LIVRE III
simplement la montagne de Satori ; et vous avez apparemment fait espérer que vous conduiriez là l'eau que vous promettez : car M. Le Nôtre dit, il y a deux jours, au roi, en l'accompagnant sur les bords du canal de Versailles , que ce serait une belle chose de voir descendre les vaisseaux de la rivière de Loire avec leurs voiles le long de la montagne, en manière de ramasse, et s'en venir flotter sur le canal. M. Le Nôtre n'a pu parler ainsi, que le roi ne lui eût dit que vous amèneriez l'eau de la Loire sur la montagne de Satori. Le roi n'a pu le dire qu'après M. Colbert, ni M. Colbert, qu'il ne l'ait appris de votre bouche. — Ce que j'ai promis, répondit M. Riquet, je le ferai en galant homme. »
Dans ce moment M. l'abbé Picard entra dans mon cabinet. « Monsieur, lui dis-je, vous aimez les belles choses, et surtout celles qui ont du merveilleux. On va faire à Versailles ce que l'on n'a jamais cru possible. M. Riquet s'engage d'amener une partie de la rivière de Loire sur le haut de la montagne Satori : jugez quels jets d'eau l'on pourra faire, ayant une rivière en ce lieu-là. — Il ne faut plus de pompes ni de moulins, répondit M. l'abbé Picard; mais je tiens la chose bien difficile, et monsieur me pardonnera, s'il lui plaît, si je doute que l'eau de la Loire puisse monter à la hauteur du rez-de-chaussée du château de Versailles, bien loin de pouvoir s'élever sur la montagne. Tout le monde sait que la Seine, à l'endroit de Saint-Germain-en-Laye, est plus basse en été de quatre-vingts pieds que le rez-de-chaussée de Versailles. Or, de croire que la Loire, en quelque endroit que l'on la prenne, soit plus haute que la Seine de quatre-vingts pieds, il n'est pas aisé de se l'imaginer. — Les imaginations, dit M. Riquet, doivent le céder à des mesures justes que l'on a prises. — Ces mesures, reprit M. l'abbé Picard, ne sont pas aisées à prendre, et je doute que les niveaux ordinaires soient suffisamment bons pour des distances aussi grandes que celles-là. » Il se dirent encore plusieurs choses, où je vis que M. Riquet n'était pas bien sûr de son affaire.
Je fis le rapport fidèlement de cette conversation à M. Col--
bert, qui, quelques jours après, nomma M. l'abbé Picard et plusieurs autres de l'Académie des sciences , pour aller tout de nouveau niveler la pente qu'il pouvait y avoir de la rivière de Loire à Versailles. On leur donna des ordres du roi pour entrer dans tous les lieux où ils auraient besoin de faire passer leur niveau , avec un exempt de la Prévôté pour les faire exécuter, en cas qu'il s'y trouvât quelque résistance. Le nivellement fut fait avec toute l'exactitude possible , et avec des niveaux d'une justesse infiniment plus grande que celle des gens de M. Riquet , la plupart maçons de village ; et il fut trouvé que l'eau viendrait plus bas que le pied du haut de Versailles , et qu'ainsi elle ne produirait point les effets pour lesquels on avait désiré de l'avoir. Cette précaution n'épargna pas seulement au roi 2,400,000 liv. , et peut-être beaucoup davantage ( car ces sortes de dépenses excèdent toujours de beaucoup les projets qu'on en dresse ) , mais le trouble, l'inquiétude et le dommage qu'on aurait faits dans tous les pays où l'on aurait passé en leur faisant acheter très-cher la grâce de ne pas traverser leurs terres , sans compter la honte d'avoir bouleversé tant de bois , de villages et de maisons inutilement. Ce fut une grande satisfaction pour moi d'avoir contribué à détourner cette folle entreprise.
Dans ce temps-là , ou à peu près , des ingénieurs proposèrent d'élever la rivière des Gobelins un peu au-dessous de Bièvre , pour en amener une partie à Versailles. De bons bourgeois de Paris , très-ignorants en fait d'élévation d'eau et de tout ce qui en dépend , étaient les cautions et les associés de ces ingénieurs. Ils me faisaient pitié , car je voyais qu'ils s'allaient ruiner dans une entreprise qui rie pouvait réussir. Je crois que M. Colbert le voyait aussi bien et mieux que moi : mais tout ce qui pouvait aller à donner des eaux à Versailles était si sacré et si bien reçu du roi , que ce ministre écoutait tout avec une bénignité inconcevable , et se donnait des peines incroyables pour vérifier tout ce qu'on proposait , quoique convaincu , la plupart du temps , que ce n'était que de pures visions.