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à M. le surintendant, que je vous retiens votre tyen ; que je suis un fripon, un voleur ; vous me ferez plaisir ; car, comme c'est à lui à faire un fonds pour remplacer les restes que le roi a donnés , cela l'obligera peut-être à le faire, pour mettre fin à vos plaintes, qui sont très-raisonnables et très-justes. »
Quand M. Golbert fut mis en la place de M. Fouquet, tout Paris, et particulièrement tous les gens d'affaires, vinrent chez mon frère lui faire compliment sur cette promotion, parce que personne n'ignorait l'amitié ancienne qui était entre M. Golbert et lui. Cependant cette «élévation de M. Golbert a été la ruine «entière de mon frère. On a cru que la réputation qu'il voulait s'acquérir auprès du roi , d'un homme parfaitement intègre , le porta à avoir pour mon frère des duretés qu'il n'aurait pas exercées contre un autre.
Gomme mon frère était horriblement persécuté par ceux à qui il devait , il crut qu'il pourrait prendre quelques deniers sur le courant de l'année 1664, pour, acquitter les dettes les plus criardes. Mais M. Golbert , rigide observateur de l'ordre et des règles qu'il s'était imposées dans l'administration des finances, et qui avait fixé à un certain jour les payements que les receveurs-généraux devaient faire au Trésor royal , ayant été averti par M. Olivier , huissier de la chaîne, préposé au recouvrement de ces deniers, que mon frère ne faisait pas ses payements en leur entier, voulut en savoir la raison. Mon frère , intimidé plus qu'il ne fallait, se cacha, de sorte que M. Colbert me fit venir, et me dit avec beaucoup de marques d'amitié : « D'où vient que votre frère ne fait pas ses payements, comme il en a été convenu ? je suis fiché de ce désordre , et je voudrais qu'il m'en eût coûté dix mille écus de mon argent et que cela ne lût pas arrivé. » Je lui répondis que j'étais fort surpris de ce qu'il me disait ; que je n'avais aucune connaissance de l'état des affaires de mon frère, et que j'irais incessamment, s'il l'avait pour agréable, le trouver pour en être instruit; que cependant je ne pouvais le trop remercier de la bonne volonté
qu'il témoignait avoir pour lui, le suppliant de vouloir bien la lui continuer. Ayant appris de mon frère une partie de ce que j'ai déjà rapporté ci-dessus, et que la crainte d'être mis en prison par les plus fâcheux de ses créanciers, lui avait fait prendre, sur le courant, quelques sommes pour les apaiser , je retournai en faire rapport à M. Golbert , en lui représentant que mon frère n'était réduit en cette fâcheuse situation que parce qu'on ne lui avait pas remplacé le fonds des restes remis au peuple. Cette réponse ainsi faite à ce ministre , dès le lendemain il fit vendre sa charge de receveur-général à M. Sonnin, pour une somme beauœup au-dessous de ce qu'elle valait, et de ce que mon frère l'avait achetée : en même temps il le déposséda de l'exercice de la même charge , et y commit M. Goquille, un des deux receveurs-généraux ses confrères^ Le même jour, il nomma M. Marin, intendant des finances, pour faire rendre compte à mon frère de ses années d'exercice; le tout fut exécuté avec une dureté extraordinaire, qui épouvanta tous les gens de finances. Dans le cours des sollicitations que mon frère faisait à M. Colbert, ce ministre lui dit : « Que votre frère me parle de vos affaires. » Dès le lendemain matin , j'entrai dans son cabinet , et lui dis qu'assurément mon frère avait eu tort de se servir des deniers de la présente année pour acquitter les dettes des années précédentes ; mais que la faute était bien excusable, se voyant menacé tous les jours, par ses créanciers , d'être mis en prison, ce qui ne se pouvait faire sans ruiner son crédit , et sans causer une douleur mortelle à sa femme et à toute sa famille ; qu'au fond il lui était dû de grandes sommes par le roi , et qu'il ne serait pas tombé dans ee malheur si elles lui avaient été payées. M. Golbert me répondit que mon frère était au même cas que les deux autres receveurs-généraux , ses confrères. Je lui repartis que mon frère m'avait dit qu'il était dans une situation bien différente de celle de ses confrères , dont l'un était le neveu, et l'autre l'allié de M. Marin , intendant des finances , qui les avait favorisés en toutes rencontres, en leur procurant
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des fonds et desréassignations, pendant qu'il laissait total» ber sur mon frère tout ce qu'il pouvait de non-valeurs et de charges fâcheuses ; qu'il y avait d'ailleurs une autre dif» férence entre eux , qui était que tous les acquits de mon frère étaient en récépissés des commis du bureau de l'Épargne , de sorte qu'il avait fait tous ses payements ea argent comptant, au lieu que la plupart des acquits de seé confrères étaient en quittances comptables, dans lesquelles ils avaient fait entrer des billets de l'Épargne , ce qui allait à des profits très-considérables ; car souvent dans une quit» tance comptable de cinq cent mille francs, il y entrait pouf vingt mille écus de billets de l'Épargne, lesquels n'a* voient pas coûté plus de dix ou douze mille livres , le sur** plus tournant au profit du receveur-général et du trésorier de l'Épargne; que ces profits pouvaient avoir en quelque sorte dédommagé ses confrères, et les mettaient en un autre état que celui où était mon frère. Mes raisonnements ne plurent point à M. Colbert, et il me dit que je prisse mon parti ; que je visse si je voulais bien continuer à rendre service dans les bâtiments ; qu'en ce cas je ne lui parlasse plus des affaires de mon frère; que si je voulais continuer à lui en parler, je me retirasse , et qu'alors il m'écouterait, et me répondrait. Je lui répondis que je n'avais point d'autre parti à prendre que de me taire, et de me conformer entièrement à sa volonté. Mon frère, après cette réponse , recommença ses sollicitations pendant un très-long temps » donnant tous les éclaircissements qu'on pouvait désirer , jusque-là que, par ses comptes arrêtés à la chambre, le roi lui devait, et lui doit encore ( car il n'a jamais pu être payé ) plus de trois cent mille livres. Au milieu de ses sollicitations, Mi Colbert dit encore à mon frère que je lui parlasse de ses affaires. M'étant donc présenté à lui , il me dit : c Votre frère est un homme d'esprit; il y a longtemps que je le connais pour tel : il sait que je suis un de ses anciens amis. 11 s'est fié sur mon amitié , et il a cru qu'il pouvait impunément jouer le tour qu'il m'a fait. — Monlîeur, lui répendis-je» vous me pardonneras, s'il vous plaît,
si je vous dis que je ne vois pas quel tour il vous a fait. — Le tour qu'il m'a fait, c'est qu'il a acquitté pour la moitié , avec l'argent de cette année, toutes les dettes qu'il demande aujourd'hui en leur entier. — Ah ! monsieur, m'écriai-je, pouvez-vous avoir une telle pensée d'un homme que vous dites être votre ami, et que vous connaissez il y a si longtemps ? Mon frère souffrira sans peine la pauvreté où il est réduit; mais il ne pourra supporter la douleur de passer dans votre esprit pour un malhonnête homme. Si nous avons quelque défaut dans notre famille, c'est de n'avoir pas assez d'attache au bien, et de négliger les moyens d'en acquérir. » Là-dessus je me retirai. J'eus quelques autres conférences avec M. Colbert, qui n'aboutirent encore qu'à me faire fermer la bouche de la même manière qu'il avait déjà fait. Un jour , enfin , je le priai de vouloir donner à mon frère une petite commission pour pouvoir subsister; mais je n'obtins rien ; et mon frère demeura saiy* charge et même sans un valet pour le servir. Entre ses créanciers, il y avait un nommé M. Ghartier, qui était regardé comme le plus dur et le plus inexorable de tous les hommes. Ce fut lui néanmoins qui devint le défenseur et le soutien de mon frère contre tous ses autres créanciers , et il me disait : a Si votre frère avait mon bien entre ses mains , je saurais bien me le faire rendre ; mais c'est un homme qu'on a égorgé au coin d'un bois; je le soulagerai en tout ce qui me sera possible, bien loin de l'opprimer. » La réputation de mon frère était telle que, dans le temps même de son adversité, qui a duré seize ans , deux de ses amis lui ont mis en dépôt tout leur argent comptant , qui montait à plus de quarante mille écus. Mon frère représentait quelquefois à M. Colbert, qu'entre ses créanciers il en avait trois ou quatre, de ses plus proches parents , qu'il eût été bien aise de pouvoir satisfaire ; que leurs* créances ne montaient pas ensemble à plus de cinquante mille livres ; qu'il le suppliait de lui accorder cette somme en déduction des trois cent mille livres que le roi lui devait , et que s'il lui faisait cette grâce , il ne mourrait pas avec tant de douleur. Ce ministre eut la dureté de les
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lui refuser, et le laissa mourir sans lui faire raison de la moindre chose.
Lorsque je me mariai, j'allai trouver M. Colbert, pour lui' demander son agrément. Dès que je lui eus dit la personne, et qui était son père , il me demanda combien on me donnait; je lui dis que la dot était de soixante-dix mille livres» « C'est trop peu, me dit-il, vous pouvez eroire que je songe à vous : vous voyez ce que j'ai fait pour M. du Mets ; je ne ferais pas moins pour vous assurément. Je vous trouverai une fille, parmi les gens d'affaires , qui vous apportera une dot bien plus avantageuse. Mais , poursuivit-il , n'est-fce point un mariage d'inclination ? — Je n'ai vu la fille , repris-je, qu'une fois depuis qu'elle est hors de religion , où elle a été mise dès l'âge de quatre ans. Mais je connais le père et la mère il y a plus de dix ans. : je les connais, ils me connaissent, et je suis assuré que je vivrai parfaitement bien avec eux ; voilà , monsieur, la principale raison qui m'y engagé. Je serais très-fâché de rencontrer un beau-père qui se plaindrait sans cesse que je ne fais rien, qui voudrait que je vous importunasse tous les jours pour vous prier de penser à moi. Je ne veux point en venir là. Vous me faites donner des appointements plus forts que je ne mérite; mais je n'ai aucun profit. Tous les marchés qui se font, ne me rapportent rien. 11 y a plus, c'est que les brevets que vous donnez pour des logements , pour des privilèges et autres choses semblables , non-seulement je n'en prends rien , mais j'y mets mon parchemin , ma peine et celle de mon commis , sans en profiter d'autre chose que d'une révérence, trèS-mal faite le plus souvent. Pour moi, je suis bien aise que cela aille ainsi; mais il y a tel beau-père qui n'en serait point du tout content. — Je crois , me dit M. Colbert > que vous avez raison ; faites votre affaire, et soyez, sûr que j'aurai soin, de vous. » Je fus bien aise d'avoir trouvé l'occasion de faire savoir nettement i ce ministre de quelle manière je le servais , et que je me reposais entièrement sur lui pour la récompense de mon travail.
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Quand le jardin des Tuileries Ait achevé de replanter , et mis dans l'état où vous le voyez : a Allons > me dit-il , aux Tuileries en condamner les portes : il faut conserve* ce jardin au roi , et ne le pas laisser ruiner par le peuple , qui en moins de rien l'aura gâté entièrement. » La résolution me parut bien rude et lâcheuse pour tout Paris. Quand il fut dans la grande allée, je lui dis : « Yous ne croiriez pas, monsieur, le respect que tout le monde, jusqu'au plus petit bourgeois, a pour ce jardin; non-seulement les femmes et les petits enfants ne s'avisent jamais de cueillir aucune fleur, mais même d'y toucher; ils s'y promènent tous comme des personnes raisonnables : les jardiniers peuvent, monsieur, vous en rendre témoignage ; ce sera une affliction publique de ne pouvoir plus venir ici se promener , surtout à présent que l'on n'entre plus au Luxembourg ni à l'hôtel de Guise. — Ce ne sont que des fainéants qui viennent ici, me dit-il. — Il y vient, loi répondis-je, des personnes qui relèvent de maladie, pour y prendre l'air; on y vient i>arler d'affaires, de mariages, et de toutes choses qui se traitent plus convenablement dans un jardin que dans une église, où il faudra à l'avenir se donner rendez-vous. Je suis persuadé, continuai-je, que les jardins des rois ne sont si grands et si spacieux, qu'aiin que tous leurs enfants puissent s'y promener. » Il sourit à ce discoure, et dans ce même temps la plupart des jardiniers des Tuileries s'étant présentés devant lui , il leur demanda si le peuple ne faisait pas bien du dégât dans leur jardin. « Point du tout, monseigneur, répondirent-ils presque tous en même tf mps; ils se contentent de s'y promener et de regarder. — Ces Messieurs, repris -je, y trouvent même leur compte, car l'herbe ne croît pas si aisément dans les allées. » M. Colbert fit le tour du jardin, donna ses ordres, et ne parla point d'en fermer l'entrée à qui que ce fût. J'eus bien de la joie d'avoir en quelque sorte empêché qu'on n'ôtàt cçtte promenade au public. Si une fois M. Colbert eût fait fermer les Tuileries , je ne sais pas quand on les aurait rouvertes. Cette dureté aurait été louée de toute la cour ,
qui ne manque jamais d' applaudir au ministre, particulièrement quand il paraît y avoir du zèle pour le plaisir du prince. Environ vers ce temps-là, Lulli se fit donner le droit de composer seul des opéras et d'en recevoir le profit, qui était considérable. Ce spectacle avait commencé par un petit opéra dont messieurs faisaient les premiers personnages. 11 fut chanté d'abord au village d'Issi, dans la maison d'un orfèvre , où il réussit beaucoup. On m'y mena à la première représentation, qui fut applaudie. L'abbé Perrin avait composé les paroles , et Cambert la musique. Le succès de cette pastorale en musique leur fit entreprendre d'autres opéras qui furent représentés en public avec applaudissement , et avec bien du profit pour le poète , le musicien, et pour tous les acteurs, Lulli, qui s'était moqué jusque-là de cette musique, voyant le gain qu'elle produisait, demanda au roi le privilège de faire seul des opéras et d'en avoir le profit. Perrin et Cambert s'y opposèrent, aussi bien que M. Colbert , qui ne trouvait pas qu'il y eût de justice à déposséder les inventeurs ou du moins les restaurateurs de ce divertissement. Lulli demanda cette grâce au roi avec tant de force et d'importunité, que le roi, craignant que, de dépit, il ne quittât tout, dit à M. Colbert qu'il ne pouvait pas se passer de cet homme dans ses divertissements , et qu'il fallait lui accorder ce qu'il demandait : ce qui fut fait dès le lendemain. Deux ou trois jours après, j'entendis dire à ce ministre que les courtisans trouvaient à redire à ce qu'on faisait pour Lulli, parce que cet homme allait gagner des sommes immenses; qu'il aurait mieux valu la laisser partager entre plusieurs musiciens; que ce gain les aurait engagés par émulation à se surpasser les uns les autres, et à porter notre musique à sa dernière perfection, a Je voudrais, disait M. Colbert, que Lulli gagnât un million à faire des opéras, afin que l'exemple d'un homme qui aurait fait un telle fortune à composer de la musique engageât tous les autres musiciens à faire tous leurs efforts pour parvenir au même point que lui; » tant il est vrai que les [ministres sa-
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vent faire toujours valoir les résolutions do leur maître* LUlli ayant obtenu ce qu'il souhaitait , me pria, conjointement arec M. Vigarani qui faisait les machines et lui décorations du théâtre, d'engager M. Colbert à demander au roi la grande salle de comédie du Palais-Royal» pour y représenter leur opéra, l'en lis la proposition à ce ministre» qui m'écouta favorablement. Je me souviens que je lui dit qu'une des choses que les empereurs romains avaient eu soin d'observer, était de donner des jeux et des spectacles au peuple, et que rien n'avait plus contribué à les maintenir dans la paix et dans la tranquillité ; qu'aujourd'hui ce n'était plus l'usage que les princes prissent ces soins4à, mais qu'assurément il serait très-agréable au Parisien de pouvoir au moins prendre ces sortes de divertissements dans le palais de son prince. «Vous êtes éloquent, me répondit M. Colbert en souriant, j'y songerai. » 11 en parla au roi, qui Ait bien aise d'accorder cette grâce à Lulli.
En Tannée 1667, le roi alla visiter les fortifications que M. de Louvois avait fait faire â diverses places du royaume. Sa Majesté en revint très-satisfaite, mais surtout du peu qu'elles avaient coûté par rapport à la grandeur et à l'étendue des ouvrages que M. de Louvois n'avait pas manqué d'exagé*rer. Au retour, il dit à M. Colbert : «Je viens de voir les plus belles fortifications du monde et les mieux entendues; mais ce qui m'a le plus étonné , c'est le peu dé dépense qu'on y a faite t d'où vient qu'à Versailles nous faisons des dépenses effroyables , et que nous ne voyons presque rien d'achevé ? il y a quelque chose à cela que je ne comprends point. » M. Colbert fut vivement blessé de ce reproche ; et, quoiqu'il rendit au roi de très-bonnes raisons de la différence qui se trouvait entre les ateliers d'armée , où les soldats ne reçoivent qu'une très-petite paye , et les ateliers de Ver* sailles , où l'on paye de fortes journées aux paysans qui y travaillent; que les ouvrages des fortifications se voient d'un coup d'œil, et sont tous d'une même espèce; que ceux de Versailles sont répandus en mille endroits , et presque tous d'espèces différentes ; il crut que ce monar-
que avait été prévenu sur cet article, et qu'assurément on lui avait fait entendre qu'on payait trop cher tout ce qui se faisait à Versailles. Pour ôter au roi cette pensée très-mal fondée , il ordonna qu'on donnât à l'avenir tous les ouvrages de bâtiments au rabais ; et, afin que la chose se fit avec éclat , il voulut qu'on mit des affiches au coin des rues , pour recevoir les offres de tous les ouvriers. Ce fut pour moi un grand surcroit de travail, que de dresser toutes ces affiches , qui furent en très-grand nombre , et d'un détail incroyable, car toutes sortes d'ouvrages de chaque métier y étaient spécifiés. Cette précaution n'aboutit à rien d'utile ; au contraire , elle causa un très-grand mal , car les mauvais ouvriers chassèrent , par leurs rabais, les meilleurs et les plus en état de rendre de bons services. Il y eut des menuisiers qui , n'ayant que de méchants bois dans leurs chantiers , firent de si mauvais ouvrages pour Versailles, que, quand les croisées qu'ils avaient faites étaient fermées , on y voyait presque aussi clair que quand elles étaient ouvertes. 11 y eut de bons ouvriers qui continuèrent à travailler comme ils avaient accoutumé , et , quand on leur disait que si on les payait sur le pied des affiches et des marchés faits avec leurs confrères, ils seraient ruinés : «Nous ne nous soucions point des affiches , répliquaient-ils ; nous ferons toujours de bons ouvrages, et nous sommes sûrs que M. Colbert est trop juste pour ne pas les payer ce qu'ils valent ; » et c'est ce qui arriva. Us furent payés à l'ordinaire , et l'on n'eut point d'égard aux marchés faits avec les autres- ouvriers.
Ce changement me rendit le travail si onéreux, et M. Colbert devint si difficile et si chagrin , qu'il n'y avait plus moyen d'y suffire ni d'y résister. Dans ce même tempjs il voulut que M. de Blain ville, son fils , qu'on appelait alors H. Dormoy , travaillât sous lui dans les bâtiments , et fit presque tout mon emploi. Je pris le parti de le lui abandonner tout entier.
Je mis tous les papiers des bâtiments en bon ordre ; je les lui rendis avec un inventaire très-exact, et je me retirai
sans éclat et sans bruit. Après la mort de M. Colbert , on me remboursa ma charge, qui était d'environ vingt-cinq mille écus, avec vingt-deux mille livres; et MM. Le Brun et Le Nôtre eurent chacun vingt mille livres de gratification pour leurs bons et agréables services, provenant du prix de ma charge , qui fût vendue soixante-six nulle livres, ou environ.
Me voyant libre , je songeai qu'ayant travaillé avec une application continuelle pendant près de vingt années , et ayant cinquante ans passés, je pouvais me reposer avec bienséance , et me retrancher à prendre soin de l'éducation de mes enfants.
Dans ce dessein, j'allai me loger en ma maison du faubourg Saint-Jacques, qui, étant proche des collèges, me donnait une grande facilité d'y envoyer mes enfants, ayant toujours estimé qu'il valait mieux que des enfants vinssent coucher à la maison de leur père, quand cela se peut faire commodément, que de les mettre pensionnaires dans un collège , où les mœurs ne sont pas en si grande sûreté. Je leur donnai un précepteur ; et moi-même j'avais soin de veiller sur leurs études.
M. de Louvois ayant été fait surintendant des bâtiments après M. Colbert, nous allâmes , M. Charpentier, M. l'abbé Tallemant , M. Quinault et moi , à Fontainebleau , pour demander à M. de Louvois s'il souhaitait que nous continuassions les exercices de la petite Académie des inscriptions et des médailles , que nous tenions chez M. Colbert. Nous fîmes un mémoire , et ce fut moi qui le dressai , comme tenant la plume de cette Académie. Ce mémoire, marquait à quelle intention M. Colbert l'avait établie , qui était d'avoir auprès de lui des gens de lettres , pour prendre leur avis en bien des occasions où il est nécessaire d'avoir une connaissance de la manière dont en ont usé les anciens , et pour faire des descriptions des monuments , et autres choses remarquables que Ton ferait, et qui mériteraient de passer dans les pays étrangers et d'être laissés à la postérité. Ce mémoire fut donné à M. de Louvois , qui
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te donna à Hre à M. le chancelier son père. Ce mémoire fit un effet assez étrange : M. le chancelier Le Tellier s'était toujours moqué de cette petite Académie ; elle était le sujet ordinaire de ses plaisanteries, et il disait qu'il ne trouvait pas d'argent plus mal placé que celui que M. Colhert donnait à de» faiseurs de rébus et de chansonnettes. Cependant, quand il eut lu ce mémoire , il changea de ton , et dit à M. de Louvois son fils, en le lui rendant : a Voilà un établissement quil faut conserver avec grand soin ; car rien ne peut foire plus d'honneur au roi et au royaume, à si peu 4e frais. » L'après-dlnée de ce même jour, M. Charpentier, M. Quinault et M. l'abbé Tallemant se présentèrent à M. de Louvois. le ne crus pas qu'il fût à propos que je m'y trouvasse , dans la crainte que M. de Louvois ne me ait quelque chose qui me déplût, et que, dans la chaleur, Je ne lui fisse quelque réponse dont j'aurais été fâché dans la suite. M. de Louvois leur dit ces paroles : « Vous avez Jusqu'ici , messieurs , fait des merveilles; mais il faut, s'il se peut , faire encore mieux à l'avenir : le roi vous va donner la matière, où il ne tiendra qu'à vous de faire des choses admirables. Combien êtes-vous? — Nous sommes quatre, monseigneur, répondit M. Charpentier. — Qui sont-ils? lui dit M. de Louvois. — 11 y a, reprit M. Charpentier,