‹ Mémoires, contes et autres œuvresChapitre 7 sur 64 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

dans laquelle il y avait cinq cent* écu§ en or : cette gratification, toujours continuée, et augmentée de cinq cents livres en Tannée 1669, a duré sur ce même pied jusqu'en 1683.

Dans ce temps-là, les Suisses venaient d'arriver pour renouveler leur alliance avec la France. Il fallut faire une médaille sur ce sujet , et ce fut le travail dont s'occupa notre naissante Académie, M. l'abbé de Bourseis fut celui qui y eut le plus de part , car le vers qui en fait la légende est tout de lui *

Nutta dies sub me natoque hœe fœdera rumpei.

Peu de jours après, M. Colbert demanda une devise pour monseigneur le Dauphin , qui n'avait encore que trois ou quatre ans. J'eus le bonheur d'en faire une qui fut agréée préférablement à plusieurs autres. Le corps est un éclat de tonnerre qui sort de la nue avec ce mot : Et ipso terret in ortu. Elle fut mise sur les enseignes du régiment de monseigneur le Dauphin, et sur les casaques de ses gardes. Quand il n'y avait pas d'ouvrage de commande, l'Académie travaillait à revoir et à corriger les ouvrages , soit de prose, soit de vers, qui se composaient à la louange du roi, pour les mettre en état d'être imprimés à l'imprimerie du Louvre, 11 en a été corrigé de quoi faire un très-gros volume, et j'ai rendu les manuscrits de ces différents ouvrages, qui remplissent deux fort grands portefeuilles. Chacun de ceux qui composaient cette petite Académie travaillait aussi de son côté à des ouvrages particuliers sur les belles actions de Sa Majesté.

M. Colbert nous demanda des dessins pour des tapisseries qui devaient se faire à la manufacture des Gobelins. 11 en fut donné plusieurs, entre lesquels on choisit celui des Quatre Éléments, où Ton trouva moyen de faire entrer plusieurs choses à la gloire du roi. Comme ces tapisseries se voient tous les jours , et que les estampes avec le discours qui les accompagne forment un beau volume , je n'en dirai pas davantage. J'observerai seulement que toutes les devises sont de moi. A d'autres que mes enfants je n'aurais pas fait cette remarque , et moins encore ce que je vais dire. Ayant

porté à M. Colbert quarante-huit devises pour cette tapisserie , seize de l'abbé de Bourseis , seize de l'abbé de Cassagnes , et seize de ma façon , toutes mêlées les unes avec les autres, afin qu'il en choisît seize sans savoir qui en était Fauteur, il s'en trouva quatorze des miennes. Dans la joie que j'en eus , je ne pus m'empécher de le lui dire. Sur quoi il me demanda quelles étaient les deux autres devises de ma façon qu'il n'avait pas adoptées. Les lui ayant marquées : a Ces deux-là , me dit-il , me semblent aussi bonnes que les deux que j'ai prises à leur place : il faut les joindre avec les autres , et qu'elles soient toutes de vous. » On fit ensuite le dessin de tenture des Quatre Saisons de l'année , sur le modèle de celle des Quatre Éléments : on l'a aussi gravée et accompagnée de semblables explications. Des seize devises qui ornent cette tenture, il y en a neuf de moi.

L'intention de M. Colbert était que nous travaillassions à l'histoire du roi , et pour y parvenir il me faisait écrire dans le registre dont je viens de parler plusieurs choses que le roi avait dites, pour les insérer dans son histoire. Je me souviens, entre autres, de celle-ci : un jour il dit en présence de M. de Villeroy, de M. le Tellier, de M. de Lionne, de M. le maréchal de Grammont, de M. Colbert, et de quelques autres dont il ne me souvient pas : « Vous êtes tous mes amis , ceux de mon royaume que j'affectionne le plus, et en qui j'ai le plus de confiance. Je suis jeune, et les femmes ont ordinairement bien du pouvoir sur ceux de mon âge. Je vous ordonne à tous, que si vous remarquez qu'une femme, quelle qu'elle puisse être, prenne empire sur moi et me gouverne le moins du monde, vous ayez à m'en avertir. Je ne veux que vingt-quatre heures pour m'en débarrasser et vous donner contentement là-dessus. » 11 me faisait aussi écrire des actions fort considérables de Sa Majesté, lesquelles étaient ou peu connues de tout le monde , ou dont les motifs et quelques circonstances n'étaient sues que de lui seul. Il me dicta , entre autres, l'affaire de M. Fouquet d'un bout à l'autre , et il me la fît retoucher trois ou quatre fois avant que de la transcrire dans le registre. J'oubliais de

LIVW5 1. 39

remarquer que peu de temps après qu'il noua eut aseemblés, il noua mena faire la révérence au roi. C'était dans le temps que la reine-mère tomba malade , de la maladie dont elle mourut. Le roi était dans une petite garde-robe derrière la chambre de la reine , d'où il allait à tout moment la voir, la servant dans sa maladie presque dans tous seft besoins, soit pour lui donner à boire, soit pour lui porter ses bouillons , fils n'ayant jamais davantage honoré sa mère pendant toute sa vie. Après que M. Colbert nous eut présentés au roi, il nous dit ces paroles : « Vous pouvez, messieurs, juger de l'estime que je fais de vous, puisque je vous confie la chose du monde qui m'est la plus précieuse , qui est ma gloire. Je suis sûr que vous ferez des merveilles ; je tâcherai, de ma part, de vous fournir de la matière qui mérite d'être mise.en œuvre par des gens aussi habiles que vous êtes. » Quelque temps après, M. Charpentier, dont M» l'abbé de Bourseis et M. Chapelain parlèrent avantageusement I M. Colbert, fut associé à cette petite Académie. Nous jetâmes tous les yeux sur lui pour écrire l'histoire du roi, c'està-dire pour tenir la plume; car toute la compagnie devait y travailler en la revoyant et la corrigeant. Lorsqu'il fut question de décider comment il y travaillerait , on lui dit qu'il se servit des gazettes et de tout ce qui se peut recouvrer dans le public pour former le corps de son histoire ; qu'à mesure qu'il aurait fait quelque chose de considérable , et que l'Académie l'aurait revu, M. Colbert y ajouterait ou en retrancherait ce qu'il jugerait nécessaire* Pour faciliter la chose , je proposai un expédient : c'était que quand M. Charpentier aurait composé la valeur d'un petit cahier, et que ce cahier aurait été revu par la compagnie, il l'enverrait à M. Colbert dans un paquet qu'on mettrait sur sa table avec les autres paquets de lettres qu'il recevait incessamment, de sorte que la lecture qu'il ferait de ce cahier le délasserait de la lecture des autres lettres ; et qu'en mettant en marge ou en interligne ce qu'il jugerait à propos d'y ajouter, et en rayant ce qu'il faudrait en retrancher, la chose se ferait sans que ce travail consumât un temps

particulier, et fût une occupation de surcroît à toutes les autres. M. Colbert approuva fort cet expédient ; mais M. Charpentier ne voulut jamais l'accepter, demandant toujours que M. Colbert lui fournît des mémoires et l'entretînt du secret des affaires , ce qu'il n'avait pas le temps de faire et qu'il ne lit point : ainsi la chose en demeura là. Ce fut une grande perte pour la petite Académie , mais un bonheur pour M. Pélisson et particulièrement pour MM. Racine et Despréaux, chargés depuis d'écrire l'histoire du roi par madame de Montespan , qui regarda ce travail comme un amusement dont elle avait besoin pour occuper le roi. Ils en ont reçu de très-grandes récompenses en différents temps.

M. Colbert ayant formé cette petite Académie , songea à en établir une plus grande «t plus considérable , pour l'avancement et la perfection de toutes les sciences. Il se fit donner d'abord un mémoire de tous les hommes savants qui s'assemblaient alors chez M. de Montmort , conseillerd'état , amateur de toutes les sciences et de tous les savants, comme aussi de tous ceux qui étaient en réputation d'exceller en quelque science , soit dans le royaume , soit dans les pays étrangers. M. Chapelain, M. l'abbé de Bourseis et M. Caçcavi furent ceux qu'il consulta particulièrement sur «ce choix. Voici les noms de ceux qui furent choisis les premiers : MM. Carcavi , Roberval , Huygens , Frenicle , Picard, Duclos, Bourdelin, de La Chambre, Perrault, Auzout, Pecquet, Buot, Gayant, Mariotte et Marchand. J'eus bien delà peine à faire consentir mon frère à être de cette Académie; non qu'il ne se tînt très-honoré du choix qu'on faisait de lui, a mais, disait-il, je n'ai point les qualités nécessaires pour être mis avec tant d'excellents hommes \ » Cette mo-<

1 Claude Perrault, de l'Académie royale des Sciences, et médecin de la Faculté de Paris, dont il sera beaucoup question dans ces Mémoires, fut un des plus fameux architectes du régné de Louis XIV. Il naquit à Paris, en 1613, de P. Perrault, avocat au parlement, originaire de Tours. Il devint, sans aucun maître, sans avoir vu l'Italie, et par la seule force de son génie, habile dans tous les arts qui ont du rapport au dessin. Dans le nombre des connaissances qu'il possédait à un haut degré, telles que la médecine, les mathématiques, la physique, les mécaniques, l'anatomie, il flt son capita

destie était sincère, quoiqu'il eût lui seul les talents de dix autres. La famille, qui se joignit à moi et qui passa plusieurs jours à le presser, eut bien de la peine à le faire résoudre. Dans la suite , M. Duhamel , abbé de Saint-Lambert , fut admis dans l'Académie, à l'occasion de la traduction qu'il fît des Droits de la Heine , en latin , comme je le dirai ci-après. M. l'abbé Gallois le suivit : mon frère le médecin l'avait indiqué à Colbert pour être son bibliothécaire, et c'est par là qu'il entra dans l'Académie. M. Blondel, qui depuis a été maître de mathématiques de monseigneur le Dauphin , y entra ensuite , et ce fut moi qui le présentai. M. dé Cassini fut proposé environ vers ce temps-là par M. Carcavi , qui le fit venir de Bologne , en Italie , où il était professeur, et lui fit donner neuf mille livres de pende l'architecture, et y excella supérieurement. Nous avons de lui différents monuments, qui sont regardés comme autant de chefs-d'œuvre .* savoir, le péristyle du Louvre, l'Observatoire, le magnifique are de triomphe du Trône, la chapelle du château de Sceaux, le bosquet des bains d'Apollon, dans le jardin de Versailles, l'allée d'eau, et la plus grande partie des dessins des vases, soit en marbre, soit en bronze, qui ornent ce parc. Outre tous ces ouvrages, qui peuvent être mis en parallèle avec ce que le| anciens nous ont laissé de plus parfait pour le grand goût de l'architecture, nous avons encore, de ce célèbre architecte, une traduction de Vitruve,* qu'il fit par ordre de M. Colbert, traduction remplie de mille observations très-curieuses et très-utiles à ceux qui veulent s'instruire de l'architecture des anciens. 11 nous a donné aussi X Abrégé des dix livres d'Architecture de Vitruve, dans lequel il a mis en ordre ce que cet ancien architecte a traité confusément, et il a rassemblé sous le même chapitre ce qui se trouve dispersé en plusieurs endroits, concernant un môme sujet. Nous avons encore de lui un ouvrage intitulé : Ordonnance des cinq espèces de Colonnes* suivant la méthode des anciens, lequel contient une manière infiniment plus aisée que toutes les autres pour l'usage des cinq ordres.

Indépendamment de ces livres sur l'architecture, M. Perrault se distingua par plusieurs autres : tels sont ses Essais de Physique, ses Mémoires pour servir à V Histoire Naturelle des Animaux, dressés sur les dissections faites dans l'Académie des Sciences ; enfin par un recueil de diverses machines de son invention, qui lui ont fait beaucoup d'honneur. Il mourut à Paris, le 9 octobre 1688, Agé de 75 ans. Quoiqu'il n'eût guère exercé la médecine que pour ses amis et sa famille, la Faculté eut tant d'estime pour lui, qu'elle députa, après sa mort, à ses héritiers, pour avoir son portrait, qui fut placé dans les écoles publiques, parmi ceux de Fernel, d'Acakia, de Riolan et d'autres, qui ont bit le plus d'honneur à ce corps. {Note de Patte.)

êlon. M. Carcavt espérait d'en faire son gendre; mais ce projet ne réussit pas, et M. de Cassini prit alliance d'un autre côté; M. Dodart ayant été proposé par mon frère le médecin , Ait reçu peu de temps après. A l'égard de M. du Veroay, il n'y ftit admis qu'après la mort de M. Gayant, chirurgien, pour faire les dissections en sa place : ce fut mon frère qui l'indiqua , et qui l'aida de son crédit , de son argent , et même de son savoir, pour remplir d'abord avec dignité tout son emploi. Vers le même temps, M. de La Hire fût reçu dans l'Académie.

Outre ceux que je viens de nonimer, qui tenaient les premières places dans l'Académie, il y en avait d'autres d'une Classe inférieure , et qui n'y étaient que pour écouter, pour exécuter ce qui avait été résolu par la compagnie , et particulièrement pour faire les observations dont elle avait besoin. De ce nombre étaient le sieur Richer, qui alla en Cayenne; le sieur Niquet, qui avait soin de la construction des modèles et des machines qu'on faisait faire, soit que ces machines fussent anciennes, comme la pompe du Pont-Neuf, les grues , les engins, les moulins à vent, etc. , soit qu'elles fussent de nouvelle invention, comme des machines à netloyer des ports de mer, à scier des pierres , à faire des bas de soie, des rubans, etc. 11 y avait encore plusieurs de ces élèves dont les noms ne me reviennent pas. Le sieur Couplet fut nommé pour être comme l'huissier de la compagnie : depuis il ftit fait concierge de l'Observatoire, dès qu'on commença à le bâtir.

Il fut réglé que l'Académie s'occuperait à cinq choses principales, aux mathématiques, à l'astronomie, à la botanique ou science des plantes , à l'anatomie , et à la chimie. M. Rôberval, M. Frenïcle, M. Huygenset M. Blondel s'appliquaient particulièrement à ce qui regarde les mathématiques; M. de Cassini, M. Auzout, et, depuis, M. de La Hire, eurent l'astronomie pour leur partage; M. de La Chambre, M. Perrault, M. Gayant, et, depuis, M. duVernay, travaillèrent à l'anatomie; M. Duclos, M. Bourdelin, et, depuis, M. Borel , eurent soin de la chimie ; M. Doctoral et

M. Marchand s'appliquèrent à la connaissance des plantes et de tout ce qui regarde la botanique. M. du Hamel fut d'abord le secrétaire de la compagnie , et H. Colbert de Croissi l'ayant quelque temps après meué en Angleterre où il alla en qualité d'ambassadeur, M. l'abbé Gallois çn fit la fonction. M. du Hamel étant de retour, reprit sa place, et l'occupe encore.

M. l'abbé de Bourseis demanda qu'il y eût des académiciens pour la théologie. M. Colbert l'ayant agréé , plusieurs docteurs en théologie furent nommés, entre autres l'illustre M. Ogier, le plus célèbre prédicateur de son temps, qui, après avoir charmé Paris, s'était fait admirer en Allemagne à la suite de M. Davaux, ambassadeur, qui l'avait emmené en qualité de son ami. Ce M. Ogier avait un frère qui a écrit ses voyages vers le Nord, très-élégamment, sous le titre d'Iter Danicum. Les conférences de théologie durèrent peu: car la Sorbonne, qui en fut alarmée, vint par députés s'en plaindre à M. Colbert, qui se rendit à leurs remontrances, n'ayant pas pu disconvenir qu'il y avait du péril à laisser le pouvoir à des particuliers de disputer sur des matières de religion, qu'il fallait abandonner aux Facultés établies pour en connaître. Il fut en même temps résolu que dans l'Académie occupée aux sciences que j'ai marquées, on ne disputerait point sur les matières de controverse ni de politique, à cause du péril qu'il y a de remuer ces sujets sans mission ou sans nécessité. 11 fut encore ordonné que les astronomes ne s'appliqueraient point à l'astrologie judiciaire, et que les chimistes ne travailleraient point à la pierre philosophale : ces deux choses ayant été trouvées très-frivoles et trèspernicieuses.

Cette Académie n'était pas encore toute fait établie, que M. Colbert fit un fonds de la somme de cent mille livres sur l'état des bâtiments du roi, pour être distribué aux gens de lettres. Tout ce qui se trouva d'hommes distingués pour l'éloquence, la poésie, les mécaniques et les autres sciences, tant dans le royaume que dans les pays étrangers, reçurent des gratifications, les uns de mille écus, les autres

de deux mille livres, les autres de cinq cents écus, d'autreé de douze cents livres, quelques-uns de mille livres , et les moindres de six cents livres. 11 alla de ces pensions en Italie, en Allemagne, en Danemark, en Suède et aux dernières extrémités du Nord : elles y allaient par lettres de change^ A l'égard de celles qui se distribuaient à Paris, elles se portèrent, la première année, chez tous les gratifiés, par te commis du trésorier des bâtiments, dans des bourses d'or , les plus propres du monde; la seconde année, dans des bourses de cuir. Comme toutes choses ne peuvent pas demeurer au même état , et vont naturellement en dépérissant, les années suivantes il fallut aller recevoir soi-même les pensions chez le trésorier, en monnaie ordinaire. Les années, bientôt, eurent quinze et seize mois; et quand on déclara la guerre à l'Espagne, une grande partie de ces gratifications s'amortirent. Il ne resta presque plus que les pensions des académiciens de la petite Académie et de l'Académie des sciences : ce qui a continué et continue encore jusqu'à présent. Mon frère le médecin a toujoim eu deux »iHe livres d'appointement comme était de l'Académie «tes sciences, sans compter les gratifications cprtt a reçues comme travaillant aux dessins du Louvre, «te l'Observatoire, de l'Arc de Triomphe, et de plusieurs ouvrages faits à Versailles, comme je dirai en son lieu. Il lut résolu que l'Académie des sciences s'assemblerait à la Bibliothèque dm roi, dans une salle basse,, et qu'elle y tiendrait ses assemblées deux fois la semaine, 1e mercredi et le samedi.

Deux choses ayant paru -nécessaires pour mettre l'Académie en état de travailler et de répondre àoeqne Ton se promettait de son établissement, savoir un laboratoire pe«r la chimie, et nn observatoire pour l'astronomie, M. Coîbert ordonna que l'on construirait un laboratoire dans Tendrai 4e la Bibliothèque qui s'y trouverait propre, suivant Je plan et les dessins qu'en donnerait M. Ducles, à qui l'on feurnirait tous tes ustensiles, outils, drogues et vaisseaux dont il aurait besoin pour les opérations qu'il (conviendrait <de taire. MIL de l'Académie furent chargés d'examiner &à

MVBE I. 39

l'on pourrait bâter un observatoire, lis jetèrent d'abord les yeux sur Montmartre, comme un lieu d'où Ton découvrait aisément tout l'horizon ; mais on trouva que toutes les fumées de Paris, qui est au midi de cette montagne, étaient un obstacle perpétuel à toutes sortes d'observations. Après avoir encore revu tous les environs de Paris, on ne trouva point de lieu plus propre pour placer cet édifice, que celui où il a été construit. 11 a Paris au nord, où il n'y a point d'observation à faire : il regarde directement le midi et découvre tout l'horizon, depuis le lever d'été et au delà, jusqu'au coucher d'été et beaucoup plus loin encore. Mon frère eut ordre de M. Colbert de faire le dessin de cet observatoire * , qu'il approuva, et qui a été exécuté sans y rien changer, si ce n'est qu'à l'arrivée de M. de Cassini en France, If. Carcavi, qui voulait le faire valoir, lui mit dans l'esprit de faire changer quelque chose. M. le Yau, premier architecte du toi, chagrin qu'un autre que lut donnât des dessins pour les bâtiments, appuya la pensée de M. de Cas* suu : ce fut de changer le pian de l'étage noble, et d'y foire une grande pièce qu'il prétendait nécessaire aux observations. Mon frère eut beau représenter que cela ne pouvait se faire sans hausser le bâtiment, ce qui était impossible, la grande corniche étant posée , à moins que de surbaisser extraordinairement la voûte de cette grande pièce, ce qui rapetissait la moitié de la cage du grand escalier ,< et le rendait fort rude et peu agréable , de très-beau et de trèsmagnifique qu'il était, et que d'ailleurs cette grande pièce pe paraissait pas nécessaire, il fallut en passer par l'avis de M, de Cassini et de M. le Vau , et faire une espèce de petit attique au-dessus de la grande corniche, pour donner plus d'élévation au bâtiment, L'escalier fut gâté, et la grande pièce n'a jamais servi à aucune des observations auxquelles on la destinait. Il est même arrivé que, pour avoir fait cette pièce trop grande , la voûte s'est fendue, de même que le

• j*ea rondement! de rob?ervatoir© furent jet éi en J66T, et tout ce pfttf* ment fui achevé en 1979.

motif, et qu'il a fallu raccommoder et la voûte et la terrasse de ciment qui est au-dessus. Ce fut une grande faute à laquelle mon frère ne consentit jamais. M. de Cassini a eu encore l'entêtement de ne vouloir point qu'on représentât au naturel les douze figures du zodiaque, en marbre et par pièces de rapport, quoique M. Colbert y eût consenti. Cette résistance, qu'on n'a jamais comprise, a empêché que cette pièce n'ait été toute pavée de marbre : car les guerres qui sont venues depuis ont fait abandonner ces sortes de dépenses. M. de Roberval, qui n'aimait pas M. de Cassini et qui le regardait comme son concurrent en mathématiques, dit assez plaisamment sur l'empressement qu'avait M.Carcavi de faire valoir les avis de M. de Cassini : «M. Carcavi ressemble à un écuyer qui veut faire valoir le cheval qu'il met dans l'écurie de son maître. » Lorsqu'on commença à bâtir l'Observatoire, vers le mois de mars de l'année 1667, il y avait déjà du temps qu'on travaillait au bâtiment du Louvre. Ce qui s'est fait touchant ce bâtiment est très-curieux et de très-grande conséquence : c'est pourquoi je reprendrai la chose dès son commencement.

Au premier janvier 1664, M. Colbert fut fait surintendant des bâtiments du roi, ou du moins l'on commença à lui en faire publiquement des compliments. 11 y avait déjà nonseulement des fondements jetés pour la façade principale du Louvre, mais une partie de cette façade était élevée huit ou dix pieds hors de terre. Cela avait été bâti sous les ordres de M. de Ratabon, dernier surintendant, et sur les dessins de M. le Yau, premier architecte. M. Colbert n'était pas content de ce dessin, et, se faisant une affaire d'honneur de donner à ce palais une façade digne du prince qui la faisait bâtir, il commença par faire examiner le dessin de

M. le Vau par tous les architectes de Paris, et les invita à en venir voir le modèle de menuiserie dans une sallo où il était exposé aux yeux de tout le monde ; en môme temps il invita ces mêmes architectes à faire des dessins de cette façade, promettant de faire exécuter celui qui aurait le mieux rencontré, et que le roi trouverait le plus à son goût. Presque tous les architectes blâmèrent le projet de M. le Vau, et en firent la critique dans des mémoires qu'ils donnèrent. Plusieurs même apportèrent des dessins de leur invention, qui furent aussi exposés dans la même salle où était le modèle du projet de M. le Vau. Mon frère fit un dessin à peu près semblable à celui qu'il donna depuis , et qui a été exécuté. M. Colbert, à qui je le montrai, en fut charmé, et ne comprenait pas qu'un homme qui n'était pas architecte de profession eût pu faire rien de si beau. La pensée du péristyle est de moi, et l'ayant communiquée à mon frère, il l'approuva et la mit dans son dessin, mais en l'embellissant infiniment : ce dessin fut exposé dans la salle comme les autres; ce fut un plaisir d'entendre les jugements qu'on fit de ce dessin : il fut trouvé beau et magnifique, mais on ne savait à qui l'attribuer. Les plus versés dans ces matières ne connaissaient personne, hors quelques étrangers qu'ils nommaient, qui pût dessiner si promptement ni si correctement. M. Colbert fut très-content du dessin de mon frère : mais pour ne rien oublier dans une affaire de cette conséquence, il résolut de prendre l'avis des plus excellents architectes d'Italie, et de les inviter, comme il avait fait ceux de France, à donner des dessins. On fit des copies des projets de M. le Vau , qu'on envoya à Rome, et que Ton adressa à M. Poussin, peintre ordinaire du roi, et un des meilleurs qu'il y eût alors. M. Colbert m'ordonna de lui faire une lettre, et la voici.

a MONSIEUR,

a Vous connaîtrez par cette lettre l'estime particulière que le roi fait de votre mérite. Sa Majesté ayant résolu d'envoyer à Rome les plans et les élévations de son palais

du Louvre, pour avoir les avis et les pensées des plus fameux architectes qui y font leur demeure; et pour cet effet ayant besoin d'une personne très-intelligente et trèscapable pour les consulter de sa part sur cette matière, elle a cru ne pouvoir remettre le soin de cette affaire en de meilleures mains que les vôtres. Elle â non- seulement considéré que la connaissance parfaite que vous avez de la peinture et de l'architecture vous rendait très-capable de cet emploi, mais aussi que le long séjour que vous avez fait à Rome, joint à votre mérite, vous ayant sans doute attiré l'amitié de tout ce qu'elle a d'excellents hommes, personne ne pourrait mieux que vous en tirer les lumières et les avis qu'on leur demande. Le discours qui accompagne les plans et les élévations que je vous envoie, et qui leur sert d'explication, vous instruira suffisamment des choses sur lesquelles il les faut consulter, et il suffira de toucher quelques observations sur la manière dont je crois que vous devez vous conduire avec eux. J'estime qu'avant de les assembler, il serait nécessaire de les voir, de leur communiquer les dessins à tous séparément, et de les leur laisser même quelque temps pour former leurs idées en particulier, afin qu'il se rencontre plus de diversité dans leurs pensées, afin aussi que chacun ait la gloire tout entière de ce qu'il aura inventé, sans qu'on puisse lui reprocher d'avoir été secouru par l'avis de quelque autre.

« Ensuite, il serait bon de les assembler, si cela se pouvait, et de les entendre approuver ou condamner ce qu'ils auraient proposé les uns et les autres , pour juger en gros de quel côté pencherait l'avis de l'assemblée , et savoir ce qui aurait été le plus généralement approuvé. Je ne limite point le nombre de ceux que vous consulterez ; il faut prendre garde seulement que la chose ne traine en longueur, en admettant indifféremment toutes sortes de gens à dire leur avis : d'un autre côté, il faut avoir soin de n'oublier aucun de ceux qui sont en grande réputation , comnio les signori Pietro di Cortone , Reinaldi , le cavalier Bernin , et quelques autres des plus fameux. Il faut les prier tous de don-

Page 1