‹ Mémoires, contes et autres œuvresChapitre 6 sur 64 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

m'en dégoûtai aussi moi-même insensiblement. Il y avait une raison très-forte pour cela , c'est que mon frère aine, très-habile avocat , et ayant de l'esprit et de l'éloquence autant que pas un de ses confrères, ne faisait rien dans sa profession : il valait beaucoup , mais il ne se faisait pas valoir. Je crus qu'il en serait de moi la même chose, et il y a apparence que je ne me trompai pas.

Mon frère ayant acheté la charge de receveur-général des finances de Paris, me proposa d'être son commis, et d'aller demeurer avec lui. J'acceptai cette proposition, où je voyais d'ailleurs plus de douceur et de plaisir qu'à traîner une robe dans le Palais. Je fus dix ans avec lui ; car j'y entrai au commencement de l'année 1654, et j'en sortis pour aller chez M. Colbert, en 1664. Comme la commission de la recette-générale ne m'occupait pas beaucoup (car il ne s'agissait que d'aller recevoir de l'argent et d'en donner, soit à l'Épargne, qui ne s'appelait pas encore le Trésor royal, soit à des particuliers assignés sur la recette-générale), je me remis à étudier. Une bibliothèque fort belle, que mon frère acheta des héritiers de l'abbé de Serisi, de l'Académie française, et auteur de la Métamorphose des yeux de Philis en astres, en fut la principale occasion , par le plaisir que j'eus de me voir au milieu de tant de bons livres. Je me mis aussi à faire des vers; et le Portrait d'Iris fut presque le premier ouvrage que je composai. Je n'ai rien fait de meilleur dans ce genre-là : tant il est vrai qu'avec un goût naturel on fait aussi bien en commençant que dans la suite, et que la différence n'est guère que dans la plus grande facilité de composer, que l'on acquiert avec le temps. Je fis ce Portrait d'Iris à Viry, sur une idée en l'air, et ne crus nullement qu'il fût , à beaucoup près , aussi bon qu'il fut trouvé quand il parut. M. Quinault vint nous voir à Viry ; je le lui lus ; et comme il le trouva fort à son gré , je lui en donnai une copie. De retour à Paris, il le montra à une jeune demoiselle dont il était amoureux, et qui crut qu'il l'avait composé pour elle. Il trouvait son compte à la laisser dans cette erreur, et il ne

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«crut point être tenu de la désabuser, de sorte qpe le por-* trait courut par tout Paris 9ous le nom de M. Quinault. On me parla de ce portrait, et je dis que j'en avais fait un sous le même nom d'iris. Dès que j'en eus dit le premier vers, on s'écria que c'était le même dont on me parlait. On me crut à ma parole , et M. Quinault se trouva un peu embarrassé : cependant, comme il avoua franchement qu'il avait été du bien de ses affaires galantes qu'on le crût auteur de cette pièce, qu'il aurait été bien aise d'avoir corn* posée, cela ne lui fit aucun tort dans le monde. Je composai ensuite le Dialogue de V Amour et de V Amitié, qui fut imprimé plusieurs fois, et traduit en italien par deux personnes différentes. M. Fouquet, surintendant des finances, le fit écrire sur du vélin, avec de la dorure et de la peinture.

Ma mère étant morte en l'année 1657, peu de temps après le mariage de mon frère le receveur-général des finances , la maison de Viry fut donnée à mon frère le receveur, dans le partage que nous fîmes des biens de la succession de la. famille. Il y fit bâtir un corps de logis, et comme j'avais un plein loisir, car mon frère avait pris un commis pour sa recette-générale, je m'appliquai à faire bâtir cette maison, qui fut trouvée bien entendue. Il est vrai que mes frères avaient grande part au dessin de ce bâtiment, que je conduisis, n'ayant pour ouvriers que des Limousins qui n'avaient fait autre chose toute leur vie que des murs de clôture : je leur fis faire aussi la rocaille d'une grotte , qui était le plus bel ornement de cette maison de-campagne. Quand ils montraient tout cela à leurs amis limousins, comme leur ouvrage , il les étonnaient fort, et ils s'acquirent une grande réputation d'habileté. Je rapporte ici la part que j'ai au bâtiment de Yiry, parce que le récit qu'on en fit â M. Golbert fut cause particulièrement de ce qu'il songea à moi pour en faire son commis dans la surintendance des bâtiments du roi : ce qui arriva vers la fin de l'année 1663 , en la manière que je vais dire.

Dès la fin de Tannée 1662 , M. Colbert ayant prévu ou

sachant déjà que le roi le ferait surintendant de ses bâtiments, commença à se préparer à la fonction de cette charge, qu'il regarda comme beaucoup plus importante qu'elle ne paraissait alors entre les mains de M. de Ratabon. Il songea qu'il aurait à faire surveiller, non-seulement à achever le Louvre , entreprise tant de fois commencée et toujours laissée imparfaite , mais à faire élever beaucoup de monuments à la gloire du roi , comme des arcs de triomphe , des obélisques , des pyramides , des mausolées ; car il n'y a rien de grand ni de magnifique qu'il ne se proposât d'exécuter. 11 pré* vit qu'il faudrait faire battre quantité de médailles pour consacrer à la postérité la mémoire des grandes actions que le roi avait déjà faites , et qu'il croyait devoir être suivies d'autres encore plus grandes et plus considérables ; que tous ces grands exploits seraient mêlés de divertissements dignes du prince , de fêtes, de mascarades \ de carrousels et d'autres délassements semblables , et que toutes ces choses devaient être décrites et gravées avec esprit et avec intelligence pour passer dans les pays étrangers , où la manière dont elles sont traitées ne fait guère moins d'honneur que les choses mêmes. 11 voulut en conséquence assembler un nombre de gens de lettres , et les avoir auprès de lui pour prendre leurs avis , et former une espèce de petit conseil pour toutes les choses dépendantes des belles-lettres. Il avait déjà jeté les yeux sur M. Chapelain, qu'il connaissait, comme il m'a fait l'honneur de me le dire plus d'une fois, pour l'homme du monde qui avait le goût le meilleur et le sens le plus droit pour toutes ces matières; sur M. l'abbé de Bourseis , qu'il regardait de longue main comme un prodige de science et de littérature, et sur M. l'abbé de Cassagnes, qui, par une pièce en vers qu'il avait faite, où Henri IV donne des instructions au roi son petit-fils , avait mérité son estime et sa bienveillance. Il lui manquait un quatrième , car il voulait que cette assemblée fût au moins de quatre personnes. Pour l'avoir, il s'adressa à M. Chapelain, qui , de son propre mouvement et sans que j'en susse rien , m'indiqua à lui avec

4es éloges beaucoup pu-dessus de ce que je méritais.

M. Colbert lai demanda si j'étais le frère du receveur-général des finances , et si c'était moi qui avais fait deux odes , Tune sur la paix , et l'autre sur le mariage du roi. M. Chapelain lui ayant dit que oui : « Je suis déjà très-content de ses poésies, lui dit-il, et M. le Cardinal a pris grand plaisir à les lire dans son voyage ; mais il serait bon que jç visse de sa prose. » ils convinrent que ML Chapelain me prierait , comme de son chef, de composer une pièce en prose sur l'acquisition de Dunkerque que le roi venait de faire. Je la fis , telle que vous l'avez lue dans le premier recueil de mes ouvrages. Elle plut, et le troisième jour de février 1663, nous nous rendîmes, M. Chapelain et moi , suivant l'ordre qui nous en avait été donné, chez M. Colbert. On nous mena dans une chambre où nous trouvâmes M. l'abbé de Bourseis et M. l'abbé de Cassagnes , qui avaient été aussi mandés. M. Colbert étant venu nous trouver, commença par demander le secret sur ce qu'il nous allait dire : ensuite il nous déclara pourquoi il nous avait fait venir; que c'était pour se faire, ainsi que je viens de le marquer, une espèce de petit conseil, qu'il pût consulter sur toutes les choses qui regardent les bâtiments , et où il pût entrer de l'esprit et de l'érudition ; qu'il souhaitait que nous nous assemblassions chez lui deux fois la semaine, le mardi et le vendredi.

Ce dernier jour fut choisi parce qu'il ne se tenait point de conseil , et qu'il le prenait pour se reposer, ou plutôt pour travailler à d'autres affaires que celles du courant ; car M. Colbert ne connaissait guère d'autre repos que celui qui se trouve à changer de travail, ou à passer d'un travail difficile à un autre qui l'est un peu moins. Dès le même jour il voulut qu'on commençât à travailler devant lui , et ce fut à mettre par écrit ce qu'il venait de nous dire. Je fus choisi pour tenir la plume, qui m'est toujours demeurée. Il nous quitta pour aller chez le roi. A son retour, nous ayant trouvés chez lui , il approuva ce que nous avions rédigé par écrit, et m'ordonna d'avoir un registre pour y mettre tout ce qui serait fait et résolu à l'avenir. Le 15 février suivant, un commis de M. Colbert m'apporta une bçurse fort propre

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