‹ Mémoires, contes et autres uvres de Charles PerraultChapitre 47 sur 102 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

vent faire toujours valoir les résolutions de leur maître.

Lulli ayant obtenu ce qu'il souhaitait, me pria, conjointement avec M. Vigarani qui faisait les machines et les décorations du théâtre , d'engager M. Colbert à demander au roi la grande salle de comédie du Palais-Royal, pour y représenter leur opéra. J'en fis la proposition à ce ministre, qui m'écouta favorablement. Je me souviens que je lui dis; qu'une des choses que les empereurs romains avaient eu soin d'observer, était de donner des jeux et des spectacles au peuple, et que rien n'avait plus contribué à les maintenir dans la paix et dans la tranquillité ; qu'aujourd'hui ce n'était plus l'usage que les princes prissent ces soins-là , mais qu'assurément il serait très-agréable au Parisien de pouvoir au moins prendre ees sortes de divertissements dans le palais de son prince. «Vous êtes éloquent, me répondit M. Colbert en souriant, j'y songerai. » 11 en parla au roi, qui fut bien aise d'accorder cette grâce à Lulli.

En l'année 1667, le roi alla visiter les fortifications que M. de Louvois avait fait faire à diverses places du royaume. Sa Majesté en revint très-satisfaite, mais surtout du peu qu'elles avaient coûté par rapport à la grandeur et à l'étendue des ouvrages que M. de Louvois n'avait pas manqué d'exagérer. Au retour, il dit à M. Colbert : «Je viens de voir les plus belles fortifications du monde et les mieux entendues ; mais ce qui m'a le plus étonné, c'est le peu de dépense qu'on y a faite : d'où vient qu'à Versailles nous faisons des dépenses effroyables , et que nous ne voyons presque rien d'achevé ? il y a quelque chose à cela que je ne comprends point. » M. Colbert fut vivement blessé de ce reproche ; et, quoiqu'il rendît au roi de très-bonnes raisons de la différence qui se trouvait entre les ateliers d'armée , où les soldats ne reçoivent qu'une très-petite paye , et les ateliers de Versailles , où l'on paye de fortes journées aux paysans qui y travaillent; que les ouvrages des fortifications se voient d'un coup d'œii , et sont tous d'une même espèce ; que ceux de Versailles sont répandus en mille endroits , et presque tous d'espèces différentes : il crut que ce monar-

que avait été prévenu sur cet article , et qu'assurément on lui avait fait entendre qu'on payait trop cher tout ce qui se faisait à Versailles. Pour ôter au roi cette pensée très-mal fondée , il ordonna qu'on donnât à l'avenir tous les ouvrages de bâtiments au rabais ; et, afin que la chose se fît avec éclat , il voulut qu'on mît des affiches au coin des rues , pour recevoir les offres de tous les ouvriers. Ce fut pour moi un grand surcroît de travail , que de dresser toutes ces affiches , qui furent en très-grand nombre , et d'un détail incroyable, car toutes sortes d'ouvrages de chaque métier y étaient spécifiés. Cette précaution n'aboutit à rien d'utile ; au contraire , elle causa un très-grand mal , car les mauvais ouvriers chassèrent, par leurs rabais, les meilleurs et les plus en état de rendre de bons services. Il y eut des menuisiers qui , n'ayant que de méchants bois dans leurs chantiers , firent de si mauvais ouvrages pour Versailles, que, quand les croisées qu'ils avaient faites étaient fermées , on y voyait presque aussi clair que quand elles étaient ouvertes. 11 y eut de bons ouvriers qui continuèrent à travailler comme ils avaient accoutumé , et , quand on leur disait que si on les payait sur le pied des affiches et des marchés faits avec leurs confrères, ils seraient ruinés : «Nous ne nous soucions point des affiches , répliquaient-ils ; nous ferons toujours de bons ouvrages, et nous sommes sûrs que M. Colbert est trop juste pour ne pas les payer ce qu'ils valent ; » et c'est ce qui arriva. Ils furent payés à l'ordinaire , et l'on n'eut point d'égard aux marchés faits avec les autres ouvriers.

Ce changement me rendit le travail si onéreux, et M. Colbert devint si difficile et si chagrin , qu'il n'y avait plus moyen d'y suffire ni d'y résister. Dans ce même tempjs il voulut que M. de Blainville, son fils , qu'on appelait alors M. Dormoy , travaillât sous lui dans les bâtiments , et fit presque tout mon emploi. Je pris le parti de le lui abandonner tout entier.

Je mis tous les papiers des bâtiments en bon ordre ; je les lui rendis avec un inventaire très-exact, et je me retirai

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