‹ Mémoires, contes et autres œuvresChapitre 51 sur 64 · ÉPITRE A FONTENELLE · texte numérisé non relu

ÉPITRE A FONTENELLE

Comme on voit des beautés sans grâce et sans appas, Qui surprennent les yeux, mais qui ne touchent pas ; Où brille vainement, sur un jeune visage > De la rose et du lis le pompeux assemblage ; Où, sous un front serein, de beaux yeux se font voir Gomme des rois captifs, sans force et sans pouvoir : Tels on voit des esprits au-dessus du vulgaire, Qui, parmi cent talents, n'ont point celui de plaire*

En vain, cher Fontenelle, ils savent prudemment Employer dans leurs vers jusqu'au moindre ornement, Prodiguer les grands mots, les figures sublimes, Et porter à l'excès la richesse des rimes ; On bâille, on s'assoupit, et tout cet appareil Après un long ennui cause enfin lé sommeil.

11 faut qu'une chaleur dans l'àme répandue, Pour agir au dehors, l'élève et la remue, Lui fournisse un discours qui, dans chaque auditeur, Ou de force ou de gré trouve un approbateur, Qui saisisse l'esprit, le convainque et le pique, Qui déride le front du plus sombre critique, Et qui, par la beauté de ses expressions, Allume dans le cœur toutes les passions.

C'est ce feu qu'autrefois, dVine audace nouvelle, Prométhée enleva de la voûté éternelle ,

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Et que le Ciel répand, sans jamais s'épuiser, Dans l'àme îles mortels qu'il veut favoriser. L'homme, sans ce beau /eu qui l'éclairé et l'épure, N'est que l'ombre de l'homme et sa vaine figure; Il demeure insensible à mille doux appas c - * Que d'un œil languissant il voit et ne voit pas. Des plus tendres accords les savantes merveilles Frappent sans le charmer ses stupides oreilles, Et les plus beaux objets qui passent par ses sens N'ont tous, pour sa raison, que des traits impuissants ; Il lui manque ce feu, cette divine flamme, L'esprit de son esprit et l'àme de son âme.

Que celui qui possède un don si précieux D'un encens éternel en rende grâce aux cieux ; Éclairé par lui-même, et, sans étude, habile, Il trouve à tous les arts une route facile ; Le savoir le prévient et semble lui venir Bien moins de son travail que de son souvenir, Sans peine il se fait jour dans cette nuit obscure Où se cache à nos yeux la secrète nature ; Il voit tous les ressorts qui meuvent l'univers : Et si le sort l'engage au doux métier des vers, Par lui mille beautés à toute heure sont vues, Que les autres mortels n'ont jamais aperçues j Quelque part qu'au matin il découvre des fleurs, 11 voit la jeune Aurore y répandre des pleurs ; S'il jette ses regards sur les plaines humides, Il y voit se jouer les vertes Néréides, Et son oreille entend tous les différents tons Que poussent dans les airs les conques des Tritons. S'il promène ses pas dans une forêt sombre, Il y voit des Sylvains et des Nymphes sans nombre, Qui, toutes l'arc en main, le carquois sur le dos, De leurs cors enroués réveillent les échos ;

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