‹ Mémoires, contes et autres uvres de Charles PerraultChapitre 44 sur 102 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

qu'il témoignait avoir pour lui, le suppliant de vouloir bien la lui continuer. Ayant appris de mon frère une partie de ce que j'ai déjà rapporté ci-dessus, et que la crainte d'être mis en prison par les plus fâcheux de ses créanciers , lui avait fait prendre , sur le courant , quelques sommes pour les apaiser , je retournai en faire rapport à M. Colbert, en lui représentant que mon frère n'était réduit en cette fâcheuse situation que parce qu'on ne lui avait pas remplacé le fonds des restes remis au peuple. Cette réponse ainsi faite à ce ministre , dès le lendemain il fit vendre sa charge de receveur-général à M. Sonnin, pour une somme beaucoup au-dessous de ce qu'elle valait, et de ce que mon frère l'avait achetée : en même temps il le déposséda de l'exercice de la même charge , et y commit M. Coquille, un des deux receveurs-généraux ses confrères. Le même jour, il nomma M. Marin, intendant des finances, pour faire rendre compte à mon frère de ses années d'exercice ; le tout fut exécuté avec une dureté extraordinaire , qui épouvanta tous les gens de finances. Dans le cours des sollicitations que mon frère faisait à M. Colbert, ce ministre lui dit : « Que votre frère me parle de vos affaires. » Dès le lendemain matin, j'entrai dans son cabinet, et lui dis qu'assurément mon frère avait eu tort de se servir des deniers de la présente année pour acquitter les dettes des années précédentes ; mais que la faute était bien excusable, se voyant menacé tous les jours , par ses créanciers , d'être mis en prison , ce qui ne se pouvait faire sans ruiner son crédit , et sans causer une douleur mortelle à sa femme et à toute sa famille ; qu'au fond il lui était dû de grandes sommes par le roi , et qu'il ne serait pas tombé dans ce malheur si elles lui avaient été payées. M. Colbert me répondit que mon frère était au même cas que les deux autres receveurs-généraux, ses confrères. Je lui repartis que mon frère m'avait dit qu'il était dans une situation bien différente de celle de ses confrères , dont l'un était le neveu, et l'autre l'allié de M. Marin , intendant des finances , qui les avait favorisés en toutes rencontres , en leur procurant

des fonds et des réassignations , pendant qu'il laissait tomber sur mon frère tout ce qu'il pouvait de non-valeurs et de charges fâcheuses ; qu'il y avait d'ailleurs une autre différence entre eux , qui était que tous les acquits de mon frère étaient en récépissés des commis du bureau de l'Épargne , de sorte qu'il avait fait tous ses payements en argent comptant , au lieu que la plupart des acquits de ses confrères étaient en quittances comptables, dans lesquelles ils avaient fait entrer des billets de l'Épargne , ce qui allait à des profits très-considérables ; car souvent dans une quittance comptable de cinq cent mille francs , il y entrait pour vingt mille écus de billets de l'Épargne, lesquels n'avaient pas coûté plus de dix ou douze mille livres , le surplus tournant au profit du receveur-général et du trésorier de l'Épargne ; que ces profits pouvaient avoir en quelque sorte dédommagé ses confrères, et les mettaient en un autre état que celui où était mon frère. Mes raisonnements ne plurent point à M. Colbert, et il me dit que je prisse mon parti ; que je visse si je voulais bien continuer à rendre service dans les bâtiments ; qu'en ce cas je ne lui parlasse plus des affaires de mon frère; que si je voulais continuer à lui en parler, je me retirasse, et qu'alors il m'écouterait, et me répondrait. Je lui répondis que je n'avais point d'autre parti à prendre que de me taire , et de me conformer entièrement à sa volonté. Mon frère , après cette réponse , recommença ses sollicitations pendant un très-long temps, donnant tous les éclaircissements qu'on pouvait désirer , jusque-là que, par ses comptes arrêtés à la chambre, le roi lui devait , et lui doit encore ( car il n'a jamais pu être payé ) plus de trois cent mille livres. Au milieu de ses sollicitations, M. Colbert dit encore à mon frère que je lui parlasse de ses affaires. M'étant donc présenté à lui , il me dit : « Votre frère est un homme d'esprit; il y a longtemps que je le connais pour tel : il sait que je suis un de ses anciens amis. 11 s'est fié sur mon amitié , et il a cru qu'il pouvait impunément jouer le tour qu'il m'a fait. — Monsieur , lui répondis-je , vous me pardonnerez , s'il vous plaît,

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