‹ Mémoires, contes et autres uvres de Charles PerraultChapitre 24 sur 102 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

peut-être aussi que par ses bons avis il remettrait le cavalier sur la bonne voie, et qu'en lui montrant ses fautes, on ramènerait à l'excellent : mais il ne connaissait pas encore le cavalier.

Il aurait été malaisé de trouver deux génies plus opposés. Le cavalier n'entrait dans aucun détail , ne songeait qu'à faire de grandes salles de comédie et de festins , et ne se mettait point en peine de toutes les commodités, de toutes les sujétions et de toutes les distributions de logement nécessaires : choses qui sont sans nombre, et qui demandent une application que ne pouvait prendre le génie vif et prompt du cavalier ; car je suis persuadé qu'en fait d'architecture il n'excellait guère que dans les décorations et les machines de théâtre. M. Colbert, au contraire, voulait de la précision, et savoir où et comment le roi serait logé; comment le service se pourrait faire commodément. Il croyait, et avec raison, qu'il fallait parvenir non-seulement à bien loger la personne du roi et toutes les personnes royales, mais donner des logements commodes à tous les officiers jusqu'aux plus petits, qui ne sont pas moins nécessaires que les plus importants ; il ne cessait de composer et de faire faire des mémoires de tout ce qu'il fallait observer dans la distribution des différents logements, et fatiguait extrêmement l'artiste italien. Le cavalier n'entendait rien et ne voulait rien entendre à tous ces détails, s'imaginant qu'il était indigne d'un grand architecte comme lui de descendre dans ces minuties. Il s'en plaignait à M. de Ghantelou, et même d'une manière peu respectueuse : « M. Colbert, lui disait-il, me traite de petit garçon (ce sont les termes du journal de M. de Ghantelou, qui m'a été communiqué depuis sa mort) ; avec des discours inutiles sur des privés et des conduits sous terre , il consomme des congrégations toutes entières : il veut faire l'habile et n'y entend rien ; c'est un vrai cocalone. » Il ajouta que M. Colbert lui avait voulu faire faire una malla creanca • qu'il F y avait assez poussé , mais que la raison l'avait retenu.

Si le cavalier n'était pas content de M. Colbert, ce ministre était , de son côté, très-mécontent de lui ; il n'en témoignait pourtant rien au-dehors , et parlait toujours de lui avec une estime extraordinaire.

Un jour , M. Colbert ùii au cavalier Bernin : « Nous allons nous embarquer clans un bâtiment qui coûtera bien des millions ; mais n'importe, le roi n'y aura point de regret, s'il est tel qu'il y atout lieu de l'espérer. Cependant, je fais une remarque , que si nous n'y prenons garde , il arrivera que dans ce bâtiment, où il y aura des salles de festin, des salles de comédie, des salons d'une grandeur ' prodigieuse , des galeries admirables , et tout ce qui fait la majesté d'un grand palais, le roi sera obligé de coucher dans une chambre si petite, que la moitié des seigneurs et des officiers qui ont droit d'y entrer n'y pourront pas tenir. Ce serait assurément un grand reproche qu'on aurait à nous faire ; car il faut poser pour fondement que le Louvre doit être regardé comme une maison d'hiver , parce que dans les autres saisons le roi peut demeurer dans ses maisons de campagne. 11 faut que l'appartement où sa personne sera logée soit exposé au midi, c'est-à-dire sur la rivière, où sera aussi la belle vue. Il faut encore poser pour constant qu'on ne peut établir le lieu où Sa Majesté couchera, que dans le pavillon qui termine l'aile qui regarde sur la rivière; car de faire l'appartement du roi sur la face d'entrée, comme vous l'avez proposé, il faudrait mettre des sentinelles avancées pour empêcher, le matin, le bruit des carrosses et des charrettes; or, ce pavillon n'a que trois croisées, dont deux sont employées pour la chambre de cérémonie: ainsi il n'en restera qu'une pour la chambre à coucher, qui, par ce moyen, sera si petite, comme je l'ai déjà dit, que la moitié de ceux qui doivent y entrer n'y pourront pas tenir.»

Le cavalier promit qu'il penserait à cet inconvénient. Trois jours après, il apporta à l'assemblée du Louvre pour les bâtiments, où étaient M. Colbert et M. de Chambray ',

1 M. de Chambray est auteur d'un excellent livre d'architecture, intitulé : Parallèle de l'Architecture ancienne avec la moderne. (Noie de Patte.)

frère de H. de Chantelou, et moi, un dessin qu'il tenait appuyé contre sa poitrine; et, s'adressant à M. Colbert, il lui dit qu'il était persuadé que l'ange qui préside au bonheur de la France l'avait inspiré; qu'il reconnaissait sincèrement n'être point capable de trouver de lui-même une chose aussi belle , aussi grande et aussi heureuse que celle qui lui était venue dans la pensée : Io sono intraio , poursuivi t-ii, in pensiere profundo. Il prononça ces mots avec une telle emphase, qu'il semblait qu'il fût descendu jusqu'au fond des enfers. Enfin , après un long discours capable d'impatienter le plus patient de tous les hommes , il montra son dessin avec le même respect que l'on découvre il vero ritratto del vero crucifiœo. Cette profonde pensée n'était qu'un petit morceau de papier collé sur un autre en dessin du pavillon du Louvre sur la rivière, sur lequel il avait marqué avec du jaune quatre croisées , au lieu de trois de l'ancien dessin. « De ces quatre croisées, ajouta-t-il , j'en conserverai deux à la chambre de parade ; je donnerai les deux autres à la chambre de commodité , et en repoussant un peu la cloison qui les sépare du côté de la grande chambre, je rendrai à la vérité cette chambre un peu moins grande , mais aussi j'agrandirai suffisamment celle de commodité.» M. Golbert parut approuver fort cette pensée, et lui donna beaucoup de louanges ; pour moi, qui étais auprès de M. Golbert, indigné d'une telle forfanterie, je ne pus m'empêcher de dire tout bas à ce ministre , que cela ne se pouvait faire sans abattre tout le pavillon , et même les trois autres qui sont en symétrie , chose à laquelle on était convenu de ne penser jamais. Le cavalier, blessé apparemment de la hardiesse que j'avais eue d'ouvrir la bouche, car il n'avait pu rien entendre, voulut savoir ce que j'avais dit. M. Golbert eut beau lui dire que ce qu'il venait d'entendre ne méritait pas d'être redit, le fier italien insista, jusqu'à menacer de quitter la France si on ne l'instruisait de ce que j'avais dit. M. Golbert lui fit part de mon objection, ce On voit bien, dit fièrement le cavalier, que monsieur n'est pas de la profession : il ne lui appartient

donc pas de dire son sentiment sur une chose où il ne connaît rien.» M. Colbert lui dit qu'il avait raison, et qu'il ne fallait pas s'arrêter à ce que je disais. Je ne fus donc traité de part et d'autre que comme le plus chétif et le plus ignorant de tous les hommes. Le dessin fut admiré ; on parla de quelque autre chose, et la compagnie se sépara. Le cavalier retourna chez lui , et M. Colbert monta à l'appartement qu'il avait dans le Louvre. Je le suivis , et en passant dans un corridor, je lui demandai pardon de la liberté que j'avais prise cle parler sur le dessin de M. le cavalier. « Croyez -vous , me dit-il tout en colère, que je ne voie pas cela tout aussi bien que vous ? Peste soit

du b qui pense nous en faire accroire!» Je fus très-

étonné , et louai Dieu dans le même moment de ce qu'il me faisait voir si clairement ce que c'est que la cour, et à quelle dissimulation sont obligés ceux qui veulent y vivre.

Après que les dessins du cavalier parurent avoir été suffisamment examinés , le jour fut pris pour mettre la première pierre du fondement de la face principale du Louvre. Le roi voulut bien la poser lui-même. La pierre était d'un pied et demi en carré ou environ, taillée proprement* Dans le lit inférieur on avait entaillé la place de la médaille et de la plaque de l'inscription, en sorte que la pierre qu'on mit dessus ne touchait point à la médaille ni à îa plaque. Cette pierre de dessus avait aussi son lit inférieur taillé de manière à le joindre exactement au lit supérieur de l'autre. La plaque où était l'inscription était de cuivre de deux lignes d'épaisseur, et de cinq à six pouces en carré. La médaille était d'or, et avait d'un côté la tête du roi, et de l'autre le dessin du cavalier Bernin, avec ces paroles : Majesiati et œterniiati imperii Gallici sacrum. Elle valait cent louis : elle était fondue de la main de M. Yarin , et les paroles de ;?1. Chapelain. La dépense de faire des poinçons et des carreaux était trop grande , et aurait demandé trop de temps. On avait préparé une auge de bois d'ébène ou de poirier noirci , fort propre , une truelle d'ar-

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