DES FEMMES
Et, retranchant toujours la superfluité , Le remet pas à pas dans la frugalité,
Si son œil aperçoit quelque intrigue galante , Alors elle se rend encor plus complaisante, Souffre tout, ne dit mot, tant qu'enfin sa douceur L'attendrit, le désarme et regagne son cœur.
Par elle , tous les jours , la jeunesse volage Se retire du vice et du libertinage ; Par sa bonne conduite, une famille en paix A des enfants bien nés et de sages valets ; Par elle, une maison tombée en décadence Voit revivre en son sein l'éclat et l'abondance.
Ce n'est point seulement dans les premiers beaux jours , Ni dans la jeune ardeur des naissantes amours , ' Que d'un heureux hymen se goûtent les délices. Son cours n'est pas moins doux que ses tenâres prérriices , C'est un bonheur égal , Un bien de tous les tefmpd.
Ah! combien d'un époux les yeux sont-ils contents Quand il voit près de lui , pendant sa maladie , Une épouse attentive , et qui ne s'étudie Qu'à prévoir ses besoins et qu'à le soulager, Et qui pleure en secret dès le moindre danger ! Tout plaît d'elle ; il n'est plus de médecine arrière , Dès qu'elle passe à lui par une main si chère ; Et si le Ciel enfin ordonné soft trépas, Sans peine et sans munnure il meurt entre ses bras.
Ainsi s'achève en paix l'heureuse destinée De celui qu'en ses nœuds engage Fhyménée ; Pendant que le prônèur du libre célibat , Luttant contre la mort sur son triste grabat ; Confus, embarrassé d'un si pénible rôle, Voit, l'œil à demi clos, son valet qui le vole,
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Et sent, quoique abattu de douleur et d'ennui , Qu'on tire impudemment son drap de dessous lui.
Si son destin permet qu'un serviteur fidèle Lui donne en ce moment des marques de son zèle, Ses amis sont ailleurs, et, pour comble de maux, Son lit est entouré d'âpres collatéraux Qui, craignant que des legs ne gâtent leur affaire , Veillent à détourner confesseur et notaire ; Appréhendant toujours qu'un bol de quinquina, En faisant son effet, ne le tire de là.
N'est-il pas vrai, mon fils, que cette seule image Des aimables douceurs d'un heureux mariage, Et surtout de l'horreur qui suit le célibat % Te trouble, te saisit, te confond et t'abat?
Que ton esprit, ému de ce qu'il vient d'entendre , Des deux routes qu'il voit ne sait laquelle prendre? Je sais qu'à mon avis tu viendras te ranger; Mais je te donne encor du temps pour y songer.
Doux charme de l'esprit, aimable Poésie , Conduis la vive ardeur dont mon âme est saisie, Et, mêlant dans mes vers la force et la douceur, Yiens louer avec moi la Peinture ta sœur, Qui, par les doux attraits dont elle est animée, En séduisant mes yeux, a mon âme charmée.
Et toi, fameux Le Brun, ornement de nos jours, Favori de la nymphe, et ses tendres amours, Qui seul as mérité, par ta haute science, D'avoir de ses secrets l'entière confidence ,
DE LA PEINfURE. 301
D'une oreille attentive écoute, dans ces vers , Les dons et les beautés, de celle que tu sers.
De l'esprit éternel la sagesse ipfinie .
A peine eut du chaos la discorde bannie , Et le vaste pourpris de l'empire des deux A peine était encor peuplé de tous ses dieux , Qu'ensemble on vit sortir, du sein de la nature , L'aimable Poésie et l'aimable Peinture :
Deux sœurs, dont lès appas égaux , mais différents , Furent le doux plaisir de l'esprit et des sens. L'aînée eut, en naissant, la parole en partage; La plus jeune jamais n'en eut le moindre usage ; Mais ses traits et son teint ravirent tous les dieux. Sa sœur charma l'oreille : elle charma les yeux y Elle apprit, avec Page et les soins de l'école, A si bien réparer son défaut de parole , Que du geste aisément elle sut s'exprimer, Et, non moins que sa sœur, discourir et charmer. Si juste elle savait, d'une adresse incroyable, Donner à chaque objet sa couleur véritable , Que l'œil, en le voyant de la sorte imité, Demandait à la main si c'était vérité.
Sitôt qu'elle parut sur la voûte éternelle , . . Tous les dieux étonnés eurent les yeux sur elle , Et, pour apprendre un art si charmant et si beau , Chacun d'eux, à l'envi, prit en main le pinceau. Le maître souverain du ciel et de la terre D'un rouge étincelànt colora son tonnerre , Et marqua d'un trait vif, dans le vague des airs , L'éclat éblouissant de ses brillants éclairs» , Dès la pointe du jour la diligente Aurore, Depuis l'Inde fameux jusqu'au rivage More , Couvrit tout l'horizon d'un or luisant et pur, Pour y répandre ensuite et le pourpré et fwur. Celui qui des saisons fournit l'ample carrière Fit toutes les couleurs de sa seule lumière , '
502 pozm
Et ses rayons dorés, sur la terre et les eaux ,
Furent, dès ce moment, comme autant de pinceaux
Qui , touchant les objets d'une légère atteinte ,
Leur donnèrent à tous leur véritable teinte.
D'un trait ingénieux l'inimitable Iris
Traça, sur le fond bleu du céleste lambris ,
Un grand arc triomphal , dont les couleurs brillantes ,
S'unissant Tune à l'autre, et pourtant différentes ,
De leur douce nuance enchantèrent les yeux ,
Et furent l'ornement de la voûte des cieux,
La céleste Junon sur le front des nuages
Peignit, d'or et d'azur, cent diverses images ;
Et la mère Cybèle, en mille autres façons ,
Colora ses guère ts, ses prés et ses moissons.
Mais le plaisir fut grand de voir Flore et Pomone ,
Sur les riches présents que la terre leur donne ,
A l'envi s'exercer, en couchant leurs couleurs ,
A qui remporterait, ou des fruits ou des fleurs. '
Les nymphes toutefois des tranquilles fontaines
Et des mornes étangs qui dorment dans les plaines ,
Ravirent, plus que tous, les yeux et les esprits ,
El sur les autres dieux remportèrent le prix.
Ce fut peu d'employer les couleurs les plus vives
A peindre, en cent façons, le penchant de leurs rives:
D'une adresse incroyable, on les vit imiter
Tout ce qu'à leurs regards on voulut présenter.
Des plaines d'alentour, et des prochains bocages ,
Sur l'heure elles formaient cent divers paysages ,
Et le plus vite oiseau, sitôt qu'il paraissait ,
Était peint sur leur onde au moment qu'il passait.
Au pied de PHélicon, d'un art inimitable La nymphe avait construit sa demeure agréable; Là, souvent Apollon , qui , plus voisin des cieux , Habite de ce mont les sommets glorieux , Venait avec plaisir voir les nobles pensées Qu'avait sa docte main sur la toile tracées,
Et lui communiquait ses savantes clartés Sur )es dessins divers qu'elle avait médités. Un jour qu'il vint trouyer cette nypiphe charmante Dans son riche palais , où, d'une main savante , Sur les larges parois et dans les hauts lambris Elle-même avait peint mille tableaux de prix* Il la vit au milieu d'une superbe salle Où le jour éclairait d'une lumière égale, Qui, parles traits hardis de ses doctes pinceaux, D'un soin laborieux retouchait les tableaux De nos jeunes beautés, qui; toutes singulières, Sous ses ordres suivaient neuf diverses manières ', Et qui, s'étant formé de différents objets, Avaient représenté neuf sortes de sujets.
Celle 9 qui s'occupait aux tableaux de l'histoire Sur sa toile avait peint l'immortelle victoire Que sur les fiers Titans remportèrent les dieux, Lorsqu'un injuste orgueil leur disputa les deux. Sur l'Olympe, éclatant d'une vive lumière, Paraissait des vainqueurs la 'troupe auguste et fière', Et dans l'ombre gisaient les Titans dispensés, Fumants du foudre encor qui les a renversés.
Une autre % moins sévère et plus capricieuse, Avait des mêmes dieux peint la fuite honteuse , Quand sur les bords du Nil, vivement alarmés, On les voyait encor à demi transformés :
D'un bélier bondissant la toison longue et belle Cachait le souverain de la troupe immortelle ; La timide Vénus, plus froide qu'un glaçon, Femme à moitié du corps, finissait en poisson ; k El Bacchus, dont la peur rendait les regards mornes, Avait déjà d'un bouc et la barbe et les cornes ; Apollon, qui se vit des ailes de corbeau, Se détourna de honte et quitta le tableau.
1 Les neuf genres de peinture.
' L'Histoire.
Les Grotesques.
Il se plut, dans un autre ', à voir le yieux Silène Qui hâte sa monture, et; s'y tenant à peine, Mène un folâtre essaim de faunes insolents, Et de dieux chèvre-pieds, ivres et chancelants. Ensuite il contempla l'image de son père *, Plus connaissante encor par ce saint caractère Qui le fait adorer des dieux et des humains, Que par le foudre ardent qu'il porte dans ses mains.
Sur la toile suivante' il vit les beaux rivages Du sinueux Pénée, et se. s gras pâturages, Où, libre de tous soins, h l'prabrç çle,s ormeaux, Pan faisait résonner ses frêles chalumeaux.
Dans un autre tableau \ ruée d'architecture. , Il voit de son palajs |a ( supwbef trufltw** ,; Où brillent à Fenvi l'ojr, .ïanjftnl* de. cmtal, L'opale et le rubis du bord oriental.
Dans le tableau suivant*,, il «eut tremper «a vue Par le fuyant lointain d'une longue «venue De cèdres pâlissants et de verts orangers Dont Pomone enrichit ses fertiles vergers.
Ensuite il voit le tyjl •, qui, sur ses blonds rivages, Abreuve de ses eaux mille animaux sauvages.
Puis les lis, les e?j||ets, }es ros£s, les ja^mirçs 7 , Qui de la jeune F|ore émaillent Jes jardins.
1 Los Bacchanales.
1 Lea Portraits.
* Lea Paysages.
4 L'Architecture.
1 La Perspectire.
* Lea Animaux.
' Lea Fleura.
De ces tableaux divers le beau fils de Latone . Contemple avec plaisir le travail qui rétonne, Admire leurs couleurs, leurs ombres et leurs jours ; Puis, regardant la nymphe, il lui tint ce discours : Beauté de l'univers, honueur de la nature, Charme innocent des yeux, trop aimable Peinture, Rien ne peut égaler l'excellence des traits Dont brillent à l'envi ces chefs-d'œuvre parfaits; Mais puisque l'avenir, en ses replis plus sombres, N'a rien dont mes regards ne pénètrent les ombres , Je veux vous révéler les succès éclatants Qu'aura votre bel art dans la suite des temps, Quand aux simples mortels l'Amour, par sa puissance, En aura découvert la première science.
La Grèce ingénieuse, à qui les dieux amis, De l'àme et de l'esprit tous les dons ont promis, Entre les régions doit être la première Sur qui de tous les arts s'épandra la lumière. Chez elle, les mortels savants et curieux Marqueront les premiers les mouvements des cieux, Les premiers verront clair dans cette nuit obscure Dont se cache aux mortels la secrète nature.
Le Méandre, étonné, sur ses tortueux bords De la première lyre entendra les accords. Votre art, en même temps, pour comble de sa gloire, Fera mille tableaux d'éternelle mémoire; Avec un soin égal les fruits représentés Par les oiseaux déçus se verront becquetés, Et là, d'un voile peint avec un art extrême, L'image trompera les yeux du trompeur même.
D'un maître renommé le chef-d'œuvre charmant De sa ville éteindra l'affreux embrasement ; D'un autre plus fameux la main prompte et fidèle Peindra laCythérée, et la peindra si belle, Que jamais nul pinceau n'osera retoucher Les beaux traits que le sien n'aura fait qu'ébaucher. .
Par mille autres travaux d'une grâce infinie La Grèce fera voir sa force et son génie.
Mais, comme le, destin veutque de toutes parts
Habitent tour à tour la science et les arts; » <
Que de ses grands desseins la sagesse profonde
En veut, avec le temps, honorer tout le monde.
Et dans tous le» «limât* des hommes .habités
Répandre de leurs feux les fécondes clartés ;
Les jours arriveront où l'aimable Italie
Des arts et de» .vertus doit se voir embellie ;
Le chantre de Mantoue égalera les sons
Dont l'aveugle divin animait ses chansons ;
Et du conseil romain les paroles hautaines
Feront autant de bruit que «les foudres d'Athènes.
Alors éclatera l'adresse du pinceau,
Et l'ouvrage immortel du pénible ciseau ;
Là, de mille tahfeanx les murailles parées,
Des maîtres de voire, ortat verront admirées,
Et les marbres vivants, épars dans les vergers,
Charmeront à jamais les yeux des étrangers.
Hais, à qpelque degré que cette gloire monte i,
Rien ne peutémpêeher que Rome n'ait la honte,
Malgré tout son orgueil ,.- de voir avec douleur
Passer chez ses voisins ce haut comble d'honneur; <<<
Lorsque par les beaux-arts, non moins que par la guerre,
La France deviendra forcement de la terre,
Elle aura quelque. temps ce précieux trésor,
Qu'elle ne croira pas le posséder* encor ;
Mais quand, pour élever un palais qui réponde
A l'auguste grandeur du plus grand roi 4u monde,
L'homme, en qui tous les arts sembleront ramassés,
Du Tibre glorieux les bords aura laissés;
Elle verra qufca vain de ces lieux elle appelle
La science et les arts qui sont déjà chez elle :
Sagement, toutefois, d'un désir curieux,
Les élèves iront enlever de ces lieux
Sous de vieilles couleurs la science cachée,
Que vainement ailleurs leur main aurait cherchée ;
Et, mesurant des yeux ces marbres renommés,
En dérober l'esprit dont ils sont animés.
Les arts arriveront à leur degré suprême,
Conduits par le génie et la sagesse extrême
De celui dont alors le plus puissant des rois,
Pour les faire fleurir, aura su faire choix.
D'un sens qui n'erre point sa belle âme guidée,
Et possédant du beau l'invariable idée,
Elèvera si haut l'esprit des artisans
En leur donnant à tous ses ordres instruisants,
Et leur fera tirer, par sa vive lumière,
Tant d'exquises beautés du sein de la matière,
Qu'eux-mêmes, regardant leurs travaux plus qu'humains,
A peine croiront voir l'ouvrage de leurs mains.
Nymphe, c'est en ce temps que te bel aride peindra Doit monter aussi haut que l'homme peut atteindre, Et qu'au dernier degré les pinceaux arrivés Produiront à l'envi des tableaux achevés ; Tableaux dont, toutefois l'ample et noble matière, Que le prince lui seul fournira tout entière, Encor plus que l'art même aura de l'agrément, Et remplira les yeux de plus d'étonnement.
Mille exploits inouïs, d'éternelle mémoire, Se verront dans le cours de sa brillante histoire, Où tout ce que la fable a jamais inventé Aura moins d'agrément, de force et de beauté. Rien ne peut égaler la science infinie Des maîtres qui peindront, au gré de leur génie, Ses galants carrousels, ses spectacles charmants, Ses ballets, ses festins, ses divertissements.
Combien sera la main noble, savante et juste, Qui donnera la vie à ce visage auguste, Où seront tous les traits par qui les souverains Charment et font trembler le reste des humains ! Que ceux dont le bon goût, donné par la nature, Aime, admire et connaît la belle architecture, Auront l'esprit content et les yeux satisfaits De voir les grands dessins de ses riches palais, Qui, pour leur noble audace et leur grâce immortelle, Des pompeux bâtiments deviendront le modèle!
Qu'il sera doux de voir peint, d'un soin curieux, De tous les beaux vergers le plus délicieux , Soit pour l'aspect fuyant des longues avenues, Soit pour l'aimable objet des différentes vues, Soit pour le riche émail et les vives couleurs Des parterres semés des plus riantes fleurs ; Soit pour ces grands étangs, et ces claires fontaines, Qui, de leurs vases d'or superbes et hautaines, Et, malgré la nature, hôtesses de ces lieux, Par le secours de l'art monteront jusqu'aux deux; Soit enfin pour y voir mille troupes errantes De tous les animaux d'espèces différentes, Qu\, parmi l'univers jusqu'alors dispersés, Dans ce charmant réduit se verront ramassés!
C'est là que le héros, las du travail immense Qu'exige des grands rois i'emploi de leur puissance , Ayant porté ses soins sur la terre et les flots, Ira goûter en paix les charmes du repos, Afin qu'y reprenant une vigueur nouvelle, 11 retourne aussitôt où son peuple l'appelle. Ainsi, lorsque mon char, de la mer s'approchant, Roule d'un pas plus vite aux portes du couchant, Après que j'ai versé dans tous les coins du monde Les rayons bienfaisants de ma clarté féconde, J'entre, pour ranimer mes feux presque amortis, Dans l'humide séjour des grottes de Téthys,
D'où sortant, au matin, couronné de lumière,
Je reprends dans les cieux ma course cqutumière;
Dans ces temps bienheureux de gloire et de grandeur,
Telle doit de votre art éclater la splendeur.
— Là se tut Apollon, et la nyniphe ravie
De voir de tant d'honneur sa science suivie,
Se plaignit en son cœur des destins envieux
Qui remettaient si loin ce siècle glorieux.
Le Brun, c'est en nos jours que l'en voit éclaircies
Du fidèle Apollon les grandes prophéties ;
Puisque enfin dans la France on voit de toutes parts
Fleurir le règne heureux cjes vertus et des arts. j
Tu sais ce qu'on attend de ces rayes génies
Qui, pour connaître tout,, ont tour* clartés mm 9 .
Et pourquoi désormais. )a nature et les çieu&
N'ont rien d'impénétrable à leur œil curieux ;
De combien d'Amphions les gavantes mervejl]e$,
De combien d'Aripns (es chansons noi^ pareilles,
Nous ravissent l'esprit par leurs aimables vers, „
Et nous charment l'oreille au doux son de leurs airs !
Mais il suffît de voir ce que ta main, nous donne,
Ces chefs-d'œuvre de Part, dont l'art même s'étpnne,
Et ce qu'en mille endroits, dans les grands ateliers,
Travaille, sous tes yeux, la main des ouvriers.
C'est là que la peinture, avec l'or et la soie* Des grands événements tous les charnier déploie, Et que la docte aiguille avec (an^ d'agrénient Trace l'heureux succès de chaque événement
Là, d'un art sans égal, se remarque dépeinte Du monarque des lis la ferveur humble et sainte, Lorsqu'il reçoit les dons du baume précieux Qu'autrefois à la France envoyèrent les cieux.
Là, les yeux sont charmés de l'auguste présence De deux princes rivaux qui jurent alliance , Et, devenus ajnis, mettent fin aux combats Qui depuis trente étés désolaient leurs états. Louis, le cœur touché d'une solide gloire, Et vainqueur des appas qu'étalait la victoire, Préfère, sans regret, le repos des sujets Au bonheur assuré de ses vaillants projets.
Ici brille l'éclat de l'heureuse journée Où le sacré lien d'un illustre hyménée, Parmi les vœux ardents des peuples réjouis, Joint le cœur de Thérèse à celui de Louis.
Là se voit l'heureux jour, favorable à la France, Qui donne tous les biens qu'enferme l'espérance, Faisant naître un dauphin, en qui le Ciel a mis De quoi remplir le sort à la France promis.
Sur un autre tableau s'aperçoit figurée Dunkerque, qui , des mains de l'Anglais retirée , Ouvre ses larges murs et le fond de son cœur A Louis, son monarque et son libérateur ; Ensuite on aperçoit la nation fidèle , Qui , pleine de respect, de chaleur et de zèle , Vient à ce grand héros d'elle-même s'offrir, Et sous ses étendards veut ou vaincre ou mourir.
Ici le fier Marsal , ati seul éclair du foudre , Se rend avant le coup qui Peut réduit en poudre ; Et, du courroux du prince évitant le malheur, Éprouve sa clémence au lieu de sa valeur.
Ici , devant les yeux de l'Europe assemblée , L'Espagne reconnaît que, de fureur troublée , Elle a, près la Tamise, épanché notre sang, Et nous cède à jamais l'honneur du premier rang.
Au front de son ministre on voit la honte empreinte , Sur ceux des étrangers la surprise et la crainte ; Dans les yeux des Français brille Taise du cœur, Et dans ceux de Louis l'héroïque grandeur.
Ici , pour expier une pareille offense , Rome vient de Louis implorer la clémence , Promet d'en élever d'éternels monuments, Et le désarme ainsi de ses ressentiments.
Là, le Rab étonné voit son onde fougie
De l'infidèle sang des peuples de Phrygie ,
Que le bras des Français, par cent vaillants efforts ,
Au salut de l'empire a versé sur ses bords.
Mais, Le Brun, désormais il faut que tu t'apprêtes A donner à nos yeux ces fameuses conquêtes Où le prince lui-même, au milieu des combats, De son illustre exemple animait les soldats : Où, pareil aux torrents qui, tombant des montagnes, Entraînent avec eux les moissons des campagnes , Il a, d'un prompt effort, fièrement renversé. Tous les murs ennemis où son cours a passé.
De tant de grands sujets un amas se présente , Capable d'épuiser la main la plus savante, Que sans doute étonné de ce nombre d'exploits, Ta peine la plus grande est d'en, faire le choix.
Mais garde d'oublier quand, d'un pas intrépide , On le vit affronter Ja tranchée homicide , Qui , surprise, trembla d'un si hardi dessein, Au moment périlleux qu'il entra dans son sein. C'est là qu'avec grand soin il faut qu'en son visage Tu traces vivement l'ardeur de son courage , Qui, dans Pàpre danger, ayant porté ses pas , Le fasse reconnaître au milieu des soldats.
Fais-nous voir quand, Douai succombant sous ses armes,
Thérèse y répandit la douceur de ses charmes ,
Et de ses seuls regards fit naître mille fleurs
Où naguère coulaient et le sang et les pleurs ;
Quand Lille, se voyant presque réduite en cendre
Par le feu des assauts, qui la force à se rendre,
Elle ouvre à son vainqueur ses murs et ses remparts ,
Où gronde et fume encor le fier courroux de Mars ;
En ce prince elle voit tant de vertus paraître ,
Qu'elle bénit le Ciel de lui donner un maître
Qu'au prix de plus de sang elle aurait dû vouloir,
Qu'elle n'en a versé pour ne le pas avoir.
Surtout que ta main prenne un pinceau de lumière
Pour tracer dignement sa victoire dernière ,
Où, le cœur averti par la secrète voix '
De cet ange qui veille au bonheur des Français ,
Il quitta tout à coup & conquête nouvelle *
Et, courant sans relâche où la gloire l'appelle,
11 suit les ennemis qdi chargeaient nos soldats
Lassés, et dépourvus du secours de son bras.
La terreur de son nom , qui devance ses armes, Épandit dans les rangs de si vives alarmés , Qu'arrivant sur les lieux , il trouva nos guerriers Qui tous, à pleines mains, moissonnaient de* lauriers. Ces lions, à sa vue, animant leur courage.
Firent des ennemis im si cruel carnage; Qu'il connut que son nom , prévenant son grand cfeur, Dérobait à son bras le titre de vainqueur, Et qu'enfin la victoire attendait toute prête Qu'il parût à ses yeux pour couronner sa tête. . Ainsi , quand, au matin, les ombres de la nuit Combattent les rayons du premier jour qui luit, A peine, en arrivant, la belle avaut-courrière Annonce le retour du dieu de la lumière , Qu'on voit de toutes parts les ombres trébucher, Ou derrière les monts s'enfuir et se cacher.
Cependant, cher Le Brun , sajs-tu que celte gloire '
Dont tu le vois paré des mains de la victoire ,
Qui ternit la splendeur des autres demi-dièux ,
Qui de son vif éclat éblouit tous les yeux ,
Et fait qu'en le voyant l'àme presque l'adore ;
Sais-tu que cet éclat n'est encor que, l'aurore
Et le rayon naissant des beaux et des grands jours
Qu'il fera sur la terre au plus haut de son cours?
Oui , du dieu que je sers les plus sacrés augures ,
Par qui l'àme eutrevoit dans les choses futures ,
Et les divins accords de nos saintes chansons ,
Ne sont qu'un vain mensonge et d'inutiles sons ;
Oui , nous allons entrer dans un siècle de gloire
Qui couvrira de honte et la fable et l'histoire,
Qui , fameux et ferlile en mille exploits divers ,
Portera sa lumière au bout de l'univers.
Que je vois de combats et de grandes journées,
De remparts abattus, de batailles gagnées ,
De triomphes fameux , et de faits tout nouveaux
Qui doivent exercer tes glorieux pinceaux 1
Alors, sans remonter au siècle d'Alexandre,
Pour donner à la main l'essor qu'elle aime à prendre,
Dans le noble appareil des grands événements,
Dans la diversité d'armes, de vêtements,
De pays, d'animaux , et de peuples étranges,
Les exploits de Louis, sans qu'en rien tu les changes,
Et tels que je les vois par le sort arrêtés,
Fourniront plus encor d'étonnantes beautés ;
Soit qu'il faille étaler sa guerrière puissance
Près des murs de Mempnis, de Suze et de Byzance;
Soit qu'il faille tracer ses triomphes pompeux ,
Où suivent enchaînés des tyrans orgueilleux,
Qui sur leur triste front auront l'image empreinte
D'une sombre fierté qui fléchit sous, la crainte,
Et dont l'affreux regard, de douleur abattu, Du glorieux vainqueur publira la vertu ; Où les ours, les lions, les tigres, les panthères, Redoutable ornement des terres' étrangères , Les riches vases d'or et les meubles exquis, Marqueront les climats des royaumes conquis.
Voilà les grands travaux que le cief te prépare ,
Qui seront de nos jours l'ornement le plus rare,
Et des siècles futurs le trésor précieux ,
Puisqu'on sait que le temps, peintre judicieux ,
Qui des maîtres communs les tableaux décolore,
Rendra les tiens plus beaux et plus charmants encore,
Lorsque de son pinceau secondant ton dessin,
Il aura sur leurs traits mis la dernière main.
Ce fut ce qu'autrefois un sage et savant maître
Aux peintres de son temps sut bien faire connaître.
11 sut, par son adresse, en convaincre leurs yeux ,
Et leur en Gt ainsi l'emblème ingénieux :
II peignit un vieillard dont la barbe chenue
Tombait à flots épais sur sa poitrine nue ;
D'un sable diligent son front était chargé,
Et d'ailes de vautour tout son dos ombragé ;
Près de lui se voyait une faux argentée,
Qui faisait peur à voir, mais qu'il avait quittée
Pour prendre, ainsi qu'un maître ébauchant un tableau ,
D'une maiu une éponge, et de l'autre un pinceau.
Les chefs-d'œuvre fameux , dont la Grèce se vante,
Les tableaux de Zeuxis, d'Àpelle, et de Timante,
D'autres maîtres encordes siècles plus âgés,
Étaient, avec honneur, à sa droite rangés ;
A sa gauche gisaient, honteux et méprisables,
Des peintres ignorants les tableaux innombrables ,
Ouvrages sans esprit, sans vie et sans appas ,
Et qui blessaient la vue, ou ne la touchaient pas.
Sur les uns le vieillard , à qui tout est possible,
Passait de son pinceau la trace imperceptible ,
D'une couche légère allait les brunissant,
Y marquait des beautés, même en les effaçant;
Et d'un noir sans égal fortifiant les ombres,
Les rendait plus charmants en les rendant plus sombres,
Leur donnait ce teint brun qui les fait respecter,
Et qu'un pinceau mortel ne saurait imiter.
Sur les autres tableaux, d'un mépris incroyable ,
Il passait, sans les voir, l'éponge impitoyable ;
Et, loin de les garder aux siècles, à venir,
U en effaçait tout, jusques au souvenir.
Mais, Le Brun , si le temps, dans la suite des âges, Loin de les effacer, embellit tes ouvrages, Et si ton art V élève au comble de l^onneur, Sache que de Louis t'est venu ce bonheur ; Quand le Ciel veut donner un héros à la terre, Aimable dans la paix, terrible dans la guerre,' Dont le nom soit fameux dans la suite des ans , II fait naître avec lui des hommes excellents , Qui sont, par leurs vertus, leur courage et leur zèle, Les dignes instruments de sa gloire immortelle ; Et qui, pour son amour, l'un de l'autre rivaux, Se suivent à l'envi dans ses rudes travaux ; De là nous sont donnés ces vaillants capitaines , Qui, semant la terreur dans les belgiques plaines, Et courant aux dangers sur les pas de Louis , Secondent de leurs bras ses exploits inouïs ; De là viennent encore et prennent leur naissance Ces Nestors de nos jours, dont la rare prudence Travaillant sous le prince au bien de ses sujets , Exécute avec soin ses glorieux projets.
De là nous est donné cet homme infatigable, Cet homme, d'un labeur à jamais incroyable ,
Si 6 POEME
Qui sans peine remplit les emplois les plus hauts,
Qui sans peine descend jusqu'aux moindres travaux;
Qui, l'esprit éclairé d'une lumière pure,
Voit tout, agit partout; semblable à la nature, .
Dont Pâme, répandue en ce vaste univers,
Opère dans les deux, sur la terre et les mers ,
Où parait sa sagesse en merveilles fertile ;
Et, dans le même temps, sur le moindre reptile
Fait voir tant de travail, que nos ifgards surpris
Ne peuvent concevoir les soins qu'elle en a pris.
Mais le Ciel, non content que, du héros qu'il donne,
Par mille grands exploits la vertu se couronne,
Produit en même tenlps, par ses féconds regards,
Des hommes merveilleux dans tous les plus beaux arts,
Afin qu'en cent façons ils célèbrent sa gloire, .
Et que, de ses hauts faits conservant la mémoire,
Des vertus du héros la brillante clarté,
Serve encor de lumière à la postérité.
De là nous sont venus tant de doctes Orphées,
Qui chantent de Louis les glorieux trophées;
Apollon de ses feux anime leurs, efforts,
Et leur inspire à tous ces merveilleux accords.
De là vient que le Ciel, au gré de la nature,
A voulu qu'en nos jours sa charmante peinture
T'ait mis au premier rang de tous les favoris
Que dans le cours des ans elle a le plus chéris,
T'ait donné de son art la science profonde,
Ait caché dans ton sein cette source féconde
De traits ingénieux, de nobles fictions,
Et le fonds infini de ses inventions.
Ainsi donc, qu'à jamais ta maih laborieuse
Poursuive de Louis l'histoire glorieuse,
Sans qu'un autre labeur, ni de moindres tableaux
Profanent désormais tes illustres pinceaux ; '
Songe que tu lui dois tes traits inimitables,
Qu'il y va de sa gloire, èl qu'enfin tes semblables
Appartiennent au prince, et lui sont réservés
Ainsi que les trésors sur ses terres trouvés.
Et vous, peintres savants, heureux dépositaires
Des secrets de la nymphe et de ses saints mystères,
Dont, par votre discours et les traits de vos mains,
Se répand la lumière au reste des humains ;
D'hommes tous excellents, sage et docte assemblée ',
Que les bontés du prince ont de grâces comblée ;
De ce roi sans égal vous savez les hauts faits, ,
Vous voyez devant vous ses Aiperbes palais ;
Allez, et que partout vos pinceaux se répandent
Pour donner à ces lieux lés beautés qu'ils demandent;
Que là votre savoir, par mille inventions,
Parle de ses vertus et de ses actions ;
Montrez que de votre art la science est divine ,
Et qu'il tire des cieux sa première origine.
Quelques profanes voix ont dit que le hasard
Aux premiers des mortels enseigna ce bel art,
Et que quelques couleurs, bizarrement placées,
Leur en ont inspiré les premières pensées;
Mais qu'ils sachent qu'Amour, le plus puissant des dieux,
Le premier aux humains fit ce don précieux;
Qu'à sa main libérale en appartient la gloire,
Et, pour n'en plus douter, qu'ils en sachent l'histoire.
Dans l'île de Paphos fut un jeune étranger, Qui vivait inconnu, sous l'habit d'un berger ; La nature avec joie, et d'un soin favorable, Amassant en lui seul tout ce qui rend aimable, Avec tant d'agréments avait su le former, Que ce fut même chose et le voir et l'aimer.
Des eaux et des forêts les ny m phes les plus Hères, Sans attendre ses vœux, parlèrent les premières; Mais son cœur, insensible à leurs tendres désirs, Loin de les écouter, méprisa leurs soupirs.
1 L'Académie royale de Peinture et de Sculpture.
Entre mille beautés, qui rendirent les armes,
Une jeune bergère eut pour lui mille charmes,
Et de ses doux appas lui captivant le* cœur,
Eut l'extrême plaisir dé plaire à son vainqueur ;
L'aise qu'elle sentit d'aimer et d'être aimée
Accrut encor l'ardeur de son âme enflammée.
Soit que l'astre des deux vienne allumer le jour,
Soit que dans l'Océan il finisse son tour,
M la voit, de l'esprit et des yeux attachée
Sur le charmant objet dont son âme est touchée ;
Et la nuit, quand des cieux elle vient s'emparer,
Sans un mortel effort ne l'en peut séparer.
Pour la seconde fois la frileuse hirondelle
Annonçait le retour de la saison nouvelle,
Lorsque, de son bonheur le destin envieux
Voulut que son berger s'éloignât de ces lieux.
La nuit qui précéda cette absence cruelle,
Il veut voir sa bergère, et prendre congé d'elle,
Se plaindre des rigueurs de son malheureux sort,
Et de ce dur départ, plus cruel que la mort.
Elle, pâle, abattue, et de larmes baignée,
Déplore en soupirant sa triste destinée ;
Et, songeant au plaisir qu'elle goûte à le voir,
Ne voit dans l'avenir qu'horreur et désespoir.
Amour, qui sais ma flamme et les maux que j'endure,
N'auras-tu point pitié de ma triste aventure?
Je ne demande pas la fin de mon tourment ; '
Mais, hélas! donne-moi quelque soulagement.
Sur l'aile des soupirs sa prière portée
Du tout-puissant Amour ne fut point rejetée.
Sur le mur opposé la lampe, en ce moment,
Marquait du beau garçon le visage charmant;
L'éblouissant rayon de sa vive lumière,
Serrant de toutes parts l'ombre épaisse et grossière
Dans le juste contour d'un trait clair et subtil,
En avait nettement dessiné le profil.
Surprise, elle aperçoit l'image figurée,
Et, se sentant alors par T Amour inspirée, \
D'un pinceau, par Jiasard sous ses doigts rencontré,
Sa main, qui suit le trait par la lampe montré,
Arrête sur le mur, promptement et sans peine,
Du visage chéri la figure incertaine ;
L'Amour ingénieux, qui forma ce. dessin,
Fut vu, dans ce moment, lui conduisant la main.
• ., Sur la faee du mur marqué de cette trace* Chacun du beau bouger connut l'air et la grâce, Et Teflet merveilleux de cet événement Fut d'un art si divin l'heureux commencement . i Par la nymphe au* cent voix la charmante Peinture, Instruite du succès d'une telle aventure, . , Vint apprendre au* mortels mille secrets nouveaux* Et leur montra si bien comment, dans les tableaux, Les diverses couleurs doivent être arrangées, Ensuite, au gré du jour, plus ou moins ombragées ; Gomment il faut loucher lescontours et le trait, Et tout ce qui peut rendre un ouvrage parfait ; Qu'enfin l'art est monté, par l'étude et l?exemple, A ce degré suprême où notre œil le contemple, Digne de la grandeur du roi que nous servons, Digne de la splendeur du siècle où nous vivons.
La belle antiquité fut toujours vénérable ,
Mais je ne crus jamais qu'elle fût adorable.
Je vois les anciens, sans plier les genoux ;
Us sont grands, il est vrai, mais hommes comme nous;
Et Ton peut comparer, sans craindre d'être injuste,
Le siècle de Louis au beau siècle d'Auguste.
En quel temps sut-on mieux le dur métier de Mare?
Quand d'un plus vif assaut força-ton des remparts?
Et quand vit-on monter au sommet de la gloire
D'un plus rapide cours le char de la victoire?
Si nous voulions ôter le voile spécieux
Que la prévention nous met devant les yeux,
Et, lassés d'applaudir à mille erreurs grossières,
Nous servir quelquefois de nés propres lumières,
Nous verrions clairement que, sans témérité,
On peut n'adorer pas toute l'antiquité ;
Et qu'enfin, dans nos jours, sans trop de confiance,
On lui peut disputer le prix de la science.
Platon, qui fut divin du temps de nos aïeux, Commence à devenir quelquefois ennuyeux :
Eu vain son traducteur ', partisan de l'antique, En conserve la grâce et tout le sel attique ; Du lecteur le plus âpre et le plus résolu, Un dialogue entier ne saurait être lu.
Chacun sait le décri du fameux Aristote,
En physique moins sûr qu'en histoire Hérodote;
1 L'abbé de Mmcroix.
Ses écrits, qui charmaient les plus intelligents, Sont à peine reçus de nos moindres régents.
Pourquoi s'en étonner? Dans cette, nuit obscure Où se cache à nos yeux la secrète nature, Quoique le plus savant J'entre tous les humains, Il ne voyait alors que des fantômes vains.
Chez lui, sans nul égard des véritables causes, De simples qualités opéraient toutes choses, Et son système obscur roulait, tout sur ce point, Qu'une chose se fait de ce qu'elle n'est point. D'une épaisse vapeur se formait la comète, Sur un solide ciel roulait chaque planète ; Et tous les autre»fe*vdaaB fcura «we»4Més, .
Pendaient du riche fond des lambris azurés.
ciel! depuis le jour qu'un art incoinparajrtQ
Trouva l'heureux secret de ce verre admirable
Par qui rien sur la terre et cjans le haut des cieux,..
Quelque éloigné qu'il soit, n,'est trop loiji.de nq$ yjeux,
De quel nombre d'objets, d'une grandeur iin.nieg§e,
S'est accrue en nos jours l'humaine connaissance!
Dans l'enclos incertain de ce vaste univers ?
Mille mondes nouveaux ont été découverts,
Et de nouveaux soleils, quand la nuit tend ses voiles,
Égalent désormais le nombre des étoiles.
Par des verres encor non moins ingénieux,
L'œil voit croître sous lui mille objets curieux ;
11 voit, lorsqu'en un point sa force est réunie,
De l'atome au néant la distance infinie ;
Il entre dans le sein des moindres, petits corps.
De la sage nature il y voit les ressorts,
Et portant ses regards jusqu'en son sanctuaire,
Admire avec quel art en secret elle opère.
L'homme, de mille erreurs autrefois prévenu, Et, malgré son savoir, à soi-même inconnu,
Ignorait en repos jusqu'aux routes certaines
Du Méandre * vivant qui coule dans ses veines.
Des utiles vaisseaux où de ses aliments
Se font, pour le nourrir, les heureux changements*
Il ignorait encor la structure et l'usage,
Et de son propre corps le divin assemblage.
Non , non , sur la grandeur des miracles divers .
Dont le souverain maître a rempli l'univers,
La docte antiquité, dans toute sa durée,
A l'égal de nos jours ne fut point éclairée.
Mais , si pour la nature elle eut de vains auteurs , Je la vois s'applaudir de ses grands orateurs', Je vois les Cicérons, je vois les Démosthènes, Ornements éternels et de Rome et d'Athènes, Dont le foudre éloquent me fait déjà trembler, Et qui de leurs grands noms viennent nous accabler. Qu'ils viennent, je le veux ; mais que sans avantage Entre les combattants le terrain se partage ; Que, dans notre barreau, l'on les voie occupés A défendre d'un champ trois sillons usurpés ; Qu'instruits dans la coutume, ils mettent leur étude A prouver d'un égout la juste servitude , Ou qu'en riche appareil, la force de leur art Éclate à soutenir les droits de Jean Maillart. Si leur haute éloquence , en ses démarches fières , Refuse de descendre à ces viles matières, Que nos grands orateurs soient assez fortunés Pour défendre, comme eux, des clients couronnés 9 ; Ou qu'un grand peuple en foule accoure les entendre , Pour déclarer la guerre au père d'Alexandre *;
1 Fleuve de l'Asie Mineure, qui fait une infinité de détourf. Celte belle expression semble indiquer que Perrault avait idée de la circulation du sang. « Cicéron plaida pour le roi Déjotarus.
» Démosthènes haranguait contre Philippe, père d'Alexandre.
Plus qu'eux peut-être alors diserts et véhéments, Ils donneraient l'essor aux plus grands mouvements ; Et si, pendant le cours d'une longue audience, Malgré les traits hardis de leur vive éloquence, On voit nos vieux Catons sur leurs riches tapis, Tranquilles auditeurs et souvent assoupis, On pourrait voir alors, au milieu d'une place, S'émouvoir, s'écrier l'ardente populace..
Ainsi, quand sous l'effort des autans irrités Les paisibles étangs sont, à peine agités , Les moindres aquilons sur les plaines salées Élèvent jusqu'aux cieux les vagues ébranlées.
Père de tous les arts, à qui du dieu des vers . Les mystères profonds ont été découverts , Vaste et puissant génie, inimitable Homère , D'un respect infini ma muse te révère.
Non, ce n'est pas à tort que tes inventions En tout temps ont charmé toutes les nations ; Que de tes deux héros les hautes aventures Sont le nombreux sujet des plus doctes peintures, Et que des grands palais, les mnrs et les lambris Prennent leurs ornements de tes divins écrits. Cependant, si le Ciel, favorable à la France, Au siècle où nous vivons eût remis ta naissance, Cent défauts qu'on impute au siècle où tu naquis, Ne profaneraient pas tes ouvrages exquis.
Tes superbes guerriers, prodiges de vaillance, Prêts de s'entre-percer du long fer de leur lance, N'auraient pas si longtemps tenu le bras levé ; Et, lorsque le combat devrait être achevé, Ennuyé les lecteurs d'une longue préfacé Sur les faits éclatants des héros de leur race. Ta verve aurait formé ces vaillants demi-dieux Moins brutaux, moins cruels et moins capricieux.
D'une plus fine entente et d'un art plus habile Aurait été forgé le bouclier d'Achille, Chef-d'œuvre de Vulcain, où son savant burin Sur le front lumineux d'un résonnant airain Avait gravé le ciel, les airs, l'onde et la terre, Et tout ce qu'Amphilrite en ses deux bras enserre ; Où l'on voit éclater le bel astre du jour, Et la lune, au milieu de sa brillante cour ; Où Ton voit deux cités parlant diverses langues, Où de deux orateurs on entend les harangues, Où de jeunes bergers sur la rive d'un bois Dansent Pun après l'autre, et puis tous à la fois ; Où mugit un taureau qu'un fier lion dévore; Où sont de doux concerts ; et cent choses encore Que jamais d'un burin, quoiqu'èn la main dès dieux, Le langage muet ne saurait dite aux yeux :
Ce fameux boucher, -dans un siècle plus sage, Eût été plus correct et moins chargé d'ouvrage. Ton génie, abondant en ses descriptions, Ne t'aurait pas permis tant de digressions, Et, modérant l'excès de tes allégories, Eût encor retranché cent doctes rêveries .
Où ton esprit s'égare et prend de tels essors, Qu'Horace te fait grâce en disant que lu dors.
Ménandre, j'en conviens, eut un rare génie, , Et pour plaire au théâtre une adresse infinie. Virgile, j'y consens, mérite des autels.
Ovide est digne encor des honneurs immortels. Mais ces rares auteurs, qu'aujourd'hui Ton adore, Étaient-ils adorés quand ils vivaient encore? Écoutons Martial * : Ménandre, esprit charmant, Fut du théâtre grec applaudi rarement ; Yirgile vit les vers d'Ennius le bonhomme, Lus, chéris, estimés des connaisseurs de Rome,
• Lit. v,éptgr. 10.
Pendant qu'avec langueur on écoutait les siens,
Tant on est amoureux des auteurs anciens ;
Et malgré la douceur de sa veine divine,
Ovide était connu de sa seule Corine :
Ce n'est qu'avec le temps que leur nom s'accroissant,
Et, toujours plus fameux, d'âge en âge passant,
A la fin s'est acquis cette gloire éclatante
Qui de tant de degrés a passé leur attente.
Tel a flots épandus un fleuve impétueux, En abordant la mer, coule majestueux, Qui, sortant de son roc sur l'herbe de ses rives, Y roulait, inconnu, ses ondes fugitives.
Donc, quel haut rang d'honneur ne devront point tenir
Dans les fastes sacrés des siècles à venir
Les Regniers, les Mainards, les Gombauds, les Malherbes,
Les Codeaux, les Racans, dont les écrits superbes,
En sortant de leur veine, et dès qu'ils furent nés,
D'un laurier immortel se virent couronnés !
Combien seront chéris par les races futures
Les galants Sarrasins, et les tendres Voitures,
Les Molières naïfs, les Rotrous, les Tristans,
Et cent autres encor délices de leur temps!
Mais quel sera le sort du célèbre Corneille,
Du théâtre français l'honneur et la merveille,
Qui sut si bien mêler aux grands événements
L'héroïque beauté des nobles sentiments ;
Qui des peuples pressés vit cent fois l'affluence
Par de longs cris de joie honorer sa présence,
Et les plus sages rois, de sa veine charmés,
Écouter les héros qu'il avait animés !
De ces rares auteurs, au temple de Mémoire,
On ne peut concevoir quelle sera leur gloire,
Lorsque insensiblement consacrant leurs écrits,
Le temps aura pour eux gagné tous les esprits ;
Et, par ce haut relief qu'il donne à toute chose , Amené le moment de leur apothéose.
Maintenant, à loisir sur les autres beaux -arts, Pour en voir le succès, promenons nos regards.
Amante des appas de la belle nature,
Venez, et dites-nous, agréable peinture :
Ces peintres si fameux des siècles plus âgés,
De talents inouïs furent-ils partagés ;
Et le doit-on juger par les rares merveilles
Dont leurs adorateurs remplissent nos oreilles?
Faut-il un si grand art pour tromper un oiseau?
Un peintre est-il parfait pour bien peindre un rideau?
Et fut-ce un coup de Fart si digne qu'on l'honore,
De fendre un mince trait d'un trait plus mince encore ? -
A peine maintenant ces exploits singuliers
Seraient le coup d'essai des moindres écoliers.
Ces peintres commençants , dans le peu qu'ils apprirent,
N'en surent guère plus que ceux qui les admirent.
Dans le siècle passé, des hommes excellents
Possédaient, il est vrai, vos plus riches talents;
L'illustre Raphaël, cet immense génie,
Pour peindre eut une force, une grâce infinie ;
Et tout ce que forma l'adresse de sa main
Porte un air noble et grand, qui semble plus qu'humain.
Après lui s'éleva son école savante,
Et celle des Lombards à Penvi triomphante.
De ces maîtres de l'art les tableaux précieux
Seront dans tous les temps le doux charme des yeux.
De votre art cependant le secret le plus rare
Ne leur fut départi que d'une main avare :
Le plus docte d'enfr'eux ne sut que faiblement
Du clair et de l'obscur l'heureux ménagement.
On ne rencontre point, dans leur simple manière,.
Le merveilleux effet de ce point de lumière
Qui, sur un seul endroit vif et resplendissant,
Va de tous les côtés toujours s'affaiblissant,
Qui, de divers objets que le sujet assemble,
Par le nœud des couleurs ne fait qu'un tout ensemble,
Et présente à nos yeux l'exacte vérité
Dans toute la douceur de sa naïveté.
Souvent, sans nul égard du changement sensible
Que fait de Pair épais la masse imperceptible,
Les plus faibles lointains et les plus effacés
Sont comme les devants distinctement tracés j
Ne sachant pas encor qu'un peintre, en ses ouvrages,
Des objets éloignés doit former les images,
Lorsque confusément son œil les aperçoit,
Non telles qu'elles sont, mais telles qu'il les vojf.
C'est par là. que Le Brun, toujours inimitable,
Donne & tout ce qu'il fait un air si véritable,
Et 'que dans l'avenir ses ouvrages fameux
Seront l'étonnement de nos derniers neveux*
Non loin du beau séjour de l'aimable peinture Habite pour jamais la tardive sculpture ; Près d'elle est la Vénus, l'Hercule; l'Apollon, Le Bacchus, le Lantin et le Laocoon, Chefs-d'œuvre de son art, choisis entre dix mille ; Leurs divines beautés me. rendent immobile, Et souvent, interdit, il me semble les voir Respirer comme nous, parler et se mouvoir.
C'est ici, je l'avoue, où l'audace est extrême, • . - De soutenir encor mon surprenant problème.
Mais si l'art, qui jamais ne se peut contenter, Découvre des défauts qu'on leur peut imputer ; Si du Laocoon la taille vénérable De celle de ses fils est par trop dissemblable, Et si les moites corps des serpents inhumains, Au lieu de deux enfants, enveloppent deux nains ;
Si le fameux Hercule a diverses parties
Par des muscles trop forts un peu trop ressenties;
Quoique tous les savants, de l'antique entêtés,
Érigent ces défauts en de grandes beautés,
Doivent-ils nous forcer à ne voir rien de rare
Aux chefs-d'œuvre nouveaux dont Versailles se pare,
Que tout homme éclairé, qui n'en croit que ses yeux,
Ne trouve pas moins beaux pour n'être pas si vieux ;
Qui se font admirer, et semblent pleins de vie,
Tout exposés qu'ils sont aux regards de l'envie?
Mais que n'en diront point les siècles éloignés,
Lorsqu'il leur manquera quelque bras, quelque nez?
Ces ouvrages, divins, où tout est admirable,
Sont du temps de Louis, ce prince incomparable,
Diront les curieux. Cet auguste Apollon
Sort de la sage main du fameux Girardon ;
Ces chevaux du Soleil, qui marchent, qui bondissent,
Et, qu'au rapport des yeux, on croirait qu'ils hennissent,
Sont l'ouvrage immortel des deux frères Gaspards ■ ;
Et cet aimable Acis qui charme vos regards ,
Où tout est naturel autant qu'il est artiste,
Naquit sous le ciseau du gracieux Baptiste *.
Cette jeune Diane, où l'œil à tout moment
De son geste léger croit voir le mouvement,
Qui, placée à son gré le long de ces bocages,
Semble vouloir sans cesse entrer sous leurs feuillages,
Se doit à l'ouvrier* dont la savante main,
Seus les traits animés d'un colosse d'airain
Secondant d'Aubusson dans l'ardeur de son zèle,
Du héros immortel fit l'image immortelle.
Allons sans différer dans ces aimables lieux, De tant de grands objets rassasier nos yeux.
1 Narsy.
» Tubi.
* Desjardins.
Ce n'est pas un palais, c'est une ville entière, Superbe en sa grandeur, superbe en sa matière : Non, c'est plutôt un monde, où du grand univers Se trouvent rassemblés les miracles divers.
Je vois de toutes parts les fleuves qui jaillissent, Et qui forment des mers des ondes qu'ils vomissent; Par un art incroyable, ils ont été forcés De monter au sommet de ces lieux exhaussés ; Et leur eau, qui descend aux jardins qu'elle arrose, Dans cent riches palais en passant se repose. Que leur peut opposer toute Pantiquité - Pour égaler leur pompe et leur variété ?
Naguère, dans sa chaire, un maître en rhétorique, Plein de ce fol amour qu'ils ont tous pour l'antique, Louant ces beaux jardins, qu'il disait avoir vus : On les prendrait, dit-il, pour ceux d'Alcinoùs, Le jardin de ce roi, si Ton en croit Homère, Qui se plut à former une belle chimère, Utilement rempli de bons arbres fruitiers, Renfermait dans ses murs quatre arpents tout entiers. Là se cueillait la poire, et la figue , et l'orange , Ici, dans un recoin, se foulait la vendange, Et là, de beaux raisins sur la terre épanchés S'étalaient au soleil pour en être séchés.
Dans le royal enclos on voyait deux fontaines, Non s'élever en l'air superbes et hautaines, Mais former à l'envi deux paisibles ruisseaux, Dont l'un mouillait le pied de tous les arbrisseaux, Et l'autre, s'échappant du jardin magnifique, Abreuvait les passants dans la place publique. Tels sont, dans les hameaux des prochains environs, Les rustiques jardins de nos bons vignerons.
Que j'aime la fraîcheur de ces bocages sombres, Où se sont retirés le repos et les ombres;
Où sans cesse ou entend le murmure des eaux * Qui sert de symphonie au concert .des oiseaux! Mais ce concert si dopx, où leur amour s'explique, M'accuse d'oublier la charmante musique.
La Grèce, toujours vaine, est encor sur ce point
Fabuleuse à l'excès, et ne se dément point.
Si l'on ose l'en croire, un chantre de la Thrace
Forçait les animaux de le suivre à la trace,
Et même les forêts, jusqu'aux moindres buissons,
Tant le charme était fort de ses douces chansons.
Un autre, plus expert, non content que sa lyre
Fit marcher sur ses pas les rochers qu'elle attire,
Vit ces mêmes rochers de sa lyre enchantés,
Se poser l'un sur l'autre et former des cités.
Ces fables, il est vrai, sagement inventées,
Par la Grèce avec art ont été racontées ;
Mais, comment l'écouler quand, d'un ton sérieux,
Et mettant à l'écart tous sens mystérieux,
Elfe dit qu'à tel point dans le cœur le plus sage
Ses joueurs d'instruments faisaient entrer la rage
En sonnant les accords du mode phrygien,
Que les meilleurs amis et les plus gens de bien
Criaient, se querellaient, faisaient mille vacarmes,
Et pour s'entre-tuer couraient prendre des armes?
Que quand ces enragés, écumant de courroux,
Se tenaient aux cheveux et s'assommaient de coups, .
Les joueurs d'instruments, pour adoucir leur bile,
Touchaient le dorien, mode sage et tranquille,
Et qu'alors ces mutins, à de si doux accens
S'apaisant tout à coup, rentraient dans leur bon sens ?
Elle se vante encor qu'elle eut une musique
Utile au dernier point dans une république,
Qui de tout fol amour amortissait l'ardeur,
Et du sexe charmant conservait la pudeur ;
Qu'une reine ' autrefois , pour l'avoir écoutée, Fut près d'un lustre entier en vain sollicitée ; Mais qu'elle succomba dès que son séducteur Eut chassé d'auprès d'elle un excellent Auteur, Dont, pendant tout ce temps, la haute suffisance Avait de cent périls gardé son innocence.
Avec toute sa pompe et son riche appareil, La musique en nos jours ne fait rien de pareil.
Ce bel art, tout divin par ses douces merveilles, Ne se contente pas de charmer les oreilles, Ni d'aller jusqu'au cœur, par ses expressions, Émouvoir à son gré toutes les passions :
Il va, passant plus loin, par sa beauté suprême, Au plus haut de l'esprit charmer la raison même.
Là, cet ordre, ce choix et ces justes rapports Des divers mouvements et des divers accords, Le choc harmonieux des contraires parties Dans leurs tons opposés sagement assorties, Dont Tune suit les pas de l'autre qui s'enfuit ; Le mélange discret du silence et du bruit, Et de mille ressorts la conduite admirable Enchantent la raison d'un plaisir ineffable.
Ainsi, pendant la huit, quand on lève les yeux Vers les astres brillants de la voûte des ci eux, Plein d'une douce joie, on contemple, on admire Cet éclat vif et pur dont on les voit reluire ; Et d'un respect profond on sent toucher son cœur Par leur nombre étonnant et leur vaste grandeur : Mais si de ces beaux feux les courses mesurées De celui qui les voit ne sont pas ignorées,
1 Clytemneslre.
S'il connaît leurs aspects et leurs déclinaisons, Leur chute et leur retour, qui forment les saisons, Combien adore-t-il la sagesse inûnie Qui de cette nombreuse et céleste harmonie, D'un ordre compassé jusqu'aux moindres moments, Règle les grands accords et les grands mouvements?
La Grèce, je le veux, eut des voix sans .pareilles , Dont l'extrême douceur enchantait les oreilles ; Ses maîtres, pleins d'esprit, composèrent des chants, Tels que ceux de Lulli, naturels et touchants : Mais, n'ayant point connu la douceur incroyable Que produit des accords la rencontre agréable * , Malgré tout le grand bruit que la Grèce en a fait, Chez elle ce bel art fut un art imparfait s Que si de sa musique on la vit enchantée, C'est qu'elle se flatta de l'avoir inventée ; Et son ravissement fut l'effet de l'amour Dont on est enivré pour ce qu'on met au jour.
Ainsi, lorsqu'un enfant dont là langue s'essaye Commence à prononcer, fait du bruit et bégaye, La mère qui le tient a ses sens plus charmés De trois ou quatre mots qu'à peine il a formés, Que de tous les discours pleins d'art et de science Que' déclame en public la plus haute éloquence.
Que ne puis-je évoquer le célèbre Arion,
L'incomparable Orphée et le sage Amphion,
Pour les rendre témoins de nos rares merveilles,
Qui dans leur siècle heureux n'eurent point de pareilles I
Quand la toile se lève % et que les sons charmants D'un innombrable amas de divers instruments
1 Les anciens n'ont point connu la musique à plusieurs parties. » L'Opéra.
Forment cette éclatante et grave symphonie Qui ravit tous les sens par sa noble harmonie, Et par qui 16 moins tendre, en ce premier moment, Sent tout son corps ému d'un doux frémissement ; Ou quand d'aimables voix, que la scène rassemble, Mêlent leurs divins chants et leurs plaintes ensemble, Et, par les longs accords de leur triste langueur, Pénètrent jusqu'au fond le moins sensible cœur; Sur des maîtres de l'art, sur des âmes si belles, Quel pouvoir n'auraient pas tant de grâces nouvelles !
Tout art n'est composé que des secrets divers
Qu'aux hommes curieux l'usage à découverts,
Et cet utile amas des choses qu'on invente
Sans cesse, chaque jour, ou s'épure, ou s'augmente :
Ainsi, les humbles toits de nos premiers aïeux,
Couverts négligemment de joncs et de gJayeux,
N'eurent rien de pareil en leur architecture
A nos riches palais d'éternelle structure :
Ainsi le jeune chêne en son âge naissant
Ne peut se comparer au chêne vieillissant,
Qui , jetant sur la terre un spacieux ombrage,
Avoisine le ciel de son vaste branchage.
Mais c'est peu, dira-t-on, que par un long progrès Le temps de tous les arts découvre les secrets; La nature , affaiblie en ce siècle où nous sommes, Ne peut plus enfanter de ces merveilleux hommes, Dont avec abondance, en mille endroits divers, Elle ornait les beaux jours du naissant univers, Et que, tout pleins d'ardeur, de force et de lumière, Elle donnait au monde en sa vigueur première..,
A former les esprits comme à former les corps La nature en tout temps fait les mêmes efforts ;
Son être est immuable ; et cette force aisée Dont elle produit tout ne s'est point épuisée : Jamais l'astre du jour qu'aujourd'hui nous voyons N'eut le front couronné de plus brillants rayons; Jamais, dans le printemps, les roses empourprées D'un plus vif incarnat ne furent colorées; Non moins blanc qu'autrefois, brille daus nos jardins L'éblouissant émail des lis et des jasmins, Et dans le siècle d'or la tendre Philomèle Qui charmait nos aïeux de sa chanson nouvelle N'avait rien de plus doux que celle dont la voix Réveille les échos qui dorment dans nos bois : De cette même main les forces infinies Produisent en tout temps de semblables génies.
Les siècles, il est vrai, sont entr'eux différents;
11 en fut d'éclairés, il en fut d'ignorants ;
Mais si le règne heureux d'un excellent monarque
Fut toujours de leur prix et la cause et la marque,
Quel siècle, pour ses rois, des hommes révéré,
Au siècle de Louis peut être préféré?
De Louis, qu'environne une gloire immortelle,
De Louis, des grands rois le plus parfait modèje?
Le Ciel en le formant épuisa ses trésors, Et le combla des dons de l'esprit et du corps ; Par l'ordre des destins la victoire asservie A suivre tous les pas de son illustre vie, Animant les efforts de ses vaillants guerriers, Dès qu'il régna sur nous le couvrit de lauriers ; Mais lorsqu'il entreprit de mouvoir par lui-même Les pénibles ressorts de la grandeur suprême, De quelle majesté, de quel nouvel éclat Ne vit-on pas briller la face de l'état?
La pureté des lois partout es^ rétablie, Des funestes duels |a rage est abolie;
Sa valeur en tous lieux soutient ses alliés, Sous elle les ingrats tombent humiliés, Et Ton voit tout à coup les fiers peuples de PÊbre Du rang qu'il tient sur eux rendre un aveu célèbre. Son bras, se signalant par cent divers exploits, Des places qu'il attaque en prend quatre à la fois ; Aussi loin qu'il le veut il étend ses frontières ; ~ En dix jours il soumet des provinces entières; Son armée, à ses yeux, passe Un fleuve profond Que César ne passa qu'avec l'aide d'un pont.
De trois vastes états les haines déclarées Tournent contre lui seul leurs armes conjurées: Il abat leur orgueil, il confond leurs projets, Et, pour tout châtiment, leur impose la paix.
Instruit d'où vient en lui cet excès de puissance, Il s'en sert, plein de zèle et de reconnaissance, À rendre à leur bercail les troupeaux égarés, Qu'une mortelle erreur en avait séparés, Et par ses pieux soins l'hérésie étouffée Fournit à ses vertus un immortel trophée.
Peut-être qu'éblouis par tant d'heureux progrès, Nous n'en jugeons pas bien, pour en être trop près; Consultons au dehors, et formons nos suffrages Au gré des nations des plus lointaines plages, De ces peuples heureux où, plus grand, plus vermeil, Sur un char de rubis se lève le soleil ; Où la terre, en tout temps, d'une main libérale Prodigue ses trésors qu'avec pompe elle étale ; Dont les superbes rois sont si vains de leur sort, Qu'un seul regard sur eux est suivi de la mort. L'invincible Louis, sans flotte, sans armée, Laisse agir en ces lieux sa seule renommée ; Et ces peuples, charmés de ses exploits divers, Traversent sans repos le vaste sein des mers,
Pour venir à ses pieds lui rendre un hurable hommage, Pour se remplir les yeux de son auguste image, Et goûter le plaisir de voir tout à la. fois Des hommes le plus sage, et le plus grand des rois.
Ciel , à qui nous devons cette splendeur immense Dont on voit éclater notre siècle et la France, Poursuis de tes bontés le favorable cours, Et d'un si digne roi conserve les beaux jours ; D'un roi qui, dégagé des travaux de la guerre, Aimé de ses sujets, craint de toute la terre, Ne va plus occuper tous ses soins généreux {Ju'a nous régir en paix, et qu'à nous rendre heureux,