LIVRE III
presque tout le public trouva que les arcades , et particulièrement celle du milieu, n'étaient pas assez larges pour leur hauteur. Monsieur, frère unique du roi , qui se fait un plaisir de lui apprendre les nouvelles de la ville, lui dit que tout le monde se plaignait de ce défaut. Le roi ordonna là-dessus à M. Colbert de lui faire deux petits dessins, l'un du modèle tel qu'il était, l'autre de îa proportion qu'on souhaitait qu'il fût. Mon frère fit ces deux dessins, qui ont été deux ou trois mois dans la chambre du roi, et que Sa Majesté rendit ensuite à M. Colbert, en lui disant : « Je persiste toujours à trouver le dessin du modèle tel qu'il est, plus beau que l'autre : cependant comme il faut avoir égard au public, je suis d'avis de partager le différend par la moitié, et d'augmenter la largeur des arcades de la moitié de ce qu'on demande. » Cette résolution fut suivie dans l'ouvrage effectif, qui est d'une proportion moyenne entre celle des deux petits dessins.
Vers ce temps-là on proposa d'amener à Versailles une portion de la rivière de Loire. M. Riquet, qui a fait le canal de la communication des deux mers, était l'entrepreneur de ce travail et le devait exécuter, moyennant la somme de deux millions quatre cent mille livres. Le traité allait être signé, lorsque, ayant par hasard parlé de cette proposition à M. l'abbé Picard, de l'Académie des sciences, celuici me dit que la chose était impossible : qu'il avait nivelé le terrain, fort légèrement à la vérité, mais suffisamment pour pouvoir assurer qu'il n'y avait pas assez de pente pour l'amener sur la montagne de Satori, vis-à-vis de Versailles, où on devait la conduire. J'en parlai à M. Colbert, qui marqua du chagrin de ce que je lui disais : il m'ordonna cependant de faire venir M. l'abbé Picard, qui lui dit positivement les mêmes choses. M. Colbert, fâché de voir de l'obstacle à la satisfaction qu'il espérait donner au roi, poussa un peu M. l'abbé Picard, en lui disant qu'il devait prendre garde à ce qu'il avançai!:; que M. Riquet n'était pas un homme ordinaire, et que la réussite du canal de la communication des deux mers était un préjugé qu'il ne se
trompait pas aussi lourdement qu'on voulait le faire entendre. M. l'abbé Picard, sans répondre un seul mot à M. Colbert, fit une révérence et se retira. Ce procédé me surprit un peu, et il me parut que ce ministre ne s'y attendait pas.
Ceci se passa au bout de la bibliothèque de M. Colbert. Comme il retournait gagner son cabinet, je lui dis que , s'il le jugeait à propos, je mettrais aux mains M. Riquet et M. l'abbé Picard, sans que lïm ni l'autre s'aperçût que ce fut à dessein, et que je lui rapporterais le plus fidèlement qu'il me serait possible la conversation qu'ils auraient ensemble ; que je prierais M. Riquet de vouloir bien nrinstruirede son dessein, et que M. l'abbé Picard que j'aurais mandé, survenant là-dessus, je les ferais entrer facilement en une dispute qui pourrait éclaircir bien des choses. M. Colbert approuva ma pensée, et le lendemain matin je les envoyai prier tous deux de me venir trouver.
Quand M. Riquet fut venu, car je l'avais mandé le premier, je lui dis : « M. Colbert m'a ordonné, monsieur, de prendre connaissance de la belle entreprise que vous allez commencer pour faire venir une partie de la rivière de Loire, parce qu'il veut que je lui en rende compte, et que j'entre dans le détail de cette affaire pour en régler les payements avec vous. Je vous avoue, monsieur, poursuivis-je, que la chose me parait bien difficile ; car Versailles est sur une éminence, et la rivière de Loire est assurément dans le plus bas des plaines où elle passe. — Cela est vrai, monsieur, reprit-il, mais le niveau est plus juste que tous les raisonnements que l'on peut faire à la boule-vue et sur de simples apparences. J'ai fait jeter des niveaux depuis la Loire où je la veux prendre, jusqu'à l'endroit où je la dois mener, et je suis sûr de mon affaire. J'ai de la pente au delà de ce qu'il m'en faut. — On m'a dit, repris-je, que vous promettiez de rendre l'eau de la Loire sur le haut de la montagne de Satori, — Je ne sais ce qu'ils me content, m'interrompit-il, de la montagne de Saint-Satori. — 11 n'y a point, lui dis-je, de saint à cette montagne : elle se nomme