‹ Mémoires, contes et autres œuvresChapitre 13 sur 64 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

avec quelques-uns de ses amis de la compagnie, disait : Nous avons perdu M. un tel, etc.; je crois que nous ne pourrions mieux faire que de jeter les yeux sur M. un tel, pour remplir sa place : vous connaissez son mérite , etc. Peu de temps après ma réception, je dis qu'il me semblait que Dieu avait bien assisté l'Académie dans le choix de ceux qu'elle avait reçus jusqu'alors , vu la manière dont elle les nommait; mais que ce serait le tenter que de vouloir continuer à en user de la sorte; que ma pensée était qu'il faudrait dorénavant élire par scrutins et par billets, afin que chacun fût dans une pleine liberté de nommer ceux qu'il lui plairait. On crut que cette pensée ne venait pas de moi seulement, mais qu'elle pouvait m'avoir été inspirée par M. Golbert, ou du moins qu'il l'avait approuvée ; et l'on demeura d'accord de prendre cette voie à l'avenir : ce qui a été exécuté. Pour faire ces élections et se créer des officiers, j'ai donné une petite machine fort commode, et j'en ai fait la dépense avec plaisir.

M. Colbert ayant observé que les assemblées de l'Académie ne se faisaient pas avec la régularité nécessaire pour avancer le travail du Dictionnaire, dont on s'occupait depuis plus de quarante ans, y établit l'ordre que je vais dire. 11 n'y avait point d'heure réglée à laquelle l'assemblée dût commencer ses séances, ni à laquelle elle dût finir; les uns venaient de bonne heure, les autres fort tard; les uns y entraient lorsque les autres commençaient à en sortir , et quelquefois tout le temps se passait à dire des nouvelles. 11 fût résolu qu'elle commencerait à trois heures sonnantes , et qu'elle finirait lorsque cinq heures sonneraient. Pour l'exécution exacte de ce règlement, M. Golbert fit donner une pendule à l'Académie, avec ordre au sieur Thuret, horloger , de la conduire et de l'entretenir. Ce ministre , voulant bien entrer dans les plus petits détails, fit donner un registre couvert de maroquin, où le secrétaire écrivait toutes les délibérations de la compagnie ; des écritoires, des flambeaux, de la cire, du bois, et il établit des gages à une des mortes-payes du Louvre, pour ouvrir, fermer et net-

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loyer les salles où la compagnie s'assemble, et pour en être comme l'huissier et le concierge.

Afin d'engager encore les académiciens à être plus assidus aux assemblées, il établit qu'il leur serait donné quarante jetons par chaque jour qu'ils s'assembleraient, afin qu'il y en eût un pour chacun, en cas qu'ils s'y trouvassent tous ( ce qui jamais n'est arrivé ), ou plutôt pour être partagés entre ceux qui s'y trouveraient; et que s'il se rencontrait quelques jetons qui ne pussent être partagés, ils accroîtraient à la distribution de l'assemblée suivante. Ces jetons ont, d'un côté , la tète du roi , avec ces mots : Louis le Grand ; et, de l'autre côté, une couronne de laurier avec ces mots: A l'Immortalité j et autour, Protecteur de l'Académie française.

M. Golbert projeta de faire donner un demi-louis d'or à chacun des présents; mais il fit réflexion que cette libéralité pourrait faire tort à l'Académie, parce que cette distribution irait à 8 ou 900 livres par an , ce qui serait regardé comme un bon bénéfice, que les grands de la Cour solliciteraient et feraient avoir à leurs aumôniers, aux pré* cepteurs de leurs enfants, et même à leurs valets de chambre. Cette réflexion le fit même hésiter pour les jetons ; mais ayant considéré que la rétribution était fort modique, et qu'elle serait un merveilleux aiguillon pour exciter, ou du moins pour déterminer les académiciens à assister aux assemblées, il se détermina a faire cette gratification à la compagnie. On lui doit en partie l'achèvement du Die** tionnaire ; car depuis ce rétablissement on a plus et mieux travaillé dix fois qu'on n'avait fait jusqu'alors.

Pour empêcher qu'on ne donnât des jetons i ceux qui viendraient après l'heure sonnée , ce qui commençait à se pratiquer par une espèce d'honnêteté qu'on avait les uns pour les autres , et qui eût anéanti tout le fruit qu'on en pouvait attendre, je n'entrai, exprès, deux ou trois fois, qu'un moment après l'heure sonnée : on voulut me mettre sur la feuille pour participer aux jetons; je ne le souffris point, afin qu'étant établi qu'on ne me faisait point de

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