TS MÉMOIRES
trompait pas aussi lourdement qu'on voulait le faire entendre. M. l'abbé Picard, sans répondre un seul mot à M. Colbert, fit une révérence et se retira. Ce procédé me surprit un peu, et il me parut que ce ministre ne s'y attendait pas.
Ceci se passa au bout de la bibliothèque de M. Colbert. Gomme il retournait gagner son cabinet, je lui dis que , s'il le jugeait à propos, je mettrais aux mains M. Riquet et M. l'abbé Picard, sans que l'un ni l'autre s'aperçût que ce fût à dessein, et que je lui rapporterais le plus fidèlement qu'il me serait possible la conversation qu'ils auraient ensemble ; que je prierais M. Riquet de vouloir bien m'instruire de son dessein, et que M. l'abbé Picard que j'aurais mandé, survenant là-dessus, je les ferais entrer facilement en une dispute qui pourrait éclaircir bien des choses. M. Colbert approuva ma pensée, et le lendemain matin je les envoyai prier tous deux de me venir trouver.
Quand M. Riquet fut venu, car je l'avais mandé le premier, je lui dis: « M. Colbert m'a ordonné,. monsieur, de prendre connaissance de la belle entreprise que vous allez commencer pour faire venir une partie de la rivière de Loire, parce qu'il veut que je lui en rende compte, et que j'entre dans le détail de cette affaire pour en régler les payements avec vous. Je vous avoue, monsieur, poursuivis-je, que la chose me parait bien difficile; car Versailles est sur une éminence, et la rivière de Loire est assurément dans le plus bas des plaines où elle passe. — Cela est vrai, monsieur, reprit-il, mais le niveau est plus juste que tous les raisonnements que l'on peut faire à la boule-vue et sur de simples apparences. J'ai fait jeter des niveaux depuis la Loire où je la veux prendre, jusqu'à l'endroit où je la dois mener, et je suis sûr de mon affaire. J'ai de la pente au delà de ce qu'il m'en fout. — On m'a dit, repris-je, que vous promettiez de rendre l'eau de la Loire sur le haut de la montagne de Satori. — Je ne sais ce qu'ils me content, m'interrompit-il, de la montagne de Saint-Satori. — Il n'y a point, lui dis-je, de saint à cette montagne : elle se nomme
LIYHH Hl. 77
simplement la montagne de Satori; et vous avez apparemment fait espérer que vous conduiriez là l'eau que vous promettez : car M. Le Nôtre dit, il y a deux jours, au roi, en l'accompagnant sur les bords dû canal de Versailles , que ce serait une belle chose de voir descendre les vaisseaux de la rivfére de Loire avec leurs voiles le long de la montagne, en manière de ramasse, et s'en venir flotter sur le canal. M. Le Nôtre n'a pu parler ainsi, que le roine luieûtdit que vous amèneriez l'eau de la Loire sur la montagne de Satori. Le roi n'a pu le dire qu'après M. Colbert, ni M. Colbert, qu'il ne l'ait appris de votre bouche. — Ce que j'ai promis, répondit M. Riquet, je le ferai en galant homme. »
Dans ce moment M. l'abbé Picard entra dans mon cabinet. « Monsieur, lui dis-je, vous aimez les belles choses, et surtout celles qui ont du merveilleux. On va faire à Versailles ce que Ton n'a jamais cru possible. M: Riquet s'engage d'amener une partie de la rivière de Loire sur le haut de la montagne Satori : jugez quels jets d'eau l'on pourra foire, ayant une rivière en ce lieu-là. — Il ne faut plus de pompes ni de moulins, répondit M. l'abbé Picard ; mais je tiens la chose bien difficile, et monsieur me pardonnera, s'il lui plaît, si je doute que l'eau de la Loire puisse monter à la hauteur du rez-de-chaussée du château de Versailles, bien loin de pouvoir s'élever sur la montagne. Tout le monde sait que la Seine, à l'endroit de Saint-Germain-en-Laye, est plus basse en été de quatre-vingts pieds que le rez-de-chaussée de Versailles. Or, de croire que la Loire, en quelque endroit que l'on la prenne, soit plus haute que la Seine de quatre-vingts pieds, il n'est pas aisé de se l'imaginer. — Les imaginations, dit M. Riquet, doivent le céder à des mesures justes que l'on a prises. — Ces mesures, reprit M. l'abbé Picard, ne sont pas aisées à prendre, et je doute que les niveaux ordinaires soient suffisamment bons pour des distances aussi grandes que celles-là.» Il se dirent encore plusieurs choses, où je vis que M. Riquet n'était pas bien sûr de son affaire.
Je fis le rapport fidèlement de celte conversation à M. Cd-
bert, qui, quelques jours après, nomma M. l'abbé Picard et plusieurs autres de l'Académie des sciences, pour aller tout de nouveau niveler la pente qu'il pouvait y avoir de la rivière de Loire à Versailles. On leur donna des ordres du roi pour entrer dans tous les lieux où ils auraient besoin de faire passer leur niveau , avec un exempt de la Prévôté pour les faire exécuter, en cas qu'il s'y trouvât quelque résistance. Le nivellement fut fait avec toute l'exaetitude possible , et avec des niveaux d'une justesse infiniment plus grande que celle des gens de M. Riquet , la plupart maçons de village ; et il fut trouvé que l'eau viendrait plus bas que le pied du haut de Versailles , et qu'ainsi elle ne produirait point les effets pour lesquels on avait désiré de l'avoir. Cette précaution n'épargna pas seulement au roi 2,400,000 liv. , et peut-être beaucoup davantage ( car ces sortes de dépenses excèdent toujours de beaucoup les projets qu'on en dresse ) , mais le trouble, l'inquiétude et le dommage qu'on aurait faits dans tous les pays où Ton aurait passé en leur faisant acheter très-cher la grâce de ne pas traverser leurs terres , sans compter la honte d'avoir bouleversé tant de bois , de villages et de maisons inutilement. Ce fut une grande satisfaction pour moi d'avoir contribué à détourner cette folle entreprise.
Dans ce temps-là, ou à peu près , des ingénieurs proposèrent d'élever la rivière des Gobelins un peu au-desseus de Bièvre , pour en amener une partie à Versailles. De bons bourgeois de Paris , très-ignorants en fait d'élévation d'eau et de tout ce qui en dépend , étaient les cautions et les associés de ces ingénieurs. Ils me faisaient pitié , car je voyais qu'ils s'allaient ruiner dans une entreprise qui ne pouvait réussir. Je crois que M. Colbert le voyait aussi bien et mieux que moi : mais tout ce qui pouvait aller à donner des eaux à Versailles était si sacré et si bien reçu du roi , que cô ministre écoutait tout avec une bénignité inconcevable , et se donnait des peines incroyables pour vérifier tout ce qu'on proposait, quoique convaincu, la plupart du temps, que ce n'était que de pures visions.