‹ Mémoires concernant le cardinal de RetzChapitre 5 sur 10 · L»^54J MÉMOIRES · texte numérisé non relu

L»^54J MÉMOIRES

priucipaleinent Texil de mousieur son père , et des duchesses de Retz et de Brissac, qui ne dura pourtant guère, leurs époux s'étant accommodés peu après avec ]a cour. On apprit aussi qu'on avoit envoyé chez Je sieur Caumartin pour Tarréter, mais qu'heu-. reusement il s'étoit s^auvë^n se cachant dans un trou de muraille derrière une tapisserie, quoique cinquante archers fussent occupes à le chercher partante la maison pendant plus d'une heure. Ils neserôientpeut-étre pas sitôt sortis, s'ils n'avoient remarqué dans le jardin une échelle dressée contre un mur, par dessus laquelle ils se figuroient que Caumartin étoit sorti pour se sauver*, mais tous les domestiques, qui ne savoient pas eux-mêmes où étoit leur maître, furent bien étonnés quand ils le virent sortir de son trou une demi-heure après que les archers se furent retirés/Ensuite il se réfugia en Franche-Con^té, où il demeura quelque temps avec madame sa mère , et depuis chez le baroo de Langiiet, dont la maison étoit sur la frontière, et chez quelques autres personnes de ses amis , jusqu'à ce que le président-de Bellièvre lui eût obtenu la permission d(B demeurer dans quelqu'une de ses maisons pluti près de Paris. On sut aussi que le sieur Chevalier, frère du chanoine, grand vicaire du cardinal de Ret^ , avoit été arrêté en passant à Lyon au retour de Rome ', et que le procureur général avoit pi?éf6nté^ par ordre de la cour, sa requête an parlem^l^spoar informer du passage du cardinal de Retz en Espagne, sur la déposition des marchands qui l'avôient vu dans une hôtellerie proche de Saint-Sébastien. Sur cela le cardinal Mazarin prétendoit intenter un procès criminel àM. de Retz , comme s'il eut fait des tyaités avec

DE GtlY JOLY. [1654] 349

les ennemis de TEtat : mai» comme le fait (^toit faux , et qu'il n'en put fournir de preuve , l'affaire rfeut pas de suite. Cependatrt Je Roi , qui peu de temp^ auparavant avoit envoyé le sieur de Lyonne avec la qualité d'ambassadeur extraordinaire vers les prince^d'Italic, lui envoya des ordres pressans de quitter loute chose pour aller à Rome, et y traverser le cardinal de Retz» En attendant qu'il y fut, Sa Majesté fit défendre à tous les Français d'avoir aucune communication avec lui i et aux cardinaux de la nation , ou même de la faction française , de faire arrêter leurs carrosses, suivant Tusage du pays. Mais le Pape ayant été averti de cet ordre donné aux cardinaux, prit la chose avec tant dehauteur, qu'aucun n'osa y obéir : Sa Sainteté ayant fait dire que si quelqu'un d'entre eux manqtioit, à l'égard du cardinal , aux civilités ordinaires , elle les feroit mettre au château Saint -Ange. D'ailleurs le cardinal de Retz s'étoit déjà mis sur un pied à se faire respecter : plus de vingt gentilshommes de ses amis s'ëtant rendus auprès de lui, qui l'accompagooient en toute occasion comme ses domestiques, et qui tïiangeoient avec lui ; sans parler deplusieurs autres qui s'étoient logés dans son qua-rtier exprès pour être à portée de lui offrir leurs services dans le besoin. De plus, il avoit reçu des secours très-considérables de France, qui l'a voient mis en état de se faire tin équipage fort leste de trois carrosses à six chevaux , avec un grand nombre d'estafiers, la plupart jeunes Prançàis fort délibérés et prêts à toutfaitie, qui, joints avec les gentilshommes et leurs valets de chambre, coraposoient du moins un corps de cent personnes, sur qui le cardinal pouvoit compter dans un besoin.

35o [lt>S4] MÉMOIRES

Il n'y eut que sur la livrée qu'il affecta d'être modeste, n'ayant donné à tous ses gens que des habits gris saps galons : ce qui faisoit appeler sa suite la nuée grise.

Les amis du cardinal de Retz , qui l'assistoient de leurs bouBses, n'approuvoient pas autrement cette dépense excessive, qu'ils jugeoient assez inutile et hors de saison : mais outre que son inclination J'y portoit, il disait aussi qu'il falloit vivre de cette manière à Rome , dont le peuple n'estime les étrangers qu'à proportion de leur dépense et de la figure qu'ils font-, que paroissant dans un état d'abattement, tout le monde lui marcheroit sur le ventre, et que ses ennemis en tireroient de grands avantages contre lui. Effectivement cette conduite ne fît pas un mauvais effet, le Pape et la cour de Rome jugeant par là qu'il n'étoit p^s un homme abandonné, ni qu'on dût craindre qu'il leur tombât sur les bras.

On savoit d'ailleurs qu'il avoit pour sa personne une tabie de six couverts fort délicieuse ettrès-bien servie ; une de vingt pour ses gentilshommes , sans parler dp commun, qui étoit de plus d^ quarante. Tout cela, suivi de grandes aumônes qui se faisoient régulièrement à la porte, dannoit au cardinal de Retz une grande réputation parmi le peuple, et lui attiroit une bienveillance presque générale , qui n'est pas à mépipser dans des rencontres de cette nature. Aussi n'eut-il pas de peine à faire dans les commencemens une p#tie de ce qu'il vouloit, se voyant sontenu de l'approbation publique et de l'inclination du Pape à un point qui ne se peut presque pas imaginer. Il en auroit tiré sans doute des secours et des avan-

tages considérables, sans les ménagemens, la foiblesse oa les artifices du cardinal de Chigi, qui rompit toutes ses mesures.

Cette inclination du Pape parut visiblement en deux occasions , dont la première fut lorsqu'il donna le chapeau au cardinal de Retz , suivant l'usage : car oavit sans cesse et en abondance couler des larmes des yeux de ce bon vieillard pendant toute la cërëmonie , avec des manières et des expressions d'une tendresse toute particulière : ce qui fut remarqué de tout le monde. Le cardinal Antoine Barberin né s'y trouva points et les cardinaux d'Est et Bichi se retirèrent dès le commencement^du consistoire, ayant appris en entrant que cette cérémoniefify devoit faire. Ils agirent ainsi dans la vue de faire leur cour au cardinal Mazarin, auquel ib écrivirent même pour s'excuser, disaÀ qu'ils avoient été surpris, et que le Pape avoit tBnu la chose si secrète qu'ils n'en avoient rien su : ce qui étoit vrai.

La seconde fut lorsque l'évêque de Coutances, autorisé par les grands vicaires du chapitre, donna les ordres dans l'église Notre-Dame : car Sa Sainteté ^ ayant été informée, adressa aussitôt des commandemens très-exprès au nonce d'interdire l'évêque et les grands vicaires : ce qui auroit produit un effet fort avantageux pour le cardinal de Retz , et auroit presque décidé l'afïàire, si ces dépêches étoient arrivées un peu plus tôt à Paris. Mais un courrier extraordinaire y ayant apporté presque en même temps la nouvelle de la mort du Pape, cette action de justice, qui marquoit les intentions du chef, demeura inutile , et ses ordres ne furent point exécutés.

Page 1