‹ Mémoires, contes et autres uvres de Charles PerraultChapitre 45 sur 102 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

si je vous dis que je ne vois pas quel tour il vous a fait. — Le tour qu'il m'a fait, c'est qu'il a acquitté pour la moitié, avec l'argent de cette année, toutes les dettes qu'il demande aujourd'hui en leur entier. — Ah ! monsieur, m'écriai-je, pouvez-vous avoir une telle pensée d'un homme que vous dites être votre ami , et que vous connaissez il y a si longtemps ? Mon frère souffrira sans peine la pauvreté où il est réduit; mais il ne pourra supporter la douleur de passer dans votre esprit pour un malhonnête homme. Si nous avons quelque défaut dans notre famille , c'est de n'avoir pas assez d'attache au hien, et de négliger les moyens d'en acquérir. » Là-dessus je me retirai. J'eus quelques autres conférences avec M. Colbert, qui n'aboutirent encore qu'à me faire fermer la bouche de la même manière qu'il avait déjà fait. Un jour, enfin, je le priai de vouloir donner à mon frère une petite commission pour pouvoir subsister; maïs je n'obtins rien ; et mon frère demeura sans charge et même sans un Talet pour le servir. Entre ses créanciers, il y avait un nommé M. Chartier, qui était regardé comme le plus dur et le plus inexorable de tous les hommes. Ce fut lui néanmoins qui devint le défenseur et le soutien de mon frère contre tous ses autres créanciers , et il me disait : « Si votre frère avait mon bien entre ses mains , je saurais bien me le faire rendre ; mais c'est un homme qu'on a égorgé au coin d'un bois; je le soulagerai en tout ce qui me sera possible, bien loin de l'opprimer. » La réputation de mon frère était telle que, dans le temps même de son adversité, qui a duré seize ans , deux de ses amis lui ont mis en dépôt tout leur argent comptant , qui montait à plus de quarante mille écus. Mon frère représentait quelquefois à M. Colbert, qu'entre ses créanciers il en avait trois ou quatre , de ses plus proches parents , qu'il eût été bien aise de pouvoir satisfaire ; que leurs créances ne montaient pas ensemble à plus de cinquante mille livres ; qu'il le suppliait de lui accorder cette somme en déduction des trois cent mille livres que le roi luî devait , et que s'il lui faisait cette grâce , il ne mourrait pas avec tant de douleur. Ce ministre eut la dureté de les

lui refuser , et le laissa mourir sans lui faire raison de la moindre chose.

Lorsque je me mariai, j'allai trouver M. Colbert, pour lui demander son agrément. Dès que je lui eus dit la personne, et qui était son père , il me demanda combien on me donnait; je lui dis que la dot était de soixante-dix mille livres, ce C'est trop peu , me dit-il , vous pouvez croire que je songe à vous : vous voyez ce que j'ai fait pour M. du Mets ; je ne ferais pas moins pour vous assurément. Je vous trouverai une fille , parmi les gens d'affaires , qui vous apportera une dot bien plus avantageuse. Mais , poursuivit-il , n'est-ce point un mariage d'inclination ? — Je n'ai vu la fille , repris-je, qu'une fois depuis qu'elle est hors de religion , où elle a été mise dès l'âge de quatre ans. Mais je connais le père et la mère il y a plus de dix ans : je les connais , ils me connaissent , et je suis assuré que je vivrai parfaitement bien avec eux ; voilà , monsieur , la principale raison qui m'y engage. Je serais très-fâché de rencontrer un beau-père qui se plaindrait sans cesse que je ne fais rien, qui voudrait que je vous importunasse tous les jours pour vous prier de penser à moi. Je ne veux point en venir là. Vous me faites donner des appointements plus forts que je ne mérite ; mais je n'ai aucun profit. Tous les marchés qui se font, ne me rapportent rien. 11 y a plus, c'est que les brevets que vous donnez pour des logements , pour des privilèges et autres choses semblables , non-seulement je n'en prends rien , mais j'y mets mon parchemin , ma peine et celle de mon commis , sans en profiter d'autre chose que d'une révérence, très-mal faite le plus souvent. Pour moi, je suis bien aise que cela aille ainsi; mais il y a tel beau-père qui n'en serait point du tout content. — Je crois , me dit M. Colbert , que vous avez raison ; faites votre affaire, et soyez sûr que j'aurai soin de vous. » Je fus bien aise d'avoir trouvé l'occasion de faire savoir nettement à ce ministre de quelle manière je le servais, et que je me reposais entièrement sur lui pour la récompense de mon travail.

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