LIVRE IV
Quand le jardin des Tuileries fut achevé de replanter , et mis dans l'état où vous le voyez : « Allons , me dit-il , aux Tuileries en condamner les portes : il faut conserver ce jardin au roi , et ne le pas laisser ruiner par le peuple , qui en moins de rien l'aura gâté entièrement. » La résolution me parut bien rude et fâcheuse pour tout Paris. Quand il fut dans la grande allée , je lui dis : « Vous ne croiriez pas, monsieur, le respect que tout le monde, jusqu'au plus petit bourgeois, a pour ce jardin; non-seulement les femmes et les petits enfants ne s'avisent jamais de cueillir aucune fleur, mais même d'y toucher; ils s'y promènent tous comme des personnes raisonnables : les jardiniers peuvent, monsieur , vous en rendre témoignage ; ce sera une affliction publique de ne pouvoir plus venir ici se promener , surtout à présent que l'on n'entre plus au Luxembourg ni à l'hôtel de Guise. — Ce ne sont que des fainéants qui viennent ici, me dit-il. — Il y vient, lui répondis-je, des personnes qui relèvent de maladie, pour y prendre l'air; on y vient parler d'affaires, de mariages, et de toutes choses qui se traitent plus convenablement dans un jardin que dans une église , où il faudra à l'avenir se donner rendez-vous. Je suis persuadé, continuai-je , que les jardins des rois ne sont si grands et si spacieux, qu'afin que tous leurs enfants puissent s'y promener. » Il sourit à ce discours , et dans ce même temps la plupart des jardiniers des Tuileries s'étant présentés devant lui , il leur demanda si le peuple ne faisait pas bien du dégât dans leur jardin. « Point du tout, monseigneur, répondirent-ils presque tous en même temps; ils se contentent de s'y promener et de regarder. — Ces Messieurs, repris -je, y trouvent même leur compte, car l'herbe ne croit pas si aisément dans les allées. » M. Colbert fit le tour du jardin , donna ses ordres , et ne parla point d'en fermer l'entrée à qui que ce fût. J'eus bien de la joie d'avoir en quelque sorte empêché qu'on n'ôtât cette promenade au public. Si une fois M. Colbert eût fait fermer les Tuileries , je ne sais pas quand on les aurait rouvertes. Cette dureté aurait été louée de toute la cour .
qui ne manque jamais d'applaudir au ministre, particulièrement quand il paraît y avoir du zèle pour le plaisir du prince. Environ vers ce temps-là, Lulli se fit donner le droit de composer seul des opéras et d'en recevoir le profit, qui était considérable. Ce spectacle avait commencé par un petit opéra dont messieurs faisaient les premiers personnages. Il fut chanté d'abord au village d'Issi, dans la maison d'un orfèvre, où il réussit beaucoup. On m'y mena à la première représentation , qui fut applaudie. L'abbé Perrin avait composé les paroles, et Cambert la musique. Le succès de cette pastorale en musique leur fit entreprendre d'autres opéras qui furent représentés en public avec applaudissement , et avec bien du profit pour le poëte , le musicien, et pour tous les acteurs. Lulli, qui s'était moqué jusque-là de cette musique, voyant le gain qu'elle produisait, demanda au roi le privilège de faire seul des opéras et d'en avoir le profit. Perrin et Cambert s'y opposèrent, aussi bien que M. Colbert, qui ne trouvait pas qu'il y eût de justice à déposséder les inventeurs ou du moins les restaurateurs de ce divertissement. Lulli demanda cette grâce au roi avec tant de force et d'importunité , que le roi, craignant que, de dépit, il ne quittât tout, dit à M. Colbert qu'il ne pouvait pas se passer de cet homme dans ses divertissements , et qu'il fallait lui accorder ce qu'il demandait : ce qui fut fait dès le lendemain. Deux ou trois jours après, j'entendis dire à ce ministre que les courtisans trouvaient à redire à ce qu'on faisait pour Lulli , parce que cet homme allait gagner des sommes immenses ; qu'il aurait mieux valu la laisser partager entre plusieurs musiciens; que ce gain les aurait engagés par émulation à se surpasser les uns les autres , et à porter notre musique à sa dernière perfection, a Je voudrais, disait M. Colbert, que Lulli gagnât un million à faire des opéras , afin que l'exemple d'un homme qui aurait fait un telle fortune à composer de la musique engageât tous les autres musiciens à faire tous leurs efforts pour parvenir au même point que lui; » tant il est vrai que les ^ministres sa-