LA BEAUTÉ
tioo, et de la pratiquer quelque temps, on demeurait persuadé qu'elle'était infiniment aimable, et que ses charmes étaient bien plus solides et plus véritables que ceux de la Beauté.
Le Désir, jeune et bouillant, qui voyageait presque toujours pour satisfaire son humeur prompte et inquiète , se promenant un jour et cherchant quelque aventure , rencontra la Beauté à la porte de son logis, où elle se tenait presque toujours oisive , et seulement pour être vue , pendant que la Bonté , sa sœur, était dans la maison quelle gardait , et où elle ne se tenait pas à rien faire ; le Désir, dis-je, ayant rencontré la Beauté , se sentit ému et tout hors de soi en la voyant, et comme il était assez hardi de son naturel, il l'aborde, quoiqu'il ne la connût pas, il te cajole et lui fait cent galanteries qu'elle reçut avec joie. Le procédé brusque et enjoué du cavalier lui plut extrêmement; elle crut voir en lui quelque chose de noble et 4q généreux, capable des plus hautes entreprises, et qui témoignait une illustre naissance : elle s'imagina mêipe que le Ciel l'avait destinée pour lui , et qu'assurément il le? avait faits l'un pour l'autre ; de sorte qu'après quelques recherches de la part du Désir, leur mariage s'accomplit assez promptement.
De ce mariage naquit l'Amour , qui donna bien de la satisfaction à ses père et mère durant les premiers jours de son enfance : car au lieu que les autres enfants ne font que crier et pleurer en venant au monde, celui-ci no faisait que chanter et danser. 11 ne demandait qu'à rire et à se réjouir ; il discourait de toutes choses agréablement, il faisait même de petits vers et des billets doux les plus spirituels qu'on e\it jamais vus ; enfin son père et sa mère en étaient si contents , qu'ils rompaient la tête à tout le monde des jolies choses qu'il avait dites ou qu'il avait faites. Mais lorsqu'il fut un peu plus grand, il changea si fort, qu'il n'était pas reconnaissablc ; il devint rêveur et chagrin, il ne voulait ni boire ni manger ; il soupirait sans cesse ; ne dormait point et ne faisait que se plaindre, sans savoir
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le plus souvent ce qu'il lui fallait, car on ne lui avait pas plutôt donné une chose qu'il en était la* , et qu'il en demandait une autre , qui ne le oontcntaît pas plus que la première : enfin c'était bien le plus -cruel enfant qui fut jamais , et qui donça le plus de peine à élever. Mais revenons à notre histoire.
Le Désir, après quelques jours de mariage , ayant jeté les yeux sur la Bonté, sa belle-sœur, qu'il n'avait pas encore bien considérée à cause de la grande passion qu'il avait eue d'abord pour sa femme, mais qui commençait un peu à se refroidir; l'ayant, dis-je, regardée de plus près, il remarqua en elle mille agréments et mille perfections qui le touchèrent sensiblement : surtout il fut charmé de son humeur douce , complaisante et officieuse , qui n'aimait qu'à faire du bien , et dont il y avait lieu d'attendre bien plus de secours dans les besoins et dans les rencontres fâcheuses de la vie, que de la Beauté, sa sœur, qui semblait n'être née que pour la joie , et qui en effet ne se connaissait point du tout à prendre part aux afflictions. Il la reconnut patiente et généreuse, jusqu'à obliger ceux même qui l'avaient offensée : en quoi elle était fort différente de la Beauté, qui , bien loin de souffrir des mépris , se fâchait quand on ne la cajolait pas assez galamment. Enfin il jugea que si dans la possession de la Bonté on ne goûtait pas de plaisirs si sensibles ni si touchants qu'en celle de la Beauté , on en recevait assurément de plus tranquilles et de plus durables.
Épris de tant de perfections et de tant d'aimables qualités, il lui découvre les sentiments qu'il avait pour elle : la Bonté , qui était facile , et qui ne pouvait refuser ceux qui la priaient de bonne grâce , lui accorda volontiers ce qu'il souhaitait, et le reçut pour son mari. De leur alliance naquit l'Amitié , qui fut les délices et la joie de tout le monde : il est vrai que durant son premier âge elle ne fut pas si gentille ni si agréable que l'avait été l'Amour ; mais lorsqu'elle commença d'être un peu grande , elle parut si belle,
qu'elle fut désirée et recherchée de tous ceux qui la virent.
so.