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LIVRE III

C'était aussi vers ce temps-là que M. Colbert faisait rechercher des métaux en plusieurs endroits de la France , sur les avis qu'on lui donna qu'il y en avait abondamment de toutes les' façons ; car les ministres ne manquent jamais de gens qui leur donnent des avis suivant leur inclination ; et M. Colbert eût été fort aise que toutes choses se fussent trouvées en France : il me renvoyait tous les échantillons de ce qu'on fouillait , pour les faire éprouver dans les fourneaux de l'Académie des sciences. Après plus de cinquante mille écus de dépenses, il se trouva que les frais de la fouille excédaient de beaucoup le produit ; et qu'il était beaucoup plus expédient d'acheter du plomb et de rétain en Angleterre , et du cuivre en Suède (car on n'avait guère fouillé que de ces trois métaux ) , que d'en vouloir tirer de France. A cette occasion , le ministre me dit : a Nous avons fait là une folie d'autant plus inexcusable, qu'elle a été faite il y a soixante ans ou environ , sous Henri IV , comme on le voit par des pièces d'or et d'argent que nous avons , où il y a écrit: Ex auro Gallico , ex argento Gallico. » Je lui dis que dans soixante ans , et même plus tôt , on ferait encore la même faute , si on n'écrivait dans plusieurs livres qu'on s'était mal trouvé de cette entreprise.

Lorsque le roi eut ordonné la construction de la grotte de Versailles , je songeai que Sa Majesté ayant pris le soleil pour sa devise , avec un globe terrestre au-dessous et ces paroles : Nec pluribus impar, et la plupart des ornements de Versailles étant pris de la fable du Soleil et d'Apollon ( car on avait mis sa naissance et celle de Diane avec Latone, leur mère, dans une des fontaines de Versailles, où elle est encore; on avait aussi mis un soleil levant dans le bassin qui est à l'extrémité du petit parc ), je songeai, dis-je, qu'à l'autre extrémité du même parc où était cette grotte (car elle a été démolie depuis) , il serait bon de mettre Apollon qui va se coucher chez Téthys après avoir fait le tour de la terre , pour représenter que le roi vient se reposer à Versailles après avoir travaillé à faire du bien à tout le monde. Je dis ma pensée à mon frère le médecin ,

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qui en fit le dessin, lequel a été exécuté entièrement, savoir: Apollon dans la grande niche du milieu , où les nymphes de Téthys le lavent et le baignent; et dans les deux niches des côtés, il représenta les quatre chevaux du Soleil, deux dans chaque niche t où ils sont pansés par des Tritons. Lorsque le roi eut agréé ce dessin, M* Le Brun le fit en grand et le donna à exécuter, sans presque y rien changer, aux sieurs Girardon et Regnaudin pour le groupe du milieu, et aux sieurs Gaspard Marsi et Guérin pour les deux groupes des côtés, où sont les chevaux pansés par les Tritons. Mon frère fit aussi des dessins pour tous les autres ornements de cette grotte, figures, rocailles, pavé, etc. 11 fit encore le dessin de la porte : c'était un Soleil d'or qui répandait ses rayons sur toute l'étendue des trois portes, lesquelles étaient des barres de fer peintes en vert. Il semblait que le Soleil fût dans cette grotte, et qu'on le vit au travers des barreaux de la porte.

Mon frère fit aussi le dessin de l'allée d'eau, qui fut entièrement exécuté. En ce temps-là, le roi laissait ordonner de toutes ces choses à M. Golbert; et ce ministre avait confiance en nous pour l'invention de la plupart des dessins qu'il y avait à faire. Mais les dames ayant remarqué que le roi y prenait plaisir, elles voulurent en donner, de leur côté, pour amuser le roi agréablement. Madame de Montespan donna le dessin de la pièce de marais , où un arbre de bronze jette de l'eau par toutes ses feuilles de ferblanc, et où les roseaux de même matière jettent aussi de l'eau de tous côtés.

Mon frère eut ordre de faire des dessins de grands vases de marbre et de bronze pour mettre dans les jardins de Versailles. Il en composa un grand nombre qui ont presque tous été exécutés. M. Girardon en a exécuté deux autres qui sont très-beaux et très-grands. Ils sont dé marbre blanc ; l'un représente la Force, et l'autre la Douceur. Le premier est orné d'une peau de lion , dont la tête et la queue sont les anses: quatre des principaux travaux d'Hercule sont représentés dans les quatre faces. Pour la Douceur, des

couronnes de fleurs que tiennent des Amours, en forment les anses. Les trois Grâces, et trois autres sujets semblables, ornent les quatre faces de ce vase.

Il donna aussi le dessin du bas-relief qui est au-dessous de la fontaine de la pyramide, que M. Girardon exécuta avec encore plus d'agrément que le dessin n'en avait : ce bas-relief est peutrétre un des plus beaux qu'il y ait eu jusqu'alors.

M. Colbert et presque toute la Cour ayant considéré que ce qui restait au petit et ancien château de Versailles n'avait aucune proportion ni aucun rapport avec les bâtiments neufs qu'on y avait ajoutés , voulurent engager le roi à faire abattre ce petit château, pour achever tout le palais du môme ordre et de la même construction que ce qui est bâti de nouveau.

Mon frère eut ordre de travailler conformément â ce projet : il en fit un plan et une élévation qui lurent très-approuvés , non-seulement du roi , mais de son conseil où il appela tous les princes, plusieurs ducs et maréchaux de France. Mais le roi voulut toujours conserver le petit château. On prétexta qu'il menaçait ruine, et qu'il bouclait en plusieurs endroits : il se douta du complot, et dit d'un ton fort, et où il paraissait de colère : «Faites ce qu'il vous plaira; mais si vous l'abattez, je le ferai rebâtir tel qu'il est. » Ces paroles raffermirent tout le château , et rendirent ses fondements inébranlables.

M. Colbert mena un jour M. Huygens â Versailles pour le lui faire voir. Ce savant admira tout ; mais ayant vu une tour fort haute sur la chaussée dé l'étang de Clagny, il me demanda à quel effet on avait bâti là cette tour. Je lui dis que c'était pour élever l'eau de l'étang, « Est-ce , reprit-il,

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qu'on veut faire une fontaine sur cette tour? Nullement, lui répondisse, c'est pour la faire aller de là dans les réservoirs, et des réservoirs à toutes les fontaines. Il n'était point nécessaire, me dit-il, de faire monter l'eau sur cette tour : la pompe l'aurait portée aussi aisément de l'étang dans les réservoirs, amis aucun entrepôt, et la dépense de la tour est assurément très-inutile. » Je compris la chose dans le moment même, et je le dis à M. Colbert, qui en demeura d'accord sans hésiter, en ajoutant : a Que voulez-vous ? il faut bien payer son apprentissage. » Mais ce qui est encore bien pliffi étonnant, c'est qu'on a fait la même faute à Maiiy, où Ton a bâti une tour encore plus large et plus haute , et d'une dépense incomparablement plus grande que celle de Versailles, et qui n'est pas moins inutile ; car avec la même force qui élève l'eau d'une hauteur immense sur cette tour, on pouvait la pousser, par les tuyaux de conduite , dans les réservoirs de Versailles , sans l'élever ainsi. Je ne me mêlais point du tout de ce travail, et comme M. Colbert en savait autant que moi sur cet article , je ne crus point devoir lui en parler.

Quand on proposa de faire le canal de Versailles , le sieur Joli , maître de la pompe du Pont-Neuf, qu'on écoutait fort en ce temps-là , parce qu'il se connaissait en ce qui regarde les eaux et les forces mouvantes, nivela le terrain , et dit qu'il y avait dix pieds de pente depuis l'endroit où l'on devait le commencer, jusqu'à l'endroit où il devait finir. Si cela eût été vrai, l'entreprise n'eût pas été possible, parce qu'il aurait fallu l'élever de dix pieds par un bout, et l'eau n'aurait pu demeurer qu'avec des peines et des dépenses incroyables sur une terre rapportée. M. Colbert fit venir MM. de l'Académie des sciences, et leur ordonna de niveler le terrain où l'on voulait placer le canal; ils n'y trouvèrent, que deux pieds de pente , et l'on n'entreprit le canal que sur leur parole. Ce qu'ils dirent était si juste , que le canal ayant été achevé , il ne s'est trouvé que deux ou trou pouces d'erreur sur la longueur, qui est de neuf cents toises, sur trente toudf de largeur» Le canal qui le traverse* et qui va de

Manon à la ménagerie, a quarante totees de largeur. Cette grande précision ne venait pas seulement de l'habileté des niveleurs , mais de la bonté du niveau , qui n'avait peint eu de pareil jusqu'alors. Cette bonté consiste particulièrement en trois choses ; Tune, qu'au lieu de la ficelle que les maçons mettent ordinairement à leur niveau , MM. de l'Académie y ont mis un cheveu de femme fort long, qui marque l'aplomb du niveau avec une précision kifiniraent plus grande que ne fait le cordeau qui est aux niveaux ordinaires ; la seconde , que ce cheveu est enfermé dans un tuyau de tôle qui empêche le vent de le mouvoir en aucune sorte. D y a une ouverture à ce tuyau à l'endroit où le cheveu marque l'aplomb : cette ouverture est fermée par un verve qui empêche le vent d'entrer, et laisse passer la vue. La troisième consiste en ce qu'on met une lunette d'approche sur la traverse du niveau : cette lunette fixe tellement la vue qui vacille toujours quand le niveau est sans lunette , qu'on peut mesurer Juste des distances de cent et deux cents toises , sans se tromper de l'épaisseur d'un cheveu. Tous les ouvriers ne pouvaient comprendre comment on pouvait parvenir à cette justesse d'opération; car avee leurs niveaux ordinaires il» ne pouvaient pas niveler une distance de trente toises, sans se tromper de trois eu quatre pouces.

La guerre s'étant allumée phi» que jamais , en fit entendre «o roi que pour la taire avee succès il fallait assigner un fonds à F extraordinaire des guerres de soixante millions par an , sur le pied de cinq millions par mois. Le roi en fit la proposition à M. Colbert, qui en Ait effrayé, et qui dit d'abord qui) ne croyait pas qu'il fût possible de fournir à cette dépense. Le roi lui dit qu'il y songeât, et qu'il se présentait un homme qui entreprendrait d'y suffire, s'il ne voulait pas s'y engager. M. Colbert fut un assez long temps sans aller chez le roi , travaillant chez lui à remuer tou* ses papiers, sans que nous sussions ce qu'il faisait, ni encore moins ce qu'il pensait. Enfin , après un temps assea considérable , il me dit tfaHer & V ersaiîlee, et de porter an

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roi les dessins de quelques ouvrages qu'il devait résoudre. Le roi, après les avoir examinés, m'ordonna de dire à **M. Colbert qu'il vint le lendemain à Versailles , et qu'il y aurait conseil. Il y alla, et les choses reprirent leur train ordinaire* On prétend qu'il avait pris la résolution de se retirer, voyant la difficulté qu'il trouverait à fournir à cette dépense de soixante millions, avec toutes les autres dépenses de l'État ; mais que sa famille lui persuada de ne point quitter la partie, et que c'était un piège qu'on lui tendait pour le perdre, en l'éloignant ainsi des affaires. Pour moi, «je veux croire que son amour pour le bien public, joint à la connaissance qu'il avait que personne ne pouvait mieux que lui se tirer d'une conjoncture aussi dure que celle qui se présentait , lui fit affronter ce travail pour le bien du royaume.

Cet événement, ou , pour mieux dire, cet horrible surcroît de dépense , est une des époques des plus considérables qui soient-arrivées il y a bien longtemps. Jusque-là toutes les charges de l'État se payaient au jour ordinaire de leur échéance: depuis ce jour, les pensions, dont beaucoup furent retranchées , furent de seize ou dix-huit mois. Dans les bâtiments , les ordonnances qui , étant signées le matin , se payaient; souvent T après -dînée , ne se payaient guère que plusieurs mois après , en vertu d'un état de distribution qui se faisait à mesure qu'il y avait des fonds. Le trésorier des bâtiments , à qui il restait ordinairement cinquante mille écus ou deux cent mille francs à la fin de son année , et qu'il remettait entre les mains de son confrère qui entrait en exercice, se trouvait ordinairement en avance de pareille somme, dont il était fort longtemps à être remboursé. Nous remarquions que jusqu'à ce temps, quand M. Colbert entrait dans son cabinet, on le voyait se mettre au travail avec un air content et en se frottant les mains de joie ; mais que depuis il ne se mettait guère sur son siège pour travailler, qu'avec un air chagrin et en soupirant. M. Colbert 9 de facile et aisé qu'il était , devint difficile et difficultueux, en sorte qu'on n'expédiait pas alors tant d'affaires, à beau-

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cc^ près, que dam les premières années de sa suHntendance des bâtiment».

J'ai oublié de vous rapporter ici comment mon frère le receveur-général des finances de Paris fui dépossédé de sa eharge de receveur-général , et ce que nous limes , mais inutilement , pour lui faire rendre justice par M. Colbert. La cbose est aussi étonnante de la part de ce ministre qu'aucune autre qu'il ait faite en sa rie. Pour bien entendre cette affaire, il faut la prendre dès son commence* ment.

Mon frère a passé un temps trèsoonsidérable dans l'enph ploi de connais des parties «casuelles; d'abord cbez M, de Yassau , qui exerçait pour M. Sabatier, où il fut premier commis en même temps que M. Colbert qui était son subalterne dans ce bureau ; et ensuite chez M. Duhousset, qui le prit pour le même emploi lorsqu'il acheta de M. Sabatier la charge de trésorier des parties casuelles. Après plusieurs années d'exercice, M, Dubousset lui fit acheter une charge de receYemvgénéral des finances de Paris, qui appartenait à M. Bonneau , son allié. Il posséda cette charge pendant dix années, depuis 1654 jusqu'en 1664. Pendant tout ce temps les recettes furent si difficiles, qu'au commencement de 1664, mon frère se trouva en avance de quatre cent nulle livres ou environ ; ce qui arriva particulièrement parce que le roi avait remis au peuple tout ce qui pouvait être dû de reste des tailles de dix années, libéralité admirable» si elle n'eût point été faite aux dépens des reoeveurs^géné* raux, à qui ces restes appartenaient, et qui ont presque tous été ruinés faute d'en avoir fait le recouvrement. M. Fouquet, alors surintendant, avait beau être sollicité, U pe faisait et n'a jamais fait aucun fonds pour remplacer les restes remis gratuitement au peuple. Je me souviens d'avoir ouï dire plusieurs fois à mon frère, en parlant à ceux qui étaient assignés sur la recette générale de Paris, et qui lui demandaient leur payement ; % Vous vous plaignez de moi, et vous avez raison; mais plaignez-vous da~ vcmtagç encore. Ailes dire partout, mais particulièrement

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