L1VAE II
ner leur avis par écrit , ce qu'ils feront , je crois , volontiers ; étant malaisé qu'ils aient de l'indifférence pour la gloire qui leur reviendra d'avoir donné des dessins pour le plus beau et le plus superbe palais du monde , et de les voir préférer, en cas qu'on suive leurs avis, à ceux des plus fameux architectes de leur siècle. Mais ce qu'il est nécessaire de leur faire entendre, c'est que quand ils condamneront quelque chose dans les dessins qu'on leur envoie, ils ajoutant les raisons qu'ils en ont; comme aussi quand ils avanceront quelque pensée et quelque dessin , ils l'appuient ou de quelques raisons d'architecture , ou d'exemples considérables. Voilà de quelle sorte je pense que la chose se doit traiter : néanmoins, comme il se peut rencontrer des difficultés imprévues en s'y conduisant de cette manière, je remets le tout à votre prudence , et vous laisse le choix de l'ordre que vous tiendrez en cette affaire , qui est sans doute trèsimportante , puisqu'il s'agit de mettre en sa perfection le plus bel édifice du monde, et de le rendre digne, s'il se peut, de la grandeur et de la magnificence du prince qui le doit habiter. Je ne doute pas, Monsieur,* que la pensée qu'a eue le roi d'achever son palais du Louvre ne vous ait donné bien de la joie, puisqu'il est aisé de remarquer dans ce dessin l'amour que Sa Majesté a pour tous les beaux arts que vous possédez. Il est constant qu'elle a dessein de les mettre dans le plus haut point de perfection où ils aient jamais été , et qu'elle veut que son règne soit fameux , nonseulement par les grandes actions de sa vie , mais aussi par une infinité d'hommes illustres en toute sorte de professions, qui égalent et surpassent même ceux de l'antiquité. Pour cet effet, elle n'oublie rien de tout ce qui peut exciter naturellement la vertu dans le cœur de ceux qui ont quelques dispositions aux grandes choses , et elle leur donne de sa part tous les moyens de se perfectionner. Pour allumer le désir des sciences t elle a gratifié tous les gens de lettres qui avaient quelque réputation extraordinaire. Partout où le mérite a éclaté , non-seulement en France , mais encore dans toute l'Europe, on y a vu paraître en même temps des mar-
ques de sa libéralité royale. A regard de la peinture et de la sculpture, que Sa Majesté aime singulièrement, et qu'elle regarde comme deux arts qui doivent particulièrement travailler à sa gloire et transmettre son nom à la postérité, elle n'omet rien de ce qui peut les remettre en leur dernière perfection. Ce fut par ce motif si noble et si louable qu'elle établit à Paris , il y a quelques années , une Académie royale de peinture et de sculpture , gagea des professeurs pour l'instruction de la jeunesse, proposa des prix aux étudiants, et donna à cette assemblée tous les privilèges qu'elle pouvait souhaiter. Cette institution n'a pas été infructueuse : il s'y forme des élèves qui promettent beaucoup , et qui donneront quelque jour d'excellents maîtres. Mais parce qu'il semble encore nécessaire aux jeunes gens de votre profession de faire quelque séjour à Rome pour s'y former le goût et la manière sur les originaux et les modèles des plus grands maîtres de l'antiquité et des siècles derniers, et qu'il arrivera souvent que ceux qui ont le plus de génie et de dispositions négligeraient ou ne pourraient en faire le voyage à cause de la dépense , Sa Majesté a résolu d'y en envoyer tous les ans un certain nombre qui seront choisis dans l'Académie, et qu'elle entretiendra à Rome durant le séjour qu'ils y feront. Sa Majesté , considérant encore qu'il serait très-utile pour l'avancement et le progrès de ces jeunes gens d'être sous la direction de quelque excellent maître qui les conduisît dans leurs études, qui leur donnât le bon goût et la manière des anciens, et qui leur fasse remarquer, dans les ouvrages qu'ils copieront, ces beautés secrètes et presque inimitables qui échappent aux yeux de la plupart de ceux qui les regardent, et qui ne sont aperçues que par les plus habiles, pour cet effet Sa Majesté a résolu d'avoir toujours à Rome quelque maître illustre pour avoir le soin et la direction des étudiants qu'elle y enverra, et vous a choisi, Monsieur, et nommé pour celui qu'elle charge présentement de cette conduite. C'est pour cette considération et dans cette vue qu'elle m'a commandé de vous faire tenir la somme de douze cents écus, que vous recevrez par la lettre
de change ci-incluse. Voilà, Monsieur, ce que Sa Majesté m'a commandé de vous écrire. Je ne doute point qu'elle ne reçoive de votre part toute sorte de satisfaction dans l'exécution des deux choses importantes dont elle vous charge. En mon particulier, je vous assure que l'honneur que le [roi vous a fait me donne beaucoup de joie, et j'en aurai toujours d'en rendre aux personnes de votre mérite. »
Cette lettre, qui devait être signée de M. Colbert, ne fut point envoyée , et je n'en sais point la raison. Les dessins partirent, et furent vus à Rome par tous les fameux architectes de ce temps-là, qui envoyèrent tous des projets de leur façon , auxquels on n'eut aucun égard. Ces dessins étaient tous fort bizarres , et n'avaient aucun goût de la belle et sage architecture.
Dans ce même temps, il y avait à Paris un certain abbé Benedetti, qui avait fait connaissance avec M. Colbert, du temps qu'il était intendant de M. le cardinal Mazarin, Cet abbé, soit qu'il fût ami du cavalier Bernin', soit que le cavalier se le fût rendu ami par des voies que je n'ai point sues, prôna tellement son mérite , et le mit si fort au-dessus de tous les architectes d'Italie , que M. Colbert prit la résolution de le faire venir en France. Quelques-uns disent que le cardinal Barberin fut le premier qui prôna le cavalier Bernin ; M. de Bellefonds ensuite , et que ce fut sur le bien qu'ils
1 Le cavalier Bernin, peintre, sculpteur et architecte, naquit à Naples, en 1598. Ce fut sous Paul V qu'il commença â se Taire connaître. Ce pontife, en voyant ses premiers ouvrages, prédit la grande réputation qu'il s'acquit depuis. Grégoire XV le décora de l'ordre du Christ. Urbain VIII lui donna la surintendance de la fabrique des bâtiments de Saint-Pierre de Rome. Alexandre VII et Clément IX l'honorèrent de leur estime et de leur amitié. Itome lui est redevable de plusieurs de ses plus beaux monuments : on compte, dans la seule église de Saint-Pierre, nombre d'ouvrages de son invention, qui font l'admiration des connaisseurs. Les principaux sont : le maître-autel, le tabernacle, la chaire de saint Pierre, les tombeaux d'Urbain VIII et d'Alexandre VII, la statue équestre de Constantin, la colonnade circulaire qui environne la place de Sainl-Pierre de Home, la fontaine de la place deKavone, et l'église du Noviciat des jésuites, à Monie~Cavallo. Il mourut à Rome, le 29 novembre 1680, âgé de 82 ans. fjtiote de Patte.)
en dirent , qu'on prit la résolution de le foire Tenir. Voili les lettres qui lut furent écrites.