‹ Mémoires, contes et autres uvres de Charles PerraultChapitre 42 sur 102 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Trianon à la ménagerie, a quarante toises de largeur. Cette grande précision ne venait pas seulement de l'habileté des niveleurs , mais de la bonté du niveau , qui n'avait point eu de pareil jusqu'alors. Cette bonté consiste particulièrement en trois choses ; l'une, qu'au lieu de la ficelle que les maçons mettent ordinairement à leur niveau , MM. de l'Académie y ont mis un cheveu de femme fort long, qui marque l'aplomb du niveau avec une précision infiniment plus grande que ne fait le cordeau qui est aux niveaux ordinaires ; la seconde , que ce cheveu est enfermé dans un tuyau de tôle qui empêche le vent de le mouvoir en aucune sorte. Il y a une ouverture à ce tuyau à l'endroit où le cheveu marque l'aplomb : cette ouverture est fermée par un verre qui empêche le vent d'entrer, et laisse passer la vue. La troisième consiste en ce qu'on met une lunette d'approche sur la traverse du niveau : cette lunette fixe tellement la vue qui vacille toujours quand le niveau est sans lunette , qu'on peut mesurer juste des distances de cent et deux cents toises , sans se tromper de l'épaisseur d'un cheveu. Tous les ouvriers ne pouvaient comprendre comment on pouvait parvenir à cette justesse d'opération ; car avec leurs niveaux ordinaires ils ne pouvaient pas niveler une distance de trente toises, sans se tromper de trois ou quatre pouces.

La guerre s'étant allumée plus que jamais , on fit entendre au roi que pour la faire avec succès il fallait assigner un fonds à l'extraordinaire des guerres de soixante millions par an, sur le pied de cinq millions par mois. Le roi en fit la proposition à M. Coibert, qui en fut effrayé, et qui dit d'abord qu'il ne croyait pas qu'il fût possible de fournir à cette dépense. Le roi lui dit qu'il y songeât , et qu'il se présentait un homme qui entreprendrait d'y suffire, s'il ne voulait pas s'y engager. M. Coibert fut un assez long temps sans aller chez le roi , travaillant chez lui à remuer tous ses papiers, sans que nous sussions ce qu'il faisait, ni encore moins ce qu'il pensait. Enfin , après un temps assez considérable , il me dit d'aller à Versailles, et de porter au

roi les dessins de quelques ouvrages qu'il devait résoudre Le roi, après les avoir examinés, m'ordonna de dire à M. Colbert qu'il vînt le lendemain à Versailles , et qu'il y aurait conseil. Il y alla, et les choses reprirent leur train ordinaire. On prétend qu'il avait pris la résolution de se retirer, voyant la difficulté qu'il trouverait à fournir à cette dépense de soixante millions, avec toutes les autres dépenses de l'État; mais que sa famille lui persuada de ne point quitter la partie, et que c'était un piège qu'on lui tendait pour le perdre, en l'éloignant ainsi des affaires. Pour moi, je veux croire que son amour pour le bien public, joint à la connaissance qu'il avait que personne ne pouvait mieux que lui se tirer d'une conjoncture aussi dure que celle qui se présentait , lui fit affronter ce travail pour le bien du royaume.

Cet événement, ou , pour mieux dire, cet horrible surcroît de dépense , est une des époques des plus considérables qui soient arrivées il y a bien longtemps. Jusque-là toutes les charges de l'État se payaient au jour ordinaire de leur échéance: depuis ce jour, les pensions, dont beaucoup furent retranchées , furent de seize ou dix-huit mois. Dans les bâtiments , les ordonnances qui , étant signées le matin , se payaient souvent l'après-dînée , ne se payaient guère que plusieurs mois après , en vertu d'un état de distribution qui se faisait à mesure qu'il y avait des fonds. Le trésorier des bâtiments , à qui il restait ordinairement cinquante mille écus ou deux cent mille francs à la fin de son année , et qu'il remettait entre les mains de son confrère qui entrait en exercice , se trouvait ordinairement en avance de pareille somme, dont il était fort longtemps à être remboursé. Nous remarquions que jusqu'à ce temps, quand M. Colbert entrait dans son cabinet , on le voyait se mettre au travail avec un air content et en se frottant les mains de joie ; mais que depuis il ne se mettait guère sur son siège pour travailler, qu'avec un air chagrin et en soupirant. M. Colbert , de facile et aisé qu'il était , devint difficile et difficuitueux, en sorte qu'on n'expédiait pas alors tant d'affaires, à beau-

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