de Bellièvre, auquel il vouloit avant toutes choses faire approuver sa résolution. Ces propos furent même dans la suite répétés si souvent et d'une manière si' forte, que Davanton vit fort bien qu'il seroit aisé de pousser plus avant , et d'obtenir sa démission , même sans sauverles apparences. Mais ce nouveau confident en usa en honnête hpmme , et sans abuser de la confiance que le cardinal de Retz avoit en lui. Il se contenta de faire entendre au comte de Noailles , capitaine des gardes , la disposition où étoit son prisonnier de traiter sérieusement de sa démission avec la cour : ce que Davanton fit peut-être autant par pru-

aSo I ['654] MÉMOIRES r

denée que par honnêteté, pour ne se pas exposer à être désavoue du cardinal qui Fen menaçoit tous les jours, s'il passpit les bornes de sa commission -, et pour s'assurer par sa discrétion la négociation de cette impo^ tante af&ire. Il craignoit que le cardinal ne se remit entre les mains de Pradelle, avec lequel il gardoit toujours quelques mesures,, quoiqu'il ne le fît que pour lamuser. Ce qui attira à Davanton la colifiance du cardinal de Retz fut sa complaisance, et la manière honnête dont il en usoit aveiQ lui dans tout ce qui ne regçirdoit point le service essentiel de sa charge-, et que d'ailleurs cet officier , avec un peu d'étude , et un esprit plus orné que ne l'ont ordinairement Tes gens de sa profession , lui aidoit à passer avec quelque douceur des heures qui semblent toujours bien longues et bien ennuyantes à un prisonnier.

[1654] Cependant il y avoit encore des jours où le cardinal de Retz paroissoit fort irrésolu , et avoit oubli^ toutes les paroles qu'il avoit données.. Cette manière bizarre embarrassa fort l'entremetteur dans les commencemens; mais quand il eut mieux connu son esprit extrêmement léger , et qu'il eût pénétré Je désir extrême qu'il avoit de se Voir en liberté , il se fit bientôt à ce nlanége de variations continuelles, qui durèrent depuis le i5 janvier i654 jusqu'à la mort de l'archevêque de Paris, qui arriva le ai mars de la même année.

Xet événement changea un peu la face des atfaires, Caumartin ayant eu l'adresse, dès que ce prélat eut les yeux fermés , de faire prendre possession de l'archevêché de Paris au nom du cardinal de Retz , sur une procuration signée de lui dans le château de Vincen-

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nés, qiioiqu elle parût avoir été passée avant la détention. Cette procuration portoit en substance que le cardinal , ayant le dessein d'aller à Rouen , donnoit charge au sieur de Labour, son aumônier, de prendre pour lui possession de l'archevêché , «ncas de la mort de moAsietir son oncle. Elle avoit été dressée par les sieurs Rgger, notaire apostolique, et de Paris, docteur de Sorbonne. Le chapitre ayant été averti , s'assembla dès sept heures du matin (0, trois heures après ^ mort de Farchevêque 5 et les mesures furent si bien prises, queledoyen, quiavoit été jusque là toujours assez contraire au cardinal de Retz, lui fut tout-à-fait favorable en cette occasion , disant qu'il ne falloit pas douter que le cardinal de Retz ne fût leur véritable archevêque, quoiqu'il n'eût pais^prêté le serment de fidélité : formalité séculière à laquelle l'Eglise ne s'arrêtoit pas. Ainsi la chose ayant été mise en délibération, le chapitre arrêta tout d'une voix que sur-lechamp le sieur de Labour son procui^ur , qui étoit à la porte, seroit introduit, et mis en possession avec toutes les cérémonies et solennités requises r ce qui fat'exécuté. Aj3rès cela , le chapitre envbya des députés à M. le chancelier, pour le prier de leur ménager une audience du Roi ^ afin de supplier Sa Majesté de vouloir mettre en liberté le cardinal de Retz leur archevêque , pour faire les fonctions de ^ charge dans la semaine sainte, qui approchoit. Tout cela se fit sans^ qu'il parut personne du côté de la^^our pour s'y opposer, jiilq[ue vers les dix heures du matin, que le ^ieurLeTellier alla de la part du*Roi chez le doyen ,

(») On pictcnd que le chaplln' s'assembla dès cincj homes , une heure "près la mort de rarchcvêque. ( Note de C auteur.)

aSs [1654] MÉMOIRES

pour faire assembler le chapitre , et l'obliger de prendre le gouverneinent spirituel derarchevéché , comme vacant en régale , parce que le cardinal de Retx n'avoit pas fait le serment de fidélité •, mais l'affaire étoit déjà consommée : il fut obligé de s'en retourner sans rien faire. Xe soir du même jour, le chapitre alla au Louvre pour faire leurs remontrances et supplications à Sa Majesté : mais le chancelier , sans leur donner le temps de parler, leur dit d'abord qu'ils avoient été 'bien vite 5 qu'ils avoient fait tort au^ droits du Roi; que Sa Majesté ne reconnoissoit poiut le cardinal de Retz pour archevêque de Paris •, qu'elle leur enjoignoit de nommer un grand vicaire pour le goi^vernement spirituel dô l'archevêché , laissant au Roi le soin de nommer des écongmes pour le temporel.: après quoi le chancelier mit entre les mains du doyen un arrêt du conseil qui portoit tout ce qui vient d'être dit. Le doyen ayant voulu prendre la parole^ la Reine. fit signe au Roi de s'en tenir là , et le chapitre fut obligé de se retirer.

Ce procédé surprit tout le monde : on l'imputa à Faigreur et à la fierté de la Reine. Plusieurs murmuroienthautejnent, disant que c'étoit mettre la main à l'encerisoir , et que cette manière d'agir ressembloit fort à celle de Henri vm (0 , roi d'Angleterre. L'arrêt du conseil ayant été rapporté trois jours après au chapitre , on n'y eut point d'égard 5 et il fut résolu de s'ea tçnir à ce qui avoit été arrêté , et de reconnoître les sieurs Chevalier et Lavocat p&ur grands

(1) A celle de Henri vm : Ce singulier rapprochement montre jusqu'à quel point d^exagcration et de mauvaise foi peuvent se porter Icv factions.

DE GUY JOLY. [l654] 3^83

vicaires , sur les lettres qu'ils présentèrent signées du cardinal de Retz, qui a voient été fabriquées par les auteurs de la procuration <0. De sorte que ces deux ecclésiastiques commencèrent à gouverner le diocèse, en ordonnant des prières publiques avec l'exposition du saint-sacrement par toutes les églises de Paris, quatre à la fois, pour demander à Dieu la liberté de leur archevêque. Ces prières furent commencées par le chapitre de Notre-Dame : les curés de la ville entrèrent dans le même esprit, se soumirent aux grands vicaires , et laissèrent entendre qu ils obéiroient en toutes choses , jusqu'à fermer l|s églises (a) en cas qu on vînt à Tinterdit. Cela seroit certaiiiement arrivé, toutes les mesures étant prises pour cela, si le cardinal de Retz eût tenu bon. Le peuple, qui ne s'étoit point d'abord ému de sa prison, commençoit à murmurer, et àprendre feu sur la religion -, et les amis de M. le prince faisoient ce qu'ils pouvoient pour l'animer. Le nonce avoit aussi promis d'appuyer fortement le chapitre, les grands vicaires et les curés; et le président de Bellièvre avoit donné lieu de Croire que le parlement ne leur seroit.paîs contraire. Ainsi Caumartin, qui avoit ménagé toute cette intrigue , ne doutoit point qu elle ne réussît, et que le cardinal de Retz ne fut incessamlent élargi , se reposant sur les lettres qu'il recevoit de lui tous les jours , remplies de protestations trèsexpresses de ne donner jamais sa démission sm* quoi

(i) La procuration^ n'avoit point été signée par le cardinal de Retz, le principal d'un collège, nomme' Le Houx, demanda à voir son écriture , et la contrefit si bien que tout ce que Ton a cru écrit par le cardinal ctoit de la main de ce principal. — (a) Les cures nnroient

ferme leurs églises; mais on sut que les moines n^imitcroîent pas les

curés é ( JVotes de P auteur, )

2B4 L*6^4J WLÉMOIKES

que ce put être. Cependant les choses qui se pas-? soient dans son esprit ëtoient , ibien différentes de celles qui paroissoient dans ses lettres : l'impatience , Fennui, le chagrin, et par dessus tout la crainte des entreprises violentes qu on pouvoit faire sur sa personne, rengagèrent à détruire tout ce que ses amis avoient fait en sa faveur lorsqu'on y pen^oit le moins.

A bien examiner les choses , il est difficile de le condamner entièrement,. quoiqu'il ne fût question que d'attendre peut-être sept à huit jours davantage : car i^ y a bien de la diÇFérence du raisonnement d'un homme qui se voit à la discrétion de son ennemi, et qui souffrç depuis long^temps dans une prison, à celui des gens en liberté, ^ui s'imaginent que rien n'est plus aisé que d'attendre tranquillement les effets de leurs sollicitations, ondes révolutions favorables. Quoi qu'il en soit, le cardinal Mazarin,qui avoit aussi ses inquiétudes et ses raisons pour faire finir cette affaire, envoya promptement à Vincenneslecomtede Iloailles, capitaine des gardes, pour conclure la négociation du sieur 4)avanton, sur les avis qu'il avoit donnés que le cardinal de Retz y étoit entièrement déterminé. ,

Ce comte s'y rendit de grand matin, et fut introduit dans la chambre du cardinal, quiétoitencorie au lit. H commença par lui faire un grand sermon sur l'autorité du Roi, s«r Tobéissance absolue qui lui étoit due, et sur les disgrâces auxquelles s'èxposeroient ceipc qui prétèndroient s'en dispenser. Ce discours ne fut pas bien- reçu du cardinal 5 et quoiqu'il fût effectivement résolu à se soumettre aux volontés de la cour , il rejeta cependant fort loia les premières propositions du

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comte, et se tint fortement sur k négative. Ainsi cette première conférence se passa tout entière en contestations extrêmement vives de part et d'autre, quoiqu'elle eût duré bien deux heures. Davanton s'étant ensuite approché du comte de Noailles pendant qu'il mangéoitun morceau et qu'il se chaufFoit auprès du feu , l'avertit qu'il n'obtiendroit rien du cardinal par hauteur, et en le contrariant ; mais que s'il vouloit se radoucir un peu, et lui accorder la liberté qu'il a voit toujours demandée de conférer avec un de ses amis, il en obtiendroit tout ce qu'il voudroit. Alors le comte changea de ton ; et ayant d^nné les mains à cette conférence, ils rentrèrent en matière, et se trouvèrent bientôt d'accord, le cardinal de Rètz ayant promis positivement de donner sa démission sous certaines conditions. Il y eut pourtant une petite dilQficulté sur ce quele comte de Noailles demandoit une réponse par écrit, qui exprimât ce dont ils étoient demeurés d'acT cord; mais le cardinal ne voulut rien faire, disant qu'ils dévoient se contenter de sa parole jusqu'à l'exécution; que s'il voulôit absolument une réponse par écrit ,^41 lui en donneroit une semblable à celle qu'il avoit aonnée ûu nonce, c'est-à-dire un refus absolu : parce qu'autrement il se ruineroit d'honneur auprès de ses amis, et que d'ailleurs il ne vouloit point s'exposer au hasard des avantages ^^e le cardinal Mazarin pourroit en tirer contre lui , sans être assuré de la récompense qii'on^lui promettoit pour son archevêché. Enfin le comte de Noailles fut obligé de se contenter de la parole du cardinal, et d'une réponse par écrit, pour l'exposer au public, dans laquelle le cardinal de Retz, après des protestations de son obéis-

^96 [l6^4] MÉMOIRES

sance, remercioit le Roi de la bonté quHl avoit depen* . sera sa liberté 5 maisildéclaroitne pouvoir l'accepter aux conditions qui lui étoient proposées de renoncer à l'archevêché de Paris , en prenant plusieurs bénéfices d'un revenu équivalent, persuadé qu'elles étoient contraires à sa conscience , à son honneur , et à ce qu'il devoit à l'Eglise.

Ainsi le comte de Noailles sortit de Vincennes fort satisfait de sa négociation, après avoir fait bien des amitiés et des caresses à Davanton , et l'avoir assuré de bonne sorte de la reconnoissance du cardinal Mazarin , qui étoit intéressé plus qûie personne dans cette affaire. Il* avoit ses raisons pour lui parler de la sorte : car étant créature du cardiûal Mazarin , et des plus dévoués , il étoit de son intérêt de ne rien négliger pour terminer cette affaire à son avantage et suivant ses désirs. La fortune du comte dépendoit absolument de celle du cardinal. Aussi n'oublia-t-il rien pour tâcher de découvrir à fond les véritables dispositions du cardinal de Retz 5 et il emmena exprès Davanton hors de Vincennes , pour le questionner sur ce sujet plus librement. Mais cet officier, soit par honneur, soit par discrétion , et pour mieux assura" le succès de l'affairé, ne jugea pas à propos d'en éclaircir davantage le comte de Noailles , lequel ayant fort bien remarqué la confiance que le cardinal de Retz avoit en lui, ne put s'empêcher de lui reprocher obligeamment, et en redoublant ses caresses, qu'il voyoit bien qu'il ne lui disoit pas tout ce qu'il savoit. Cela étoit plus vrai qu'il ne pensoit : car si Davanton avoit voulu .trahir le secret et la fidélité qu'il avoit promis au cardinal de Retz, il est certain que la cour

• liE GUY JOLY. [l654] 2187

Buroit obtenu sa démisaioa JDeaucoup plus aisément, et peut-être sans aucune condition.

Caumartin et autres amis du cardinal de Retz ne surent rien du secret de celte conférence , et ils s'en, tinrent comme les autres à la réponse par écrit, qui fut rendue publique le jour même : le prisonnier s^étant contenté de leur faire savoir qu'il avoit demandé encore une fois la liberté de parler à un de ses amis pour délibérer avec lui de l'état de ses aflaires , et qu'il espéroit qu'enfin on la lui accprderoit. On a déjà dit que la raison qui l'obligeoit d'insister sur cette entrevue étoit pour couvrir son honneur , et pour faire croire au monde qu'on lui avoit conseillé de donner sa démission : jugeant que s'il ne pouv#t pas faire entrer son ami dans son sentiment , il n'oseroit au moins s'y opposer directement, ni laisser entendre à la cour qu'il l'en auroit détourné.

Quoi qu'il en soit, Caumartin, quijugeoit de sa résolution -^r ses lettres , continua de presser les mesures qtt*îl avoit prises avec le clergé pour la liberté cJu cardinal de Retz •, et ayant su que le président de Bellièvre avoit été nommé par la cour pour cette conférence ^ il l'alla voir pour le prier de fortifier le cardinal de Retz dans la résblution où il le croyoitde cie point donner sa démission. Mais il fut bien étonné ci'apprendre de lui tout le mystère et le succès de la négociation de 'Davanton, dont le cardinal Mazarin 8ivoit informé le premier président , pour bien faire connoître les dispositions où il trouveroit le cardinal de Retz 5 avec ordre de lui dire qu'aussitôt qu'il auroit donné sa démission , il pouvoit être assuré qu'on le mettroit entre les mains du maréchal de La Meille-

288 [ï654] MÉMOUŒS ^

raye, qui le meneroit au château de Nantes, où il le garderoit comme son ami, jusqu'à ce que si démission eût été acceptée en cour de Rçme. Cependant cela ne désabusa point Gai^martin. Prévenu par les protestations continuelles du cardinal de Retz de refuser toute sorte de conditions, il tâcha de persuader au premier président que le cardinal n avoit feint d'écouter Davanton que pour amuser la cour, et se faciliter le moyen de conférer avec un de ses amis pour linstruire de ses véritables intentions, et convenir ensemble des mesures qu'il falloit prendre. Le président, persuadé par les raisons de Caumartin et par la lecture de plusieurs lettres toutes récentes du cardinal de Retz, alla donc àVince unes dans l'espérance de le fortifier , £t dans le dessein de le confirmer dans son refus. Cependant, suivant les ordres de la cour, il mena deux notaires avec lui pour recevoir U démission du cardinal en cas de besoin. Mais vivant que de voir le cardinal , il voulut entretenir Dava«ton : il lui représenta les trois dernières lettres qu'il avoit écrites à la cour, par lesquelles il pressoit extrêmement sur l'envoi d'un des amis du cardinal de Retz pour consommer l'aiTâire, qu'il assuroit comme indubitable. Il le questionna de vingt manières différentes sur le fondenient qu'il pouvoit avoir de donner des affirmations si positives. U lui dîéclara nettement qu'il n'en pouvoit rien croire -, et qu'il y avoit bien plus d'apparence quun jeune homme comme lui s'étoit laissé jouer par le cardinal de Retz, accoutumé auxintrif^ues et aux déguisemens. Mais cet officier ayant persisté .^ soutenir qu'il n'avoit rien écrit dont il ne fut bien assuré , et qu'il en alloi

DE Guv^ JOLY. [;i654J ^89

éprouver la vëritë, ils passèrent dans f appartement du cardinal, le président raillant toujours Davanton, et lui marquant p;ir ses gestes et ses paroles qu'il n'en croyoit rien. Cependant à peine furent-ils entrés en matière qu'il vit que Davanton avoit raison, ayant trouvé le cardinal encore plus déterminé à la démission que Davaqlon ne lui avoit dit j et que si la cour avoit voulu exiger de lui d'autres conditions, il s'y seroit soumis sans beaucoup de peine. Ainsi leurs conventions particulières et secrètes ne furent pas longues , et il ne fut plus question que de réduire en forme les articles dont ils étoient convenus , savoir : i** qu'on dresseroit deux expéditions de la démission du cardinal de Retz, dont l'une demeurerojt entre les mains du président, et l'autre seroit envoyée en cour pour vétre agréée du Pape, moyennant la récompense dont ils étoient convenus \ 2** que cependant le cardinal iie Retz seroit remis entre les mains de M. de La Meilleraye son allié, qui le con- (luiroit au château de Nantes , où il demeureroit en attendant des nouvelles de Rome , avec la liberté d'y recevoir des visites de ses amis^.ï"* que le maréchal de La Meilleraye s'obligeroit, en parole d'honneur et; par écrit, de ne point souflFrir, et sous- aucun prétexte , qu'il fût transféré ailleurs ; et de le mettre en pleine liberté aussitôt que la démission seroit admise en cour de Rome , sans attendre de nouveaux ordres du Roi. " '

Aprè§ cel% le président envoya chercher les deux notaires, qui étoient demeurés cachés dans un carrosse à la porte du château*, mais Pradelle, enragé de voir finir cette affaire à sa barbe et sans lui, fit T. 47. 19

2C)0 [l654j MÉMOIRES

d'abord grande difficulté de laisser entrer le président avec tous ceux qu'il voudroit. L'ordre, disoit-il, ne portoit point qu'on laisseroit entrer personne après lui^ mais enfin le président lui ayant fait coniprendre l'importance de l'affaire , et à quoi il s'engageoit s'il en empéchoit la conclusion par son chagrin , il laissa entrer le carrosse avec les deux notaires, qui furent conduits par Davanton dans la chambre du cardinal de Retz , où ils dressèrent deux minutes de sa démission qu'il signa , et qui furent remises entre les mains du président, comme dépositaire et garant' des promesses respectives de part et d'autre.

L'affaire finie , le président alla en d^igence porter cette nouvelle à la cour , où elle fut reçue avec une grande joie, même par plusieurs des amis du cardinal de Retz. Mais il y en eut d'autre$ ^ui en furent fort fâchés, particulièrement Caumartin, à qui le président dit, pour H consoler, qu'il étoit la dupeda cardinal de Retz 5 qu'il lui avoit jeté de lui-même sa démission à la télé sans attendre qu'il lui en parlât, bien loin d'être dans les dispositions qu'il lui avoit marquées.

Le chapitre et les curés, qui s'étoient donné bien des mouvemens inutiles en faveur du cardinal, furent aussi extrêmement étonnés de sa démission , et cela leur fit rabattre beaucoup de la bonne opinion qu'il$ avoient eue jusque là de sa constance et de sa fer-^ meté. Enfin cette action lui fit un très-grand tort dans la suite des affaires. Le père dé Gondy fut^elui de tous qui en fut le plus touché , ayant répondu à ceux qui lui annoncèrent; cette nouvelle comme devant lui être agréable , à cau^e de la liberté du cardinal son

DP GUY JOLY. [i654] »9ï

fils, qn^^il auf eit bien mieux aimé rembrasser mort dans sa prison , que vivant en liberté à ces condi* tions \ saas pouvoir riea ajouter autre chose , à cause des larmes qu^il répandoit en abondance.

La duchesse de Lesdiguières elle-même, qui àvoit fait son possible pour mettre les choses au point où elles ëtoient , n'en fut pourtant pas contente, parce qa elles ne s'étoient pas faites par son moyen ni par celui de Servien et de Pradelle, qui étoient la même chose : tous ces gens-là s'ét;jint imaginé devoir tirer de grands avantages de la cour par cette négociation, qui se termina pourtant sans eux , et dont ils n'appri*rent la nouvelle que par le bruit général.

Il ny eut donc , à dire le vrai , que le duc et la duchesse de Retz, les ducs de jBrissac et dé Noirmoutier, le marquis de Laigues et la duchesse de Cbevreuse, qui furent bien aises de voir la iin de cette affaire, dont ils ne cherchoient qu'à se débarrasser, afin de couvrir la honte de n'avoir rien voulu faire pour leur fr^re ,leur parent et leur ami. Maisi celui de tous qui fut le plus content fut le cardinal de Retz lui-même, qui, sans s'embarrasser de ce qu^on pourloitdire de» antres , n'avoit cherché qu'à se mettre en liberté, et à se délivrer des apprébensiona continuelles oii il avoit été dans sa prison. Véritablement il est asisez difficile d'en porter un jugement certain , «t de dire s'il fît bien o\i mal y vu les fâcheuses di<^positioas de la Reine et du cardinal Mazarin à son ^rd , et les desseins qu'il sa^it qu'on avoit formés contre sa personne. Mais de quelque manière qu'on en juge , il fauti convenir qu'il n'étôit ni nécessaire ai môme honnête , ayant le dessein qu'il avoit , d'à*

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muser , comme il fit jusqu'à ]a fin , Gaumartin et ses | amis.

Quoi qu'il en soit, le cardinal Mazârin ëtant parvenu à ses fins ne laissa pas traîner cette affairé. Il fit anssitôt expédier les ordres pour la translation du cardinal de Retz au château dç Nantes , le maréchal de La Mcilleraye Tétant allé prendre à Vincennes conjointement avec le marquis de Villequier qui Favoit arrêté , suivant l'usage qui veut que le prisonnier reçoive sa liberté de celui qui la lui a ôtée. Après cela ils lui donnèrent, de parole et par écrit, toutes les assurances ^écifiées ci-dessus. Il le fit sortir du châ- : teau d'entre les mains de Davanton, qui le conduisit 1: à Nantes avec une escorte de trois cents chevaux de ^ diS(érentes brigades des gardes de la Rekie , des gens d'armes et chevau-l<5gers , et des gardes du cardinal pi Mazarin , et un détachement de cent cinquante mousquetaires tirés de deux compagnies du régiment des Gardes, que Pradelle commandoit à Vincenaes. Cette sortie du cardinal de Retz se fit le 3o m^rs i654* ^^

peut dire qu'une escorte si nombreuse n'a voit p trop l'air de liberté, et ressembloit assez à un changement de prison. Aussi quand le cardinal de Retz b en fut averti par Davanton la veille de son-départ, il p en fut si effrayé qu'il ne put retenir ses larmes , disant qu'onJui avoit manqué de parole ^ qu'on luiôvoit promis de le mettre entre les mains de M. de La Mcilleraye comme entre les mains de son amr, qui avoit bien voulu répondre de sa personne^ que s'il avoit / cru devoir être traité de cette manière, il n'aUroit u jamais donné sa démission : avec plusieurs autres pro- m pos de cette nature, qui marquoient assez le trouble

de son esprit^ dont le sieur Davanton eut bien de la peinera le remettre, en lui faisant entendre que la cour étoit obligëe de prendre ces précautions, dans' la crainte que les ducs de Retz et de Brissac n'entreprissent de l'enlever sur sa route. Mais ce n étoit là quun prétexte : car il est bien certain que ces messieurs n'en avoieut pas la moindre pensée , et qu'on leur faisoit beaucoup plus d'honneur qu'ils ne ^léritoient d'avoir si bonne opinion d'eux.

Le changement d'état du cardinal de Retz avoit été annoncé et prévu quelque temps auparavant par Goiset, avocat, qui avoit comme prédit aussi TévasioQ du duc de J^eaufQrt. Ecrivant à un des arni^ du cardinal, il lui disoitf de se consoler et de prendre patience ; que la prison du cardinal ne seroit pas longue ^ qu'il y auroit plusieurs négociations pour sa liberté dont il ressentiroit les premiers effets au mois de mars i654î niais qu'elle ne seroit pleine que vers le i5 octobre de la même année : C(e qui fut confirmé par l'événement. L'état où il se trouva dans le château de Nantes n'étoit en effet qu'une ombre de liberté : car quoique M. de La Meilleraye le traitât avec toute la douceur et toute l'honnêteté possible, il ne laissoit pas de le faire garder aussi soigneusement qu'il l'avoit été dans le château de Vinceniles.

Le cardinal de Retz étoit logé au second étage, dans une chambre où il couchoit avec quatre soldats quipass^ent*toutesles nuits h la porte de sa chambre, et une sentinelle dans la cour sous ses fenêtres. Il est vrai que pendant le jour il avoit la liberté de se pro- B^iier dans le château , et dans une allée en terrasse qm| «voit vue sur la rivière^ sur la nM)lte Saint-Pierre,

^94 r^^^4] MIPaOIRES

et sur le Siuboarg; mais il n'y alloit jamais qu'il n'y fût suivi de deux gardes , qiii avoient ordre de l'observer : sans parler de deux sentinelles qui ëtoient toujours au bout de cette allée, éloignés Fun de l'autre environ de soixante pas. Ainsi le maréchal ne négligeoit rien pour s'assurer de sa personne , dont il avoit répondu à la cour : mais il faut avouer aussi qu'à cela près il lui faisoit tout le bon traitement qu'il pouvoit désirer. Outre la bonne chère, qui étoit parfaite, il avoit soin de faire venir au château toutes les meilleures compagnies d'hommes et de femmes de la ville et de la province. Il lui donnoit souvent la comédiepl donnoit à jouer tous les jours, et jouoil lui-même un fort gros jeu. Il laistoitnne entièreliberté au cardinal de Retz de voir tous ses amis et tous ses domestiques , juscp'à ce qu'il se retirât dans sa chambre vers les onze heures du s^ir. Enfin il n'y a rien dont on puisse s'aviser pour divertir un ami dans m état de cette nature^ que le maréchal ne fit en honnête homme et en grand seigneur , avec nne galanterie et une complaisance parfaite. Cette manière d'agir cottsoloit fort le cardinal de Retz. Dès le lendemain de son arrivée il fut visité par les ducs de Retz et de Brissac , qui firent à Davanton toutes les caresses et toutes les amitiés possibles ea présence de Pradelle, qu'ils avoient dessein de mort^^r parce que le cardinal n'étoit pas content de lui. Caumartia s'y rendit aussi peu de temps après ; mais ^ly , qui étoit à Machecoul, n eut pas la liberté d'y aller sitôt, le cardinal de Retz lui ayant fait dire de n^ se point presser, et qu'il falloit prendre sur son chapitre des mesures plus particulières avec le maréchal dt \^

DE GUY JOLY. [l654] ^9^

Meilleraye, à cause des affaires passées, dans lesquelles on sa voit qu'il avoit eu plus de part que persoune. La vérité est que le carditial dans le commencement eut de ia peine à se résoudre à voir Joly , se souvenant bien de ce qu'il lui avoit dit avant sa prison pour lui faire éviter cette disgrâce. Il apprëbêndoit qu'il ne lui reprochât cela, aussi bien que Facte de sa démission. D'ailleurs les ducs de Retz et de Brissac ne pressoient pas cette entrevue , sachant bien que Joly ne manqueroit point d'informer le cardinal de tout ce qui s'étoit passé pendant sa prison : c'est pourquoi il y a bien de l'apparence que Joly ne l'anroit pas vu si tôt, sans les instances de Caumartin, qui le soUicitoit à tout moment de l'appeler auprès de ^ ^ lui. Joly n'alla donc à Nantes que trois semaines après ^ larrivéedu cardinal de Retz. Il fut fort bien reçu de ^ M. de La Meilleraye , qui lui fit assez donnoître qq'il *^ navôit pas tenu à lui qu'il ^'y fût allé plus tôt. Après * cela le cardinal de Retz reprit bientôt en lui la même confiance qu'il avoit eue auparavant, et lui remit eutre les ihains tous les chiffres et toutes les affaires qu'il avoit à Rome , à Paris et ailleurs , avec de non- Telles marques de considération et d'amitié plus fortes que jamais. Aussi Joly se donna-t-il bien garde de lui rien dire de ce qu'il jugeoit lui pouvoir faire de la peine. S'il arrivoit qu'on vînt à parler de sa prison, il se coritentoit de dire que l'intérêt de ses amis en avoit été cause -, el que cependant ils n'avoient voulu rien faire pour lui , quoiqu'il se fût sacrifié pour eux. Sûr Farticle de la démission , il disoit que le cardinal n'avoit peut-être pas mal fait de la donner, pour se tirer du lieu et du péril oii il étoit , mais qu'après cela

il se persuadoit, ajouta-t-il, que ce que la cour avoit fait en cette occasion n'ë toit que par nécessité, pour éviter la première chaleur du chapitre et du clergé-, et qu'enfin le cardinal Mazarin ne manquerôit pasde le tirer un jour des mains du maréchal de La Meillçray€, pour le mettre dans une prison plus observée que la première. Gaumartin se condiiisit à peu près de la même manière, sans lui rien reprocher qu'assez foiblement, s'attachant particulièrement à lui faire appréhender ce que la cour pouyoit encore entreprendre contre lui. Cela fit tant d'impression sur Tesprit du cardinal de Retz , qu'il convint avec eux des moyens de se sauver du château de Nantes quand ils jugeroient qu'il en seroit temps, et si la cour entrèprenoit de le transférer ailleurs. Dès que cette résolution fut prise entre eux fort secrètement, Jolyse chargea de l'exécution , et des mesures qu'il falloit prendre pour ce dessein. Gaumartin prit le parti de retourner à Paris , pour y tenir en haleine les parti- • sans du cardinal de Retz. Joly se chargea aussi de ménager l'esprit du cardinal, et de le confirmer dans ce dessein : c'est pourquoi il s'attacha particulièrement à cultiver les bonnes grâces de M. de La Meilleraye, qui lui étoieiit absolument nécessaires pour demeurer toujours à Nantes, afin d'y être à portée de disposer et de concerter la manière dont on s'y prendroit. De son côté le cardinal de Retz affectort de marquer au maréchal une confiance sans réserve, en lui communiquant toutes les lettres qu'il recevoit de Rome, dont Joly lui portoit les originaux après les avoir déchiffres , et mis ep interligne le véritable sens : ce qu'il continua pendant/Un assez long temps, et

DE GUY JOLY. [l654] 297

jusqu'à ce qu'il arrivât des choses qui ne se pouvoient pas montrer*

Le maréchal fut si satisfait et si pénétré de cette manière d'agir, que, par un retour peut-être trop généreux, il montroit aussi assez souvent au cardinal de Retz les dépêches de la cour, pour lesquelles il lui arrivoît plus d'une fois de s'emporter contre le cardinal Mazarin dans les ternes les plus injurieux et les plus outrageans, en présence du cardinal de Retz et de Joly : disant qu'il étoit plus grand frondeur qu'ils navoient jamais été , et qu'il haïssoit le cardinal Mazariu cent fois plus qu'eux. Mais ils ne croyoient de cela que ce qu'il en falloit croire , sanà" s'amuser à des discours qui pouvoient bien partir du fond du cœur , mais qui ne disoient rien pour l'essentiel de sa conduite, à cause de sa dépendance de la cour par des raisons d'intérêt et de fortune.

Cependant la cour et le cardinal de Retz agissoient de concert pour faire agréer la démission à la cour de Rome. Le sieur de Gâumont fut nommé par le Roi pour aller solliciter cette affaire. Gaumont ne s'étant pas pressé , le paquet arriva beaucoup plus tôt à Rome que lui, sous l'enveloppe de l'abbé CHarîer, qui, sachant ce qu'il contenoit , trouva le moyen de^rouvrir adroitement et d'en tirer la démission : après quoi il le rendit bien fermé à Gaumont dès qu'il fut arrivé, sans qu'il parût avoir été ouvert. Gaumont n'y trouvant point la pièce en question , en écrivit au premier préi^ëut ^ mais comme ce niigistrat, qui dans le fond étoit ami du cardinal de Retz, ne s'en mit pas ftrt en peine, cela ne fut pq^nt relevé. D'ailleurs le Pape s'étant déclaré hautement contre cet acte invo-

2^ [^^^4J MÊMOlUES

lootaire qui s'étoît fait ea prison, il auroit été ihulilé de produire la démission : ce qui fit que Ton ne s embarrassa pas de ce qu elle étoit devenue. Le petit tour d'adresse de Fabbë Cbarier ne Tempécha pourtant pas d agir tout de bon-, et si Sa Sainteté eût été aussi aisée à persuader que le cardinal de Retz le souhaitoit , Taffaire auroit été bientôt conxîlue , et la démission se seroit bientôt retrouvée : ce qtfavoit fait l'abbé Chàrier n'ayantété que pour se rendre iHaitrede k chose , et pour se faire rechercher selon les différentes conjonctures qui pouvoient arriver* Cependant, quoique le cardinal de Retz n'eût aucune part ni directement ni indirectement au refus du Pape , ses ennemis, et surtout Tabbé Fouquet, ne laissèrent pas d'en prendre occaifon de faire entendre au cardinal Mazarin qu'il faisoit agir sous main Fabbé Charier poar empêcher l'expédition de l'affaire^ et qu'il n'a voit pas intention d'exécuter ce .qu'il avoit proipis : ajoutant qu'il avoit des avis certains que le cardinal cherchoit leà moyens de se sauver , et qu'il le feroit si on n'y prenoit garde. Les deux avis étoient pourtant trèsfeux dans ce temps-là , puisque l'abbé Gharier sollicitoit sérieusement à Rome ; et que le dessein de faire sortir % carcRnsrl de Retz du château n'étoit encore qu eii idée,^t ne devoit s'exécuter qu'en cas que la cour changeât de conduite à son égard. S'ih deviarent vrais dans k suite, ce fut l'abbé Fouquet qui en fut la cause , en inspirant à la cour et au cardinal Mazarin des soupçons qui l'obligèrent d'envoyer de nouveaux ordres po^r observer le cardinal avec pli» d'exactitude. Lu vérité est pourtant qu'il travailloit ince3samment à se sauver selon les sentimensde se&

DE GOY JOLY. [l654J ^99

amis, sans s'arrêter à aueane considëratioii. C'<5toit anssi celui de Sa Sainteté , qui pressoit tous les jours hhbé Charier d'en écrire au cardinal deiRetz et de Texhorter à venir à Rome , avec promesse de faire pour lui et contre le cardinal Mazarin tout ôe qu'il pouvoit dMrer. Maïs comme Fàbbë reprësentoit à Sa Sainteté les différentes diiHcultés et risques d'une entreprise de cette nature , et que cependant le retardement pouvoit obliger la cour à transférer le cardinal dans une prison plus sûre et plus étroite, le Pape répondit qu'il n'y pouvoit que faire; que s*il étoit entre les mains des Turcs , il jfàudroit bien qu'il prit patience ; et qu'il ne pouvoit en conscience tcceptêr la démis-* sion, qui étoit trop contraire aux lois de l'Eglise.

C'étoit aussi le sentiment du premier président de ïellièvre, que Camnartin étoit chargé de pressentir ; et quoiqu'il ne s'expliquât pas d'abord assez ouverteinent , parce que Gaumartin de son côté biaisoit un peu, il se faisoit cependant assez entendre, en disant que le cardinal de Retz étoit trop habile homme pour se laisser prévenir ; et que puisque Joly étoit à Nantes, il ne doutoit point qu'il ne prît son parti quand il en seroit temps. Mais il alla plus avant dans la suite t car il dit nettement que le meilleur parti pour le cardinal de Retz étoit de venir droit à Paris au sortir de Nantes , de révoquer sa démission , de prendre possession en personne , et de faire le serment de fidélité au parlement : à quoi il promettoit d'aider de tout son poupoir, répondant presque de l'événement. Gaumartin s*éloit aussi assuré du premier président de la chambre des comptes pour le serment de fidélité.

Enfin il n'y avoit plus aucun des amis du cardinal

3oo [l654] K^MOHHES

de Retz qui ne lui conseilllk de se sauver , même le duc de Brissac , Fabbé Charier, et les autres qui aToient le plus été pour sa démission : et cela parce qu'ils n'ëtoient pas contens de la manière dont elle avoit été donnée, et qu'ils jugeoient bien que si elle étoit admise , le cardinal de Retz demeureroit sans aucune considération, et ne pourroit plus rien faire ppur eux: au lieu^ue s'il se sauvoit du château de Nantes , oa pourroit renouer de nouvelles négociations avec la coun, où les entremetteurs pourroient mieux trouver leur compte.

Cependant le cardinal de Retz résista jusqu'à l'extrémité aux sentimens de ses amis les plus intimes *, et quoiqu'il reçût tous les jours de nouveaux avis des mauvaises intentions du cardinal Mazarin, et des sollicitations continuelles de l'abbé Fouquet pour le faire transférer à Brest , il eut bien de la peine à se résoudre, s'imaginant que les chagrins de la cour à son égard ne veaoient que du refus de Rome , et de l'opinion qu'on y avoit qu'il ne faisoit pas tout ce qu'il pouvoit pour faire admettre sa démission. 11 étoit d'ailleurs entretenu dans cette pensée par le maréchal de La Meilleraye , qui lui conseilla , pour effacer tous les soupçons , d'écrire une nouvelle lettre au Pape en termes très-pressans, pour le prier d'accepter sa démissioû 5 et de l'envoyer au premier président par Bblclerc son écuyer, qui pouvoit aller jusqu'à Roîne si la cour le jugeoit à propos , avec des ordres très-positifs pour l'abbé Charier : ce qui fut exécuté.

Néanmoins le cardinal de Retz. ne laissa pas dès ce temps-là d'entrer dans quelque sorte de défiance ua peu plus vive y qui l'obligea de changer de conduite

Ï)E GOV JOLY. [1654] 3oi

avec le maféchal. On ne lui laissoit plus voir les dé* pêches de Romp qu'avec un déchiffrement supposé , que Joly prenoit soin de composer de manière à ne lai laisser aucun ombrage , et à l'entretenir dans l'opinion où il étoit qu'on travailloit sérieusement pour faire agréer la démission : le cardinal n'ayant pas jugé à propos de lui laisser connoître que le Pape l'exhortoit à chercher les moyens de se sauver.

Cependant la nouvelle démarche du cardinal de Retz du côté de Rome n'empêcha pas l'abbé Fouquet de continuer les avis qu'il donnoit incessamment à la cour du dessein que le cardinal avoit de se sauver ^ et voyant que ses lettres ne faisoient pas a^sez d'impression sur l'esprit du Roi et du cardinal Mazarin , qui étoient alors en campagne occupés d'autres soins, il résolut de les aller trouver exprès , pour soUiciter lui-même et faire expédier les ordres nécessaires pour le faire transférer à Brest. Le premier président ayant su cela en avertit Caumartin , et celui-ci le cardinal de Retz 5 lequel, ayant su que le maréchal de La Meilleraye avoit reçu dans le même temps des ordres plus prassans de le resserrer plus étroitement, commença d'écouter tout de bon ceux qui lui conseilloient dfe penser à se tirer de la captivité. Mais comme il n'en vouloit venir là que dans la dernière extrémité , il ré-^ solut avant toutes choses de faire sgnder le maréchal , pour savoir ce qu'il feroit s'il arrivait que la cour envoyât des ordres pour le transférer à Brest , ou que le Roi vînt exprès à Nantes, comme on en faisoit courir le bruit.

Il jeta pour cela les yeux sur le duc de Brissac , beau-frère du maréchal , auquel il jugea qu'il étoit à

io'jL [1^54] mbmoihës

propos et temps de communiquer son dessein , attendu: qu'il avoit besoin de son secours pour l'exéUter. 11 lui écrivit à Beaupréau pour le prier de U venir trouver. Le duc vint le trouver quelques jours après, et se chargea non-seulement de savoit- ce qu'on pouvoit se promettre du maréchal , mais aussi de lui four* nir tous les secours qui seroient en sa disposition pour lui aider à s^ sauver , et pour le conduire ensuite à Paris, ou partout ailleurs où il voudroit se retirer. Ces offres réjouirent infiniment le cardinal, qui aimoitle duc, et qui ne douta point de la sincérité de ses promesses ^ de sorte que, rempli de belles espérances, il fit aussitôt appeler Joly , pour lui dire qu'il n avoit | qu'à prendre des mesures avec le duc de Brissac, qui étoit résolu de tout entreprendre pour lui. Joly ne fut pas si crédule , et ne put s'empêcher de lui en témoigner quelque chose, ajoutant cependant qu'il falloit se servir de lui, et en tirer ce qu'on pourroit. Pour cet effet, il lui proposa différens moyens de le sau^ ver ^ dont le principal dépendoit absolument du duc, parce qu'étant logé dans la chambre sous la garderobe du cardinal de Retz, on avoit proposé qu'en fei* ^nt une ouverture au plancher qui les séparoit , le cardinal pourroit descendre dans l'appartement du duc et se mettre dans un des coffres de bagage fait eixprès, et qu'on chargeroit à l'ordinaire sur un mulet 1 qu'on fçroit venir de grand matin.

L'invention plut d'abord au duc de Brissac , qui ordonna au sieur de La B^e , sou écuyer ^de oonfer^ avec Joly pour la construction du coffre , et pour le$ autres préparatifs^ 11 parla ensuite au maréchal , pour savoir la manière dont il en useroit s'il recevoit des

DE GO Y JOLT. [l654J 3o3

ordres de la coi^r pour la translation du cardinal^ et le maréchal y sans s'expliquer autrement , se contenta de lui dire qu'il n'ëtoit ni en humeur ni en ëtat de faire la guerre au Roi. Mais étant interrogé sur le même sujet par madame sa femme , sœur du duc , et par madame de Chalausse , fefnme du lieutenant de roi, il leur répondit plus ouvertement, et elles di-^ rent l'une et l'autre qu'il ne falloit pas s'y fier.

Sur cette réponse, le cardinal et le duc conTinreïit qu'il falloit disposer toutes choses pour rexécution projetée; et pour i^e pas donner d^ombrage au maré^ chal,leduc^ qui n'avoit pas accoutumé de séjourner longi-temp&à Nantes, s'en retourna chez lui jusqu'à ce qu'on le mandât.

Cependant Joly qui connoissoit assez^ le duc de Bris^ac , et qui jugea bien qu'il ne s'embarqueroit pas plus avant dans cette affaire, imagina un autre moyen plus hardi pour sauver lé cardinal , dan$ lequel le dtic ne fui pas intéressé. Ce fut de le descendre en plein jour avec une corde sur une escarpolette du haut de la terrasse , où il avoit la liberté de se promener, et qui répond sur le bord de la rivière auprèsr d'un abreuvoir. Quelques uns de ses amis dévoient s'y trouver avec des chevaux tout pr^êts, et le mener, au travers du faubourg de Richebourg, à quatre ou cinq lieues audessusde Nantes, à un rendez-vous ^ur la Loire , où ils trouveroient des bateaux prêts pour passer la rivière , et de l'autre coté des chevaux frais pour gagner différens /•elais disposés d'espace en espace chez des gentilshommes , afin de se rendre à Paris en toute diligence. Cet expédient ne fut point conMnuniqué au duc de Brissae, pour ne pas dimi-

3o4 [i654] MÉMOIRES

nuer les bonnes intentions qu'il faisoit toujours, pa-* roître. Mais Joly ne laissa pas de préparer ce qu'il jugea nécessaire pour cela , et d'écrire à Paris poor faire venir Fabbë Rousseau > frère de l'intendant du cardinal , homme fort aOfectionnë , puissant de corps, et très-capable de bien exécuter ce à quoi on vouloit l'employer.

Cet abbé étant arrivé à Nantes^ fit provision d'une corde pour l'exécution de ce dessein, avec un boa morceau de bois nommé palonnier , ou l'on attache les traits des chevaux de carrosse , pour l'attacher au bout de la corde , et sur lequel le cardinal devoit être assis ^ et une sangle avec un bon ardillon pour attacher le cardinal à la corde par le milieu du* corps , de peur d'accident.

Tous les préparatifs étant presque disposés pour l'exécution des deux projets , le cardinal de Retz, qui recevoit tous les jours de nouveaux avis des mauvaises intentions de la cour , et de la nécesské qu'il j avoit de les prévenir le plus tôt qu'il pourroit«^ fil prier i le duc de Brissac de revenir tenir sa parole : ce qu'il i fit deux jours après , marquant toujours les meilleures intentions du monde ^ et La Bade, son écuyer , avant remis entre les mains de Joly le coffre qu'il avoit fait faire , on y fit une ouverture pour la lil^erté de la respiration. Le cotfre fut éprouvé par Joly^et par Imbert, valet de chambre du cardinal , qui s'y mirent l'un après l'autre chacun plus d'une demi-heure : après quoi ou convint d'exécuter l'entreprise le lundi matin, 3 août i654* Mais le tluc de Brissac stipula qu'auparavant il lui fût permis d'aller à Machecoul en avertir les deux ducs de Retz , seulement par bienséance , avec pro-

DE GU\ JOLY. [1654] 3o5

messe de revenir le dimanche au soir sans* faute pour «lettre la main à Tœuyre. Le dimanche vint, et se passa sans qu'on eût aucune nouvelle de lui ; et il ne vint que le lun^i fort tard , s'excusant sur un débordement d'eau qui avoit rompu le pont d une petite rivière qui est sur le chemin de Machecoul à Nantes. Après quoi il déclara nettement au cardinal de Retz que les ducs a'étoient point du tout d'avis qu'il entrât dans un dessein de cette nature, étant beau-frère du maréchal et logé chez lui : de sorte qu'il se dégagea ainsi de toutes ses paroles et promesses si positives.

Le cardinal, feignant d'approuver ses raisons , ne le pressa pas davantage ; et l'ayant quitté pour un moment, il alla informer Joly de ce changement. Sur quoi ils résolurent à l'instant de tirer de lui au moins ce qu'on pourroit pour l'autre dessein , qu'il lui découvrit alors ; le priant d'envoyer , dès qu'il seroit chez eux , son écuyer avec un cheval pour le cardinal de Retz , et de s'assurer de quelques bateaux pour passer la Loire au rendez-vous qui lui fut marqué , avec des chevaux de l'autre côté de la rivière pour aller jusqu'à Brissac , et de là chez le marquis de Châteaurenaud, chez le marquis de Vassé, chez le marquis de Fosseuse , où le cardinal étoit assuré de trouver les équipages nécessaires pour le mener en diligence à Paris avec ceux de sa suite. Le duc de Brissac accepta cette proposition avec joie , parce qu'elle le dégageoit de la première , qui auroit été non-seulement peu honnête à lui par rapport au maréchal, mais encore fort dangereuse , puisque , suivant Tarrangement , il devoit demeurer le dernier dans le château , et n'en sortir qu'après son bagage. C'est pourquoi ,

3o6 ["^^54] MÉMOIRES

dans le fond , on ne peut pas trop le blâmer de nV voir pas voulu s'exposer à ce risque ; mais on ne peut pas aussi l'excuser d'une grande légèreté d'avoir promis aussi positivement qu'il avoit fait , et de manquer à sa parole dans le temps de l'exécution. Il faljoit, avant de s'engager , examiner la chose mûrement avec son conseil , et en prévoir les conséquences.

Quoi qu'il en soit, ce duc retourna chez lui aussitôt , afin de donner ses ordres pour ce dont il s'étoit chargé. Cependant comme l'expédient du coffre étoit plus du goût du cardinal que l'autre , Joly ayant sn que la duchesse de Retz étoit en chemin pour le venir voir , et qu'elle devoit loger dans l'appartement du duc de Brissac , proposa de tenter la chose par son moyen. L'ouverture plut fort au cardinal de Retz, et même à la duchesse , qui , étant brouillée avec le duc de Brissac , fut ravie de trouver cette occasion de lui faire un affront sensible , en marquant plus d'assurance et plus de générosité que lui : ajoutant que s'il avoit bien insisté auprès de M. de Retz , ils se seroient apparemment désista de leurs oppositions 5 et qu'elle ne doutoit pas qu'en envoyant Joly à Machecoul,il n'obtînt leur consentement. Ces assurances, réitérées plusieurs fois avec chaleur , et accompagnées des anciennes marques de tendresse , engagèrent le cardinal de Retz à envoyer Joly à Machecoul , malgré les raisons qu'il lui représenta du peu d'apparence du succès , et du danger qu'il y avoit de donner de l'ombrage au maréchal , qui ne manqucroit pas d'en prendre de ce voyage. Pour lever cet obstacle, ils convinrent de lui faire entendre que la duchesse étoit mal avec son mari ^ que c'étoit là le sujet de son voyage à Nantes*,

DE GUY JOLY. [l654] 807

et que le cardinal , voulant la raccomiîioder , envoyait Joly à Machecoul , parce que le duc avoit beaucoup de confiance en lui. Tout cela fut dit au maréchal par le cardinal lùi-méme, qui le pria en même temps de ne vouloir pas révéler ce secret de famille^ et de dire à ceux qui paroîtroient curieux sur le voyage de Joly qu'il nétoit fondé que sur la nouvelle qu'il avoit reçue de la vacance d'un prieuré de six mille livres de rente, à la nomination du due de Retz. Le maréchal donna dans le panneau tout au travers, plaignant le malheur de la duchesse , pour laquelle il atoit eii autrefois quelques sentiraens ^ mais cela ne servit de rien. Joly trouva les deux ducs de Retz si éloignés et si prévenus contre cette affaire, qu'il n'en put rieri obtenir que des ordres très-pressans pour la duchesse de revenir ineessamtnent , menaçant Joly de le reûdre responsable des événemens ; de- sorte qu'il fut obligé de retourner sans rien faire.

Pendant son absence, la duchesse avoit proposé au cardinal de le sauver dans son carrossé avec les hahils d*une de ses demoiselles qui sortoient toujours masquées aussi bien qu'elle , sans qu'on les examinât jâ^ mais à la porte du château 5 mais comme ce n étôit que sousla même condition du consentenieut de son pèt*e et de son mari, elle fut déchargée de ces nouveaux engagemens par le retour de Joly, qui la fit partir aussitôt pour tirer le% deux ducs d'inquiétude : le cardinal ayant dit au maréchal que le voyage de JoJy avoit réussi , et qu'il avoit raccoraniodé toutes choses.

Cepienjiant La Bade , écuyei* du duc de Brissac , étant arrivé à Nantes le même jour, deux heures après le dépaf t de la duchesse , avec wa cheval pour le cardi-

•jo.

3o8 [1654] MÉMOIRKS

nal , il envoya donner avis à Joly , qui l'alla trouver aussitôt dans une maison du faubourg de Richebourg^ et qui lui apprit que le duc de Brissac et le chevalier de Sëvignë ne manqueroient pas de se trouver à six heures du soir au rendez-vous sur la rivière , à quatre lieues de Nantes : dont le cardinal ayant été averti, il résolut de se sauver sur les cinq heures du soir , qui étoit le temps où il avoit coutume de se promener sur la terrasse. De sorte que toutes choses ayant été disposées pour cela , Fabbé Rousseau , qui s'étoit chargé de le descendre, se rendit au château avec la corde et la sangle , enveloppé dans son manteau , de manière à ne point être remarqué sans en être averti; eta6n qu'il ne manquât ni de conseil , ni de courage , ni de secours, on lui donna pour adjoint le sieur Vacherot, médecin de la Faculté de Paris , qui étoit attaché depuis long-temps à la personne du cardinal de Relz: homme résolu, de sang-froid, et capable de tempte par sa prudence et par sa sagesse l'emportement et la vivacité de l'abbé Rousseau. 11 fut aussi arrêté que Fromantin et Imbert , l'un chirurgien et l'autre valet de chambre du cardinal , qui avoient coutume de le suivre à la promenade , auroient quelques bouteilles de vin pour faire boire la sentinelle , qui seule pouvoit voir ce qui se passoit à l'endroit par où le cardinal devoit se sauver.

Toutes ces mesures prises , le cardinal de Retz fit venir le sieur Salmonet , prêtre écossais , homme savant et démérite, qui demeuroitavec lui depuis longtemps ; et le sieur Montet son frère, qui depuis a été tué en Alsace , lieutenant-colonel du régiment écossais de Duglas ; le sieur de Boisguérin , gentilhomme

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breton attaché au cardinal ^ et le sieur de Beauchesne,

ancien domestique de la maison ; tous braves geas et fort résolus , auxquels il déclara le dessein qu'il avoit de se sauver , les priant de faire tout ce que Joly leur diroit. Ils répondireM tous à cette proposition avec de grandes expressions de joie et d'approbation , àla^'ciserve de Salmonet, qui , s'étant mis à pleurer, fit ce qu'il put pour détourner le cardinal de cette résolution , en lui représentant fortement les suites fâcheuses qui pourroient en arriver. Cela fit impression sur l'esprit de son frère Montet , qui , quoique très-brave , s^e mit aussi à ^iré des réflexions. Mais le cardinal les ayant écoutés froidement sans s'émouvoir et sans changer de sentiment , ils sortirent enfin tous, trois à quatre heures après , pour s'aller botter , et se tenir prêts à monter à cheval lorsque cinq heures sonneroient au château , pour se trouver avec La Bade , écùyer du duc deBrissac, au lieu du rendez-vous, qui étoit l'abreuvoir de tous les chevaux du quartier , et qui répourdoit au bout de la terrasse. Mais conime de l'abreuvoir on ne découvroit point l'endroit par où devoit descendre le cardinal , à moins d'entrer fort avant dans la rivière , on chargea le sieur Paris , ecclésiastique , de se tenir dans un pré de l'autre côté de l'eau , et desjeter son chapeau trois fois en l'air lorsqu'il verroit le cardinal prêt à descendre. Gela pensa tout gâter , Paris ayant oublié de faire le signal , et n'ayant pensé qu'à se sauver. Mais ce qui embarrassa le plus Joly et ceux qui attendoieïit avec lui , fut que le cardinal de Retz , intimidé au moment de l'exécution par Salmonet qui étoit auprès de lui , ne se rendit sur la terrasse qu'un gros quart-d'heure après que l'hor-r

3lO [l^MJ MÉMOIRES

loge eut sonne *, et les remontrances de ce trembteur opérèrent si bien , que le cardinal dit à Imbert d'aller dire à Jôly de remettre la chose au len^emaiû. J\tals Imbert dit franchement que cela ne pouvoit plus se différer; que TafTaife étoit suo de trop de geps pour n'être pas découverte si on temporisoit davantage j que la seule présence de l'écuyer du duc de Briçsac avec le cheval de main ^ dont le maréchal ne manqueroit pas d'être informé , sufBsoit pour cela;, que le lendemain étoit un dimanche, jour auquel tOjute la ville avoit coutumie de se promener sur la motte qui étoit au pied de- la terrasse; qu'après tout il ir.oit avertir Joly de ce changement, s'il le lui commandoit absolument-, mais qu'après cela il lui déclaroit qu'il ne rentreroit pas au château , et qu'il ne croyoit point que Joly fut assez fou pour demeurer à Nante$ plus longtemps , attendu qu'il y alloit de leur vie.

Enfin Imbert parla si bien et si à propos que le cardinal de Retz résolut enfin de sortir de sa chambre^ suivi du sieur Vacherot et de l'abbé Rousseau , qui portoitsous sa smitane tous les ustensiles nécQ^Siaii'es: Salmonet s'étant retiré au même temps pour aller continuer ses lamentations dans sa chambre. Iio^ertet Fromantin suivirent aussi le cardinal. Etajat arrii^és, Son Eminence fit semblant d'avoir soif, et dit à Imbert de lui aller chercher à boire : ce qu'il ûl en (Jiligence. Après que le cardinal eut bu , en se retourajint il fit signe à Fromantin et à Imbert. Tous deux ensemble dirent aux gardes qu'il falloit vider la bouteille et boire à ht santé de Son Eminence ; et , feignant de craindre qui! ne le sût, ils les tirèrent derrière uae tour où ils se mirent à boire. CepemlaiU le cardinal

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DE GUY JOLY. [l654] 3l 1

ayant quitté sa simarre rouge, la mit sur un bâlon entre deux créneaux, de manière à faire croire aux sentinelles, quand ils seroient retournés à leurs factions, qu'il regardoit à son ordinaire ceux qui sepromenoient sur la motte Saint-Pierre. S'étant ensuite placé sur l'escarpolette , et fait lier la corde avec la sangle , qui le prenoit çn écharpe de dessus une épaule par dessous l'autre, assujettissant la corde le long de l'estomac, il monta en cet équipage sur un créneau , d'où Tabbé Rousseau et le sieur Vacherot le dévalèrent heureusement jusqu'au pied du mur. A l'aspect de cette manœuvre , le sieur Paris s'étant lïiis à fuir sans • avoir fait son signal , donna belle peur à Joly et aux autres, qui s'impatientoientà l'abreuvoir. Mais La Fon» taine, valet de Joly, et celui de Rousseau, qui étoient aussi placés de manière à voir ce qui se passoit, le ras^ sarèrent aussitôt par leurs signes*

S'étant avancés pour recevoir le cardinal, et l'ayant dégagé de la sangle et de l'escarpolette, ils Je mené-» rent tout hors de lui au lieu où il étoit attendue Après quoi Beauchesne et de La Bade l'ayant mis à cheval , Joly et Mon te t prirent le devant pour s'assurer de la porte du faubourg par où il fallut passer. Dans ce moment le trouble du cardinal de Retz fut si grand , qu'il ne savoit où il éteit , ni ce qu'il faisoit : ce qui fît que son cheval , qui étoittrop vigoureux pour lui, et dont il ne tenoitmême pas la bride, s'étant cabré, s'abattit sur le pavé dès qu'on commença de marcher -, et 1« cardinal s'étant trouvé engagé dessous, se démit J'épaule. Cela obligea ceux qui étoient auprès de lui de mettre pied à terre pour le remonter-, et cet accident ayant assemblé beaucoup de monde à l'entour de lui ,

3l2 [l654] MÉMOIRES

Joly et Montet , qui virent cela de loin , accoururent le pistolet à la main pour écarter le peuple. Mais cela n étoit ni difficile ni nécessaire : la plupart des habitansétoient plutôt disposés à faciliter son évasion qa a s'y opposer. Ils lui crièrent tout haut : « Dieu vous « bénisse , monseigneur ! sauvez-vous. »

Ainsi le cardinal fut remis à cheval assez promptement , mais sans revenir de son trouble (0 , qui alla si loin qu'en sortant du faubourg il pensa se casser la tête à un endroit où sou cheval Temportoit , si un des sergens ne se fût mis enti*e deux. Il ne fut pas même possible de tirer un mot de lui pendant les quatre premières lieues, quoique tous ceux de sa suite fissent de leur mieux pour le ^nettre de meilleure humeur. Cela venoit apparemment de la douleur de sa chute. Il ne commença d'ouvrir la bouche que quand il se vit dans le bateau , où le duc de BHssac et le chevalier de Sévigné l'attendoient , et où il prit des bottes en passant la rivière. Après avoir donné des ordres pour arrêter tous les bateaux , et pris d'autres précautions pour arrêter ceux qui voudroientles suivre, et leur donner le change, on continua de courir pendant deux lieues sur des chevaux frais , sans que jusque là le cardinal se fut plaint de rien : mais on fut étonné de l'entendre tout d'un coup faire des cris épouvantables, disant qu'il souifroit de si terribles douleurs qu'il ne lui étoit pas possible d'aller plus loin -, qu'il aimoit mieux se laisser reprendre que de courir davantage. De sorte qu'il fallut le descendre de cheval à neuf heures du soir , et le coucher dans une

(i) Le cardinal dit <jue, pour s'empéchcr de s'évanouir, il se liroil de temps en temps les cheveux de toute sa force. {IVotc de Vauteur.)

DE GUY JOLY. {l654] 3l3

pièce de terre à côté du grand chemin , où le duc de Brissac le quitta, sous prétexte d'aller assembler queU ques-uns de ses amis pour le venir enlever avec plus de sûreté. Le chevalier de Sévigné alla chez un gentilhomme de ses parens proche de là, pour lui ménager une retraite pendant la nuit \ mais il fut refusé, et ne put obtenir qu'une chaise à bras avec une dour zaine de paysans , pour porter le cardinal pends^at la nuit jusqu'à Beaupréau, maison du duc de Brissac , et éloignée de là de trois ou quatre lieues : ce qui s'exécuta assez heureusement , sans qtf il parut être incommodé , les porteurs se relevant tour à tour.

Pendant que tout cela se passoit, |e maréchal de La Meilleraye, qui étoit fort incommodé de la goutte, ne manqua pas d'être averti de l'évasion du cardinal. Mais il ne le fut qu'une demi-heure après , les gardes et les sentinelles ayant été si bien amusés et trompés par Imbert et Fromantin, qu'ils ne s'aperçurent de rien. Imbert et Fromantin, feignant de rapporter la bouteille , eurent le temps de sortir du château après l'abbé Rousseau et le sieur Vacherot, qui s'étoient retirés aussitôt après le coup , laissailt la simarre rouge sur le créneau , pour leur faire cj^ire que le cardinal étoit toujours là. Dès que l'abbé Rousseau fut hors du château , il entra dans la premier maison qu'il trouva ouverte ; et l'ayant fermée sur luij, il quitta son manteau et sa soutane, qu'ail laissa, derrière la porte, et parut aussitôt en habit gris, avec une perruque dont il avoit fait provision. En cef éta^^il sortit de la ville , et s'alla cacher dans la première pièce de blé qu'il trouva jusqu'à la nuit , pendant laquelle il gagna une naison d'ami, où il demeura plusieurs jours. Imbert

fit un mahëge à peu près semblable , e( ils- se saaTè*^ rent tous deux, malgré la perquisition exacte qui fat faite de leurs personnes par les ordres du maréchal. Le premier avis de Tévasion du cardinal fut porté au château par un petit page de madame la maréchale, qui $e baignoit alors , et qui le voyant descendre se mit à crier de toute sa force. pour avertir les sentinelles. Mais comme dans le même temps un jacobin qui se baignoit aiissi fut en péril de se noyer, et qae de tous côtés on criôit pour appeler du secours , les sentinelles lui àg|>liquèrent les cris du page, qu ils n'entendoient que confusément; de sorte que le page fut obligé de courir au château tout nu pour se faire entendre, et de prendre pqur cela un assez grand tour par la porte de la ville , celle du château qui répond sur la motte n'étant pas ouverte. Il arriva aussi que ceux à qui il tomboit en charge d'avertir le maréchal se regardèrent assez long-temps avant que de lui annoncer une nouvelle de cette nature, dans la crainte d'être maltraités, connoissant son huirieur violente. Mais enfia le gra*nd -^ maître de l'artillerie, fils du maréchal"; ayadt su k cho^e et l'ayant dite li son père , ils firent monter plusieurs personnes à che; val , mais plus d'une heure après la sortie du cardinal de Retz. Cependant )e maréchal entra devant tout le monde dans des emportemens si étranges, qu'il piroissoithors de son bon sens: ce qui n'empêcha pas le public de croire qu'il avoit favorisé tacitement levasion de son prisonnier. Mais ce jagement étoiit^*^^ faux ', et il est constant qu'avec t0ute la courtoisie qu'il avoit pour lui , par ordre ou du m^ins par permission de la cour, il ne se relâchoit en rien povK

DE GCY JOLY. [lt>54j 3l5

tout ce qui avoit rapport à la sûreté de sa p^onlne^ et qu'il le faisoit garder stassi étroitement qu'il l'étoit auparavant à Vincennes.

Quoi qu'il eh soit , le grand^aître étant ipprité à cheval avec les gardes du maréchal et plusieiars autres volontaires, jusqu'au nombre de deux k trois cents chevaux, ils suivirent le cardinal à Jsi piste. Mais comme tant de iponde ne pouvoit pas alkr si vite , ils n'arrivèrent a» lieu où il avoit passé la rivière que trois heures après ; et n'y ayant point trouvé de ba^ teau , ceux qui avoient servi au passage ayant été percés et coulés à fond de l'autre côté de l'eau , le grandmaître voulut tenter de passer à la nage avec dix ou douzie gardes. Mais il en fut détourn4par un gentilhomme qui avoit été page dans la maison de lietz^ qui lui représenta qu'il seroit inutile et^mêoie d^nr gereux de passer de l'autre côté , puisque le duc de Brissaç se méloit de l'affaire, et qu'il n'auroit pa^ manqué d'assemblisr ses amis : de sorte qu'il pourroit bien être pris lui-même en voulant prendre son prisonnier. Ce raisonnement sauva le cardinal de Retz : car il est certain que si le grand-maîtr^ fût passé seulement avec six personnes , il lauroit trouvé daus, sa chaise suivi seulement de trois hommes: savoir ,, de Jdy, Montet et La Bade. Le duc de Brissaç et le chevalier 4e Sévigné étoient allés chacun de son côté asrsembler leurs amis. Boisguérin et Beauchesue avpient pris Je devant par différentes routesT, pour aller porter cette nouvelle à Paris ^ mais le grand-ruaître, persjuadé de ce qu'où lui disoit , retourna sur ses pas avec sa troap6, à la réserve de quelques gardes qii'il envoya tout 1^ long de la rivière , pour savoir si le cardinal

3l6 [1654] MÉMOIRES

avoit ëlpectivement passé la Loire au lieu où il étoit arrête.

Ce qu'il y eut de plus heureux et de plus étonnant en tout cela fut quelle maréchal, outre le grand corps qui avoit suivi le grand-maître , en ayant détaché un autre beaucoup moindre de l'autre côté de la rivière sur le chemin de Beaupréau , ceux-là, non plus que les autres , ne trouvoient personne sur leur route , hors le sieur de Paris, qu'ils gardèrent un jour entier avec menaces , et qu'ils ramenèrent dans le château de Nantes. Mais ils furent enfin obligés de le relâcher , sur ce qu'il leur dit résolument qu'il ne demandoit autre chose , et qu'il auroit le plaisir de dire au maréchal qu'ils s'étoient amusés à prendre un pauvre prêtre dont ils n'avoient que faire , au lieu de courir après le cardinal , qui n'étoit que deux lieues devant lui. Gela fit tant de peur à ces gardes, qui connoissoient l'humeur violente du maréchal , qu'ils ne jugèrent pas à propos de lui mener le témoin de leur négligence.

Les sieurs Vacherot et Salmonet furent aussi découverts et arrêtés. à Nantis, mais inutilement: car quoique le premier €Ût aidé à descendre le cardinal^ il n'y avoit. aucune preuve contre lui. L'autr^ n'eut pas de peine à justifier son innocence , et qu'ils s'étoient toujours fortement opposés à ce dessein. Mais les gens de Joly et de l'abbé Rousseau", qui furent arrêtés un peu après avoir reçu le cardinal de Retz au pied de la muraille, furent assez maltraités pendant quelque temps , quoique enfin on fut obligé de les éJargir, attendu qu'ils n'avoient rien su de l'affaire qu'au moment de l'exécution , où ils ne purent passe

DE GUY JOLY. [l654] 3l7

dispenser d'obéir à Joly^ contre qui le maréchal juroit et s'emportoit à toute heure avec tant de fureur, qu'il s'arrachoit la barbe et les cheveux , disant qu'il étoit enragé d'avoir été si long-temps la dupe sur le chapitre des lettres, qu'il comprit bien alors avoir été chiffrées par lui , ou déchiffrées à plaisir (0.

Si le maréchal étoit embarrassé à Nantes, le cardinal de Retz ne l'étoit pas moins à Beaupréau. Y étant arrivé à quatre heures du matin , sans y trouver le duc de Brissac, qui étoit allé dans la maison d'un gentilhomme de ses voisins donner les ordres nécessaires poar assembler ses amis , il fut , sur les remontrances de madame la 'duchesse de Brissac , et pour la sûreté de sa personne , obligé de monter en carrosse avec le chevalier de Sévigné et sa compagnie ordinaire , pour aller, à deux lieues de là , se réfugier dans la maison d'un gentilhomme nommé M. de La Poise. Cette maison est entourée de bons fossés pleins d'eau : il y arriva sur les huit heures du matin. Dès qu'il y fut, il dépécha Mootet à Paris , pour y donner avis de l'état où sa chute Tavoit mis, qui ne lui permettoit pas de continuer son chemin. Les sieurs de Sévigné et de La P^ise le quittèrent là, pour aller aider au duc de Brissac à ramasser ses amis , après avoir donné ordre à tous les domestiques d'obéir en toute chose au cardinal : de sorte que Joly demeura seul avec lui pendant cinq ou six heures , qu'il passa dans son lit assez tranquillement. Après quoi le concierge de la maison J(||iliat averti qu'il avoit vu quelques cavaliers avec

(i) il ajoutoic que si jamais Joly tomboit entre ses mains, il le feioic Dendte au créneau sur lequel e'toit monte' le cardinal pour se sauvet. JVd^ de Pauteur. ) /

3l8 [1^54] MÉMOIRES

des gardes du maréchal de La Meilleraye passer au* près de la maison, le cardinal effrayé lui demanda un lieu où il pût se dérober à leurs recherches. Le concierge les ayant conduits dans son appartement, les fit descendue au bas d'une tour par une trape qui ne paroissoit point, étant couverte d'un grand coffre. Us y descendirent avec une petite provision de pain et de vin. Le lieu é toit fort, incommode, et on y enfonçôit jusqu'à mi-jambe dans l'eau et dans les terres glaises. Pour remédier à cela, on descendit quelques chaises de paille, sur lesquelles le cardinal et Joly furent obligés de passer près de neuf heures de temps fort désagréablement, en attendant le rAour du maître de la maison , qui ne revint qu'après^dix heures du soir , pour exhorter le cardinal à prendre encore ua peu de patience : disant que le duc de Brissac n'avoil ericore pu assembler que trente gentilshommes, et qu'il en vouloit un plus grand nombre pour le venir dégager plus sûrerqént el plus honorablement.

Mais le cardinal , qui s'eunuyoit dans son cachot , ne voulut pas y demeurer davantage -, et ayant demandé des chevaux pour aller à Beaupréau avec Joly, ils se mirent en chemin vers les onze heures du soir^ous la conduitedu maître delà maison. Ils firent près d'une lieue assez légèrement 5 mais ensuite le cardinal se trouvant incommodé , se mit à faire de si grands cris qu'il faillit le mettre à terre environ à minuit , pendant que le sieur de La Poise aHa chercher quelque espèce d'équipage dans le voisinage, pour le trsl^ porter à Beaupréau, quin'étoit éloigné que d'unelieue. Mais n'ayant pu rien trouver qui convînt, il revint le trouver au point du jour, et il proposa au cardin^.de

DE GUY JOLY. {l654J 3 1/J

se traîner comme il pourroil dans une ferme voisine qui ëtoit à lui, où il pourroit demeurer assez sûrement jusqu'au soir, cache dans un tas de foin qui étoit dans la cour : après quoi il promit que le duc de Brissac viendroit le prendre à la tête de deux cents hommes , tous bons gentilshommes.

N'y ayant pas d'autre parti à prendre , il falloit bien se soumettre encore à cette nouvelle humiliation., S'étant donc rendus à la fçrme, on y fit une petite loge dans le tas de foin , où le cardinal s'enferma avec Joly. On leur donna du pain, du vin et du salé; e% ils demeurèrent dans cet état depuis huit heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, le fermier allant de temps en temps oflSicieusement leur donner dea alarmes dès qu'il voyoit passer quelque cavs^î^r. La chose alla même plus loin. Ils entendirent des gens àç cheval entrer dans la cour, et faire plusieurs ques-f tions qui paroissoient imaginées exprès pour leur donner de l'inquiétude : et soit que cela se fît par jeu ou sérieusement , ils en furent fort effrayés.

Quoi qu'il en soit, à l'entrée de la nuit le sieur de La Poise revint avec plusieurs chevaux les tirer de cette prison ; et le cardinal s'étant mis en croupe derrière un gentilhomme, sur l'épaule duquel il ap^ puyoit son bras blessé, ils arrivèrent heureusement à Beaupréau, où ils trouvèrent le duc de Brissae avec plus de trois cents gentilshommes , un bon carrossa où l'on avoit mis deux matelas. sur lesquels le cardi-^ nai^e couchoit à son aise, son bras* appuyé s^t la cuisse de Joly, après avoir pris un bouillon à Beaupréau. Le duc de Brissac fit fort bien les choses , et en grand «eigneur.

3lO '[1654] MÉMOIUKS

Il se mit à la tête de toute la troupe, sans affectation , faisant des caresses à tout le monde. Tous les pages et domestiques avoient des flambeaux allumes, pour éclairer la marche qui se fit pendant la nuit*, et il eut la précaution de faire porter du vin , pour en servir à ceux qui en auroient besoiq. En cet équipage on arriva vers la pointe du jour à un bourg appelé Montaigu , où Ton trouva le duc de Retz, fi du cardinal , avec sept à huit cents chevaux : de s que les deux troupes étant jointe^ ensemble , il y a. plus de douze cents hommes à cheval tant mail que valets, la plupart des gentilshommes de la province s'étant offerts de très -bonne grâce. On trouva aussi à Montaigu et sur toute la route les paysans sous les armes : de sorte que ces messieurs voyant lear partie si bien faite, jugèrent à propos de se faire voir au maréchal de La M eilleraye en passant à la vue de Nantes, d'où ils continuèrent leur marche jusqu'à Machecoul , où ils arrivèrent le mardi t i août sur les cinq heures du soir , et où toute cette noblesse fut traitée magnifiquement , pendant que le cardinal de Retz y demeura.

La première chose qu'on fit 4ès qu'on fut arrivé fut de panser le bras du cardinal, et l'on vit bien alors qu'il ne se plaignoit pas sans sujet: tout son bras, depuis l'épaule jusqu'au coude , étant noir comme de l'encre. Cependant un vieux chirurgien du duc de Retz, fort considéré dans la maison, l'ayant bien examiné, dit que ce n'étoit rien. Cet ignorant ne s'aperçut pas que l'épaule étoit démise : ce qui fut cause que le cardinal ayant été traité tout d'une autre manière qu*il ne falloit , en ressentit de fort grandes douleurs,

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et demeura estropié pour toute sa vie. Gela ne seroit pas arrivé sans doute s'il avoît été traité p^ un habile homme, qui lui eût remis Fépaule dans ce lemps-là. ' '

La secoifde chose à laquelle on s'appliqua fut la révocation de la démission de rarchevéché, qui tui étoit conseillée par tous ses amis de JParis et d'ailleurs, et à laqifèlle il les avoit déjà priés de travailler comme ils pootroitent : mais comme tout ce qn'ils avoitnt pu faire sans lui'ne sùfldsçit *^as pour annulermn fait de sa main^'Joly fit dresser un acte de révocation en bonne foriRe par les Hifitàires de Michecoul, tjui fut signé dtt cardinal; et*envoyé à Paris en dîligenice , pour s'en servir dans le besoin. Cela îie se fit pas sans* oppositioit, le vieux duc ide Retz ayant fait représenter au caMin^/par saille la duchesse, plusieurs raisons considérables pc^ir l'en détourner , et pour le porter au contraire à ratifier de b^nne grâce ce qu'il avoit fait en prisbn. Il lui faisoit entendra que c'étoit l'unique moyen d'arrêter les persécutions de la cour , et de s'en attirer des grâces : mais le jenne duc de Retz et le duc de Brissac, qutn'envisageoient aucun avantage pour eux dans la démission , n'ayant appuyé que trèsfoiblement cet avis, et Joly ayant au contraire soutenu avec chaleur la nécessité de la révocation , et fait beaucoup valoir l'autorité des amis de Paris et du père de Gondy', la chose passa sans peine, les rai-sons du vieux duc de Retz n'ayant peut-être pa^ été pesées assez sérieusement.

•Après cela il fut question de trouver un autre asyle au cardinal que celui de Machecoul, parce qto'on eut ms que le maréchal deLa Meilleraye faisoit venir de»

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troupes par ordre de la cour, et que le duc de Retz ne pouYoit arrêter ni entretenir long -temps chez lui un aussi grand nombre de noblesse. Belle -Ile ayant été choisi (0 pour cela , le duc^de Brissac, le chevalier de Sévigné et Joly s'embarquèrent avec le cardinal, et Du Brocard le chirurgien du duc de Retz, dans uûe chaloupe ; et trente ou quarante gentilshommes dans deux autres chaloupes, et un petit bâtiment appelé Ghsrtt#^ au: port de Lft Roche , qui n est qu'à une lieue de-Machecoul, où le car^inii fut porté dans une chaise, la nuit du vendredi 1 4 août, fort secrètement : personne n'en ayant rien s«r que ceux qui étoient de la partie^ de peur que le maréchal, en étaat informé, n envoyât aprè^^ux des barques armées qui auroient pu les embarrasser.

Le premier jour de rembarquement se pas^a assez bien , et la petite flotte arriva heureusement à*la rade du Croisi , à la réserve de la (3iatte , qui demeura derrière, faute de vent.^Mais ayant été obligée dy mouit 1er la nuit , elle y eut grande alarme au sujet de plusieurs petits bâtimens qui la vinrent reconnoitre: toute la côte étant sur ses gardés, à cause de quelques vaisseaux biscayens qui partoient. Cette adarme fut légère, en comparaisohde celle qu'on eut lelein demain sur les deux heures du matin , deux des bi-^ timons biscayens étant venus ^ir les chaloupes, et les ayant forcées de gagner la terre en un lieu ou il y avoit une église ruinée nommée Saint-Jacques^oùle cardinal se retira. Il se fit cacher dans un monceau d'ardoise, de peur d'être découvert par les gens do

(1) Il n'y avoit pas de choix à faire : Belle-Ile étoit raniqae endroit oii le^cardinal pût se retirer pour (pielque teinps. (iVbte de Vauteûr.)

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pays. Dans cette fâcheuse nécessité , Joly fut d'avis de faire ua signal aux Biscayens , et de les priée de les passer à Belle -lie, ou même droit en Espagne , prévoyant bien qu'à la fîh on seroit obligé d'en venir là. Mais le duc de Brissac , qui n'avoit au-> çune envie de p93ser en Espagne , rejeta bien loin cette proposition. Ainsi le cardinal de Rét2, qui n'osoit n^m décider sans lui , fut obligé de demeurer dan^ les ardoises demiis midi jusqu'à huit heures du soiir^ que les Espagnols se retirèrent , après avoir tiré de temps en temps quelques coups de canon sur les^eha^ loupes. Il sembloit que ces coups de canon dévoient naturellement faire venir du monde en cet endroit ; cependant le cardinal fut assez heureux pour qu'il n y vînt personne pendant tout le jùnr. Mais à peine fut-il remonté sur les chaloupes avëc^sa suite , qu'on aperçut une troupe de cavaliers êourant ^r k côte, qui étoient enfin apparemment venus au bruit , où peut-être aussi pour apprendre des nouvelles du cardinal. Ce >p$ril étant évité , le reste du voyage fut assez paisible. Les matelots ftrent force de rames toute la nuit-, et ayant été favorisés le lendemain d'an gros brouillard , les trois chaloupes arrivèrent heureusement à Belle-Ue le 27 août 16549 sur les onze heures du matin , et la Chatte le lendemain ; et quelques jours après le duc de Rletz, qui h'avoit pu venir plus tôt, parce qu'il avoit été obligé de de-» meorer à Machecoul pour remercier la noblesse , et pour y donner les ordres nécessaires en pareille occasion.

Tçus ceux qui arrivèrent à Belle-Ile étoient si fatigués, et ils avoient été dans une action si continuelle

depuis la sortie de Nantes , qu on ne songea d'abord qu àse reposer et à se divertir , se voyant dans un pays assez agréable , et en sûreté contre les entreprises du cardinal Mazarin ; de sorte qu'on y passa dix ou douze jours, sans autre inquiétude que celle de lablessuredu cardinal. Mais comme son mal n'étoit pas encore bien connu, et que Du Brocard qui le pansoit n'en savoit pas plus que le chirurgien de Machecoul , qui avoit toujours souteniî cpie ce n'étoit qu'une contusion, on ne s'en mettoit pas autant en peine que la chose le méritok*, d'autant plus que le lit, le repos et le moins d'inquiétude donnoiént plus de relâche au cardinal dans la conversation de ses amis.

. Ainsi on attendoit assez tranquillement des nouvelles de Paris, pour se déterminer à passer ou à Rome par l'Espagne , ou à Gharleville par la Hollande. Cependant on nclaissoit pas , par provision , de se mettre en état de se dé^ndre autant qu'il étoit possible ; et le duc de Retz ayant fait faire la revue à tous les habitansde l'île , qui se trouvèrent environ neuf ceUts hommes, il leur fit promettre de se jeter tous dans le fort an premier coup de canon , avec la garnison ordinaire, qui étoit de cent cinquante hommes , et les quarante gentilshommes qui avoient suivi le cardinal : dont le nombre ^augmenta considérablement dans la suite, plusieurs ^e ses amis lui étant venu$ faire offre de service.

Les premières nouvelles qu'on reçut furent apportées par Boisguérih , qui dit que si le cardinal de Retz avoit pu aller droit à Paris suivant le premier projet, il auroit été parfaitement bien reçu ; que tout le peuple avoit marqué une joie extraordinaire en apprenant

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qu'il s*étoit mis en liberté 5 que le chancelier et Tabbé Fouquet se prépairpient à sortir, sur le bruit qui se rëpandoit de son arrivée prochaine^ et que le président de Bellièvre n attendoit que cette occasion pour se déclarer contre le cardinal Mazarin et les Fouquets, avec qui il étoit brouiJlé. Il ajoutoit que le clergé étoit fort bien disposé, que le chapitre de Notre-Dame avoit fait chanter un Te Deum^ où plus de six centis personnes avoient assisté \ que les curés avoient âûs^ résolu d'en faire chanter un ^ que le chapjtre avoit enregistré la révocation du cardinal de Retz , qui avoit été aussitôt portée à Rome par le sieur Chevalier, frère dtt grand vicaire ; que Tabbé F(iuquet ayant été iurformé de tout cela , étoit allé chez le président pour lai demander le duplicata de la démission qui éloit entre ses mains ; mais que le président l'avoit refusé , disant que c'étoitun dépôt dont il ne pouvoit se dessaisir sans le consentement du cardinal de Retz ; que Caumartin avoit fait deux lettres , une au Roi et Tajptre à la Reine, sur les blancs signés de Son Eminence : lesquelles lettres avoient été portées par le sieur de Viiliers , un des gentilshommes de la princesse palatine, qui avoit promis de prendre son temps pour les rendre \ qpe cette princesse avoit écrit à Caumartin qu'elle ne désespéroit pas de faire un nouveau traité avec le cardinal Mazarïn , en conservant même Tarchevêché : mais qu'il falloit attendre l'événement du siège d'Arras par les EspagnolsCO -, que le duc de Nojr-

(i) Arras ctoit une place très-importante pour les Espagnols. Un |)eu avant ({uc les Français la prissent, on disoit par di/rision h Arias:

Quand les Français prendront Arras', Les souris mangeront les chats.

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moQtier ayoit écrit à Paris aux amis du cardinkl de Retz , pour leur déclarer qu'il étoit prêt dé le recevoir dans Charleville s'il vouloit s'y retirer , et qu'il les conjuroit de le lui faire savoir : ce qu'il lui avoit &it déjà dire deux fois par deux gentilshommes, pendant qu'il étoit au château de Nantes -, à l'occasion de quoi le cardinal avoit donné dès ce temps-là une lettre de créance à Joly pour le duc de Noirmoutier , afin de s'en servir dans lé besoin. Par cette lettre , il le prioit de faite tout ce que Joly lui diroit. Boisguérin dit aussi que les partisans de M. le prince pressoient de traiter avec ceux du cardinal dé Retz 5 que Son Altesse avoit su sou évasion, et qu'il s'acheminoit à Paris. Il avoit fait ce qu'il avoit pu pour engager le comte de Fuensaldague à lever le siège d'Arras pour marcher droit à Paris , ne doutant point qu'il n'y trouvât la plupart des bourgeois disposés à le recevoir; mais ce général ne voulut point entendre à cette proposition, qui auroit été cependant , suivant les apparences, le salut de l'Espagne, de Son Altesse, du cardinal de Retz, et par conséquent la ruine infaillible du cardinal Mazarin (»).

Les Français Payant prise, on retrancha le p au quatrième mot do premier vers , et on dit :

Quand les Français rendront Arras , Les sonris mangeront les chats.

Les Espagnols ëtoient commandes par le prince de Conde'; et ils forent obliges de lever le si^ge, après avoir été forces dans leurs retranchemens. Il en seroit arrivé tout autrement si Fuensaldague avoit suivi le sentiment de M. le prince , qui fit admirer son habileté dans sa retraite. ( JYote <2e Fauteur. )

(i) Le cardinal de Rets n'étant pas veau à Paris , il est probable qœ la marche des Espagnols n'auroit pas proddit un grand effet , dont le

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Voilà tout ce qui fut rapporte par Boisguërin sur un billet de créance de Caumartin , qui n'avoit pas ose ré diger tout ce détail par écrit, dans la crainte qu'il ne fût arrêté par les gens du maréchal de La Meilleraye , (jui s'étoient rendus maîtres de tous les passages. Mais eomme le messager avoit de l'esprit et beaucoup d'habitude en Bretagne, il passa heureusemeqit, et vit même la duchesée de Ret^ , qui auroit pu se servir de lui pour envoyer à son mari l'argent qu'elle lui avoit promis. Cependant, elle n'en fit rien , non plus que la duchesse de Brissac sa sœur, qui avoit fait espérer la même chose au duc de Brissac son époux. Ces deux dames se contentèrent de leur donner, au lieu d'argent^ quaift tité de fausses alarmes, en leur faisant entendre que le maréchal faisoit de grands amas de troupes pour les assiéger dans B^le-Ile. Cela donna tant d'inquiétudes feintes ou véritables à ces messieurs , que le cardinal fut obligé de penser à sortir d'un lieu où il voy oit bien qu'on ne vôuloit pas qu'il séjournât davantage. Le chevalier de Sévigné et les autres remarquoient tous les jours dés barques longues envoyées, selon eux ^ par le maréchal pour investir l'île; après quoi il ne leur auroit plus été possible d'en sortir. L'embarras fut de convenir du lieu où le cardinal se retireroit. Le» ducs de Retz et dé Brissac ne voul oient point que ce fût à Gharleville, parce qu'ils craignoient dq s'engager dans des affairiBS qui pourroient avoir de longues suites, dont le duc de IToirmoutier ne manqueroit pas de ti*

foa^ement etoit sa p|:esence. Lç^cardiu^l Mazarin dit à cette occasion que la fortune qui a^oit favorise révasion du cardinal de Aetz s^en eloit en quelque façon repentie, à cause de sa chute, qui en avoit rtendu les suites 'inu^\eB. {JYote de*raùteur.) ^

gkasjfc?"*^ ■ "^'"

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rer tous lés avantages si Ton en venok à un accommodement. Joly soutenoit de son côté qu'il ny avoit pas de meilleur parti à prendre quecelui-là; que la présence dû cardinal de Retz donneroit de Tinquié^ tude au cardinal Mazarin , lorsqu'il seroit dans ces quartiers-là ; qu'il y avoit à la rade de Belle-He des vaisseaux holjandais dont on pourroit se servir pour passer en Flandre, et de là à CharlevillQ ou à Më^iè^ ras ; et qu'enfin il valoit mieux prendre ce ebemuv-là pour aller à Rome , si ce voyage ëtoit jugé nécessaire, que de passer par l'Espagne : quand ce ne seroit que pour ôter au cardinal Mazarin les prétextes que ce passage lui fourniroit pour rendre le cardinal de Retz odieux et suspect. Cependant les ducs de Retz et de Brisée l'emportèrent, et déterminèrent le cardinal à passer en Espagne sur une petite barque de vingt-cinq tonneaux , dont tout l'équipage étoit composé de quatre matelots et du maître , qui , selon eu^ , avoi) fait ce voyage plus de trente fois. Mais on avoit tautd^envie de se défaire de lui, qu'on lui fit croire qu'il passerpit plus sûrement sur cette barque que sur les plus grands vaisseaux. Après cela on affecta de prendre plusieurs vaines précautions pour donner le change aux barques longues du maréchal, qu'on supposoit toujours autour de Belle-Ile^ et qui ne subsistoient que dans l'imagination de ces messieurs. Pour cet effet, on fît semblant d'embarquer le cardinal dans un gros vaisseau hollandais qui mit aussitôt à la voile ; et cependant il coucha cette nuit et la suivante chez le curé de Berger dans l'île, avec Jqly, Boisguérin et Du Brocard , d'où ils partirent la troisième nuit déguisés en soldats pour s'embarquer sur, la petite barque , sans

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que le cardinal emportât avec lui ni or ni argent. 11 est vrai que le duc de Retz avott fait chs^rger la barque de sardines^ avec ordre a]a maître de les vendre , et d'en remettre le prix entre les^ mains du cardinal. Joly se troi^va heureusement avoir cent vingt louis d'or ,{^t Boisguërin soixante.

Le vent fut assez favorable lesdeux premiers jours, et on ne fît aucune mauvaise rencontre jusque vers les deux heures après midi, qu'on aperçut une grande frégate qui faisoit force de voile sur la petite barque. Elle continua de la poursuivre jusqu'à la nuit; et alors elle bf ojailla ses voiles , craignant apparemment d'approcher trop près de la terre. La nuit {ijtt assez fâcheuse, à cause d'un vent viplent qui portoit à terre; cependant elle se passa sans accident, et on comptoit d'arriver de bonne heure à Saint-Sébas|ien : mais en approchant du cap , qui n'est qu'à deux lieues de ce port, le pilote qui devoit se donner la terre à droite la mit à gauche , courant du côté de Bilba# , et demeura égaré tout le jour sans en vouloir convenir , jusqu'aux approches de la nuit, qu'ayant vu un petit vaisseau qui prenoit à Test , il fit un signal dans le dessein de demander la route. Celui-ci ne répondit qu'à coups de canon : de sorte qu'il fallut s'îOTeter, et passer la nuit sur une côte qu'on ne connoissoit point. Pendant ce temps-là le maître ayant connu son erreur-, doubla le cap le lendemain ; et ayant découvert une petite chaloupe, on lui fit signe de venir à bord. Elle fit quelque difficulté , voyant qudtla barque étoit française : mais comme on lui demanda lei route de Saint- Sébastien , et s^ils vouloient pf endre quatre personnes pour les y port^ en les payaut bien , ils acceptèrent

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Ce parti, et mirent le cardinal à terre avec ceux de sa $aite, le 12 septembre i654, ^^ barque n'ayant pn arriver que le lendemain , à cause dû calme.

Dès que le cardinal fut débarqué à Saint-Sébaslien, il dépêcha Joly vers le baron de Vattevifle , gouveriieur de la place , qui était à une lieue de là ^ aU port appelé le Passage. 11 n'en devoit revenir que daos deux ou trois joors. Dès que le baron eut vu Joly habillé en soldat, il lui demanda s'il lui apportait des nouvelles du siège d'Arras : à quoi Joly répondit que non 5 et lui ayant expliqué le sujet de son voyage,* il commença à le traiter avec beaucoup de courtoisie, et lui témoignant beaucoup de joie d'avoir occasion de servir le cardinal de^jetz, qui étoit estimé de tout le monde , et pour qui le Roi son maître et don Louis de Haro ne lâanqueroient pas de s'intéresser fortement -, que s'il croyoit faire plaisir au cardinal il retourneroit incessamment à Saint-Sébastien , mais que pour ne point faire d'éclat il jugeoit plus à propos de n'y retourner que dans lé temps qu'il avoit marqué * en partant ; qu'en attendant il allôit dépêcher un courrier à Madrid , et que dans deux jours il ne manquerôit pas de se rendre à l'entrée de la nuit à l'auberge de Son Eminence, pour la conduire avec ceux de sa suite dans un appartement de son palais, où il seroit sans que personne de la ville en sût rien.

Tout cela fut exécuté ponctuellement dans le temps marqué. Le gouverneur étant venu avec quelquesuns de ses gens prendre Son Eminence , on le conduisit dans un appartement séparé , où don f uaa de Vatteville son frère alloit tous les jours dire la messe, et où le cardinal étoit servi très-proprement et très-

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délicatetnent liii et \%s siens , pendant que le baroik tenoit sa table ailleurs , où il y avoit quelques gens de M. le prince , des réfugiés de Bordeaux , et plusieurs officiers de mer et de terre.

Le cardinal écrivit d^abord au roi d'Espagne et à don Louis de Haro, pour demander la liberté du passage jusqu'en Italie; et Boisguérin fut dépêché pour porter les lettres, sans aucune autre charge : le cardinal craignant de s'embarrasser, et tâchant d'éviter scrupuleusement les moindres occasions qui pouvoient le Caire soupçonner de quelque engagement jiv^c rSspagne. Il eut seulement ordre de voir en particulier le comte de Fiesque qui étoit à Madrid de la part de M. le prince, et de lui faire beaucoup * de complimens qui dans le fond ne signifioient rien. Le baron de Vatteville eût bien voulu que le cardinal se fût avancé un peu davantage, il lui fit pour cela plusieurs ouvertures en homme sage , et avec beaucoup de discrétion ; mais elles ne produisirent rien , et le cardinal s'occupa uniquement du voyage de Rome , ayant fait vendre les sârdii^es, dont il tira six cents écus qui servirent à le faîire habUler, et ceux qui étoient avec lui , qui en avoient fort grand besoin. Deux jours après le départ de Boisguérin il arriva encore une barque dé Belle-Ile , chargée de k même marchandise, dont on tira pareille somme. Beauchéne vint sur cette barque : il avoit été envoyé de Paris à Belle-Ile, et de là à Saint-Sébastien, pour apporter des nouvelles assez différentes de celles de Boisgué* rin , dont la plus importante étoit la levée du siège d'Arras (O, où l'on disoit que M. le prince avoit fait

(i) La leUée du siège tPArras : Le 35 août ]654f Tarcnne battit les

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des merveilles ; et que s'il avoit été setondé par le comté de Fuenssddague , ils n'auroient pas été forcés comme ils furent dans leurs retrànchemens. Après cela il dit que la cour avoit envoyé ordre aux sieurs Granger , Biet et Joly , cHanoines de Notre-Dame; au sieur Loisel , curé de Saint- Jean et chancelier de l'Université^ aux sieurs Chevalier et Lavocat, aussi chânoiûes et grands vicaires du cardinal de Retz , d'aller trouver le Roi à Peronne. Ils y reçurent de nouveaux ordres de se retirer en différons lieux, où ils furent relégués. On avoit fait publier à Paris, à son de trompe, que les gens du cardinal de Retz eussetit à se retirer et à sortir de la ville en vingt-quatre heures. Ceux du dernier archevêque avoient été chassés de l'archevêché, où l'on avoit établi Saint-Âmour exempt, avec quatre gardes*, ensuite on avoit signifié au chapitre un arrêt du conseil qui leur ordonnoit de prendre le gouvernement du spirituel de l'archevêché comme vacant en itégale , faute d'avoir prêté le serment de fidélité ; et de nommer incessamment des grands vi" caires. Une partie des chanoines avoit été d'avis, avant toutes choses , de faire des remontrances sur l'exil de leurs confrères ; mais à la'fin il avoit passé à la pluralité des voix , de trois seulement , qu'ils prendroient l'administration du spirituel, non par vacance , jnais à cause de l'absence , et jusques au retour du câôSp!^ de Retz et de ses grands vicaires. A cet effet le chapitre avoit nommé les sieurs^ Descontes , doyen ; Le

troupes espagnoles commandées par le prince de Condé , et les força (k lever lé siège d'Arras. « Par cet exploit, dit le président Hënanh, il ras- (t sura la France et le cardinal Mazarin, dont U fortune dëpendoit <t presque de rc'Te'ncment de cette journée. »

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Musle-Desroches , chaatre ; Gharton , pénitencier, et Seguier , théologal , pour faire les fonctions de grands vicaires 5 et ordonné qu'on feroit des remontrances et prières à Sa Majesté en faveur des exilés.

Toutes ces choses étant une suite de la levée du siège d.'Arras dont le baron de Vatteville avoit donné avis à Madrid, Boisguérin, qui enrevintquelquesjours après , dit au cardinal que cela n'avoit servi qu a fortifier don Louis de Haro dans le dessein d'exhorter Son Ëminence à ne point aller du côté de Rome , mai& d'aller plutôt trouver le duc de Noirmoutier , lui oflirant pour* cela l'escorte de toute leur armée navale , et une grosse somme d'ar^nt , sans rien exiger de lui que ce qu'il jugeroità propos lui-içémepour ses intérêts particuliers ^ que s'il vouloit absolument aller à Rome, il le pourroit faire aussi aisément de Charleville que de partout ailleurs , en passant par l'Allemagne : mais qu'il ne croyoit pas qu'il dût prendre ce parti; qu'il ne trouveroit pas son compte à Rome comme il se l'imaginoit; qu'on ne s'y gouvernoit que suivant les événemens; qu'il y trouveroit ,^ après l'afiaîre d'Arras, plus de foiblesse qu'il ne pourroit croire \ que cependant il ne refusoit pas de le servir à sa mode -, et que s'il avoit résolu dépasser en Italie , il lui enverroit au premier jour un de ses secrétaires avec une litière du Roi , |^ur le conduire dans un port du royaume de Valence , où il trouveroit une galère toute prête , avec tel secours d'argent qu'il souhaiteroit : lui offrant sa bourse pour cela , et tout le crédit du Roi son maître.

Tout cela fut confirmé quelques jours après par don Christoval de Crassemberg, allemand, et prin-

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