H.-V, ■ . .. MT
394 [ 1 65 5 ] M ÉMOIRES
lui répondoit *, et qu elle Tengageroit ^ se conduire de manière qu'il eu s^roit content , et qu il exécuteroit pareillement tous ses ordres. Autrement il lui promettoit de le révoquer 9 et de faire ensuite tout ce que bon lui sembleroit, avec promesse de le soutenir et de le protéger avec toute Taiitorité du Saint- Siëge. C'est du inoins ainsi que le cardinal le fit entendre à ^es fimis, dqnt les sentimeiis furent. partagés sur cette proposition. L'abbé Çharier et le sieur de Croissy opinèrej^t d'abord , saps balancer , qq*U falloit se conforn^er apx déws de la cour et du Pape : disant , pour leprs r^aoj:^^ , qii'U étpit d'une extrême conséquence de ménager les esprits des éviéque^ i^uffragans, pour les (lisposer à biep f;giire dan» d'autre» rencontres \ et qu'av^t toutes choses le cs^rdins^l devoit travailler ^ fgir^ poi^iioître son aiitprit^ sqr le spirituel : après quqi i| lui seroit s^^sé de ^o faire rétablit 4ans le tenipprel.
Joly fut d'un autre septiment : -et qç^piq^'il d^lf^eq* rât d'aççprd de la noiiiination du sieur Pu Sausss^y, jt soutenoit qu'il fallait tirer ^es avantages r^s et présens de la çonfusipn d|ftP^pe pour le refu§ de spi bref, 4^ recherches JBpi cour, et de la di^jppsiÛQn favorable du clergé j qu'il n'étoH plus prpjprewept question du rét^b(issemei^t de l'autprité di^ spiriU]|el,
puisque le curé de Saijtit-Severiu , aommé gr^d yicaire par le cardinal de Retz , avpit été r^çonfiu par tout le clergé \ que la ](ipminatiou d'un §ecpQd gr^d vicaire ne ^eroit pas plus d'effet à ç^t ^g?r4 5 et q^e c'étoit uue ^ff^ire entièrement conspjgtim^ } qi^'U felloit donc porter la chose plus loin, jusqu 9» rétaWissèment effectif du te^iporel , s^it^s s'eifposer sfur des
DE GUY JOLY. [i655] 3g5
espérances éloignées et incertaipes, en ins^rapt une claosie (lans Facte de nomination du sieur Du S^us^îiy, qui portât que ledit sieur Du Saussay ne pourroit e:;^^^ cer ses foi^ctions qu'après que \e cardipal de ^%tz auroit été rétabli dans son tempprel. V^bbé de L^meth se déclara d'abord pour le sentip^ent de Jpjy , fondée l'un et l'aptr^ sur toutes l^s lettres fie P?iris , qi^i assuroi^nl; que tout le clergé avpit les pi^illepjre^ intention^' du monde ; et que si le cardinal ypujiçit bien 9 eu |eur <;qusidération , 4opue^ le§ u^a^s à uu grand vicaire qui fût agréable , oji ne devpit pas dour ter qu'ils ne s'employassent 2^vec .cl^aleur à lui i^ir^ douter satisfaction pour le reste : ce qui leur fit juger qu'il falloit ménager cette occurrence favorablp., et engager l'asseiublée d'insister pendant l'embairras où l'pu étoit ppur le gouverpement du diocèse 5 et qu'autrement 9 si l'pn 9cct)rdoit un grstud vicaire jsiaus cpi^idition , l'affaire tomberoit d'elle-même , et leurs hounes intentions se dissiperoient avec l'assemblée, faute d'avoir été ménagées. Mais à la fin l'abl^é de Lamet}» s'étant relâché , parce qu'il n'avoit pas la fermeté de s'opiniâtrer , et 4p s'opposer directem^ut ^flx senjùmens du cardinal de Retz;, qui s'étoit'déjà déçl^r^ i^n faveur des premiers , il résolut d'enypyer \^ upnunar tipn du sieur Pu Saussay pure et siiuple. *
CepfBU^ant Jply jugeant la çhpse de Isi ^e^fifière impprtance ^t que si l'pu l^i^oit échapper cette ppur
jonçture avantageuse elle ue rev^endjrpit jamfii^^ fit 4^ nouveaux ^^ppts pour pbbger le c^rdin^l k i^pi^ûyer au moips 3a npmination à ]V(, T^y^éque de GI|^pns, avec ordre de la faire voir à l'assemblée : mais de déclarer en même temps qu'il ne la rendroit ppint qu'îl-
- .^i-»^ *- ■^Bft^
396 il655] MÉMOIRES
près qu'on auroit rendu justice au cardinal sur son temporel. Mais ce dernier expédient ne fut pas mieux reçu que le premier; et Son Eminence se contenta des' espérances en Tair qu on lui donna des instances du Pape par le moyen de son nonce , et des bons offices du clergé. •
Ainsi on dépécha un courrier avec les ordres du Pape , et les dépêches du cardinal de Retz adressées à messieurs les évéques sufFragans de Farchevéché de Paris, avec l'acte de nomination, et trois lettres qu il prioit de présenter au Roi , à la Reine, et à rassemblée du clergé. Ces trois lettres furent supprimées , parce que les sufFragans ayant jugé à propos de les mettre entre les mains du cardinal Mazarin , il les garda long-tempSj puis les renvoya au sieur de Lyonne pour les rendre au cardinal de Retz , disant que Leurs Majestés n'avoient pas voulu les ouvrir, ni souffrir qu'on rendit à l'assemblée du clergé celle qui lui étoit adressée. Ainsi il n'y eut que l'acte de nomination qui parut ; et., en vertu de cet acte , le sieur Du Saussay se mit aussitôt en possession du grand vicariat, et coitt' mença dé gouverner le diocèse, où par ce moyen toutes choses demeurèrent tranquilles pendant quelque temps , aussi bien qu'à Rome. Le cardinal de ReU se servit de cetintervalle pour faire travailler une seconde fois à son épaule par un homme qiii's^antoit de le guérir, et qui passoit pour fort habilu dans sa profession. La vérité ep| que depuis cette opération il se servit mieux de son bras qu'il n'avoit fait auparavant.
Cependant on attendoit tous les jours des nouvelles des bons offices qu'on s'étoit promis de l'asseirtblée du clergé; mais on ne fut pas long-temps
..-jfe>
DE GUY JOLY. [l655] 897
sans s'apercevoir que ces messieurs avoient oublie l'intérêt de leur archevêque, après en avoir obtenu ce qu'ils désiroient. La même chose arriva du côte du nouveau grand vicaire, avec cette diflTërence que le sieui* Du Saussay ne se contenta pas de ne rien fkire de ce qu'on avoit attendu de lui , mais qu'il affecta même de s'opposer directement en toute rencontre aux intérêts du cardinal : ce qui parut principalement en trois occasions essentielles.
La première fût au sujet d'un ordre <pie Son Eminence lui adressa pour faire , en son nom et comme son procureur, le serment de fidélité , afin de lever toute difficulté pour la restitution dû temporel , qui ne pouvoit plus rouler que sur ce prétexte. C'est ce que le sieur Du Saussay refusa de faire : il refusa même de donner aucun acte par lequel il pût paroître qu'il s'étoit présenté pour prêter serment.
La seconde fut à l'occasion du jubilé , qui avoit toujours été remis pendant les contestations pou|^ gouvernement du diocèse. C'étoit une affaire daflS laquelle il ne paroissoit pas qu'il pût y avoir aucune difficulté -, mais le sieur Du Saussay s'avisa d'en faire naître une de gaieté de cœur, sans raison, et seulement pour nuire au cardinal de Retz, en prenant dans l'acte de publication la qualité de grand vicaire de l'archevêché , au lieu de celle de grand vicaire de l'archevêque : ce qui auroit été d'une très-grande conséquence , si l'on eût laissé passer la chote. Mais le chapitre s'en aperçut heureusement, et s'y opposa vigoureusement, faisant réformer cette nouvelle qualité, qui ne pouvoit convenir de droit qu'à lui pendant la vacance du siège.
Sgd [<6^^] MEMOIRES
L$r troisième rencontre où le sieur Du Saussay fil contioltire ses mauvaises intentions fut lorsqti^il donna permission à l'ëvêque de Coùtànces de côiiferer les ordres , et de faire les autres fonctions ëpîscopaJes petidant la semaine sainte , quoique ce ptélai eût été initei'dit par le cardinal de Retz , et par le curé de là Madeleine, son grand vicaif'e. Cela èfnpêclià un grand nombre de chanoines d'aller à l'office le jour du jeudi saint ; et le peuple l'ayant remarqué , il en arriva un grand scandale , d'autant plus que l'évêque se trofUva mal en faisant les saintes huiles , et en célébrant la messfe, qu'il n'acheva qu'aVec beaucoup de peine, après qu'on lui eut jeté de l'eau sur le visage, et qu'oïl lui eut frotté plusieurs fois le nez et les tempes avec du vin, pour le faire revenir. Tout le monde regarda cet accident comme une punition de Dieu, et comme un avertissement pour les auteurs de ce dérangement.
fPtant d^actions d'éclat dévoient^ ce semble , obliger le cardinal de Retz à révoquei* le ûeut Du Saussay, comme il en étoit fortement sollicité par la plupart de ses amis. 11 aiiiia mieux cependant pretidre patience, et en porter modestement ses plaintes à Sa Sainteté , d'autant plus qu'il ne manquoit pas de conseillers qui tâchoient d'expliquer favorablement la conduite du sieiirDu Saussa/, eh disant que tout ce ((n'i aiirdit pu faire pour le serment de fidélîtë n^auroit servi qu'à irriter la cour-, que la qualité de grand vicaire de l'archevêché n'intéressoît que lé chapitre, et huUem'ent l'archevêque j que la pe;*missi5n qu'il avèît donnée à l'évêque dfe Coùlaiicès Favoit ëtigagé lui-même à reconnoitre l'autorité du cardinal dans le
DE GUY JOLY. [l655] 3q§
même lieu où il avoit paru lia mépriser ^ qu^après tôdt la Toie de dodceur ëtoit la seule qui fût permise auprès de la cour *, que le sieur Du Saussay ûé pouvoit pas faire dans les commencetnéns tdut ce qu'il àuroit bien Voulu ^ et que par sa conduite sage et prudente il àyoit déjà ménagé le rappel des sieurs Chevalier et . Lîtvocaî , anciens grands vicâirefs , et de tons les autres ecclésiastiques qui avoietit été exilés à cause du cardinal de Ret^.
Tontes ces rai^oùs n'empéchoient pas que dans le fond Son Eminedce ne fût vivement blessée dé la conduite de son nouveau grand vicaire , qu'elle voyoit bien n'être qu'uit artifice ^ mais elle Voulut différer son ressentiment pour quelque temps, à dessein de voir ce que produiroit un bref que Sa Sainteté avoit écrit un peu auparavant à l'assemblée du clergé au sujet de la paix générale, pour exhorter le Roi à procurer ce bonheur à tout le monde chrétien. Il n'y étoit fait aucune mention du cardinal Mazarih ; tnais, sans le nomïher, leT)ref ne làissoit ^as de faire entendre qu'on le croyoit peu disposé à là paix. Il dîsoit , eii parlant du Roi : Alioqûin per se ad pacem propensunt : ce qu'on jugea ne devoir pas plaire à ce ministre , et qu'il ne manquereit pas d'en marquer son i^essentiment par quelque démarche qtii offensefoit Sa Sainteté. En effet , ce bref choqua extrêmement lé cardinal Mazarin ; et pour faire connoitré à là conr de Roîhe qu'iï l'a voit bien entendu , il engagea ces messieurs du clergé à le justifier dans leur réponse : ce qtftls firent si exactement, que toutes leurs lettres ne rouloient que sur les bonnes intentions de * Son Èminencepour la paix , sur les mesures qu'il avoit
4oO {i656] MÉMOIRES
déjà prises pour y parvenir, et sur son application à finir ce grand ouvrage. Cette réponse fut assez mal reçue du l^ape -, et comme en même temps . on reçut à Rome des nouvel] es du traité de la Fraace avec Gromwell, on espéra que Sa Sainteté pourroit éclater, et donner des marques publiques de son mécontCDtement : mais cela n'arriva pas ; et le sieur de Lyonne ayant été rappelé bientôt après, cette nouvelle démarche augmentâtes inquiétudes du Saint-^Père, qui commença d'appréhender que la France ne voulût rompre toute sorte de commerce avec Jui, et s'appliquer entièrement à la gu^erre d'Italie. C'est ce qui fit tomber sa Sainteté dans le dernier précipice de sa foi blesse mturelle , ne y(Hilant plus entendre parler du cardinal de Retz que pour l'abîmer et le perdre s'il eût éii possible.
[i656] L'ai:rivée de don Mario , frère du Pape , et celle de ses neveux , contribua beaucoup à l'entretenir | j dans cette mauvaise humeur. Ces messieurs furent enfin appelés à Rome par Sa Sainteté, et reçus avec une espèce de triomphe. Le Saint-Père avoit long-temps dissimulé sur ce sujet, s'en étant fait prier par la reine de Suède et par tous les cardinaux , auxquels il avoit demandé leurs sentiiçens par écrit : comme si sa foiblesse eût pu être excusée par celle de ses courtisans, qui savpient bien qu'ils ne pouvoient lui donner un autre conseil sans lui déplaire. Quoi qu'il en soit, il est certain que ce changement fut fjort désavantageux au cardinal , parce que les parens du Pape, qui ne songeoient qu'à l'établissement de leur fortune, n'avoient garde d'épouser les intérêts d'un cardinal malheureux et abandonné presque de tout le monde , pour s'attirer
DE GUY JOLY. [l656] 4oï
rindignation de la cour de France. Cependant le cardinal de Retz ayant fort bien remarqué ce changement , et qu'il ne pouvoit plus se promettre aucun secours de ce côtë-là ; sachant d'ailleurs que le sieur DuSaussay continuoit de garder une conduite qui gâtoit entièrement ses affaires, résolut de passer outre à la révocation sans en parler à Sa Sainteté, qui n'auroit pas manqué de l'en détourner : et , dans ce dessein , il demanda encore une fois la permission d^aller aux eailx de Saint-Cassien , sous le même prétexte de son mal d'épaule, pour y attendre plus tranquillement , par des nouvelles , ce que produiroit cette révocation à Paris et à Rome , où il ne jugea pas à propos de demeurer exposé aux caprices et aux mauvaises humeurs du Pape. Il fut encore déterminé à cela par la peste qui régnoit à Naples et qui commençoit à s'approcher de, Rome, d'où il sortit peu de jours après le départ du sieur de Lyonne , et après avoir expédié l'acte de révocation.
Cet acte étoit conçu en termes assez honnêtes à l'égard du sieur Du Saussay ; mais il étoit très-positif, et Im défendoit expressément de se mêler en aucune façon du gouvernement du diocèse , soit en qualité d^ grand vicaire , soit en qualité d'ofiicial , dont il exerçoitla charge dès le temps de l'ancien archevêque. Il nommoit derechef , pour ses grands vicaires, les sieurs Chevalier et JLavocat , les curés de la Madeleine et de Saint-Severin 5 et pour officiai le sieur Joly , chanoine de Notre-Dame ; et le sieur Pocher, docteur de Sorbonne , pour vice-gérent. L'acte fut non seulement signifié au sieur Du Saussay, mais aussi attaché au coin des rues , afin que personne n'en pré- T. 47» a6
4oa [l656] MEMOIRES
tendît cause d'ignorance. Ainsi le sieur Du Saussay ne put se dispenser d'obéir ; et comme ses bulles de Vévéchë de Toul ëtoient expédiées , il^ prit ses mesures pour se faire sacrer à Saint-Denis par les évéqués de Chartres et de Meaux. Mais ces messieurs lui ayant représenté qu'ils ne pouvoient faire cette cérémonie sans la permission de Farchevéque ou de ses grands vicaires , il fut obligé d'avoir recours au sieur Chevalier , qui ne se le fît pas dire deux fois , étant bien aise d'établir par cette soumission l'autorité du cardinal de Retz et la sienne , et ne doutant pas que la cour n'approuvât une démarche qu il ne fai^it qu'à la prière d'un homme qu'elle protégeoit et affectionnoit.
Cependant la cour ayant été informée de cette affaire , il fut mandé aussitôt par le chancelier , qui lui fit de grandes mercuriales sur ce qu'il s'ingéroit encore de faire les fonctions de grand vicaire ; et en sortant de là il fut arrêté et conduit à la Bastille , où il fut traité long-temps avec une grande dureté. La cour, ou plutôt le cardinal Mazarin, n'en demeura pas là, et sa passion l'emporta jusqu'à empêcher l'effet de la permission qu'il avoit accordée, en obligeant le sieur Du Saussay d'aller se faire sacrer à Poissy, du diocèse de Chartres. La crainte d'un pareil traitement obligea le sieur Lavocat à se retirer aussitôt : de sorte que par son absence le gouvernement retomba sur les soins du curé de Saint-Severin , qui fut lé seul à qui la cour laissa la liberté de faire les fonctions de grand vicaire, quoique avec assez de peine : tout ce qui avoit rapport au cardinal de Retz en faisant toujours beaucoup au cardinal Mazarin.
DE GUY JOLY. [l656J ^o3
, Les nouvelles delà révocation étant venues à Rome, le Pape en fut extrêmement irrité : et quoique la peste l'eût obligé dé se retirer à Montecavallo, où il ne voyoit presque personne, et où il ne vouloit entendre parler d'aucunes affaires, il ne laissa pas de dépécher un courrier au cardinal de Retz qui étoit encore à Saint- Cassien, pour lui ordonner de rétablir le sieur Du Saussay , suivant les instances qui lui en avoient été faites par ordre de la cour. Cet ordre acheva de convaincre le cardinal de Retz , et de lui faire sentir qu'il n'y avoit plus rien à faire pour lui à la cour de Rome : et comme il en étoit fort dégoûté par d'autres raisons , que la peste y étoit très- violente , et qu'il n' étoit plus en état d'y faire la même figure, faute de moyens, il résolut enfin de sortir d'Italie ; et après avoir envoyé à Florence pour concerter secrètement avec le bailli de Gondy son passage sur les terres du grand duc , il se retira d'abord dans une maison particulière appelée Maresme , où il séjourna quelques Jours avec toute sa suite.
Ce fut ée là qu'il écrivit à Sa Sainteté , pour lui représenter que l'état où étoit son diocèse l'obligeoit de s'en rapprocher , afin d'être plus à portée de remédier aux désordres causés par son absence ; qu'il comptoit toujours sur sa protection contre les persécutions de ses ennemis, et contre les violences qui étoient faites à sa personne et à l'Eglise ; que d'ailleurs il se croyoit obligé de décharger Sa Sainteté des importunités quelle recevoit à son occasion, et de lui épargner une partie de l'embarras et de la peine que cette affaire lui faisoit. Après cela le cardinal de Retz fit prendre les devans à l'abbé de Lameth et à 3oly , et
4o4 [l656J MÉMOIRES
partit de nuit de Maresme pour se rendre à une maison de plaisance du cardinal Jean Carlo de Mëdicis, n'ayant pris que Malclerc et deux valets de chambre, parce qu'il ne vouloit mener avec lui qu'un petit nombre de personnes af&dëes , pour mieux dëçober sa marche. Dès qu'il fut arrivé dans cette maison, le L bailli de Gondy s'y rendit , et lui apporta la nouvelle L de la levëe du siëge de Valenciennes (i), dont M. le ^i prince avoît force les lignes : ce qui lui fit concevoir de meilleures espërances du succès de son voyage
aussi bien qu'au grand duc et aux cardinaux de Mé- ^ dicis , qui sans cela paroissoient assez embarrasses sur 1 ] sa retraite.
11 demeura deux jours dans cette maison, où il ^ voulut voir Croissy qui ëtoit demeure à Florence, ayant accompagne le sieur de Lyonne jusque là, et n'ayant ose retourner à Rome à cause de la peste. Le bailli de Gondy , qui vit cet homme dans la confidence du cardinal, apprenant qu'il lui avoit confié le secret de son voyage , et le dessein qu'il avoit d'aller à Besançon , avertît Son Eminence qu'il ne devoit pas se fier à lui , pour des raisons qu'il n'expliquoit pas , mais qui firentjugerà Joly que le bailli étant général des postes du grand duc, avoit pu, suivant l'usageule toutes les cours, qui veulent savoir tout ce qui se passe, intercepter quelques dépêches de Croissy , par où il avoit connu qu'il trahissoit le cardinal. Cet avis ne refnpécha pas de s'abandonner à lui , comme il avoit
(i) La levée du siège de f^alenciennes : Turenne et le maréchal de LaFerté avoienC entrepris ce siège. Le prince de Condé ayant battu La Ferte', Turenne fut oblige de se retirer le 1 6 juillet i656. Où admira b mesures qu*i! ayoit prises pour assurer sa retraite.
DE GUY JOLY. [l656] 4^5
fait à Rome, sans vouloir rien écouter de ce qu'on lui disoit contre lui. Après cela il partit, prenant la route de Petremoli avec sa petite suite •, et après avoir traversé TEtat de Massa, il se rendit dans le Milanais, sur un pa^eport du comte de Fuensaldagne^ qui lui envoya de plus une escorte de cinquante chevaux. Ce gouverneur auroit bien voulu faire quelque chose de plus pour lui, et il tâta fort le pouls à Mal clerc sur ce sujet, disant que Son Eminence devoit aller droit en Flandre trouver M. le prince, pour prendre des mesures avec lui qui seroient avantageuses à l'un et à Tautre ; que s'il ne le faisoit , ses af&ires tomberoient dans le mépris , et qu'il se trouveroit abandonné de tout le monde. C'étoit aussi le sentiraent.de Joly, qui Favoit déjà fortement exhorté à ne pas laisser échapper cette occasion comme il avoit fait lors de son passage en Espagne , et à prendre des mesures avec le comte de Fuensaldagne : mais le cardinal n'eut pas Ja force de- s'y résoudre, quoiqu'en partant de Rome il y parût assez disposé, et que sur la route il affectât de dire tous les jours qu'il iroit droit se livrer aux Espagnols et à M. le prince.
Cependant, comme il falloit se séparer honnêtement du comte, il lui demanda un chiffre, et lui fit dire par Malclerc qu'il alloit suivre ses conseils-, qu'il ne sortoit d'Italie que dans ce dessein ; qu'après avoir séjourné quelque temps à Besançon pour y apprendre des nouvelles de ses amis , il s'achemineroit en Flandre. Il lui fit demander des lettres pour le gouverneur de Franche-Comté, après quoi le cardinal de Retz continua son chemin avec son escorte : et après avoir passé à deux lieues de Milan et à huit de Valence qm
4o6 [l656} MÉMOIRES
ëtoit assiëgiie (>), U alla s'embaiFquer sHr le lac poor aller à Mourgues , et de là par le mont Saiir-Pîone et le pays de Valais , à Lausanne , d'où il se rendit à B^^ sançon vers la fin du mois d'août de Fannée i65ê. h
Aussitôt que le cardinal de Rets fat arriy^ eaFfSH- In che-<]lomté, il envoya chercher Vabbë de Vatteville, qu'il avoit vu à Saint-Sébastien chez lefaaron scm firère; et ayant appris, en passant à PontarKer, qu^il ëtoit assez près de là à un lieu nommé Usains, il y envoya Malclerc pour lui trouver un lieu où il pût se retirer suremefit , en attendant des nouvelles de Paris. L'abbë de Lameth et Joly allèrent à Besançon.
L'abbé de Vatte ville fut d*abord assez surpris et même embarrassé du compliment du cardinal , ayant peu de crédit dans le pays , quoiqu'il affectât de &ire connoître le contraire. Aussi kissa-t-il assez conndtre, dans le commencement, qu'il auroit bien voulu être défait de Son Eminence. Mais ayant compris dans la suite que ce pourroit être pour lui une oecasicm de faveur à la cour d'Espagne, il lui ménagea une retraite chez la marquise de Gonflans sa {trente, dont le mari étoit alors en Flandre. Ce séjour ne fut pas pourtant tellement fixe qu'il ne se promenât à droite et à gauche dans tout le pays pendant quelques mois^ Il est vrai qu'il retournoit de temps en temps chez h marquise f-qm eut dans la suite , et suivant la bonne coutume de Son Eminence, beaucoup de part au récit des diverses aventures de sa vie.
Cependant l'abbé de Lameth et Joly étoient à Besançon, où il arriva peu après quelques-uns des gens
(i) f^aîence qui était assiégée: Cette ville ctoit assiégée par le duc<îf Modènc Cl le duc de Mercœiir. ¥Ale fat prise le i6 septembre »656.
DE GUI JOLY. [l656J 4^7
da cardinal qu il avoit laisses en Italie , et auxquels il donna ordre de l'allen attendre à Strasbourjg et en divers autres endroits. Le sieur Verjus fut un des pre«miers qui passa par hasard à Besançon 5 et Joly l'ayant va passer à cheval devant l'auberge où il étoit logé , l'appela et le retint, Fayatit jugé plus propre que personne pour aller à Paris porter des nouvelles et en rapporter : ce que le cardinal ayant approuvé , on le dépêcha aussitôt. 11 fit si grande diligence, qu'en peu de jours on sut par son moyen que le cardinal Mazarin avoit marqué beaucoup d'inquiélpj^ du départ du cardinal de Retz d'Italie 5 qu'il avoit lait publier de&défenses à toutes sortes de personnes de lui donner retraite ; qu'il faisoit tous ses efforts pour le rétablissement do sieur DuSaussay ^ que l'assemblée du clergé s'y oppo&oit, attendu que c'étoit revenir au dessein du suffragant : mais qu'elle avoit résolu de prier le cardinal de Retz de nommer des grands vicaires agréa»blés au Roi, avec promesse de s'employer ensuite pour la restitution de son temporel ^ que Fëvêque de Châ- Ions ne doutoit pas qu'elle ne le fît , et répondoit du succès en quelque façon -, que le comte de Montrésor et plusieurs autres étoient de son avis , insistant sur la nomination d'un nouveau grand vicaire au goût de la cour ; et que si on n'y mettoit ordre promptement , il. y avoit lieu de craindre qu'ils ne passassent outre, en nommant eux-mêmes un sujet: quoique le sieur d'Aubigny et quelques amis du cardinal ne fussent pas ' de ce sentiment , et qu'on leur eût représenté que San Eminence en étoit fort éloignée.
Sur ces avis , le cardinal de Retz écrivit aussitôt à J'ëvéque de Châlons pour l'informer plus précisément
4o& [l656] MEMOIRES
de ses intentions, et pour le détourner de cette résolution : mais à peine les lettrés furent*elles parties, «[u on apprit par la voie de la poste que M. de Châ- Ions avoit, de son autorité , fait faire, par celui dont on se servoit pour contrefaire récriture de Son Eminence , une nomination en forme du doyen de Notre- Dame pour faire les fonctions de grand vicaire, avec une lettre du cardinal de Retz, dç la même fabrique, à rassemblée du clergé, par laquelle il les prioit d'intercéder auprès de Sa Majesté pour la restitution de son temi^^l. La lettre étoit datée du Plessis, deux jours seulement avant sa réception : ce qui jQt juger au cardinal Mazarin que le cardinal de Retz ëtoit fort proche. Dans Talarme que la cour en prit, elle envpya aussitôt une lettre de cachet à rassemblée , par laquelle Sa Majesté déclaroit qu'elle ne vouloit point entendre parler du temporel de l'archevêché , quoiqu'elle eût bien voulu consentir au rétablissement da spirituel en considération de l'assemblée , parce qu'on poursuivoit actuellement auprès du Pape une nomination de juges pour faire le procès au cardinal de Retz , qui examineroient s'il devoit être rétabli dans la jouissance du temporel ou non pendant l'instruction du procès. Après cela on apprit que l'assemblée du clergé avoit pris des mesures et des résolutions toutes, contraires à celles que M. de Ghâlons s'en étoit promises : dont il s'excusa en disant qu'il avoit été trompé le premier , et qu'il croyoit s'être assuré d'un nombre suffisant de suffrages. En effet, l'affaire fut presque partagée; et si elle eût été décidée à la pluralité des voix , elle l'auroit été sans difficulté en faveur du cardinal. Mais l'ordre de cette compagnie
DE GUY JOLY. £l656] 409
étant d'opiner par provinces , il se trouva que celle de Paris , qui par toutes sortes de raisons devoît lui être favorable, se déclara contre lui : ce qui fit que de onze provinces , il n'en eut que cinq pour lui.
Dans le fond, le projet de M. de Ghâlons n'étoit pas si avantageux pour le cardinal de Retz qu'on se l'imaginoit : son avis portant seulement qu'on feroit office à Son Eminence pour la restitution de son temporel dans la conjoncture qui seroit la plus favorable ; et que cependant l'assemblée feroit de très-humbles remontrances au Roi , pour avoir la liberté de lui parler de tette affaire, et de toutes les autres affaires ecclésiastiques. A le bien prendre, l'autre avis, qui l'emporta, étoit bien mieux digéré et peut-être jrfus favorable : aussi avoit-il été concerté par de plus habiles gens que M. de Ghâlons, quoique peut-être plus malintentionnés : entre autres par M. de Marca , archevêque de Toulouse. Il portoit que Sa Majesté seroit très-humblement strppliée de faire terminer cette affaire du cardinal de Retz dans six mois par des juges ecclésiastiques , en comçiençant par faire droit sur la saisie du temporel de l'archevêché et de ses autres bénéfices : et en, cas que la chose traînât en plus grande longueur, que messieurs les agens feroient auprès du Roi les offices nécessaires pour faire régler ce qui regardoit le temporel, suivant le droit et les constitutions canoniques, les immunités et les libertés de l'Eglise gallicane.
Il faut du moins convenir que cette résolution étoit spécieuse , et paroissoit assez dans l'ordre , quoique cependant elle fût en effet fort désavantageuse au cardinal de Retz, attendu que tous les offices de l'as-
4 10 [l656] MÉMOIRES
semblée se terminoi^nt à un procès dmit les juges seroient apparemmetit dans la dépendance de la cour; et qu'au défaut de cela ils renfverrotent la chose aux agens du clergé , gens ordinairement esclafves de k cour 9 qui ne briguent cet emploi que pour faire leur fortune , et qui d'ailleurs ont fort peu de crédit , rassemblée étant finie. Le cardinal de Retz parut fort touché, à cause de la nouvelle du procès dont il étoit menacé par la délibéraition , et dont il ayoit tant de peur , que c'étoit Tunique raison qui Tesipéchoit de prendre des résolutions si v^oureuses. La Térité est pourtant qu'il en fut bientôt consolé, parce qu'il jugea que cet abandon du clergé porteroit s^^ amis à ki conseiller de donner sa démission : dessein qu'il n'avoit jamais quitté depuis les négociations de Davanton. D'ailleurs l'évêque de Châlons lui écrivit et loi fit écrire de belles lettres par messieurs de Port-Rojal, dans lesquelles ils lui proposoient les exemples des saints évéques qui s'étoient cachés dans les déserts et dans les cavernes au temps de la persécution : ce qui lui fit former le dessein frivole et chimérique de se cacher aussi, pour se faire une grande réputation dans le monde en suivant l'exemple de ces grands hommes , quoique dans son cœur il ne se proposât de se tenir caché que d'une manière et dans un esprit tout-à-fait difiérent.
Mais comme par provision il falloit pourvoir à sa subsistance, le cardinal* envoya Verjus pour ce sojet à Paris, pour en conférer avec ses amis. Avant qu'il partît, on fit plusieurs propositions pour trouver sue espèce de fonds indépendant de la cour. Joly proposa de mettre dans les églises des troncs avec celte
DE ÔUY JOLY. [l656] 4^^
iii6€rif)lk)n : Pour la subsistance de M. l'arckevêé}ue; disant que si la cour soijtffoit ces troncs, ik produlr oient un profit et uq revenu considérable sur lequel on pourtoit faire fotids ^ et qu'ils servirolent à e&tretenir les bonnes ^positions du peuple ^ et que si Wk les &îsoftt ôter y cette rigueur pourroit réveiller leur baine contre le cardinal Mazarin , auteur d'une persécintion si opiniâtre ; et animer davantage leur chanté, dont les curés pourroient leur faire entendre qu'ils se rendroîent déposîtaîres sous le sceau de la confession , pour ensuite les lui remettre par les voies qui leur seroient indiquées. Mais le cardinal rejeta bien loin cette proposition, qu'il traita de gueuserie, et indigBC de lui. Cependant Verjus ne laissa pas de la proposer aux correspondans de Paris , dont plusieurs , entre autres M. d'Ambigny , l'approuvèrent fort , disant qu'on ne pouvoit rien imaginer de meilleur, ni qui convînt davantage à la conjoncture présente.
Cependant cette ouverture n'eut point de lieu, M. de Châlons, qui étoit toujours le principal directeur des affaires, ayant assuré huit miUe écus par au au cardinal pour sa subsistance. Ainsi se croyant assuré de cette somme, qui étoit assez modique pont lui , il résoluid'abord de se cacher en allant de ville en ville, sans songer à parler à M. le prince ni aux Espagnols, quoiqu'il fût encore en état de traiter avantageusement avec eux. Mais outre que la seule idée du procès lui Êdsoit peur , il avoit pris tant de goût pour la vie libertine des hôtelleries , qu'il n'eut plus d'autre application que celle de se dérober aux yeux de ceux qu'il savoit bien n'approuver pas cette nouvelle ma-
4 12 [l656] MÉMOIRES
nière de virre. Dans ce dessein il dispersa , sons diffërens prétextes et en différens lieux , ceux dont la présence lui pouvoit être incommode. Il changea de nom, et en fit changer à tous ceux qui étoient auprès de lui. Il ne les entretenoit plus que de fausses marches et de contremarches pour se dérober à la poursuite des émissaires du cardinal Mazarin. En cela il étoit merveilleusement secondé par son écuyer Malclerc, qu'il retint toujours auprès de lui préférablement à tous les autres , parce que ce fidèle Achate prenoit soin de lui rendre d'autres offices plaisans en certaines occasions , par le moyen desquels il se rendit maître absolu de son esprit.
Cependant plusieurs avis étant venus de Paris que la cour étoit informée du séjour du cardinal de Retz en Franche-Comté , et qu'elle avoit donné des ordres pour l'y faire arrêter , il fallut se résoudre à en sortir : ce que Son Eminence eut assez de peine à faire, à cause des liaisons qu'il y avoit faites. On ne s'y détermina même que par une dépêche de Joly , qui , étant demeuré malade dans son hôtellerie de Besançon, fit savoir au cardinal qu'un ûommé La Neuville, major de Brisach , étant arrivé au même lieu , s'étoit informé si dan» le pays on ne parloit point du cardinal de Retz ; que l'ayant fait suivre , on avoit r^arqué qu'il alloit souvent chez un nommé Blein, échevin , et chez un homme qui avoit été secrétaire de M. de Beaussaut, intendant en Alsace; que quand il sortoit pour aller en campagne , il y étoit joint par plusieurs cavaliers ; et qu'enfin le sieur Tineau , secrétaire de la maison de ville, auquel Son Eminence avoit été adressée par le comte de Fuensaldagne , avoit averti
DE GUY JOLY. [l656] 4l?
labbé de Lameth et Joly de prendre garde à eux et au cardinal de Retz, s'il ëtoit encore dans la province, parce qu'il voyoit bien qu'on mënageoit quelque chose contre lui avec le magistrat de la ville. L'abbé de Vatteville reçut aussi et donna les mêmes avis, qui obligèrent enfin le cardinal à se retirer en Suisse, d'où il écrivit à l'abbé de Lameth et à Joly de l'aller trouver à Constance avec qi^lques autres de ses domestiques qu'il avoit laissés derrière lui 5 et au sieur Vacher^t d'aller attendre de ses nouvelles à Strasbourg.
Ce départ fut/un peu précipité , mais fort à propos , aussi bien que celui de Lameth et de Joly, dans l'hôtellerie desquels il arriva vingt gardes du cardinal Mazarin peu de jours après qu'ils en furent sortis. Ils prirent tous si bien leurs mesures dans leur retraite , que la cour fut long-temps sans pouvoir découvrir où ils étoient: le cardinal de Retz ayant passé presque tout l'hiver incognito à Constance , où l'abbé de Lameth et Joly le laissèrent , après avoir demeuré quelques jours avec lui pour régler le commerce de lettres, qui étoit devenu fort difficile par la recherche «xacte qu'on faisoit de ceux qui étoient soupçonnés d'en avoir avec lui.
[1667] ^^ sieur Rousseau de Chenicourt, son intendant , fut arrêté , quoiqu'il ne se mêlât presque plus de ses affaires. Le sieur Matharel , secrétaire du Roi, fut aussi mis à la Bastille (quoiqu'on n'eût aucune relation avec lui) , parce qu'il parloit indiscrètement des affaires du cardinal , par un pur mouvement de zèle. Le marquis de Fosseuse fut aussi arrêté, quoiqu'il fût à Paris par permission expresse de la cour pour ses affaires domestiques. Enfin la persécution s'étendit
4l4 [^6^7] MÉMOIRES
jusque sar deux ou trois malheureux de la lie du peuple , qui n'étoient accuses que de bagatelles : ce qui laissa bien voir la malignité des ennemis de Son Ëminenee , mais montra en même temps qu ils ëtoient fort mal avertis, et donna lieu à ceux qui avoient de véritables intelligences de se précautionner davantage , et de se tenir sur leurs gardes.
De Constance le cardinal se rendit à Ulm , à Ausbourg et à Francfort, où il donna rendez-vous à Tabbéde Lameth et à Joly, et où ils reçurent des nouvelles de la liberté du sieur Chevalier, après lui avoir fait essuyer plusieurs duretés inouïes , dont le but étoit de l'obliger de promettre par écrit qtfij nesemêleroit plus ni directement ni indirectement des affaires du cardinal : ce qu'il ne voulut jamais faire. La cour fut donc obligée de se contenter d'une promesse de ne rien faire contre le service du Roi ^ après quoi Chevalier fut élargi, à la prière du doyen de Notre- Dame , nouveau grand vicaire. On y apprit aussi la mort du premier président de Bellièvre (i), qu'on crut avoir \é té empoisonné. Il est vrai qu'il était brouilK avec les Fouquets , et que le cardinal Ma^arin n étoit pas content de lui , parce qu'il étoit extraordinairement aimé du peuple, dont il soutenoit les intérêts en toute reùcontre. Ce président étoit aussi fort estimé dans sa compagnie , et même à la cour , où il a voit des amis considérables jusque dans le cabinet On prétend encore que le ministre avoit eu dessein de le faire arrêter, voyant qu'il s'opposoit à toutes les
(t) La mort du premier président de Bellièt*re : PompoDne de Bellièvre fat nomme premier pre'sident en i656 , après la mort de Mole. U monrat en i6S^, et fut remplace' par Lamoignon.
nouvelles maltôtes : mais il n'avoit jamais osé l'entreprendre, dans Tapprëhension de nouvelles barricades (1). Quoi qu'il en soit, le cardinal de Retz perdit beaucoup à la mort de ce grand et digne magistrat, qui favorisoit ses atlkires, et protëgeoit ses amis de toute sa force ; jusque là que tout le commerce secret et les chiffres de Son Eminence ëtoient entre les mains de Bruslé son secrétaire, qui lui avoitété donné par Caumartin, confident intime du cardinal de Retz : et c'ëtoit à lui que s'adressoient les dépêches les plus secrètes, qu'il prenoit soin de déchiffrer; après quoi il en envoyoit des copies au sieur de Caumartin, qui étoit encore éloigné de Paris ; et à l'évêque de Châ- Ions, qui les communiquoit au sieur Le Pelletier de La Houssaye son neveu, à labbé d'Hacqueville, à M. d'Aubigny , et quelquefois au comte de Montrésor et au marquis de Laigues , quoique madame de Chevreuse ne se mêlât plus des affaires du cardinal de Retz.
De l'autre côté , c' étoit Joly qui avoit soin de tout le commerce, et à qui s'adressoient les lettres de change, tantôt à Francfort et puis à Cologne, dont il mettoit le produit entre les mains de Malclerc pour l'abbé de Lameth. Celui-ci fut envoyé à Munster, et le cardinal passa en Hollande, où il se plaisoit fort, et d'où peut-être il ne seroit pas sorti sitôt, sans une petite incommodité qu'il ne gagna pas en disant son bréviaire. Cette incommodité l'obligea de retourner à
(i) On a dit du président de Bellièvre quMl ëtoit plus grand par ce qu'il n'avoit pas fait que par ce qu'il avoit fait, à cause des exactions qu'il avoit empêchées. On trouva après sa mort, dans son cabinet*, grand nombre d'cdits onéreux au peuple , qu'il n'a voit pas voulu vérifier au parlement. ( iVbfe de tauteur. )
4l6 [1657] MÉMOIRES
Cologne, où il fit venir en diligence le sieur Vacherot son médecin, et fit partir en même temps Joly pour Amsterdam , où il fut bientôt joint par Verjus son premier secrétaire : le second, nommé Gautreau^ ayant été envoyé à Liège avec l'abbé Rousseau pour *y recevoir certains paquets, et les faire tenir sûrement à Joly.
Cependant la ville de Munster ayant été assiégée (i), l'abbé de Lameth s'y trouva enfermé malgré lui ; et comme il s'étoit travesti en cavalier avec un justaucorps de buffle, les bourgeois , qui dans cet équipage n'avoient garde de le prendre pour un. docteur de Sorbonne, lui offrirent un emploi considérable dont il eut bien de la peine à se défendre. Après le siège il se rendit à Cologne, où ayant trouvé le cardinal de Retz , il lui fit de grandes et justes plaintes de ne lui avoir donné aucune de ses nouvelles depuis son séjour à Munster, où il l'avoit envoyé.
[i658] La ville de Cologne étant d'un grand commerce et un passage fort fréquenté , le cardinal ne put y être long-temps sans y être déterré par les émis* saires du cardinal Mazarin et de Tabbé Foùquet, qui envoyèrent aussitôt sur les lieux des gens de main et d'exécution, avec ordre de prendrq 'leurs mesures pour l'enlever quand il sortiroit de la ville pour aller à la promenade, ou peut-être de faire pis : ce qui nétoit pas difficile, Son Eminence n'étant ordinairement suivie que de deux domestiques. Mais ses amis de Paris lui en donnèrent avis par le canal de Joly, l'exhortant de prendre garde à lui , et de se souvenir
9 (i) Par son évéque Bernard Van Gale. Les bourgeois de Munster s'ctoient re'voltés contre lui. ( ^ote de Vauteur, )
DB GUY JOLY. [l658J J^ij
que l'électeur de Cologne et Févêque de Strasbourg son ministre, qui étoient entièrement dans les intérêts du cardinal Mazarin, pourroient fort bien favoriser une entreprise de cette nature. Le cardinal traitoit ces conseils prudens d'avis chimériques et de terreurs paniques , ne se donnant pas même la peine de lire les lettres qu'on lui écrivoit sur ce sujet : et cela parce qu'il avoit trouvé de quoi s'amuser dans la maison d'un Liégeois nommé Daudrimont, où il étoit logé.
Cependant l'abbé de Lameth^ et Vacherot , qui demeuroient aussi' dans des lieux séparés dans la même ville , l'avertirent qu'ils avoient vu Croissy par la ville. Il y étoit venu de Francfort, après l'élection de l'Empereur (i). Le cardinal commença de croire alors que les avis pouvoient être véritables ; et changeant en un moment la bonne opinion qu'il avoit eue de lui en nne défiance extrême , il se figura que Croissy rfétoit à Cologne que pour le faire assassiner. 11 poussa la chose jusqu'à s'imaginer que deux de ses domestiques les plus anciens , et en apparence les plus fidèles , s'étoient laissés corrompre par Croissy et par un «nommé de Bracq, psu'eni des Fouquets, qui étoit aussi à Cologne , et qu'on découvrit avoir logé et défrayé cinquante ou soixante cavaliers en différentes hôtelleries.
Le premier de ces domestiques qui devint suspect au cardinal fut Imbert son valet de chambre, qui depuis vingt-cinq ans avoit eu part à ses secrets , et l'avoit servi avec une fidélité et un attachement sans
(I, Après Vélection de V Empereur: Lëopold , fils de Ferdinand m , ftit élu empereur le 18 jmllet i658.
4l8 [l 65 8] MÉMOIRES
exemple'. Cependant ce pauvre garçon ayant eu ordre à Paris de l'aller trouver à Cologne , et de passer par Besançon pour y prendre chez le sieur Tineau une valise avec quelques papiers de peu de conséquence, et cette valise ayant été dérobée ou égarée , il crut qulmbert Favoit vendue à M. de Lyonne en passant à Francfort , et qu'en même temps il avoit pris des mesures avec Croissy, parce qu'ils arrivèrent à peu près en même temps.
L'autre domestique que le cardinal de Retz voulut bien soupçonner étoit un nommé Noël son cuisinier , qui l'avoît bien servi dans sa prison de Vincennes, et qui depuis l'avoit suivi dans tous ses voyages, sans lui donner aucun sujet de plainte ni d'inquiétude. Cependant il eut le malheur de tomber tout d'un coup dans la disgrâce de son maître, et cela sans aucun fondement, si c^ n'est qu'il étoit ami d'imbert , et fort connu de Croissy , à raison de son commerce fréquent dans la maison de Son Eminence. Les prétextes dont se servit le cardinal pour le congédier furent : i*que lorsqu'il sortoit, Noëlle suivoit toujours sans son ordre, pour observer où il alloit : à quoi le cuisinier répoûdoit qu'il n'en usoit ainsi que par ordre exprès de Malclerc , qui lui fiaisoit entendre qu'il étoit bon de savoir à peu près ce que leur maître deviendroit. a** Il l'accusoit d'avoir copié ses chiffres : ce qui étoit vrai ^ mais il ne l'avoit fait que par ordre du cardinal lui-même. 3* On lui reprochoit ses rendez-vous fréquens et ses commerces dans la maison où logeoit Cr<^ssy ^ et pour Feu coq-» vaincre, l'abbé de Lameth fut chargé de le suivre deux ou trois fois sans que Noël le sût , pour voir s'il
DE GUY JOLY. [l658j 4^9
ne passeroit pais plusieurs fois devant la maison de Croissy, et pour observer s'il ne tourneroit pas la tête de temps en temps pour voir s'il n'ét(Ht point suivi. Noël répondit à cela en avouant le fait 5 mais en soutenant aussi que Malclerc lui avoit commandé tout ce maiîége, comme une chose importante pour le service de Son Eminence. En un mot il y a bien (le l'apparence (et la suite l'a fait voir assez clairement) que ces deux domestiques ne tombèrent dans la disgrâce du cardinal que par les artifices de Malclerc , qui vouloit demeurer seul le maître de la personne de Son Eminence et de sa bourse : ce qui ne lui auroit pas été facile pendant qu'9 àuroit été éclairé par lavigUance de deux domestiques affectionnés et fidèles.
Quoi qu'il en soit, il est certain qu'il y eut dans ce temps-là une entreprise de la cour sur la personne du cardinal de Retz ; et que le sieur de Croissy n'étoitallé à Cologne que sur les avis qu'il avoit eus de la retraite du cardinal eh cette ville , comme il en est demeuré d'accord lui-même depuis , en disant que l'intention de Croissy étoit de lui offrir ses services , et un asyle sûr qu'il avoit chez ses ainis en Allemagne. On n'entreprendra pas ici de pénétrer dans les véritables intentions de Croissy 5 mais on ne sauroit disconvenir que le cardinal de Retz n'eût lieu d'être surpris que cet homme avec qui il avoit eu des liaisons si étroites ne lui donnât aucun signe de vie , étant dans un même lieu , et ne pouvant ignorer que Son Eminence n'y fût : quand ce n'auroit été que par la rencontre de ses gens , qui alloîent tous les jours par la ville , et passoient exprès devant la maison de
4^0 [ifiSSj MÉMOIRES
Croissy pour se faire reconnoître. On ne sauroit nier encore que les soupçons que Son Eminence conçut contife lui ne fussent bien fondés , étant informée de ses conférences fréquentes avec de Bracq , qu'il savoit être le chef d'une entreprise formée Contre la personne de Son Eminence. Mais il peut bien être aussi que le cardinal porta les soupçons trop loin , et qu il eut tort de lui reprocher, comme il fit depuis en parlant à Croissy lui-même , qu'il avoit eu dessein de l'assassiner. Les indices spécifiés n'étoient pas assez précis pour en inférer un complot de cette nature, dont il n'étoit pa« permis d'accuser légèrement un homme qu( avoit d'ailleurs une assez bonne réputation, et qui n'avoit aucun intérêt personnel pour entreprendre une action si noire , quoiqu'il fût ami et parent des Fouquets, et qu'il cherchât constamment une occasion de mériter par quelque service important son rappel en France , d'où il étoit exilé.
11 y a bien plus d'apparence que Croissy, qui avoit autrefois voulu engager le cardinal à donner sa démission , étoit venu à Cologne dans la même" vue , pré tendant de s'approcher peu à peu de lui^ et de le disposer, sous prétexte d'une plus grande sûreté, à se retirer dans un lieu où il auroit été à peu près le maître , et où il avoit compté de lui persuader aisément une chose dont il savoit bien qu'il n'étoit pas dans le fond fort éloigné. Cette pensée est beaucoup plu$ naturelle , et s'accommode mieux avec les intérêts de Croissy, et avec l'idée d'un honnête honune.
On ne voit pas non plus quel avantage les domestiques du cardinal pou voient retirer de sa mort 5 et on ne doit pas supposer que des serviteurs nullement
DE GUY JOLY. [l658J 4^1
reprochables d'ailleurs , et qui ont par devers eux près de trente ans de service , «écoutent des propositions de cette nature sans de très-grandes raisons. Ainsi , de quelque côté qu'on envisage la chose , il y a lieu de croire que lesjugemens du cardinal de Retzëtoient téméraires, et ses soupçons mal fondés, s'il est vrai (car on en doute) qu'il les ait effectivement crus ca-^ pables et coupables de cette trahison.
Ce qu'il y a de certain , c'est que de Bracq avoit des desseins sur la personne du cardinal , de quelque nature qu'ils fussent ; et que ce ne fut pas sans beau-* coup de bonheur et d'adresse que le cardinal évita ses embûches : ce qu'il fit par le moyen de M. le prince , que Malclerc alla trouver de sa part à Bruxelles pour lui demander une escorte , qui lui fut accordée surle-champ de fort bonne grâce, sous la conduite du sieur Dûment son confident. Celui-ci prit cinquante ou soixante maîtres avec lui , et les fit défiler à Cologne par pelotons, et par différentes routes. Us y furent dispersés en différens lieux ; et après avoir cour certé les mesures nécessaires avec Son Eminence , il les fit sortir par plusieurs portes , et leur donna un rendez-vous à un certain endroit éloigné d'une portée de mousquet de la ville , où le cardinal se rendit a^ec Malclerc, dans le moment qu'on fermoit les portes : de manière que de Bracq s'y trouva enfermé avec tous ses gens pendant toute la nuit. Cela donna tout le temps nécessiaire au cardinal de Retz de se retirer sûrement avec son escorte sur les terres des Etats de Hollande, dans la ville de Genep, où Dumont le quitta pour aller rendre compte de sa commission à M. le prince. Le lendemain matin, de Bracq , qui avoit
sans doute été informé de la sortie de Son Emioeiicc, se mit en campagne avec tout son monde ; mais il étoit trop tard, et il fut obligé de, s'en retourner vers ceux qui l'avoient envoyé, avec le chagrin d'avoir manqué son coup. De Genep, le cardinal se rendit à Nimègue et ensuite à Leyde , où Joly l'alla trouver. Jusque là tout alloit bien , et il aiiroit été à souhaiter que le cardinal de Retz en fût demeuré là : trop heureux d'avoir évité le péril ou sa trop grande sécurité l'avoit exposé. Mais, occupé comme il l'étoit de ses soupçons, il donna d€s ordres, avant que départir de Cologne, à l'abbé de Lameth de faire arrêter les deai malheureux Imbert et Noël : de sorte que peu de jours après son départ l'abbé ordonna à Imbert d'aller à Liège et de passer par Jnliers , où il lui donna quelques commissions , entre autres pour le gou^rneur de la citadelle , qui le retint prisonnier ; et le lendemain Fabbé s'étant mis en chemin avec Noël comme pour aller à Bon , Us rencontrèrent un parti des gens de M. le prince apostés , qui les conduisirent aussi dans la citadelle de Juliers , où l'abbé ayant trouvé Imbert , il lui fit plusieurs questions^ et enfin il lui déclara qu'il étoit prisonnier par ordre de son maître, qui l'accusoit de trahison aussi bien que Noël. Ces deux misérables ayant été mis dans des cachots séparés, l'abbé de Lameth en alla porter les nouvelles au cardinal, qui le reçut avec de grandes démonstrations de joie.
Cependant Joly lui représenta fortement qu'il feroit mieux en toute manière de ne pas tant éclater, dans une affaire assez équivoque , cohtre des gens qui avoient toujours été reconnus pour fidèles \ qu'il
r w^Vn > ■ • '
DE 4rOY JOLY. [i658J 4^3
valait mieux les renvoyer en France sous quelque prétexte, en attendant que la vérité fût éclaircie-, et qu'en les retenant prisonniers dans une place qui appartenoit aux Espagnols , il donneroit lieu au cardi* nal Maa^rin de Faccuser et de le convaincre d'intelU-
geuce avec eux.
Sans avoir égard à toutes ces considérations , le cardinal de Retz voulut pousser Taffaire à toute rigueur. Il composa une espèce de factum rempli de faits ambigus, expliqués d'une manière odieuse, et de plusieurs conjectures assez mal établies. Il affecta d'envoyer Je factum à ses amis de Paris , qui en jugèrent tout autrement que lui. Il envoya Verjus son secrétaire à Juliers, pour y faire interroger les deux prisonniers, dans le dessein de les remettre entre les mains de la justice. Mais ils répondirent si pertinemment à toutes les questions qu'on leur fit, que bien loin de leur faire mettre les fers aux pieds comme il l'avoit ordonné, le sieur Verjus fut tenté de les faire élargir sur-le-^cbamp. Ce qu'il représenta d'une manière assez forte au cardinal à son retour, mais beaucoup plus vivement à Joly, avec lequel il con~ vint de leur innocence , et que tout ce vacarme ne venoit que de l'intérêt, de la haine et de la jalousie de Malclerc 5 peut-être aussi de la timiditéoiaturelle du cardinal, qui lui avoit grossi les objets, et, fait interpréter criminellement des actions d'elles-mêmes fort innocentes.
Mais toutes les remontrances furent inutiles , aussi bien que les instances du père de Gondy , de l'évêque de Châlons et du sieur de Caumartin , pouf obtenir la liberté de ces malheureux, qu'ils croy oient
4^4 [l658j MÉMOIRES
fort inaocens. 11 sembla même que les offices qu'on leur reindoit ne faisoient que Faigrir au lieu de Fadoucir : et cela alla si avant , que non seulement ils restèrent prisonniers pendant deux ans entiers jusqu'à la paix générale qui les devoit faire élargir, mais il fit en sorte , par le moyen de M. le prince , qu'ils furent transférés à Bilfelt (0 , où ils demeurèrent encore un an à la charge de Son Eminence , qui payoit régulièrement leur pension de quaVtiet^ en quartier. Peut-être même nen seroient-ils jamais sortis, si Noël, qui étoit fort industrieux et entreprenant , n'avoit trouvé moyen de détacher peu à peu avec la pointe d'un petit couteau , et avec une patience de prisonnier, une trèsgrosse pierre détaille. Il fit un très -grand trou dans la muraille , par où il descendit avec ses draps : après quoi il vint droit en France , où il se présenta aux amis du cardinal, avec la constance d'un homme parfaitement innocent, pour leur demander justice; offrant de se remettre dans la Conciergerie et par^ tout ailleurs, si on vouloit lui faire son procès. M. de Châons en ayant écrit à Son Eminence , prit occasion de hii demander la liberté d'Imbert, qui étoit ton- , jours à Bilfelt , et de lui envoyer exprès le sieur Despinay, qui ne put rien obtenir au premier voyage-, mais y étant retourné une seconde fois , on le lui remit entre les mains , pour être rendu à M. de Cbâlons , à condition de répondre de sa personne et de sa conduite. Enfin le cardinal de Retz est toujours demeuré si persuadé de leur prétendue trahison, que depuis son retour en France il n'a jamais voulu écou-
(i) Place qui appaitenoit k l'ëlectcur. de Ërandebourg. ( JYotc. de Pautciir.)
DE GUY JOLY. [l658J ^^5
ter aucun de ses amis sur ce sujet , ni les prières des deux accuses, pour être reçus à se justifier, et à lui faire connoître leur innocence.
Voilà le détail de ce qui s'est passé dans l'affaire de ces deux misérables 5 et c'est là peut-être la cause du malheur qui a toujours été depuis dans les affaires du cardinal de Retz, dont la vie vagabonde continua plus de trois ans après qu'il les eut fait arrêter , et ne finit que par la démission de son archevêché , qui n'^ pas été pour lui une fin fort avantageuse et fort glorieuse, l^ais pouvoit-^on attendre autre chose d'un homme dont toute la joie étoit, sur la fin , de s'enfoncer obscurément dans les hôtelleries, et de faire dans toutes les villes où il séjoarnoit ce que font ordinairement ceux dont il empruntoit les habits et les noms, sans vouloir presque entendre parler de ses affaires , surtout quand en lui proposoit quelque action de vigueur et de fermeté ?
Ce n'est pas qu'il n'en affectât toujours les apparences et le langage : il comparoit sa retraite dans les hôteUeries à celle des saints anachorètes dans les déserts^ mais il attribuoit, avec plus de fondement, l'obscurité de sa vie à la nécessité d'éviter les persécutions. 11 est vrai d'ailleurs qu'il y eut de certains momens où il sembloit vouloir prendre courage , et suivre les conseils de ses amis : mais ce n'étoit qu'une boutade^ qu'utie vapeur qui se dissipoit en un instant. Après cela il retomboit aussitôt dans son néant ^ et c'est pourquoi Malclerc , qui le connoissoit mieux que personne , disoit ordinairement à Joly , quand il le voyoit s'efforcer à lui inspirer des sentimens plus dignes de lui et de son caractère , qu'il pçrdoit son
4a6 [<^^^] MÉMOIKES
temps et ses paroles , et qu'il ne ferait ja,n^€âs d'une buse un épervier.
Une des occasions où le cardinal de Hetz parut un peu se. réveiller fut lorsque lie cardinal Mazarin remit le fort de Mardick et les autres places maritimes de la Flandre entre les mains de.Cromwell : d'oà Joly , qui étoit à Amsterdam, prit sujet de composer un pelit écrit pourfaire sentir toutes les conséquences d'un marché si préjudiciable à la France , sous le titre de Lettre (Tun gentilhomme anglais à un de ses amis à La Haye. Le cardinal en ayai^t été touché , en fit un autre en forme de Remontrance adressée au Roi sur la remise des places maritimes de la Flandre entre les mains des Anglais. Cette pièce, conçue en termes pompeux et magnifiques, courut par toute TEurQpe avec un très-grand appla^issement, et fut traduite en diverses langues. Celte af* faire n'avoit du reste aucun rapport avec celles du cardinal de Retz ; cependant comme elle intéres3oit le cardinal Mazarin , dont elle décrioit la conduite, il fut fort flatté du succès de sa pièce; et ceux qui étoient auprès de lui Qspérèrent pendant quelque temps que cela pourroit réveiller son ambition , et lui faire entreprendre des choses plus grandes et plus importantes pour lui.
Us conçurent de plus grandes espérances quand ih> le virent résolu d'aller à Bruxelles pour ^mercier M. le prince du secours qu'il lui avoit envoyé k Oùlo^e, ne doutant pas qu'ils ne s'unissent étFoitement ensemble pour agir de concert contre lear ennemi commun. Le cardinal y paroissoit entièrenent résolu : cependant ils ne firent rien, Son Eminence
DE GUY JOLY. [l658] 4*7
s'étant cif>iitentëe de faMK sentir à Son Altesse qu'il n'étoit plus en état de rie^ntreprendre, ses amîsrayant abandonné , particulièrement le duc de Noirmoutior, q«'il disoil TsTûir trs^î, et n'aroir rien voulu feiire pour lui :, ce qui n*étoit pas tout-à-fait vrai. Il se garda bien de laisser connoître à M. le prince les ressourcés qui lui restoient du côté du spirituel , en fulminant un interdit de concert avec lui et avec les Espagnols , qui pouvoient , en ce cas-là , ménager la protection du Pape : ce qui auroit causé sans doute un trèsgrand désordre daûs Paris, et donné aux mécontens une belle occasion d'entreprendre quelque chose de considérable.
Ainsi toute teor conférence se passa en malédictions contre Noirmoutier , qui étCHt fort haï de Son Altesse, et en assurances générales >de correspond dancé et d'amitié, sans s'engager à rien, sinon que M. le prince promit de ne point faire sa paix, ni le cardinal de donner sa démission , sans s'avertir l'un l'autre. Après cçla le cardinal, selon sa coutume, donna un chiffre à Son Altesse , dont il ne fit pas beaneoup phis d'usage que de ceux qu'il avoit Isâssés à don Lonis de Haro et au comte de Fuônsaldagne.
Dans ce m^me voyage le cardinal fit aussi faire de^ complimens au roi d'Angleterre , et donner au duc d'Ormond l'adresse de Joly à Amsterdam, afin que si Sa Majesté Britannique avoit quelque chose à lui ordonner, elle lui envoyât ses commandemens par cette voie. Après cela il retourna en Hollande, croyant avoir fait les plus belles choses du monde, ou du moins le voulant faire accroire , parce que de temps en temps il recevoit des lettres de M. le prince
[l658] MÉMOIRES
qui ne sigaifioiéût rien y et wxquelles il répondoit de même»
Cependant sa vie obscure et vagabonde continuoit toujours, tantôt d un côte et tantôt d'un autre, à Amsterdam, à La Haye, à Rotterdam , à Utrecht, et en plusieurs autres villes de Hollande. Mais on se plaisoit particulièrement à Utrecht , dans une auberge qui avoit pour enseigne Kleine poortje (la petite porte), dont la servante nommée Annetje , ou Nanon, occu^ poit une assez bonne place dans le cœur du cardinal. Ce fut là que Fabbé Gharier Talla trouver pour ki persuader de donner sa démission, et d'entrer pour cet effet en négociation avec le maréchal de Villeroy et le grand prévôt, dont il exaltoit fort le crédit et les bonnes intentions. Mais il ne fut pas écouté , attendu qu on doutoit du prétendu crédit de ces entremetteurs, et que le conseil de Paris n'étoit pas de cet avis. D'ailleurs M. le prince ayant engagé le cardinal de faire un second voyage à Bruxelles , il lui fit part d'une inteUigence qu'il ^lénageoit avec la noblesse de Normandie par le moyen du comte de Creguy-Berneville, et par M. d'Annery, ancien ami du cardinal dé Retz. Le maréchal d'Hocquincourt , qui s'étoit aussi retiré à Bruxelles fort mécontent du cardinal Mazarin, avoit beaucoup de part en cette affaire, , et devoit être détaché avec quatre miUe chevaux pour se jeter en Normandie, pendant que Fermée d'Espagne iroit se poster sur la rtvière de Somme aux environs du Crotoy, dont le gouverneur avoit des relations avec M. le prince , qui devoit de là marcher à Paris aux premiers avis qu'on auroit du soulèvement de la Normandie , et mener avec lui le cardinal de Retz.
i^p ■■i<ri -^"
DE GUY JOLY. [l658] 4^9
Mais tous ces projets , assez bien concertes , n eurent point d'effet , par l'entêtement des Espagnols et de don Juan , qui ayant voulu avant toutes choses tenter le secours de Dunkerque assiégé par M. de Turenne, furent battus à la bataille des Dunes (0 , le maréchal d'Hocquincourt tué, et toute leur armée dissipée , malgré les soins et la bravoure de M. le princç et de don Juan, qui ne laissèrent pas d'y acquérir beaucoup de gloire.
Pendant tous ces grands événemens il arriva que douze ou quinze aventuriers français allèrent descendre à Amsterdam, dans la maison où Jôly et Verjus 4^oient logés, soùs la conduite d'un homme qu'ils disoient avoir lui seul le secret de leur voyage, dont ils ignoroient le .dessein, si ce n'est qu'ils cherch oient une personne [de qualité dont ils avoient déjà fait la perquisition en plusieurs villes d'Allemagne , parti- « culièrement à Cologne 5 que c'étoit l'abbé Fouquet qui les employoit , et qui leur faisoit donner à chacun demi pistole par jour ; qu'il y a voit encore une autre bande de leurs camarades dans Amsterdam, logés ailleurs. C'est tout ce qu'on put savoir de ces bandits, par le moyen de quelques gens que Joly chargea de boire avec eux , et de les faire causer: ce qui ne leur fut pas fort difficile, ces misérables s'étant conduits avec si peu de discrétion et de ménagement, qu'il y a lieu de juger qu'ils étoient envoyés autant pour faire peur que pour faire du mal. Quoi qu'il en soit, Joly partit aussitôt pour en aller donner avis au cardinal, qui étoit à Naërden avec l'abbé Charier : ce qui
(1) A la Irataille des Dunes : Cette batailk fut livrce ie4 juin i658.
4^0 [l658] MÉMOIRES
FobHgea de Fetourner à Utrecht , comme dans un lieu plus grand et plus sûr.
U y fut visité peu de temps après par le duc d'Ormond, chargé de complimens pour Son Eminence de la part du roi d'Angleterre 5 et ce fut de lui qu'il apprit la première nouvelle de la bataille de Dunkerque. Ce fut aussi le même seigneur qui lui vint annoncef dans la suite la mort de Cromwell (0 , et qui pria Son Eminence de faire ce qu'elle pourroit du côté de Rome , pour disposer le Pape à secourir le roi d'Angleterre son maître de quelque somme d'argent dans cette conjoncture , et à lui rendre les catholiques de son royaume fevorablès. Sa Majesté promettant de les prendre sous sa protection après son rétablissement. La propositi'on fut reçue comme elle le de voit être par le cardinal de Retz , qui promit de faire tout ce qui dépendroit de lui pour le service du Roi. En effet, il proposa aussitôt à Fabbé Charierde retourner à Rome pour proposer cette affaire au Pape et au cardinal patron , et pour voir en même temps la disposition de cette cour par rapport à lui. Mais 1 abbé , qui avoit d'autres vues , s'en défendit pendant quelque temps , et la chose en demeura là pour le coup.
Ensuite le cardinal étant allé à Rotterdam, un nommé Saint-Gilles le fut trouver de la part des jansénistes, qui, se voyant fort pressés da côté de la cour de Rome et de celle de France , s'adressèrent au cardinal pour lui proposer de s'unir à eux, avec offre de tout le crédit et de la bourse de leurs amis, qui étoient
(1) La mort de Cromwell : Olivier Cromweli mourut le i3 septembre i658, âgé de cinquante-cinq ans.
DE GUY JOLY. [l658] ^il
en grand nombre et fort puissans , lui conseillant for** tement d'éclater, et de se servir de toute son autorité, qui ser:Oit appuyée vigoureusement de tous leurs partisans. Cette offre auroit pu être acceptée , et auroit peut-être produit son effet , si elle' eût pu être faite à propos ^ mais ces messieurs n'ayant rien dit dans le temps, et ne se mettant alors en mouvement que pour leurs intérêts particuliers , le caidinal , dont le courage étoit d'ailleurs extrêmement amolli et le crédit diminué , ne fit aucune attention à leurs propositions, comme s'il eût voulu rebuter tous ceux dont il pouvoit espérer quelques secours. Ainsi l'abbé Charier voyant qu'il n'y avoit rien à faire de ce côté-là, se résolut enfin d'aller à Rome pour SouEminence, en faveur du roi d'Angleterre. Saint-Gilles , qui lui avoit apporté des lettres du sieur de Bagnols son parent , lui ayant fait comprendre que son voyage pourroit n'être pas inutile aux jansénistes, et lui ayant promis quelques fonds pour sa subsistance : sans quoi il ne se seroit pas embarqué , attendu qu'alors il ne comptoit pas beaucoup sur les promesses du cardinal. Ainsi Saint-Gilles étant retourné en France sans remporter avec lui autre chose qu'un chiffre, qui étoit la conclusion ordinaire des négociations qui se faisoient avec lui, l'abbé Charier se mit en chemin avec le cardinal de Retz, qui voulut le conduire lui-même jusqu'à Ausbourg , où il lui donna de plus une somme considérable, qui acheva de le déterminer, et leva tOMtes les difficultés qu'il avoit faites jusque là.
[iGSg] Ce voyage, fait à contre-temps, fut entièrement inutile : tout ce que put faire l'abbé Charier fut d'obtenir une audience secrète du cardinal Azzo-
lin, qui, s'ëtant bien voulu charger d'eu parler au cardina] patron , lui dit pour toute réponse , peu de jours après, que les promesses du roi d'Angleterre navoient fait aucune impression; que, quelque avantage qu'on pût se promettre de sa part en faveur des catholiques anglais , on ne se réseudroit jamais à lai donner ou à lui prêter de l'argent ; qu'à l'égard du cardinal de Retz , les parens du Pape ne songeant qu'à leur établissement étoient plus éloignés que jamais de se brouiller en sa considération avec la cour de France ; qu'enfin le jansénisme étoit une chose si odieuse , qu'il n'étoit pas permis d'en ouvrir la bouche , et qu'il seroit non-seulement inutile , mais même dangereux , d'en parler ; qu'il avoit dit au cardinal patron que l^bbé Charier étoit à Rome, mais quil l'avoit trouvé si froid, et tellement éloigné de rien écouter $ur aucune des propositions dont il étoit chargé, qu'il ne lui conseilloit pas d'y songer davantage. .
Sur cette réponse , l'abbé , sans demander audience au Pape ni au cardinal patron, s'en retourna en France, après avoir informé le cardinal de Retz du peu de succès de sa négociation. De son côté , le cardinal alla à Ratisbonne, d'où il retourna en Hollande en grande diligence, sur les bruits qui couroientde la paix générale. Il y trouva Verjus qui arrivoit de France , où il l'avoit envoyé pour avoir des nouvelles certaines de ses amis, et pour changer ses chiffres et ses adresses, à cause de la prétendue trahison de ^es domestiques : après quoi il passa en Flandre pour conférer avec M. le prince, qui l'avoit averti des dispositions à la paix.
DE GUY #OLY. [i6Sg] 433
Us. auroient bien voulu empêcher la paix Tun et Fautre s'ils avoient pu , aussi bien que le marquis de Caracène , qui commandoit en Flandre. Il y avoit aussi une cabale à la cour d'Espagne qui s'y opposoit ouvertement, disant que leurs affaires n'ëtoient pas en assez mauvais état pour les obliger à rien précipiter; qu'il y avoit lieu d'espérer une révolution en France ; qu'après avoir engagé le cardinal Mazarin à une conférence sur la frontière , il ue pouvoit éviter de deux choses l'une, ou de leur accorder la plupart de leurs demandes , ou de se chargerde toute la haine de la rupture : ce qui seroit d'une dangereuse conséquence pour lui , et dans les pays étrangers et dans la France , la Reine commençant à croire elle-même qu'il ne souhaitoit .pas la paix ni le mariage du Roi avec' r Infante, dans l'espérance peut-être de lui faire épouser Anne Mancini sa nièce (0, dont le Roi étoit devenu fort amoureux.
Mais don Louis de Haro , ministre d'Espagne , rai-
sonnoit d'une autre manière. Le mauvais succès de la
bataille d'Elvas, gagnée par les Portugais au mois de
janvier iGSg, à laquelle il s'étoit trouvé en personne ,
lui avoit inspiré utt si grand désir de vengeance , qu'il
ii'étoit occupé que de cela , répondant à tous propos
. à ceux qui le pressoient sur ce sujet: Hà menés ter
conquistar à Portugal (^), Il avoit tant de peur que
le traité commencé , par lequel le cardinal Mazarin
( i) Lq cardinal sachant que le Roi n^en viendroit jamais juscpi^à épouser sa nièce , et quMle ne pouvoit étte tout au plus que sa maîtresse, craignit <{ue ce prince ne sVn dégoûtât ensuite, et que la disgrâce ne retombât sur lui-même par contre-coup. Il prit donc le parti de réloigner, et ce fut un trait de prudence. — (a) Il faut conquérir le Portugal. ( Notes de Pauteur, )
434 [i659l M]||ioiïiEs
promettoit d'abanàonner les Portugais , ne manquât , quil pensa plusieurs fois se relâcher sur le rétablissement de M. le prince , en lui faisant offrir sur les terres d'Espagne deux fois plus de bien qu'il n'en avoit en France (0. Il écrivit aussi au marquis de Caracène de rompre tout commerce avec le cardinal de Retz , parce que le moindre ombrage qu'on donneroit de ce côté-là au cardinal Mazarin lui feroit rompre la paix. ^
Cela n'empêcha pas que le cardinal de Retz n'allât plusieurs fois à Bruxelles pendant le traité -, qu'il n y vît le marquis de Caracène , et qu'il n'y eût plusieurs conférences avec M. le prince sur les intelligences en Normandie , qui continuoient toiJ^ours , mais qui furent enfin découvertes par la prise du sieur de Bonneson, gentilhomme de Sologne, qui eut la tête coupée à Paris : ce qui obligea les sieurs de Crégm et d'Anneri à se retirer en Hollande.
La paix étant faite (^) , les commerces du cardinal de Retz avec Son Altesse .cessèrent tout d'un coup, ou se réduisirent à des protestations d'amitié, M. le prince étant revenu en France : au lieu queSonEminencefut contrainte de s'en retourner en HoHanâè,
avec le chagrin de n'avoir pas voulu profiter de l'union qu'il auroit pu faire avec Son Altesse. C'est pourquoi Joly, ne voyant plus de ressource pour lui, lui conseilla de quitter cette vie vagabonde, et de se retirer plutôt dans quelque monastère, sous la protection
(i) CVtoit une feinie ^e l'Espagne, pour faire craindre an cardinal Mazarin qu'on u'abandonnât au prince une partie considérable des Pays-Bas. {JYote de Pauteur.) — (i) La paix étantfaite : Elle fut signée le 7 novembre 1659.
DE GUY JCM,Y. [1660] 435
de l'Empereur , où il pourroit vivre d'une manière pli>$ honorable, plus religieuse, et plus conforme à son état, et d'aiil^iTS avec beaucoup moins de dépense.
£11660] Mais le cardinal ne voulirt point écouter ses aivis. Après avoir fait un troisième voyage à BrcHceUe^, pour y sùluer le roi d'Angleterre à son retour de la conférence des Pyrénées, il retourna en Hcftlande pour y vivre comme auparavant , volant de ♦vïUe en ville el: courant d'auberge en auberge , passant son t'emps à la comédie , aux danseurs de e€Mrde, aux marionneltes, et^ d'autres amusemens de icette «nature, sans pouvoir souffrir une lecture sérieuse. S'ililisoit, il fie lisoit que desiivres de badineï&e <et des fadiaises. Cette conduite ^bi^arre fatiguoit élrangeinent Jo4y et Verjus , d'autant plus que sa plus grande application étpit de jeter de la défiance et de la jaioueiie. entre tous ceux qui l'approch oient, par des irappoirts souivent supposés qu'il leur faisoit aux uns/et auK autres ; de sorte qu'il y avoit toujot|rs dés (tisputes et 'des éclaircissemens, dans lesquels le cardinal ne manquoit jamais de prendre le parti de son éciiyer Malcierc, qui le gouvernoit avec un empire al^solu, fondé non pas tant sur l'inclination ou sur Famitië , que s«r le besoin qu'il ^avoit de son ministère en cei^tains aumsemens; et peut-être aussi de crainte quHl ne découvrît ses >foiblesses et ses folies, dont il étoit Punique confident et le témoin.
Cette dépendance du caifdinal augmenta même depuis une tK)ntesftation violente qu'il eut un jour avec TéGuyer à Anvers, dans unei hôtellerie qui a pour enseigne la ville de Severaberg : car, des paroles en étant venus aux coups, ils se gourmèrent et se pri-
436 [l66o] MÉMOIBES
rent à la gorge avec tant de fureur^ et avec si peu de respect de la part de Fécuyer , que le cardinal eut le nez, fort endommagé, et son rabat tout déchiré. Il fut apparemment bien battu ^ et ce]a le rendit depuis si soumis et si souple , que Son Eminence n*osoit parler à personne sans en rendre compte à son écuyeretsans le consulter , faisant ensuite tout ce qu'il ordonnoit. - On n'a jamais bien su le sujet de cette querellé ; et le sieur Vacherot , médecin du cardinal , qui accourut au bruit avec quelques domestiques qui virent comme lui le débris du cotnbat et les marques sanglantes sorties des nez des deux athlètes , ne pureift dire autre chose à Joly que ce qu'ils avoient vu , les parties ayant gardé un profond silence sur le sujet de cette tragi-comédie. Quoi qu'il en soit, l'impudence de l'écuyer alla si loin , qu'il n'y avoit pas de malice basse et vilaine qu'il ne fît impunément à tous ceux qui approchoient du cardinal^ et cela en sa présence, sans qu'il osât dire un mot. Cet insolent ne se contenta pas d'être le maître de sa personne et de sa bourse sans rendre compte : il voulut encore l'être de toutes ses affaires , et se fit pour cet effet envoyer des chiffres de Paris qui lui étoient particuliers. Mais ayant découvert que le sieur de Caumartin et les autres confidens de Son Eminence ne vouloient avoir affaire qu'à Joly, il entreprit de le ruiner dans son esprit, et de le lui rendre suspect par ses artifices et ses calomnies : mettant ttut en œuvre pour découvrir, quelque chose dont il put faire usage contre lui, jusqu'à entrer la nuit dans sa chambre pendant qu'il dormoit , et faire l'inventaire de tout ce qu'il y avoil dans ses poches.
DE GUY Jpï,Y. [1660] 4^7
Joly fut avertiiiè tous ces toijirs par les domestiques da cardinal ^ mais il ne dai^fia p^s^ s'en plaindre^ et il traT^illa tonjours à ses srffitires avec la même aiFection et la même assidukë. Le cardkial^ de son côte, jouoit son rôle avec uae grande dissimnlation , et continuoit de donner à Joly les mêmes marques de confiance et d'amitié , particulièrement quand il lui survenoitdes affaires au dessus de h portée de Malclerc. Mais il est certain que ce n'éto it que par grimace , et que le cœur de Son Eminence ëtoit entièrement changé à son égard.
Le désordre dans la vie et dans les manières du icardinal de Retz dul^ deux ans entiers, et jusqu'à son accommodement' : ne s'étant rien passé de considérable pendant tout ce temgs, à la réserve de quelques voyages qu'il fit , l'un à Hambourg pour aller voir la reio^ Christine de Suède, et deux en Âng^terre, après le rétablissement du roi Charles 11, pour le faire souvenir des promesses qu'il lui avoit faites de ménager sa réconciliation avec la cour. M. d'Aubigny, qui se trouva pour lors en Angleterre , contribua beaucoup à la bonne réception qui lui fut faite par Sa Majesté , par le duc d'Ormond et par le chancelier : mais tout cela ne produisit rien de solide , qu'un présent de quatre mille guinées, dont les lettres de change furent apportées en Hollande par le sieur Meade, gentilhomme irlandais, qui étoit auprès de M. d'Aubigny. Le sieur Malclerc ne manqua pas de se rendre aussitôt maître de cette somme , et d'obliger Son Eminence à tenir le cas fort secret: sous prétexte que si ses amis venoient à le savoir, ils cesseroient de lui envoyer les huit mille écus qu'ils lui fournissoient tous les ans pour sa subsistance.
438 [l66o] MEMOIRES
Peu de temps après le cardinal Mfizarin s'ëlarit mis dans la tête de marier une de ses nièces avee le roi d'Angleterre^ et ayant envoyéle sieur Bertet à Londres pour ménager cette affaire , M. d'Âubigny ne manqua )as d'en donner avis au cardinal de Retz , afin qn il tâchât de profiter de cette conjoncture : ce qui obligea Son Eminence de retourner à Lotidres , dans le dessein d'aider autant qu'il pourroit à la conclasion de ce mariage , ne doutant pas que ce ne fut une voie sûre pour se raccommoder avec le cardinal Mazaria. Mais ayant trouvé le Roi et son conseil fort éloignés de cette proposition , il changea de batterie ^ et eor trant dans l'esprit de la cour, il déclama vivement contre le dessein du cardinal Mazarin , et fit tout ce qu'il put pour persuader au monde que c'étoit loi qui avait empêché cette indigne alliaBice , etoqail n avoit entrepris le voyage d'Angleterre que pour cela (i). Il proposa à Sa Majesté une personne plus digne dû son attention , savoir la princesse de Parme^ dont les Espagnols oifroiént de payer la dot comme d'une fille d'Espagne ; et cela fut poussé si avant par M. d'Aubigny et par le moyen du comte de £ristol, que le Roi fit partir le dernier pour en aller faire la demande. Mais le chancelier qui avoit d autres vues^ et qui ne l'avoit laissé partir que pour l'ëloigner de la cour, ayant proposé la princesse de Portugal, lit changer tout d'un coup l'esprit du Roi ^ et le con^ fut rappelé de Bruxelles, où il s'étoit arrêté. G^te ré^ solutioa surprit un peu le cardinal , qui tâch<nt de
(i) Le roi d'Angleterre écouta cette proposition avec mépris, et dii que la fortune ne lui avoit point encore fait ffe pareille insnlte. (^ûte de V auteur,)
DE GUY JOLY. [l66o] 4^9
persuader au monde qu il gouvernolt la cour d'Angleterre, quoique dans la vérité il n'eût aucune part dans les afiaires du pays , si ce n'est peut-être dans celles de M. d'Aubigny , à qui Sa Majesté Britannique vauloit faire donner un cbapeau de cardinal.
Le chancelier témoignait aussi désirer la chose; de sorte que le cardinal de Retz fut chargé de la conduite de cette négociati(^ à la cour de Rome. Gela lui donna occasion d'écrire plusieurs lettres, et de dresser de grands mémoires dont il se faisoit honneur, et qcti étoient pourtant de la façon de Joly. Enfin cette affaire traîna long-temps et ne réussit pas , quoique le chancelier eût envoyé à Rome le sieur fiesiin , son sectétaire et son confident , avec des lettres très-pressantes de la reine d'Angleterre , et des pouvoirs pour employer le nom du Roi où il le trouveroit à propos. Mais il y a bien de l'apparence que tout cela étoit pour la montre , et que cet homme avoit été choisi plutôt {Hinr traverser la- chose que pour l'avancer.
Quoi qu'il en soit, cette- affaire fut le prétexte de plusieurs sommes considérables qui furent données à Son Eminence en différientes occasions , pour lesquelles il ne rendit que peu de services, et même assez inutiles^ quoique cependant il se donnât de grands moiivemens , ayant fait exprès un voyage à Hambourg pour engager la reine Christine à écrire au cardinal Azzolin et à ses autres amis jie Rome , en faveur de M. d'Aubigny. Il fit aussi la dépense de quelques conseils, entré autres celui de faire passer vingt vaisseaux de guerre dans le détroit, et jusqu'à Civita-Vecchia , pour faire peur au Pape et à ses neveux , et les obliger à ^ire ce qu'on souhaitoit d'eux.
44o [t66o] MÉMOIRES
Ce fut à peu près daus ce iQmps-là que les amis du cardinal de Retz , prenant occasion de la mauvaise santé du cardinal Mazarin , tâchèrent de remuer la conscience de celui-ci, en lui faisant représenter quil n étoit ni juste ni glorieux pour lui de laisser FEglise de Paris dans le trouble où elle étoit -, et qu'après avoir donné la paix à toute l'Europe , il devoit couronner son ouvrage en la donnant à rEglisi|^ Mais voyant quil n'étoit pas fort sensible k cette gloire , ils entreprirent dfi lui faire peiir , en publiant une lettre adressée à tom lesévéques. Cette lettre , qui étoit très-bien faite, et de la façon dies jansénistes , reprochoit au cardinal Mazarin la dureté qu'il conservoit encore pour le cardinal de Retz après la conclu$ion de la paix générale, et jusque sur le bord de son tombeau. Elle finissoit par implorer le secours et les prières de tous les prélats de l'Eglise catholique ^ et cela étoit tourné de manière à faire juger que si on ne lui rendoit pas justice il n'en demeurer oit pas là, et qu'il seroit enfia obligé à faire usage des derniers remèdes : dont on disoit n'avoir pas voulu se servir, dans la crainte de troubler l'Etat pendant la guerre.
Cette lettre plut extrêmement au cardinal de Retz, qui , après l'avoir retouchée en quelques endioîts , la fit imprimer aussitôt en latin et en français, et en signa plusieurs exemplaires, que Joly eut ordre d'envoyer aux évêques d'Italie , d'Allemagne , d'Espagne et de Pologne. Mais la ^maladie du cardinal Mazarin ayant augmenté considérablement , et l'évêque de Châlons lui ayant écrit qu'il seroit peut-être mieux de ne point porter les choses à l'extrémité , et qu'il y avoit encore quelque chose à espérer en ménageant l'esprit du
ministre , Son Ëminence changea tout d'un coup de sentiment, et résolut de supprimer entièrement cette lettre, dai^s la crainte qu'elle ne rengageât à soutenir cette démarche par quelque action d'éclat. Cela se fit n^algré tout ce que put lui représenter Joly et les auteurs de la lettre , qui, auroient bien voulu ne pas perdre le fruit de leur travail : jusque là qu'il leur déclara nettement qu'il voyoit bien que leur dessein étoit de le pousser plus loin -, mais qu'il aimoit mieux demeurer encore dix ans dans le même état, que de rien faire qui pût aigrir davantage la cour et le cardinal Mazarin contre lui.
[1661] Enfin pourtant l'évêque de Châlons ayant mandé qu'il n'y avoit plus rien à espérer qu'en donnant la démissioQ , le cardinal de Retz revint à son premier sentiment, et consentit à la publication de la lettre , dans l'espérance qu'elle pourroit intimider le cardinal Mazarin et le faire rentrer en lui-même avant que de mourir , en fournissant à ceux qui l'assistoienl à la mort une belle occasion de lui presser la conscience sur cet article : de sorte qu'on en répandit de tous les côtés. On en adressa des exemplaires non-seulement aux évéques, mais à tous le3 ecclésiastiques et particuliers qu'on jugea en devoir faire un bon usage. Mais o^ ne fut pas d'une grande utilité , parce que le cardinal ne voulut pas faire la moindre démarche pour soutenir cette lettre : d'ailleurs le cardinal Mazarin étant mort à peu près dans ce tçmps-là (0, il £dlut prendre d'autres mesurée. La première fut un peu brusque et peut-être téméraire , quoique fondée
(i) A peu près dans ce temps-là : Mazarin monnit à Vinccnncs le 9 mars 1661 , |gé de cinqnante-nenf ans.
44l^ [1661] MÉMOIRES
sur les avis de plusieurs amis. On lui conseilla de se rendre à Paris incessa^^K^nt. Il s'avança ^usqu à Valenciennes, pour être à portée dé prendre son parti suivant las nouvelles qu'il y recevroit, et il écrivit à Joly et à Verjus dele suivre d'Amsterdam où ilsétoîent: ce qu'ils firent malgré eux , jugeant bien que ce mouvement précipité ne produiroit pas un bon e(k\. S'étant avancés jusqu'à BruxeHes, ils y trouvèrent le cardinal de retour^ parce que Son Eminence apprit à Valeaciennes que le Roi avoit fait publier des défenses à toutes sortes de personnes de le recevoir ou de lui donner passage , avec des expressions plus aigres et plus fortes que du temps du eardioal Mazarin.
M. d'AubigBiy,qui étok en Angleterre, avoit conçu à peu près des espérances semblables en faveur de Son Eminence, qu il avoit même poussées beaucoup plus loin: car ayant conféré avec Bertet(0, qui s'étoit mêlé autrefois d^s affaires de Son Eminence , ils se figurèrent tous deux que uan-^seulemeot il seroit aisé de ménager son retour , mais ils se mirent aussi dans ta tête de lui faire remplir la place de son ennemi dads le conseil de Sa Majesté-, et dans cette vue chimérique Bertet partit de Lo^idr^es en poste avec le sieur Meade, gentilhomme de M. d'Aji^bigny, q^i dev^oil; le km aboucher av(^c lesaims du cardinal de Retz. Le cardinal envoya dans le même temps son écuyer Malcterc k Paris , aftj^rjeounQUJt pour le même suj^t ,. quoique dçipui^ il ^'^^ ^^ tpuj#qrj9 bicjn défendu. Qxkoi qu'il en
(l) C'est ce Beitel qui avoit ete' charge de projjoscr le mariage d'une nièce du cacdii],al de llfa^arip ^ et d^ promettiçe a>ù J^pi 4<2 la Grande-Bte* tagne douze millions pour sa dot. {lYpie de l*hutfiuf,)
soit , cette intrigue finit bientôt par la prison de Bertet , qui fut mis à la Bastille. Pour Pécuyei du cardin^il et le gentilliomme de M. d'Aubigny , ils se retirèrent heureusement , ^'un en Angleterre , et l'autre à Valenciennes , où son maître Tattendoit avec impa* tience.
Cependant les sieurs Le Tellier et Fouquet ayant ju^ qu'il leur seroit avantageux de ménager la démission du cardinal de Retz , qu'ils savoient être dé* sîrée sérieusement par le Roi et par la Reine mère , conformément aux derniers conseils dn cardinal Mazarin , prirent séparément leurs mesures pour tâcher d'en venir à bout. Pour cet effet, le sieur Le Tellier fit partir le baron de Pennacors , parent du cardinal de Retz, qui avoit été employé dans la plupart des affaires passées : et cela de concert avec l'évéqne de Coutances, qui, malgré ce qui s'étoit passé k son égard dans les derniers désordres , avoit toujours rendu de bons oifices au cardinal. Le baron ayant donc été trouver Joly à Amsterdam , lui expliqua le sujet de sa commission , assurant que le sieur Le Tel* lier étoit dans la disposition de faireplaisir à Son Emi*nence autant qu'il lui seroit possible , et de le dispenser même de la démission , si cela étoit faisable ; qu'en tout cas il se faisoit fort de lui procurer une récompense très-^considérable dont il auroit lieu d'être content, laissant entendre qu'il falloit commencer par rentrer en grâce v et que Sa Majesté étant une fois contente de sa soumission, il pourroit se présenter pour lui des choses qui vaudroient mieux que Tarchevêché de Paris. Joly, sans approuver la commission, ne laissa pas d'en écrire au cardinal de Retz , qui
444 [ 1 66 1 }^ ftÉMOIRES
lui ordonna aussitôt dé iH^nèr Peiinacoirs à La Baf e, ou il eut de longues dbnférences avec Son Etninence, qui feignit, en présence de Joly , de ne- pouvoir se relâcher sur la démission : mais apparemment il tenoit un autre langage en particulier , puisqu'il consentit enfin à faire ce qu'on souliaitoit de lui. Il écrivit au Roi et à la Reine mère des lettres qui dévoient leur être rendues par le sieur Le Tellier , dans lesquelles, après s'être excusé du refus qu'il avoit &it jusque là de donner sa démission , sur les manières du cardinal Mazarin, ilassuroit Leurs Majestés d'une soumission parfaite à leurs volontés , et d'être prêt à renoncer à tous ses intérêts , lorsqu'il ne s'agiroit plus de ceux de la conscience et de l'Eglise.
Pennacors s'en retourna avec ces lettres, qui furent dressées par Joly; et le cardinal affecta de lui dire devant tout le monde que si on continuoit à vouloir sa démission , il n'avoit que faire de revenir, quoique dans le tête-à-tête il lui eut dit tout le contraire, mais en confidence, et après avoir exigé de lui le secret à l'égard de l'abbé de Lameth , de Joly et de Verjus. Pennacors, de son côté, stipula le même secret au nom du sieur Le Tellier sur- toute cette négociation, déclarant qu'il quitteroit tout là, s'il apprenoit que le surintendant Fouquet en eût entendu parler.
Cependant à peine fut-il parti , que l'abbé Charier arriva à La Haye de la part du sieur Fouquet, dans le même dessein de négocier avec Son Eminence pour la démission de son archevêché , qu'il avoit intention de faire tomber à un de ses frères , offrant de lui £ûre donner en bénéfices tout ce qu'il auroit presque p»
DE <;UY JOLY, [1661] 44s
souhaiter , et de fixer la restitution des revenus de rarchevéehë à tielle somme qu'il aurôît agréable , dont Tabbé àvoit ordre de lui payer une partie d'avance , s*rl sàvoit que la^Qse pût lui faire plaisir.
Ces propositions furent accompagnées d'éloges ma- ^gnifiques du surintendant : le négociateur exaltant par dessus les nues sa générosité, sa libéralité, sa £délité inviolable envers ses amis, le o^it eïtraor- ^ dinaire qu'il (avodt à la oèur, et sa faveur auprès du Roi et de la Rein^^ qui âe laissaient pas lieu de douter <{u'il ne devînt dans peu le mstître de toutes lés affaires. C'étoient là autant de considération^ que Tabbé crut devoir faire une forte impression sur l'esprit du cardinal , et le déterminer à prendre un parti dont il savoit bîéa â'aÂUeurs q^u'il n'étoit pas éloigné *, mais il fut bien ^f|)ris lorsque Son Eminence, après avoir exigé de Imîe S€^ret de la confess^îon avec serment, lui conta en présence de Joly. tout ce qui s'étoit passé av^ BennafGiors, et lui fit sentir la différence des propositions du ^ieur Le TeUier et de celles du «ieur Fouquet : le derhier demandant absolument la' démission , au lieu qiie Tautre se faisoit presque fort de lui cottser ver Taf chevêche. 11 y ajotita une réflexion ej^côre plijs essentielle : c'est que le surintendant ne parloit qu'en son nom et de son chef, au lieu <}ue Pennaeor^ avoit laissé à enteûdre qu'il étoit, en quelque façon, autorisé du Roi et de la Reine. Cela fit dire dès lors à Joly que le surintendant n'étoit pas si bieii'en cour et dans l'esprit de Leurs Majestés qu'il se le figuroit, puisqu'oiï lui cachoit une affaire de cette nature. .
Le cardinal et l'abbé Charier se moquèrent de cette
446 [<66l] MÉMOIRES
censéqneDfCe 9 qui fut cependant bientôt justifiée (0 dans la suite : mais ils oonvinrent qu^il Mloît attendre des nouTelles'de PenuacoFS, et qu'en attendant Tabbë pourroit écrire en termes généraux que Son Eminenee ne voulok point entendre paiûer de démissien. II eut cependant assez de peine à se réduire à ce parti, <qui n'étoit pas dim homme droit : s imaginant d'ailIetHTS que la médiation du steur Fouqnet valoit mieux que celte du sieur Le Tellier, eX ne ponvant digérer la perte des grandies espérances qu'il avcrit bâties sur lé succès de cette négociation pour $es:intéréts particuliers. Mais comme il étoit attaché depuis long-temps au cardinal de Retz , il fut oblige de déférer à ses raisons et à ses volontés.
Les cboses en denieurërent là pendant trois semaines, sans aucuns incidens nouve^irt: que des plaintes et des reproches qui arri voient de tous côtés de la part des amis du cardinal, sur les bruits qui couroient de son accommodëinent sans leur participation : à quoi on se contenta de répondre qu*il étoit vrai qu'on avoit fait des propositions, mais que Son Eminenee ne les écoutoit pas , parce qu'elles rouloient toutes surla démksion qu'il ne vouloït pas donner. Joly en écrivit à Gaon^artin en ces termes y ne croyant pas quele cardinal de Retz pût jamais oublier les sermeits qu'il ifaisoit à tous propos de ne point quitter son archevêché : comptant d'ailleurs que la négociation de Pennacors, si elle réu§si«soit , toqaberoit entre ses mains pour arrêter léh articles de la jouissance^ eoiiime il l'avoit toujours désiré. L^évéquede
(0 Qui fut cependant bientôt justifiée: En effet, le surînlendanl Fouqnet fiit^rrélé k Nantesde 5 septembre 1661.
Ghâioxis et son neveu La fiôussaye faisoient aussi beaucoup de bruit , pour n'avoir pas de |)art dans un traité de cette nature , où ils prenoient encore plus d'intërêt que le sieur de Caumartin , attendit que l'évêque couchoit en joue l'arche vêehé, ayant déjà fait entendre à la cour que le cardinal de Retsj se résou-* droit beaucoup plus aisément en faveur d'un aiâi que d'un autre.
On fut assez long-temps sans recevoir des nouvelles de Pennacors, parce que le siéur Le Tellier a voit suivi le Roi au voyage de Nantes que Sa Majesté fit pour arrêter le sieur Fouquet, et qu'il jugea qu'il étoit à propos d'attendre la conclusion de cette affaire, qui occupoit fort Leurs Majestés, avant que de leur rendre les lettres du cardinal pour en obtenir une réponse favorable. Au reste, la nouvelle de la prison du surintendant surprit extraordinaireinent le cardinal de Retz et Fabbé Charièr, qui s'étoient moqués de la conjecture de Joly (0. Le cardinal commença d'en tirer de bons augures pour ses affaires, et d'espérer un succès plus gracieux de l'entreprise du sieur Le Tellier, dont le crédit étoit considérablement augmenté. Mais il ne fut pas long-temps dans cette douce erreur, Pennacors lui ayant fait savoir enfin que ses lettres avoient été présentées et reçues favorablement de Leurs |llaj estes ; que lé sieur Le Tellier
(i) On engagea auparavant adroitement M. Fouquet à se de'faire de sa charge de procnreùr général , sous prétexte qu'étant chargé de toutes les affaires depuis la mort du cardinal Mazarin , elle lui deyenoit inutile. La cour alla en Bretagne pour s'emparer de Belle-Ile, que le surintendant avoit achetée de la maison de Retz, et fait fortifier en cas de rerei's. M. Le Tdlîer ne voulut se mêler du procès ni diréèteibent ni indirectement. {IVote dé Pauteur.)
448 [lG6l] MÉMOIRKS
âvoit fait tout son possible pour les disposer à le recevoir en grâce, en lui conservant son archevêché; maïs que tout ce qu'il avoit pu dire avoit été inutile, et que s'il vouloit sortir d'affaire il falloit absolument se résoudre h donner sa démission : après quoi il pouvx)it se promettre une récompense avantageuse , et toutes sortes d'autres grâces de Sa Majesté. Les lettres de Pennacors étoient même conçues en termes à
faire juger que le sieur Le Tellier ne se mettoit plus tant en peine de cette affaire , qu'il n'avoit apparemment entreprise que pour ôter à son concurrent le moyen de faire sa cour au Roi ; et quoique le cardinal lui eut dit plutôt cent fois qu'une de revenir , il douta s'il le devoit faire , voyant la froideur et l'indifférence de celui qu'il employoit. Il ne laissa pourtant pas de revenir avec les propositions de la cour sur le pied de sa démission , dont la première étoit Fabbaye de Saint-Denis, qu'on disoit affermée près de quarante mille écus ; ensuite la restitution de tous les revenus de l'archevêché, et des autres bénéfices qui se trouveroient avoir été portés à l'épargne ou mis en d'autres mains , que l'on confessoit monter à près de soixante mille livres, quoiqu'il dût y en avoir plus de deux cent mille livres , s'ils avoient été bien économisés ] enfin une amnistie générale pour tous ceux qui avoient suivi le cardinal de Retz , et le rappel de tous les chanoines , curés et autres personnes exilées par rapport à lui, qui seroient rétablis dans leurs bénéfices , charges et emplois : nommément le sienr Chassebras, curé de la Madeleine.
Pendant quelques jours le cardinal feignit de rejeter bien loin ces propositions, et de reftteer la démis-
sion. LVbbë Charier et Malclerc , qui savoient ses intentions, jouoient aussi le même personnage, disant à ïahhé de Lameth, à Joly età Verjus, qu'ils le confirmoient autant qu'ils pouvoient dans cette résolution^ mais il est certain qu'ils faisoient l'un et l'autre le contraire de ce qu'ils disoient , et qu'ils navoient pas de plus grande passion que de finir cette affaire de quelque manière que ce fût , sans s'embarrasser de Thonueur de Son Eminence. La seule chose qui inqcMrëtoit l'abbé étoit la crainte que ce traité ne se conclût par d'autres mains que les siennes , quoiqu'il eût tiré parole positive du contraire du cardinal, et que quand il seroit question de finir, il lui donneroit un billet de créance sur lequel il pourroit arrêter les articles avec le sieur LeTellier, et terminer l'affaire aul^préjudice de Pennacors, qui s'en étoitdonné tous les soins. Afin d'entretenir Son Eminence dans cette résolution, l'abbé lui représentoit sans cesse que Pennacors et l'évéque de Coutances étoient des misérables , sans aucune considération dans le monde , et dont le sieur Le Tellier se servoit dans le dessein de pouvoir plus aisément manquer de parole ^ qu'ainsi le cardinal avoit intérêt de faire intervenir quelqu'un qui pût la mieux soutenir, comme lui, parce qu'il avoit beaucoup de liaismi avec le maréchal de Villeroy, ami intime du sieur Le Tellier. Les autres confidens du cardinal de Retz écrivoient aussi fortement contre ces deux personnages , et s'accordoient tous en ce point , quoiqu'ils fussent fort divisés entre eux : chacun souhaitant de se rendre maître du traité dans la vue d'en tirer des avantages particuliers , et néanmoins désapprouvant presque tous la démission. Mais le cardinal, T. 47. 29
450 [1661] W^OIKES
sans les consulter davantage , résolut tout d'un coup de Toffrir , disant qu'il ne pouvoit |dus s'empêcher de faire cette démarche*, que, du reste, il embarrasseroit Taffaire de tant de difficultés , qu elle deviendroit comme impossible. Ces conditions se réduisoient cependant à trois articles, dont le premier étoit qu'on lai rendroit un compte exact datons ses revenus, à quelque somme qu'ils pussent monter, a* Qiie le marquis de Cbandenier seroit rétabli dans sa charge , oq qu'il en seroit récompensé : ce qui étoit une suite des sollicitations du sieur Le Clerc , que le marquis avoit envoyé en Hollande exprès pour cela. 3* Une abolition entière et sans restriction pour le sieur d'Anneri, avec son rétablissement dans tous ses biens. M. le prince avoit obtenu celui de M. de Crégui. Joly voyant tout ce qui se passoit jugea qiie c'étoit tine affaire faite : et d'ailleurs il n avoit pas oublié Ja facilité avec laquelle le cardinal de Retz avoit abandonné sa démission à Du Flos-Davanton. Cependant , afin de n'avoir rien à se reprocher, il voulut faire une dernière tentative sur l'esprit de Son Eminence pour ToUiger à ne rien précipiter , en lui représentant que le chemia qu'il prenoit ne cadroit pas avec la lettre qu'il avoit écrite au Roi, dans laquelle il ne s'excusoît de donner sa démission que sur l'intérêt de l'Eglise et sur le^ motifs de sa conscience 5 qu'il n'y avoit ni gt^ce, ni honneur , ni bienséance à changer si promptement de principe, en se réduisant à des conditions purement temporelles ; qu'il n'en falloit venir là que peu à peu, et après bien des degrés ; qu'il ne risquoit rien dans le retardement, et qu'il seroit toujours reçu à cette capitulation ; qu'ainsi , pour mettre son honneur à
DE GUY JOLY. [l66l] 4^1
couvert ,* il pouvoit iOaiire dire au Roi qu'il étoit toujours dans la disposition de se soumettre à ses volontés , au moment qu'il le pourroit faire sans agir contre sa conscience et contre les lois de TEglise ; que pour faire voir à Sa Majesté qu'il n ëtoit retenu que par cette considëration , il consentoit de donnei' sa démission, en lui faisant voir un. avis canonique signé d'un certain nombre de prélats et de docteurs de Sorbonne , qui portât qu'il le pouvoit faire en bonne conscience; qu'en s'y prenant de cette manière il arriveroit, ou que le Roi n'insisteroit pas sur la démission , ou que sa conduite seroit justifiée devant tout le monde : après quoi il pourroit traiter des conditions. Mais Joly ne fut pas écouté : ses expédiens furent traités de petits moyens et de bagatelles, et il ne fut plus question que de députer Pennacors. L'embarras fut de k faire de manière que l'abbé Gharier, à qui le cardinal avoit promis une lettre de créance pour finir cette affaire, ne pût s'en formaliser. Pour leur ôter cette difficulté, Son Eminence ne trouva pas d'autre moyen que celui de les prendre chacun en particulier, et de leur donner à l'un et à l'autre, sous un grand secret, un billet de créance : après quoi ils partirent tous"^ deux à peu de distance l'un de l'autre , fort contens du personnage qu'ils alloient jouer, et remplis de grandes espérances; Ge petit micmac se fit sans en rien dire à Joly : mais à peine furent-ils sortis d'Amsterdam, que le cardinal lui conta tout ce qu'il avoit fait , en s'excusant sur les importunités de Fabbé Gharier, et pestant fort contre lui. Il le chargea ensuite d'écrire à Pennacors pour le prier de ne s'en offenser point,
^5^ [l66l] MÉMOIRES
et de laisser à l'abbë la petite satisfaction de discourir avec le sieur Le Tellier, Passurant du reste qa on se reposoit entièrement sur lui; A cela Joly répondit qu il feroit tout ce qu'il lui ordonneroit , mais qu'il ne croyoit pas que Pennacors digérât aisément im tour de cette nature-, que d'ailleurs il étoit à craindre que le sieur Le Tellier ne s^offensât de cette conduite, et ne trouvât mauvais qu'on eût donné connoissance de cette négociation à l'abbé Gharier, qu'il savoit avoir été envojré par le sieur Fouquet^ et qu'il ne prit de là occasion de rejeter les deux créances, et de laisser tomber cette affaire , dont apparemment il ne se mettoit plus en peine. Cette taison frappa si fort le cardinal de Retz , qu'il dépécha au plus tôt un courrier à l'abbé Charièr. Ce courrier, qui l'atteignit à Bruxelles, avoit des ordres très -exprès pour l'abbé de supprimer la lettre de créance et de ne la laisser voir à personne, pour des raisons qui étoient survenues depuis son départ. Et cela vint fort à propos, attendu que les deux agens s'étant joints sur la route, et l'abbé n'ayant pu s'empêcher de se vanter de son billet, Pennacors en fut tellement surpris et offensé, qu'il écrivit brusquement au cardinal qu'il ne se mêleroit pas davantage de ses affaires, s'il ne révoquoit incessamment un pouvoir qui le déshonoroit.
Ainsi l'abbé Charier ayant reçu ce contre-ordre, fila bien plus doux ; et Pennacors se voyant rassuré par les lettres de Joly , continua son chemin sans inquiétude. 11 se rendit auprès du sieur Le Tellier, et l'informa de l'état des choses, et des nouvelles propositions du cardinal de Retz : ajoutant qu'il étoit prêt de se rendre à Coramerey , ou tel autre lieu du royaume
qu'il plairoU à Sa IMÇjijesté, pour y passer l'acte de sa démission , pourvu qu'on lui envoyât quelque argent pour faire son voyage , à déduire sur les revenus de ses bénéfices. Ces propositions forent communiquées au Roi; mais Sa Majesté ne voulut pas s'engager à rendre autre chose que ce qui étoit entré à l'épargne, ni consentir au rétablissement du marquis de Chandenier. Pennacors retourna en Hollande avec cette déclaration, et le cardinal ne jugea pas à propos de trop insister sur ces deux articles. Us convinrent ensuite à peu près de leur fait, sur la parole qui lui fut donnée qu'on auroit soin de contenter le marquis de Chandenier. Cependant comme ce marquis et ses amis faisoient beaucoup de bruit dans Paris , Son Emi^ nence tro.uva bon d'y enyoyer Joly pour apaiser leurs murmures , et poi^ faire expliquer cet article d'unenaianière dont ils eussent lieu d'être contens : ce qui lui parut d'autant plus nécessaire, qu'il avoit besoin là d'un homme de confiance pour recevoir les paroles dû sieur Le Tellier , qui ne lui avi^iént été apportées jusque là que par Pennacors, qui dépehdoit presque entièrement de lui -, et pour recevoir l'argent qu'il avoit demandé pour son voyage.
[t66îi] Joly fit ce qu'il put pour se dispenser de cette commission, n'ayant aucune envie de paroître dans un traité qu'il n'a pprouvoit pas , ni de se charger des murmures du marquis de Chandenier et des antres mécontens, qui se plaignoient d'avoir été abandonnés : mais enfin il fut obligé de se rendre et de partir pour Paris , oh. étant arrivé , son premier soin fut de voir le marquis, pour le disposer à sei contenter d'une bonne récompense : à quoi il eut assez de peine
(le consentir. Ensuite il fit demander audience aa^iear Le Tellîer , et ce ministre lui donna rendez-vous aux Gëleslins. Âpres plusieurs contestations, il obtint qae Sa Majesté feroit donner six cent mille livres au mar^ quis de Chandenier , et que le sieur Le Tellier verroit le premier président de Lamoignon, ami du marquis, pour lui faire agréer cette récompense. Mais toute cette négociation devint inutile par Topiniâtreté de cet officier, qui refusa de prendre cette somme, voulant être rétabli dans sa charge : en quoi il fat blâmé généralement de tout le monde , et le cardinal justifié, pour avoir fait tout ce qu'on pouvoit exiger raisonnablement de lui dans une affaire de cette nature, où il n*étoit ni aisé ni possible de faire mieux , attendu qu'on traitoit avec son maître. Après cela J0I7 eut bientôt fait avec le ministre ,^ui lui promit de lui faire donner deux mille louis d'or pour le voyage du cardinal , avec un passeport pour lui et pour toutes les personnes de la suite : ce qui ayant été fait , Joly partit avec Pennacors chargé du modèle de la démission, pour se rendre à Bruxelles, où il trouva le cardinal. Us partirent tous ensemble pour Commercy, et y arrivèrent huit jours après^
Dès que le cardinal fut arrivé à Commercy, son premier soin fut de faire dresser sa démission de Tàr^ chevêche de Paris par devant deux notaires , sur le modèle de la cottr , qu'il remit aussitôt entre les mains de Pennacors et de Joly pour la porter au sieur Le Tellier, avec ordre de solliciter la restitution d'une partie de ses revenus , dont il avoit un besoin pressant pour payer ses créanciers et pour focu^nir à sa subsistance* Sa Majesté l'ayant vue, parla en assez bons
DE GUY JOLY. [l66'«] 4^5
termes du cardinal de Retz , et laissa entendre qu U ne se repentiroit pas de sa dëxpissioil. Quelques-uns de ,ses ainis expliquèrent cela suivant leurs désirs , et CQmnie si lu Roi eut eu intention de lui restituer rarchevéchë^ mais ils ne furent pas long-teixlps dans cette erreur : car Sa Majesté nomma M^ de Marca, archevêque de Toulouse , pour remplir cette place ; après quoi elle donna Tabbaye de Saint-Denis au cardinal , avec une autre petite abbaye dans le duché die Retz, nommée La Chaume , et dont le révenu iv est que de deux mille livres de rente. On lui fit aussi payer une somme de cinquante mille livres, exk attendant l'expédition des bulles, ny ayant pas eu moyen d'en obtenir davantage , non plus que le rappel des exilés : et même M. Le Tellier déclara qu'il ne falloit point espérer tout cela, ni que Sa Majeaté se pressât d'elécuter les conditions du traité, que M. de Marca ne fût en pleine possession de l'archevêché. Tout ce qu'oti put obtenir fut des lettres d'économat pour jouir , par provision, des fruits de l'abbaye de Saint- Deniô. Ce déni apparent de justice donna lieu à plur sieurs partisans du cardinal de déclamer hautement contre ce traité, auquel ils ri'avoient pohit eu de part : disant que s'ils s'en fussent mêlés, ils se seroient bien précautionnés contre ces difficultés; que Son Eminence ayant exécuté de bonne foi tout ce qu'elle avoit promis, la cour étoit obligée d'en faire de même à son égard; qu'on trouveroit aisément les moyens de prolonger l'expédition des bulles, et de frustrer par ce moyen le cardinal de l'exécution de ses conventions : avec plusieurs autres choses semblables qui lui donnèrent de très-grandes inquiétudes, d'au-
tant plus que la cour de Rome tarda trois ou quatre aus avant qu^ de rien expédier. Cela , dans la i^té, ne venoit que de la lenteur ordinaire de cette cour, et de ce que M. de Marca tâchoit d'en obtenir le gratis, ou quelque remise.
Après tout, si ces déclamations avoient quelque chose de spécieux, il faut convenir que le conseil du Roi avoit aussi de bonnes raisons pour ne se pas presser, ayant la mémoire toute récente de la révocation que le cardinal de Retz avoit faite au sortir du château de Nantes de sa première démission , qni donnoit un juste sujet de pi'endre des sûretés contre un retour semblable , et de différer le paiement de ses revenus jusqu'à ce que la cho&e fût entièrement consommée.
Si le cardinal de Retz eût bien voulu faire attention à tout cela, il auroit pris patience de meilleure grâce, et ne se seroit pas laissé transporter comme il faisoit à tous momens à un dépit outré qui lui faisoit dire et faire mille extravagances, jusqu'à jurer grossièrement que pour se venger de la cour il quitteroit son chapeau, et se feroit moine à Breuil ^ petit monastère de bénédictins à la porte de Gommercy. 11 se fâchoit sérieusement contre ceux qui rioientde ses boutades^ et cela me fait souvenir encore d'une saillie plus ridicule et plus indigne de Son Eminence , saillie, qu'il ne manquoit jamais d'avoir quand il recevoit quelque mécontentement du Pape. 11 disoitdonc que pour le faire enrager il se feroit huguenot,, et qu'il ëcriroit ensuite contre Rome d'une terrible manière. Par là il est aisé de juger que la bile et la colère régnoient avec une violence extraordinaire dans le tempéra-
ment du cardinal. Après tout, au milieu de ses chagrins excessifs, il ne laissoit pas de songer à se divertir le plus qu'il pouYoit dans Commercy, où véritablement il aimoit mieux être que partout ailleurs, quoiqu'il affectât le contraire devant ceux de ses amis de Paris qui venoient le voir , et qu'il se plaigiût continuellement de la cour, qui le laissoit languir là si long-temps. 11 ajoutoit cependant , par un autre déguisement beaucoup plus artificieux et plus faux, que si quelque chose pouvoit lui rendre ce triste séjour supportable, c^étoît le peu de dépense qu'il y faisoit, moyennant quoi, avec le temps, il espéroit s'acquitter de ses dettes : devoir dont il voulôit paroître uniquement oc,cupé , quoique dans la vérité ce fût alors le moindre de tous ses soins , comme il le donna à connoître dans la suite assez manifestement à ceux qui examinoient sa conduite de plus près : car il employa plus de cent mille livres en vaisselle d'argent par pure vanité. Il dépensa plus de trente mille écus à bâtir dans son château de Commercy , et cela sans aucune nécessité. Ce n'est pas que Joly, qui étoit à Paris , et qui de temps en temps touchoit quelque somme de l'épargne pour Son Eminence , quoique avec assez de peine, ne l'employât autant qu'il pouvoit à satisfaire quelques-uns de ses Créanciers : mais c'étoit presque toujours malgré le cardinal , et surtout malgré son écuyer Malclerc , qui attiroit tout llrgent entre ses mains autant qu'il lui étoit possible, sous prétexte de prévenir ces folles dé-» penses qu'il lui mettoit pourtant dans la tête, et dont il ne rendoit jamais aucun compté. Cependant il est certain que dès ce temps-là le cardinal avoit d'arutre
458 [l66a] MÉMOIRES
argent dont il ne se vantoit pas, et qni lui venoitda roi d'Angleterre. Les dernières lettres de change (qni Ploient de deux mille livres sterlings , c'est-à-dire de vingt-six mille liVres de notre monnoie) ne lui avoieot été rendues par le sieur Meade à Bruxelles que peu de jours avant son départ pour Commercy; mais le temps de l'échéance n'étant pas encore venu alors , il envoya Du Flos-Davanton , qui l'étoit venu trouver en Hollande pour s'attacher à sa fortune , après s'être dé&it de la charge qu'il avoit dans lés gardes du corps ; il l'envoya , dis-je , à Amsterdam , où ces lettres s'adressoient, pour en tirer d'autres sur Paris , lesquelles lui furent payées en louis d'or et en pistoles d'Espagne, qu'il remit ensuite à un oncle de Malclerc, nommé Taille-Fumières , prévôt du chapitre de Commercy, et à son valet Glaudon. Outre cela, il y a lieu de juger que Son Eminence toucha encore dans la suite des sommes plus considérables delà part de ce monarque : car il est certain que, dans une autre occasion , il proposa encore au même personnage de passer en Angleterre avec Malclerc , pour y toucher une somme de plus de quinze mille livres sterlings, destinées à la poursuite du chapeati de cardinal pour M. d'Aubigny. Mais Davanton ayant fait qudque difficulté de s'embarquer dans une affaire de cette nature, qu'il connoissoit bien pour dangereuse , on ne lui en parla plus, et l'écuyer y alla seul, sous prétexte de faire dés complimens au Roi sur la convalescence de la Reine, qui avoit été à l'extrémité. Savoir s'il rapporta cette somme avec lui , c'est ce qu'on ne sauroit dire : mais ce qu'il y a de sûr , c'est que depuis son retour il fit plusieurs petites absences mys-
DE GUY JOtY. [1662] 459
térieuses 5 apparemment pour négocier les letlires dé change qu'on lui avoit données sur diflTtîrentes villes, et que .dans ce temps- là il se fit de très- vives instances à Rome en faveur de M. d'Aubigny : le Roi d'Angleterre n'épargnant rien pour lui ménager un chapeaU) dont ce monarque étoit toujours fort entêté. Le chancelier, à qui cette intrigue ne plaisoit pas trop, n'osa pourtant s'y opposer : au contraire , pour faire sa cour il donna Belling son secrétaire , qui étoit catholique , comme pout aller la solliciter à Rome , mai$ dans la vérité pout la traverser sourdement ; et il est certain que M; d'Aubigny étoit en même temps la dupe du chancelier et du cardinal de Ret:É,et qu'ils pre* noient l'argent à bon compte pour ne rien faire : attendu que Son Eminence n'avoit qu'un fort petit crédit à Rom^ , et que dans le fond le cardinal n'étoit pas intentionné pour lui, soit par jalousie ou autrement. Gela paroissoit même dans ses discours, où il n'épargnoit nullement M. d'Aubigny , quoiqu'il fît profession d^étre de ses amis.
Pendant toutes ces affaires on eut avis de l'expédition des bulles de M* de Marca (0 : ce qui réjouit un peu la petite cour de Son Eminence. Mais cette joie
(i) M. de Marca mourut lé ag juin 1662, âge de soixante-huit ans. Il avoit ^të pr^ident au parlement de Pau, conseiller d'Etat, et arclierëijac de Toulouse. Il fut nomm^ à rarchevéche' de Paris, et mourut voyant la terre promise , mais sans y mettre le pied. On lui fit cette ëpitaphc :
li^i gît monsieur de Marca , Que notre grand prince marqua , Pour être chef de son Eglise j Mais la Mort , qui le remarqua , Et qui se plaît à la surprise , Dès aussitôt le démarqua.
( l^ott de V auteur, )
46o [l66'2] MÉMOIRES
he dura guère, la nouvelle de sa mort étant arrivée presque en même temps, sans qu'il eût le temps de prendre possessiop de l'archevêché. Cet accident rejeta l'exécution des promesses qui avoient été faites au cardinal de Retz dans une nouvelle longueur , et donna occasion à de nouveaux murmures, qu'il coloroit habilement, en présence de certaines gens , de la peine que lui faisoit la prolongation deJ'exil des ecclésiastiques qui souiTroient à cause de lui » quoique dans le fond il en fût peu tpuché. Des murmures on passa aux imprécations, quand on apporta la nouvelle de la nomination de M. de Rhodez à l'archevêché de Paris ; mais les vacarmes, les emportemens et les malédictions allèrent dans les derniers excès quand on sut l'insulte qui avoit été faite à Rome au duc de Créqui, dont le cardinal jugea bien que le contrecoup tomberoit nécessairement sur lui, en arrêtant les bulles du nouvel archevêque.
Le duc de Créqui s'attira en quelque manière cette insulte , qui donna lieu aux démêlés du Roi avec: Alexandre vu, et dont la cour exigea une réparation qui étonna toute l'Europe par sa hauteur. Un peu avant que de partir pour l'ambassade de Rome, le duc avoit accordé sa protection à un bfëtteur des plus déterminés , et lui avoit permis , assez mal à propos , de le suivre. Cet homme , qui ne pouvoit vivre sans tirer l'ëpéc, étoit d'une humeur si querelleuse, qu'un jour il attaqua seul et sans sujet plusieurs Corses qui passoient auprès de lui; et cette querelle alla si loin que les Corses résolurent de s'en défaire en trahison. Le bretteur, qui en eut avis, trouva moyen de se sauver: mais les Corses irrités, et peut-être excités sous main,
DE GUY JOLY. [1662] 46k
en vinrent à de grandes insolences à Fëgard de Fambassadeur(0. Mais pour revenir au cardinal de Retz, les correspôndans de Paris , au lieu de Fapaiser , ne firent qu'augmenter le trouble de son esprit, en lui insinuà'nt que les remises de là courue venoient que du peu de considération qu'on y avoit pour Tévêque de Coutances et pour Pennacors ; et que si Son Eminerice vouloit se reposer sur eux et s'ava^^cer jusqu a Joigny, sous prétexte d'un rendez-vous avec le duc de Retz son frère pour conférer de ses afikires domestiques , ils se chargeoient d'obtenir pour lui la permission de venir k la cour, et toutes les autres grâces qu'on lui avoit refusées jusqu# là.
Le cardinal de Retz prit ce parti sans hésiter : et quoique Joly lui eût écrit que ses amis s'en faisoiént accroire , et qu'il y seroit trompé , il ne laissa pas de se mettre en chemitt , sur l'assurance qu'on lui donna que M. le maréclftl de Villeroyavoit parlé au. sieur Le Téllier, qui promitde faire son possible pour ob-^ tenir que le cardinal eût là liberté d'aller rendre ses respects au Roi. Le succès justifia la prédiction de Joly. Ce voyage lui fut non-seulement iniitile, mais fort désavantageux et honteux , puisqu'il fut obligé de retourner sur-le-chaap à Commercy pour y attendre Texpédition des bulles. *
Cependant les affaires de la cour de Rome au sujet du duc de Créqui s'aigrirerit , et dégénérèrent enfin dans une parfaite rupture. Comme on crut à la cour qu'on pourroit avoir affaire du cardinal et de ses amis en cette occasion, on commença de le ménager un
(i) A l'égard de P ambassadeur : Le duc de Créqui fut insulté li Rome par les Corses , le ao août i66a.
46^ [16621} MiMOlRES
peu davantage. Le sieur Le Tellier dit même à Joly , soùsun grand secret, que Sa Majesté seroit bien aise de savoir le sentiment du cardinal sur la conduite qu'on devoit tenir avec cette cour^ et sur Ja satisfao tion qu'on pourroit demander en cas d'accommodé^ ment ; et on laissa entrevoir au même Joly les grands avantages qui pourroient en revenir au cardinal, si ses avis étoient goûtes et suivis d'un bon succès. Joly ne demeura pas bien persuadé de ces espérances; mais comme il ne faut rien négliger dans ces sortes d'occasions, il dépécha aussitôt un courrier au ear-^ dinal de Retz pour l'informer de la chose. Son Emi-» nence envoya utie réponse avec ses avis sur les qnes* tions du ministre , et ces avis contenoient entre autres choses l'érection d'une pyramide, et l'envoi du cardinal patron en qualité de légat en France, pour faire satisfaction à Sa Majesté : deux ohoses auxquelles la cour n'ayoit pas pensé, et qui furent si bien reçues que la susdite réponse fut envoyée au doc de Créqni, avec ordre de la suivre de point en point dans la négociation de cette affaire, qui se termina effectivement suivant le projet , sans que le cai^dinal en tirât cependant aucun avantage du cdté de la cour.
[i663] Il arriva cependant peu de temps après un nouvel incident an sujet de la même affaire, les cardinaux résidant à Rome ayant écrit et répandu dans les différentes cours de l'Europe une lettre circulaire pour les^prier d'employer tous lenrs bons offices et tous leurs ^oins à terminer un démêlé si important au Saint - Siège. Le cardinal de Rets ayant reçu cette lettre , l'envoya aus^sitôt à Joly pour la communiquer au sieur Le Tellier, avec ordre
de lai dire ^jue Son Eminenc^ n'y rëpoûdroit que comme il pkdroit au Roi; mais les ministres étant eux-mêmes assez embarrassés de ce qu'ils dévoient faire , le sieur Le Tellier dit à Joly que le cardinal ponvoit £aire telle réponse qull lui plairoit, et que Sa Majesté trou ver oit bon tout ce qu'il feroit. Néanr moins ^ comme on savoit.ce que de semblables disr* cours signifient dans les affaires de cette nature, le cardinal de Retz envoya, peu de jours après , sa réi^ ponse ouverte au ministre, en deux façons qui ne différoient que dans quelques expressions. Cette lettre étoit de la hçon de Joly : elle fut mise en latin par le sieur Fléchier (0, qui étoit en ce temps-là auprès du fils aîné de M, Çaumartm. La lettre contenoit en subs-' tance que le cardinal de Retz ne refusoit pas de rendre tous les bons offices dont on le jugeroit capable : mais qu'il ne crayoit pas qu'il pût y en avoir d'efficaces, que ceux que le sacré collège emploieroit à Roine auprès de Sa Sainteté pour la porter à faire satisfaction au Roi sur un outrage si injurieux ; et que Leprs Eminences dévoient se souvenir dans cette affaire que les rois de France sont les fils aînés de TEgtise v et que cette Eglise n'avoit commencé à s'étabUr dans l'Occident que par leur protection et par leurs bienfaits.
Cela n'étoit peut-être pas si grand'chose ^ mais le sieur Le TeHier ne laissa pas d'en être fort content , ayant dit à Joly que la lettre étoit admirable , et que
(i) Esprit Fléchier , mort en 1710, âge de soixfànte-dîx-huit ans. Son mérite l'avoit fait nommer à l'ëvéche' de Lavaur en i685, et ensuite h celui de Nimes en 1687. Il avoilétëreçuderAcadcmiefra:ncaiseen 1673, a la place de M. Godeau , ^vé<jue de Vence. (lYote de l^aumur,}
464 [ î 663] MÉMOIRES
le cardinal de Retz navoit rien otnîs de ce qtf il falloit dire, ni rien dit de ce quil falloit omettre; que ce qu'il y trou voit de plus merveilleux, c'est que Son Eminence parloit comme si elle eût été tous les joars dans les conseils du Roi. Cela flattoit si fort le car* dinal , qu'il lisoit à tous ceux qui Talloient voir cette lettre avec Fautre écrit , comme les meilleurs ouvrages de sa façon : imposant là-dessus à tout le monde, jusques à son ami Tévéque de Châl'ons. Mais tout cela ne lui servit pas de grand'chose , et n'adoucit point à son égard la dureté de la cour , qu'on peut dire avoir été excessive, sans raison et à contre-temps , par le refus opiniâtre qu'elle lui fit non-seulement de le recevoir à rendre ses devoirs à Sa Majesté (ce qui ne tiroit à aucune conséquence) , mais aussi d'aller voir monsieur son père qui étoit à l'extrémité, qu'il n avoit pas vu depuis sa prison , et qui mourut à l'Oratoire le même jour que M. de Marca : en sorte que le cardinal fut obligé de demeurer à Commerçy, sans autre occupation que celle de s'abandonner aux plaisirs qui accompagnent ordinairement l'oisiveté. Cependant , afin de dérober aux yeux du monde cette vie molle et paresseuse , il faisoit de temps en temps de petits efforts et qilelques actions d'éclat qui ne laissèrent pas d'imposer au peuple. 11 faisoit assembler une ou deux fois la semaine avec un grand appareil tous les paysans de ses terres, sous le prétexte de leur rendre justice, et comme s'il eût été question de décider des affaires fort importantes. Â l'ostentation près , son intention en cela pouvoit être bonne-, mais outre qu'il n'entendoit rien aux affaires et aux procédures de justice, il arrivoit fort souvent que Malclerc et l'abbé de Saint-
DE GUÎ JOLY. [i663j 465
Avaux, religieux bénédictin, parent de Malclerc, renvefsoient toute la justice et les meilleures intentions de Son Eminence, qui^n'avoit pas la force de les contredire. Ils lui alloient parler à l'oreille au milieu de l'audience, et de là s'ensuivoient des injustices considérables, suivies des plaintes dés malheureux condamnés mal à propos , et des railleries de ceux qui voy oient ce petit manège. Les habitans de Commercy appeloient par sobriquet le bénédictin VEminence noire ^ et l'écuyer VEminénce grise (i); et ils en faîsoient bien plus de ca$, en fait de procès, que de FElminence rouge , voyant par expérience que , sans leur protection et sans leur appui, les bonnes grâces du cardinal leur devenoient entièrement inutiles.
Après cela le cardinal de Ret^ tâchoit de faire croire au monde qu'il s'occupoit d'une autre chose qui lui avdit fait honneur dans le monde , et qui convenoit parfeitement à l'état où il se trouvoit. C'étoit d'écrire lui-même en latin l'histoire des. troubles de Paris et celle de ser propres aventures: à quoi personne n'étoit plus propre que lui, s'il avoit voulu s'y appliquer sérieusement et dire la vérité ; mais ce projef , comme les antres, s'évanouit en fumée et en pure vanité. Le cardinal se contentoit de réciter à ceux qui le visi-
(i) On avoit déjà donné le nom d^ Eminence grise auparavant au père Joseph , favori du cardinal de Kichelieu , dans l'épitaphe qu'on lui fit :
Ci gU au chœur de cette église La petite Eminence grise; Et quand au Seigneur il plaira , L'Eminence rouge y gira.
{JYote de P auteur.)
466 [i663] MiMoisEs
toient deux ou trois pages de son histoire en latin : belles à la vérité , et qu'il avoit cottnneiicé de côm* poser dans le bois de Vincennes avec Taidè du sieur Vacherot son médecin, sous le titre de Parius Vinr cennarum. Il feignit de la vouloir continuer à Gommercy , faisant montre d'un grand calepin qu'il feuilletôit avec toutes les marques extérieures d'une grande application, dans les heures ou il ne savoit <fae faire, et lorsque le temps ne lui pejrmettoit pas d'aller à la chasse ou à la prpmetiade. Cependant il eik demeura toujours à ces deux ou trois pages, auxquelles ceoi qui le connoissoient peuvent assurer qu'il n'ajouta pas grand'chose pendant tout le temps de sa vie, à cause de sa paresse naturelle et de son penchant pour les plaisirs , qui avoient sur lui un si grand pouvoir , qœ lorsque Joly, par unie:yèsd^affection, a voulu Ini&ire des remontrances là-dessus, et tâcher de le retirer de sa vie molle et paresseuse en lui faisant hante de certaines foiblesses indignes de lui, il n'en a pu arracher autre chose qu'un lâche aveu d^ ses infirmités. « Mon « pauvre ami , lui disoit-il , tu perds ton, temps à me ft prêcher ; je sais^ bien que je ne suis qu^un coquin, a Mais malgré toi et tout le monde je Iç veux âtre, A parce que j'y trouve plus de plaisir. Je sais que vous « êtes trois ou quatre qui me connoissez , et me më- « prisez dans le cœur ; mais je m'en console par la « satisfaction que j'ai d'en imposer à tout le reste dn « monde par votre moyen même. On y est si bien a trompé, et ma réputation si bien établie, que quand « vous voudriez désabuser les gens, vous n'en seriez « pas crus : ce qui me suffit pour être content et vivre M à ma mode. »
DE GUY JOLY. [l663J 4^7
Mais comme la vanité ëtoit une de se$ plu& fortes passions , il y avoit une autre chose à laquelle , par cette raison , il s'appliquoit de tout soû coeur 6t avec plaisir dans certaines heures : c'ëtoit la généalogie de la maison de Gondy. Il se piqiloit d'y trouver cinq cents et tant de quartiers sans aucune mésalliance^. U envoyoit chercheur vingt et trente fois Verjus et Gau^ traisés secrétaires, pour ajouter ou corriger quelque chose à cette généalogie, qu'il lisoit sans cesse, sans ;luj€t ni raison, à tous ceux qui Fapprochoient, et jusqu'à les rebuter ou même leur faire éviter l'entrée de sa chambré. Enfin cette généalogie fut copiée une infinité de fois, et envoyée àd'Hozier pour la mettre en ordre et la faire dessiner , comme si c'avoit été celle d'un des plus grands princes du monde. Cependant, après tant de soins, elle est derneurée là comme ses autres ouvrages (0.
Pour achever de peindre le cardinal d'après nature dans son domestique, un de ses entétemens étoit de faire parade de cinq ou six lettres qu'il écrivoit tous les Ordinaire^ à ses correspondans de Paris , se plaisant fort à voir de grands portefeuilles et de grandes et belles écritures à ses secrétaires , dont l'un, appelé Gautrai, ne fei$oit presque rien, et Verjus guère davantage. Cependant le cardinal afiectoit de leur marquer une grande confiance; mais dans la vérité son secret y s'il en aVoit qui en valût la peine , étoit entre le^maiiis deMalcliarc pu de l'abbé de Saint- Avaux, qui is'étoît insensiblement érigé sur le pied de troisième secrétaire, pour les correspondances avec ceux
(i) Cette généalogie a e'ic imprimëe en Tannée i68a, par les soins de madame de Lesdignicres. ( A^ote de l'auteur. )
468 r^^64] MÉMOIRES
qui ëtoient fâchés que sa démission n'eût pas passé par leurs mains, comme pour toutes les autres fadaises qu'il ne voùloit pas être sues de Ceux qui faisoient ses af-faires à Paris, suivant le train où elles étoient depuis la démission. Voilà donc quelle fut à peu près la manière de vivre du cardinal de Retz pendant son séjour à Commercy. D'abord il s'y logea dans une maison particulière -, il se retiroit souvent dans le château, sous prétexte d'y aller voir ses bâtimens. Il s'enfermoit ensuite dans une chambre de Malclerc,. où cet écuyer officieux disoit que Son Eminence ne feisoit que dormir. Mais les autres croyoient qu'il s'y occupoit à des amusemens conformes à son tempérament.
[1664] Enfin les affaires de Rome ayant été accommodées , et les bulles (î) de l'archevêché de Paris expédiées en faveur de M. de Péréfixe , le cardinal de Retz obtint la permission tant de fois refusée de rendre ses respects au Roi qui étoit alors à FontainebleaD, d*où l'on expédia des ordres pour le rappel des chanoines et des curés exilés ; mais tout cela se fit d'une manière à faire juger que ce n'étoit que l'exécution d'un traité désagréable, et sans aucune gracieuseté pour le cardinal. Les ministres se conduisirent en tout ce qui le regardoit avec tant de sécheresse et avec si peu d'ouverture de cœur , qu'il y avoit lieu de juger qu'ils appréhendoient sa présence à la cour. Ce n'est pas qu'ils en fissent rien paroîtrc dans leurs discours: au contraire, suivant l'usage de la cour ils témoignoient chacun en particulier bonne envie de le servir , rejetant ce qu'il y avoit de dur les uns sur les
(1) Les bulles: Përéfixe ne reçut ses balles qr.e le ao avril iGfif.
DE GUY JOLY. [l664] 4^9
autres. Surtout le sieur Le Tellier (0 ne manquoit pas aux occasions de désigner assez clairement le sieur Colbert comme. Tunique auteur de tous les mauvais traitemens faits à Son £minence , aussi bien que de toutes les aiOTaires odieuses qui étoient à la charge du public.
Cette espèce de division entre les ministres fit espérer à quelques uns des amis du cardinal de Retz qu'il pourroit en profiter, et que l'un d'eux prendroit peut-être des engagemens avec. lui, quand ce ne seroit que pour nuire à son rival. Us s'imaginèrent aussi ijue isa réputation et sa prudence feroient de grands effets à la cour, où ils avoient ménagé avec de grands soins de petites intrigues avec le maréchal de Villeroy et avec d'autres qui n'a voient pas grand crédit, et qui dans le fond se moquoient du cardinal et de ses amis. Dans ces vues , ils s'empressèrent d'aller au devant de lui jusques à Joigny, comme au devant d'un héros ,. pour lui donner des avis sur sa conduite , sur ses paroles et sur ses moindres démarches. Us affectèrent aussi de le suivre à Fontainebleau , sans le perdre de vue 5 mais malheureusement tous leurs soins et toutes leurs petites mesures furent inutiles. Le cardinal arriva à Fontainebleau. U y salua Sa Majesté , et y parut aux yeux des ministres et des courtisans d'une manière qui répondoit si peu à l'opinion qu'ils s'en étoient formée, que dès ce moment ils cessèrent de l'estimer ou de l'appréhender. Ceux
(1) Oa n^a jamais douie c[ue M. Le Tellier n'eût une jalousie secrète, contre M. Colbert , parce que le Roi avoit souvent des conversations particulières avec lui , et qn^il paroissoit prendre beaucoup de con6auce en .ses avis. ( Note de l'auteur. )
470 r*^^4] MÉMOIRES
qui avoient eu quelques disfx>silions à lui jaire plaisir commencèrent à se refroidir, ^ te regarder comme un homme incapable de soutenir auprès da Roi les desseins qu'on auroit pu avoir pour kii* Ëniin mot, le cardinal de R^ parut aux jeux des plus clairvoyans ce qu'il étoit en effet , e^ ce que ceux qttî le connoissoient aYoient aidé à^acher depois ai longtemps.
Cependant comme cela se passoit à Foatainebleau , qu'il n'ëtoit connu à fond que de pea de periaonnes, et que ceux qui s'aperçurent de quelque chose ae faisoient encore que douter, sa répulta'^ii ne laisii» de se soutenir à Paris. La pluparl des gens de qp^litë Fallèrent voir à Sainte-Denis (f), où pi alla présider au sortir de Foi^inebleau : et il faut allouer qn'ii J parut alors avec un air bien plus dégage. ^'à iU c^ur, et beaucoup moins embarrassé.
On le laissa séjourner assez long-^temps à Saiat- Denis , ou plutôt à Pierrefitle, qui jest un vUlag^ tpat proche; mais enfin il fallut retourner à Comtmercy, le prétexte de régler ses affaires ne pouvant pçis 4urer toujours , quo^u'îl tâchât d'en bien faire y a)^ Timportance et la néces»té. Dans le fond , ce u'étoit riea : là seule chose qui méritoit àttçii^tîptn, et do^t il fût extrêmement occupé, étoît le tra9«s>port d'ui^ grand coffre qu^il falloit faire venir d^ Paris. Le çafîdioal javoua confidemment, et sous le scçau d^ si^çf/^jk Davanton, qu'il y avoit beaucoup d'argç^ d^s ce coffre ; et ce fut lui qui fut chargé du soin de l'aller
(i) Vallèrent voir a Saint-Denis : Madame de Sëvi||ii«; et sa socîéu' s^y rendirent. Cependant celle dame ne commence k parler délai daoi set lettres qvCh dater de t668.
DE GUY JOLY. [l664J 4/*
enlever à Pan&, où Malclerc tenpit la voilure prête, après lui avoir bien recommanda de prendre garde qu'il fût si bien rempli qnaucun mouvement ne pât faire counoitr e ce qu'il y avoit dedans , et de l'escorter aiiree Malclerc jusqu'à Pierrefitte. Malclerc, plus mystérieux que son maître , ne voulut jamais ouvrir ce cofFre en présence de Davanton ^ s'ëtant contenté de lui dire qu'il y avoit neuf oi) dix mille livres 4edaiiS9 avec qnekfues bardes. Cependant il étoit si embarrassé et dans une si grande inquiétude des événeipens qui pouvoient arriver sur le chemin , qu'il y a lieu de croire que la somme étoit beaucoup plus considérable : d^autant plus que Malclerc t^oîgua plusieurs fois appréhender que le poids du CQ0V$ ne fit rompfe l'essieu du carrosse sur lequel il i\jfHXM.9c\ké. Qu^i qu'il en soit, il y a bien de l'apparenûe que cet argent venoit d'Angleterre, d'où MaJclerc l'avoit, apporté en lettres de change au dernier v!oy;^e qu'il avoit fait; mais il est difficile de jug^r k quoi pSuvoit se monter cette somme , cela n'ayaat étié su que de l'écuyer et de l'abbé d^ Saint- Avaux , à qui il édbappa de dire à Davanton, après l'heureuse arrivée de la voiture , qu'il y avoit seulement dix^-buil; ou vingt mille livres : ce qui ne s'accordait ni avec cjs que le cardinal lui avoit fait entendre, ni avec l'aveu de Malclerc. Enfin Son Eminence partit 4€(UXJoursaprèïS^ ayantfait tout spn possible, pendant topt %(m séjour aux environs de Paris , pour mettre mal ease«&ble la plupart de ses amis , et ceux qui étoicnt chargés d^ ^es affaires ^ de sorte que l'abbé de Lameth , Joly et Verjus pensèrent dès ce temps-là à se détacher de lui , voyant bien qu'il n'avoit plus en eux la
^ Tjrrsi
47 a [ 1 665] MEiiioiREs
même confiance^ qui! leur faisoit mystère des plus petites choses, et par dessus tout quantité de petites malices peu dignes de lui. Si cette séparation se fut faite alors , elle auroit eu assurément d'autres suites, et lui auroit fait perdre une bonne partie de ses meilleurs amis^ mais Joly raccommoda toutes choses,, ayant fait entendre aux mécontens qu'il leur seroit plus honnête d'aller jusqu'au bout , parce que le cardinal s'excusoit sur ce que son traité n'étoit pas encore entièrement exécuté , et sous ombre qu'il lui restoit encore quelque argent à toucher à Tépargne.
[i665] Cette réconciliation ne fut pas de longue durée : car. Sa Majesté ayajnt pris la résolution peu de temps après d'envoyer le cardinal de Retz. à Rome, et Sonr Emineiice ayant été mandée pour cela de Commercy, les premiers mécontentepieps se réveillèrent bientôt en se voyant, parce que le cardinal continuoit de vivre avec eux de la même manière. Son aÉfàire étant donc ei:^n entièrement terminée, Fabbé de Lameth , Joly , Verjus, Dav^nton et^\ousseau ne se croyant plus engagés par des raisons d'honneur , résolurent de se retirer et de prendre congé de lui à Saint-Denis , où il étoit pour lors. La séparation ne se fit pourtant pas sans peine de la part du cardinal. Il fit tout son possible pour raccrocher la chose comme il avoitfait à Pierrefitte : mais aucun d'eux ne voulut se fier à lui davantage, et ils furent tous ravis d'avoir trouvé l'occasion de quitter un homme avec qui ils n# s'étoient engagés que par honneur et par inclination, sans autre vue , et auprès duquel ils s'étoient toujours non-seulement entretenus à leurs dépens, mais ils avoient aussi fait des dépensés considérables en
DE GUY JOLY. [iÔÔSj 4?^
plusieurs occasions pour lui faire honneur, sans cependant en avoir reçu (du moins dans les dernières années) aucune marque de reconnaissance, ^omme cela ëtoit dû à leur affection, et à rattachement le plus désintéressé qui -fût jamais. Aussile cardinal de Retz , qui sentit la perte qu'il faisoit en ces.cinq petsonnes, pria, pleura, jura, etfitmilte protestations pour les retenir, mais inutilement. Ils le laissèrent avec joie , et même avec quelque sorte de mépris , entre les mains de son écuyer Malclerc et de l'abbé de Saint-Avaux , qui composèrent dans la suite tout son conseil. A la vérité les sieurs deCaumartin etd'Hacqueville (0 continuèrent eneore depuis à s'intéresser dans ses affaires. Le premier en tira l'abbaye de Buzay pour un de ses enfans , et l'autre une pension de deux mille écus , qui lui étoit payée régulièrement par Malclerc : mais il faut mettre une très-grande différence entre ces deux messieuris, qui étoient liés avec Son Eminènce par une longue amitié, par inclination, et par une longue habitude-, et ces deux. autres conseillers, dont on sait bien qu'ils faisoient peu de cas, quoiqu'ils gardassent de certaines mesures avec eux. La seule chose que le cardinal de Retz fit un peu honnêtement et consciencieusement dans cette séparation fut de faire payer dix. mille écus à JoJy, qui lui étoient dus dès le temps de la prison de Son Eminènce; mais il ne fut question d'aucune marque.de reconnoissance pour les s^rvice.s d'aucun d'entre eux, et il ne s'informa pas seulement de ce qui pouvoit être du àDavantonpour plusieurs. petits voyages
(i) D* Hacqueuille : Voyez la noie de la page 2^4 «lu ton^e 46 île cette
série.
474 [i665] MimoiREft de guy joly.
qu^il avoit faits à ses diipens, pour les affaires et p^r les ordres de San Emia^nce.
Ainn ces cinq personnes ayant pris congé du cardinal de Retz lelendemaitidéiaNotre^Damedeiiiars i665, il partit deax joars après poiir retourner à Cornmercy. IL prit ensuite la route de Rome pour assister au conclare où Clëmeut ix fut élu à la place d'Alexandre Yii ; mais il ne put s'empêcher de faire encore à ce sujet une dernière pièce à Joly, disant que c'étoit lui qui Tavoit engage à ce voyage d'Italie contre son gré. II se garda pourtant bien de le lui dire à lui-même, saehant bien que cela ëtc»t faux , et sans aucun fondement: inais il iedisoit aux ûeurs de Caumartin ^ d'Hacqueville , et à plusieurs autres , pi^nr avoir le l^aisir de pester contre Joly avec quelque apparence de raison , et pour leur cacher en même temps le véritable fondement de ce voyage, dont ils lëtoient surpris avec justice, attendu qu'on n'avait encore aucuoe nouvelle certaine de la mort du Pape , ni même qu'il £ûi en péril. Jofy en étoit étonné aus^i JNiea qu'j^ux, ne sachant pas , comme il l'a su depuis , q^e p^r m des articles secrets du traité du cardinal avec la cour, et ipénagé par Pennacors, il s'^toit engagé 4o retpprnèr à Rome dès qu'il jdairoit à Sa Majeisté, et après qi^'il auFoit eu l'homieur de la salueur : à quoi il avoit consenti , quoique avec assez de ifépiignance , dans la crainb^ que l'accommodement ne se fit p^s. C'est ce qu'il âppréhendoit si étrangement^u'iln'y ^voitrieude si bas B^ de si rude qu'il ne fût capabl^d'açcepter pour sortir d'affaire. C'est ici que je finis ces Mémoires.