‹ Mémoires, contes et autres uvres de Charles PerraultChapitre 43 sur 102 · LIVRE ÏV · texte numérisé non relu

LIVRE ÏV

coup près, que dans les premières années de sa surintendance des bâtiments.

J'ai oublié de vous rapporter ici comment mon frère le receveur-général des finances de Paris fut dépossédé de sa charge de receveur-général , et ce que nous fîmes , mais inutilement, pour lui faire rendre justice par M. Colbert. La chose est aussi étonnante de la part de ce ministre qu'aucune autre qu'il ait faite en sa vie. Pour bien entendre cette affaire , il faut la prendre dès son commencement.

Mon frère a passé un temps très-considérable dans l'emploi de commis des parties casuelles; d'abord chez M. de Yassau , qui exerçait pour M. Sabatier, où il fut premier commis en même temps que M. Colbert qui était son subalterne dans ce bureau; et ensuite chez M. Bukousset, qui le prit pour le même emploi lorsqu'il acheta de Mi Sabatier la charge de trésorier des parties casuelles. Après plusieurs années d'exercice, M. Duhousset lui fit acheter une charge de receveur-général des finances de Paris, qui appartenait à M. Bonneau, son allié. Il posséda cette charge pendant dix années, depuis 16o4 jusqu'en 1664. Pendant tout ce temps les recettes furent si difficiles, qu'au commencement de 1664, mon frère se trouva en avance de quatre cent mille livres ou environ : ce qui arriva particulièrement parce que le roi avait remis au peuple tout ce qui pouvait être dû de reste des tailles de dix années, libéralité admirable, si elle n'eût point été faite aux dépens des receveurs-généraux, à qui ces restes appartenaient, et qui ont presque tous été ruinés faute d'en avoir fait le recouvrement. M. Fouquet, alors surintendant , avait beau être sollicité, il ne faisait et n'a jamais fait aucun fonds pour remplacer les restes remis gratuitement au peuple. Je me souviens d'avoir ouï dire plusieurs fois à mon frère, en parlant à ceux qui étaient assignés sur la recette générale de Paris, et qui lui demandaient leur payement : « Tous vous plaignez de moi , et vous avez raison ; mais plaignez-vous davantage encore. Allez dire partout, mais particulièrement

à M. le surintendant, que je vous retiens votre bien ; que je suis un fripon , un voleur ; vous me ferez plaisir ; car, comme c'est à lui à faire un fonds pour remplacer les restes que le roi a donnés , cela l'obligera peut-être à le faire, pour mettre fin à vos plaintes, qui sont très-raisonnables et très-justes. »

Quand M. Coibert fut mis en la place de' M. Fouquet , tout Paris, et particulièrement tous les gens d'affaires, vinrent cbez mon frère lui faire compliment sur cette promotion , parce que personne n'ignorait l'amitié ancienne qui était entre M. Coibert et lui. Cependant cette élévation de M. Coibert a été la ruine entière de mon frère. On a cru que la réputation qu'il voulait s'acquérir auprès du roi , d'un homme parfaitement intègre , le porta à avoir pour mon frère des duretés qu'il n'aurait pas exercées contre un autre.

Comme mon frère était horriblement persécuté par ceux à qui il devait , il crut qu'il pourrait prendre quelques deniers sur le courant de l'année 1664, pour acquitter les dettes les plus criardes. Mais M. Coibert , rigide observateur de l'ordre et des règles qu'il s'était imposées dans l'administration des finances , et qui avait fixé à un certain jour les payements que les receveurs-généraux devaient faire au Trésor royal , ayant été averti par M. Olivier , huissier de la chaîne, préposé au recouvrement de ces deniers, que mon frère ne faisait pas ses payements en leur entier , voulut en savoir la raison. Mon frère , intimidé plus qu'il ne fallait, se cacha, de sorte que M. Coibert me fit venir, et me dit avec beaucoup de marques d'amitié : « D'où vient que votre frère ne fait pas ses payements, comme il en a été convenu ? je suis fâché de ce désordre , et je voudrais qu'il m'en eût coûté dix mille écus de mon argent et que cela ne fût pas arrivé. » Je lui répondis que j'étais fort surpris de ce qu'il me disait ; que je n'avais aucune connaissance de l'état des affaires de mon frère, et que j'irais incessamment, s'il l'avait pour agréable , le trouver pour en être instruit ; que cependant je ne pouvais le trop remercier de la bonne volonté

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