DES PREMIERS CONTES EN VERS PURLIÉS PAR PERRAULT
Perrault, à l'âge de cinquante ans, se retira des affaires pour ne plus s'occuper que d'ouvrages de littérature, et surtout de l'éducation de ses enfants. Ce fut âgé de soixante-trois ans qu'il publia une nouvelle en vers intitulée la Marqu\se de SalusseSj ou la patience de Griselidis. Elle parut à Paris en 1691, chez Jean-Baptiste Coignard. L'auteur en avait fait une lecture dans une des séances publiques de l'Académie française, et, à ce titre, elle fut imprimée dans le volume que cette compagnie publiait alors tous les ans.
Nous apprenons, par la lettre qui est à la suite de ce petit poëme, que cette charmante historiette de Boccace avait déjà été mise en prose française , imprimée pour le peuple, et vendue avec la petite couverture de papier bleu pâle qui est en quelque sorte de rigueur pour les livrets populaires, ce qui a fait donner à la collection de ces sortes d'ouvrages le surnom de Bibliothèque bleue.
« Si je m'étais rendu, dit Perrault dans cette lettre, â tous les différents avis qui m'ont été donnés sur l'ouvrage que je vous envoie, il n'y serait rien demeuré que le conte tout nu et tout uni, et, en ce cas, j'aurais mieux fait de n'y pas toucher, et de le laisser dans son papier bleu, où il est depuis si longtemps. »
Plus loin l'auteur dit encore : « Vous vous étonnez peut-être de ce que je donne le nom de Griselde à la marquise de Salusses, et non pas celui de Griselidis, connu de tout le monde, et si connu, que la patience de Griselidis est passée en proverbe. Je vous dirai que je me suis conformé en cela à Boccace, le premier auteur de cette nouvelle ; que le nom de Griselidis m'a paru s'être un peu sali dans les mains du peuple ; et que d'ailleurs celui de Griselde est plus facile à employer dans la poésie '.»
Griselidis eut du succès ; et l'auteur en publia, en 1694, une seconde édition, avec le conte de Peau d'âne, et celui des Souhaits ridicules. L'histoire de la composition de Griselidis se lie à celle des contes de fées; car les deux derniers contes du recueil sont bien de celte nature; ils sont tous deux en vers comme Griselidis. Peau d'âne est dédié à Mme ia marquise de L**\ Le préambule de ce conte montre combien Perrault, à l'âge de soixante-six ans, aimait à s'amuser de ces fictions.
11 est des gens de qui l'esprit guindé, Sous un front jamais déridé, Ne souffre, n'approuve et n'estime Que le pompeux et le sublime :
Pour moi, j'ose poser en fait • Qu'en de certains moments l'esprit le plus parfait
* Ce second passage se trouve retranché dans i'èdition de 1694, (ou Griselidis a remplacé partout Griselde), et n'existe que dans celle de 1691. •
Peut aimer sans rougir jusqu'aux marionnettes,
Et qu'il est des temps et des lieux
Où le grave et le sérieux Ne valent pas d'agréables sornettes.
Pourquoi faut-il s'émerveiller
Que la raison la mieux sensée, !
Lasse souvent de trop veiller,
Par des contes d'ogre et de fée
Ingénieusement bercée,
Prenne plaisir à sommeiller?
Sans craindre que l'on me condamne
De mal employer mon loisir, Je vais, pour contenter votre juste désir, Vous conter tout au long l'histoire de Peau d'une.
Comme le conte de Peau d'âne est, dit-on, un des chefs-d'œuvre du genre, un des mieux inventés, un des plus variés pour les événements, il est important de démontrer que Perrault n'en est pas l'auteur primitif, qu'il n'a fait que le mettre en vers, comme celui de Griselidis.
La guerre littéraire que Perrault avait allumée dans le sein de l'Académie, par la lecture de son poëme sur le siècle de Louis XIV, le détermina à composer son ouvrage intitulé Parallèle des anciens et des modernes. Le second volume de cet ouvrage avait paru dès l'an 1689, et la seconde édition porte la date de 1693, c'est-à-dire qu'elle est antérieure d'un an à la première édition du conte de Peau d'âne. Perrault a, dans son Parallèle, adopté la forme du dialogue. Dans un endroit de cet ouvrage, le partisan des anciens y exalte les Fables milésiennes. Le partisan des modernes lui répond : « Les fables milésiennes sont si puériles, que c'est leur faire assez « d'honneur que de leur opposer nos contes de Peau d'âne et de Mèrel'oije.» Le cardinal de R.etz, dans ses .Mémoires, et plusieurs auteurs de ce temps font souvent allusion au conte de Peau d'âne. Boileau, dans la dissertation sur le conte de Joconde, imprimée pour la première fois en 1669, c'est-àdire plus de trente ans avant les contes de Perrault, s'exprime ainsi: « Qu'aurait-on dit de Virgile, bon Dieu ! si à la descente d'Énée dans l'Italie, jl lui avait fait conter par un hôtelier l'histoire de Peaud'àne, et des contes de ma Mère l'oije?» Cette plaisante idée de Boileau ne lui appartient pas, et bien avant qu'il eût écrit sa dissertation, Scarron, ce grand-maître du burlesque, dans le livre II de son Virgile travesti, parlant d'Astianax et d'Hécube, avait dit .-
Et cette bonne mère grand, Quand il devint un peu plus grand, Faisait avec lui la badine, L'entretenait de Melusine, De Peau d'âne et de Fier-à-Bras, Et de cent autres vieux fatras.
Molière, dans son Malade imaginaire, représenté en 1673, fait dire à
Louison, acte II, scène i : « Je vous raconterai, si vous voulez, pour vous désennuyer, le conte de Peau d'âne. » La Porte, dans ses Mémoires, dit qu'en 1645, Louis XIV, enfant, mais déjà passé dans les mains des hommes, ne pouvait s'endormir, parce qu'on ne lui contait plus des contes de Peau d'âne, ainsi que les femmes qui le gardaient avaient coutume de le faire. On voit bien, par ces passages, que le conte de Peau d'âne et les contes de la Mère l'oije étaient aussi connus du peuple que Griselidis, avant que Perrault s'avisât de les habiller à sa façon, en vers et en prose. Ceci rectifie déjà une erreur presque universelle, relativement à ces vers de La Fontaine :
Et moi-même qui fais cette moralité, Si Peau d'âne m'était conté, J'y prendrais un plaisir extrême.
On a cru généralement que ces vers faisaient allusion au conte de Perrault, intitulé Peau d'âne. Quelques commentateurs ont même été charmés de faire preuve à ce sujet de leur sagacité, en faisant ressortir dans ce passage un trait malin et épigrammatique dirigé, selon eux, par le bonhomme contre le détracteur et l'antagoniste des chefs-d'œuvre de l'antiquité. La vérité est que la fable iv du livre VIII, dans laquelle se trouvent ces vers de La Fontaine, parut dans son second recueil en 1678, et que notre fabuliste ne pouvait alors deviner que Perrault publierait, seize ans après, le conte de Peau d'âne. Il faut donc en conclure que ce conte de Peau d'âne était connu, était populaire, lorsque La Fontaine écrivit sa fable, et que, bien loin que notre fabuliste fasse allusion au conte versifié par Perrault, ce Sont ces vers même qui paraissent avoir donné à Perrault l'idée de versifier le conte, et de le publier, dans l'espérance que tout le monde penserait comme le bonhomme, et prendrait un plaisir extrême à le lire.
Quelque décisives que paraissent ces preuves, on pourrait faire une objection tirée des Contes ou joyeux Devis de Bonaventure Desperiers. La cent trentième nouvelle de ce recueil porte ce titre : D'une jeune fille surnommée Peau d'âne, et comment elle fui mariée par le moyen que lui donnèrent les fourmis. Voici quel est ce conte en substance: un gentilhomme devint amoureux de la fille d'un marchand, surnommée Pernette, et s'en fit aimer. Le père et jamèrene voulaient pas ce mariage, mais n'osaient refuser leur consentement. Ils imaginèrent de ne donner ce consentement qu'au moyen de conditions impossibles à remplir, et ils exigèrent que leur fille, si elle voulait épouser son amant, ne vêtit d'autre habit qu'une peau d'âne : elle se conforma à cette condition. Ils voulurent ensuite qu'elle levât grain à grain avec sa langue un boisseau d'orge qu'à cette fin ils feraient répandre par terre : elle dit qu'elle y consentait, et se rendit sur les lieux. Des fourmis s'y rendirent aussi, et enlevèrent, sans être vues, tous les grains d'orge, de sorte que la place parut avoir été faite vide par Pernette. « Par ce moyen Pernette fut mariée à son amy, duquel elle fut caressée et aimée comme elle l'avoit bien mérité. Vray, est que, tant qu'elle vesquit, le sobriquet de Peau d'âne lui demeura.»
Voudrait-on prétendre que Scarron, dans son Virgile travesti, Boileau dans sa dissertation, Molière dans sa comédie, La Fontaine dans sa fable, et Perrault dans son Parallèle des anciens et des modernes, ont également eu en vue, dans les passages que j'ai rapportés, le conte de Bonaventure Desperiers, mais que le conte publié par Perrault sous le même titre de Peau d'une, en 1694, étant différent, rien ne prouve qu'il était connu avant lui, et qu'on doit par conséquent le considérer comme étant de son invention ?
Cette supposition serait bien invraisemblable. Le conte de Desperiers tient au plus sept ou huit pages. Il est emprunté du livre VI d'Apulée, dans sa fable de Psyché. Ce conte est si pauvre d'invention et si peu intéressant, qu'il est bien difficile de croire qu'il ait jamais été assez populaire pour qu'on pût en parler comme d'une chose universellement connue; et s'il n'avait existé un autre conte portant spécialement et uniquement le titre de Peau d'âne, plus varié, plus amusant que celui de Desperiers, La Fontaine aurait-il osé dire :
Si Peau d'âne m'était conté, J'y prendrais un plaisir extrême ?
Mais, de plus, aussitôt que le conte de Peau d'âne mis en vers par Perrault eut paru avec Griselidis, un anonyme en fit une critique détaillée qui fut imprimée dans le Recueil de -pièces curieuses et nouvelles, tant en prose qu'en vers, que publiait à La Haye Adrian Moetjens. Cette critique est intitulée Lettre de monsieur de ** à mademoiselle **% sur les pièces de Griselidis et de Peau d'âne, de M. Perrault, t. Il, p. 21 à 105 du recueil. Ce tome II parut en 1694, et la seconde lettre de cette critique est datée du 28 mai 1694. Ainsi le conte de Perrault ne faisait que de paraître lorsque la critique fut imprimée; tant le beau monde d'alors mettait d'intérêt à ces futiles compositions ! L'auteur de cette critique blâme Perrault de ne pas nous avoir tracé un portrait de l'héroïne de son conte; surtout, de ne nous avoir pas expliqué nettement comment s'opérait son déguisement sous son hideux accoutrement, et il ajoute à ce sujet la réflexion suivante :
« Quand les nourrices content Peau d'âne aux petits enfants, ils n'y regardent pas de si près : tout passe à la faveur de l'admiration et de l'étonnement où les mettent toutes les choses extraordinaires; mais notre auteur a dû prévoir que Peau d'ane contée en beaux vers trouverait des lecteurs qui demanderaient de la justesse et de l'exactitude dans son conte, comme de la raison et de la rime dans sa poésie. »
Le critique refait ensuite le conte de Peau d'âne à sa manière, pour le rendre plus clair et plus vraisemblable ; puis, s'applaudissant de ses inventions, et les comparant au conte tel qu'il est dans Perrault, il dit encore :
« Il pourrait bien être que c'est de cette sorte que la fable se débitait et se rendait intelligible dans son origine ; mais comme elle est fort vieille, et que la tradition en a passé au travers de plusieurs siècles par les mains d'un peuple fort imbécile de nourrices et de petits enfants, il n'y aurait rien de
surprenant que le tout manquât aujourd'hui de quelques-unes de ses principales circonstances, capables de donner de la lumière à tout le reste. Mais il y avait lieu d'attendre qu'un auteur aussi ingénieux que le nôtre répandrait un peu de son bon esprit sur la fable, et ne la conterait pas au public tout à fait aussi obscure et aussi confuse que sa nourrice la lui avait contée à lui-même autrefois pour l'endormir. »
Il est donc bien démontré que Perrault n'a fait que mettre en vers le conte de Peau d'âne, tel que les nourrices le contaient de son temps aux. petits enfants, sans y rien ajouter, sans y rien changer,
DU RECUEIL DES CONTES EN PROSE DE PERRAULT ET DE CELUI DE !tflle LHERITIER.
Le succès du conte de Peau d'àne suggéra à Perrault ridée de mettre par écrit, mais en prose, les contes de la Mère l'oije, ou les récits merveilleux dont les nourrices de son temps amusaient les enfants, et dont il avait fait mention dans son Parallèle des anciens et des modernes. Il livra d'abord à son jeune fils, dont l'éducation l'occupait beaucoup, ces récits à composer comme exercices d'étude, et la naïveté des phrases enfantines du jeune Perrault Darmancour lui ayant paru favorable à ce genre de composition, il la conserva en partie, et disposa le tout pour l'impression. Perrault donna avec raison à ce recueil le titre d'Histoires ou Contes du temps passe.
L'ouvrage parut au mois de janvier 1697 en un petit volume in-12. Mais ces contes avaient circulé en manuscrit avant d'être imprimés, et leur succès inspira à Mlle Lhéritier l'idée de mettre aussi par écrit les contes qu'elle avait entendu faire à sa nourrice. En 1696, c'est-à-dire un an avant la publication des contes de Perrault, parurent les OEuvres meslèes , contenant l'Innocente tromperie , l'Avare puny, les Enchantements de l'éloquence, les Aventures de Finette, Nouvelles et autres ouvrages en vers et en prose de M1^ L*** '. Le premier conte est adressé à Mlle Perrault, fille de notre Perrault. Après divers éloges sur son père , Mlle Lhéritier dit à cette demoiselle que la conversation étant tombée sur un de ces contes naïfs, qu'un de ses élèves a mis depuis peu sur le papier avec tant d'agrément, on en conta quelques-uns, et que son tour à elle étant venu, elle conta celui de Marmosan, avec quelques broderies qui lui vinrent à l'esprit; puis elle ajoute : « Je vais vous dire un conte tel à peu près que je le racontai. J'espère que vous en ferez part à votre aimable frère ; et vous jugerez ensemble si cette fable est digne d'être placée dans son agréable recueil de contes. » Puis elle termine ainsi :
1 Mademoiselle Lhéritier de Villandon (Marie-Jeanne1) naquit 1664 et mourut en 1754 à Paris. L'auteur de l'article de mademoiselle Lhéritier, dans la Biographie universelle, cite une édition de ses OEuvres mêlées, de i69o. Le privilège prouve qu'en effet ces œuvres mêlées ont été achevées d'imprimer le 8 octobre 1698.
SUR LES CONTES. iOÊJ
« Ce que je viens de vous dire est toujours au fond bien naïvement le conte de Marmosan, tel qu'on me Ta conté quand j'étais enfant. »
Cent fois ma nourrice ou ma mie M'ont fait ce beau récit le soir près des tisons ; Je n'ai fait qu'ajouter un peu de broderie.
Dans le second conte, intitulé les Enchantements de l'éloquence, ou les effets de la douceur, nouvelle adressée à madame la duchesse d'Épemont l'auteur dit :
« Vous vous étonnerez. sans doute, vous que la science la plus profonde n'a jamais étonnée, que ces contes, tout incroyables qu'ils sont, soient venus d'âge en âge jusqu'à nous, sans qu'on se soit donné le soin de les écrire :
Ils ne sont pas aisés à croire, Mais tant que dans le monde on verra des enfants, Des mères et des mères-grands, On en gardera la mémoire.
Une dame très-instruite des antiquités grecques et romaines, et encore plus savante dans les antiquités gauloises, m'a fait ce conte quand j'étais enfant. »
Page 172, elle interrompt sa narration pour dire encore : « Si je voulais, Madame, vous conter cette histoire entièrement dans les termes que les conteurs de Provence l'ont apprise à nos grand'mères, je vous dirais, etc.»
Dans une lettre à Mme de D. G**;, M1^ Lhéritier , dissertant sur l'antiquité de ces contes, l'attribue à des troubadours, et ajoute :« Malgré le progrès des romans, la tradition nous a conservé les contes des troubadours ; et comme ils sont ordinairement remplis de faits surprenants, et qu'ils renferment une bonne morale, les grand'mères et les gouvernantes les ont toujours racontés aux enfants. »
A la page 312 est un aveu encore plus décisif et plus important pour notre objet.
« Ce qui me paraît le plus capable d'étonner, est de voir que ces fables gothiques, qui ne sont faites que pour porter aux bonnes mœurs, sont cependant remplies très-souvent d'aventures scandaleuses. Par exemple, vous savez bien que dans le conte de Finette, ses deux sœurs sont trèséloignées d'être aussi vertueuses que je les fais : on ne parle point de mariage : ce sont deux indignes personnes de qui on raconte les faiblesses odieuses, avec des circonstances choquantes. » Dans un autre endroit ( p. 311) elle dit : « J'ai pour moi la tradition, qui met ce conte de Finette au temps des croisades. »
Il est bien démontré, d'après ces passages, que le fond des contes composés par M*Je Lhéritier, à l'imitation de ceux de Perrault , n'était point de son invention, mais qu'elle n'avait fait que mettre par écrit et
broder à sa manière des récits de grand'mères et de gouvernantes, trans^ mis, comme elle le dit, d'âge en âge par une longue tradition.
Actuellement, revenons au recueil de Perrault.
Il est dédié à Mademoiselle; et quoiqu'on ait imprimé peut-être plus de cinq cents éditions de ce livre, et plusieurs avec des notices sur l'auteur et sur l'ouvrage, personne n'a pris soin de rechercher quelle était la princesse qui portait, à cette époque, exclusivement le titre de Mademoiselle. C'était Elisabeth-Charlotte d'Orléans, sœur de Philippe, duc de Chartres, et depuis duc d'Orléans, et régent du royaume après la mort de Louis XIV. Charlotte d'Orléans était née le 13 septembre 1676. Elle avait vingt ans accomplis, et elle épousa l'année suivante le duc de Lorraine. Dans l'épître dédicatoire il est parlé de l'étendue de son esprit, qui peut s'élever en même temps jusqu'aux plus grandes choses et s'abaisser jusqu'aux plus petites. Ces contes ne sont donc pas dédiés à un enfant, comme l'ont cru quelques éditeurs, mais c'est un enfant qui est censé parler dans cette épître dédicatoire. Elle est signée P. Darmancour , c'est-à-dire Perrault Darmancour. Ce nom est celui d'un fils de Perrault. Mais l'éditeur des Mémoires posthumes de cet académicien nous dit, dans une note, que Perrault est le véritable auteur des Contes de fées publiés sous le nom de son fils, ce que personne n'ignorait : Perrault avait alors soixante-huit ans, et il eut quelque scrupule de faire paraître sous son nom une production aussi frivole. On ne fut pas la dupe de ce stratagème, ou plutôt lui-même ne désirait pas qu'on s'y trompât, puisque son fils était, dit-on, tout au plus alors âgé de dix ans : Perrault empruntait le nom d'un enfant plutôt par décorum que par déguisement ou par ruse.
Je trouve dans la première édition de ces contes une preuve positive de la proposition que j'ai avancée : celte première édition est précédée d'un frontispice gravé qui représente une vieille filant et faisant en même temps des contes à une jeune fille et à deux jeunes garçons qui sont auprès d'elle. Au-dessus de cette femme sont écrits ces mots : Contes de ma Mère Voye ; ce qui nous indique que ce recueil contenait les contes vulgairement connus sous ce titre, et cités plus haut, dans le passage du Parallèle sur les anciens et les modernes dans lequel Perrault fait mention des contes de Peau d'âne et de la Mère Voye comme étant alors populaires. Or, la publication du Parallèle sur les anciens et les modernes est antérieure à celle du recueil dont nous nous occupons; il est donc prouvé que les contes de ce recueil, qui sont ceux de ma Mère Voye, ne sont pas de l'invention de Perrault, mais que, comme Peau d'âne, ils étaient connus des bonnes et des nourrices qui les racontaient aux petits enfants, avant qu'il eût pris à Perrault la fantaisie de les écrire et d'y coudre des moralités en vers. Enfin l'auteur semble lui-même confirmer cette assertion par son aveu, lorsqu'il dit dans son épître dédicatoire : « Ces contes donnent une image de ce qui se passe dans les moindres familles, où la louable impatience d'instruire les enfants fait imaginer des histoires dépourvues de raison, pour s'accommoder à ces mêmes enfants qui n'en ont pas encore. » Il est remarquable que ce recueil ne contient pas le conte de Peau d'âne,
et qu'on ne le trouve ni dans l'édition de 1707, qui est la réimpression, page pour page, de la première, ni dans l'édition de 1724, qui parut chez Nicolas Gosselin. Toutes ces éditions ne contiennent que huit contes, savoir : la Belle au bois dormant, le petit Chaperon rouge, Barbe bleue, le Chat botté, les Fées, Cendrillon, Biquet à la houppe et le petit Poucet. Il est probable que la réunion de ces contes complétait le recueil des contes vulgairement connus sous le nom de Contes de ma Mère l'oye, et que le conte de Peau d'âne n'en faisait pas partie, puisque Boileau dans sa Dissertation, et Perrault dans son Parallèle des anciens et des modernes, les distinguent; et que Perrault n'a pas réuni ce dernier conte aux autres. Depuis, on a mis en prose ce conte de Peau d'âne, et on l'a inséré à la suite de ceux de Perrault. Tous les éditeurs lui ont attribué celte version de Peau d'âne en prose : le plus grand nombre a même ignoré qu'il eût écrit ce conte en vers. Mais Perrault mourut en 1703, et nous venons de voir que, longtemps après, son recueil de contes ne contenait que les huit Contes de la Mère l'oye, et que Peau d'âne ne s'y trouvait pas; Perrault ne peut donc être l'auteur de la version en prose de ce dernier conte. Cet auteur, qui m'est inconnu, a d'ailleurs fait précéder cette version d'une épître en • vers à M1]e Éléonore de Hubert, dont on ne trouve pas la moindre mention dans aucun des ouvrages de Perrault; de plus, les vers de cette épître sont meilleurs et moins prosaïques que ceux par le moyen desquels Perrault a cherché à diversifier son recueil.
En 1742, on publia à La Haye une édition des Histoires ou Contes du temps passé, avec de jolies gravures en tête de chaque conte. Dans cette édition, on ajouta une nouvelle aux contes de l'ancien recueil. Cette nouvelle est celle de M^eLhérilier, intitulée V Adroite princesse, ouïes aventures de Finette, qui avait paru en 1696, avant les Contes du temps passé, et qui cependant passa depuis cette époque pour être de Perrault.
Le conte de Peau d'âne ne se trouve pas dans cette édition de 1742, ni en prose ni en vers. J'ignore quand il a été ajouté au recueil, et quand il a été mis en prose ; mais cette édition prouve au moins qu'il s'est passé plus d'un demi-siécle avant qu'on y ait songé.
Le succès des contes de Perrault produisit une foule d'imitations. Si on excepte un nommé Preschac ■ (un de ces hommes si communs aujourd'hui, qui sont continuateurs et imitateurs par métier des ouvrages des autres1), ce furent seulement les femmes qui s'exercèrent dans ce genre de composition. On vit paraître successivement, sous divers titres, les recueils de la comtesse de Murât !, de la comtesse d'Auneil3, de la comtesse d'Aul-
i Les Contes moins contes que les autres. Sans Parangon et la Beine des fées, 1698, chez Claude Barbin; réimprimés en 1724 par les libraires associés. Lenglet Dufrènoy fait deux ouvrages différents de cet ouvrage de Prescbac. Les erreurs de ce genre sont communes chez ce laborieux mais inexact compilateur.
2 Les Contes de fées, dédiés à son altesse serènissime madame la princesse douairière de Conti, 1698, in-12.
z La Tyrannie des fées détruite; nouveaux contes dédiés à madame la duchesse de Bourgogne, 1703.
nois 4, et de Mue de La Force * . Mais aucun de ces recueils n'eut un succès aussi grand et surtout aussi durable que celui des Contes de Perrault ; et il est facile d'en trouver la raison. Aucune de ces nouvelles productions ne ressemblait aux modèles auxquels Perrault avait eu le bon esprit de se conformer. Ces nouveaux contes n'étaient plus les Histoire* du temps passé, et de la Mère l'oye, répétées sans cesse par les bonnes et les nourrices, à qui leur propre instinct, et leur défaut même d'éducation, avaient enseigné les tournures de phrases les plus simples, les plus claires, les plus naïves, et les mieux appropriées à la faible intelligence de leurs élèves ; qui avaient été instruites par ces élèves mêmes de ce qui, dans ces vieilles narrations, était de nature à faire impression sur l'imagination encore débile, à cette première époque de la vie, comme toutes les autres facultés; à qui enfin le sentiment des besoins impérieux et variés de l'enfance avait appris à donner à ces récits, et à chacune de leurs parties, la brièveté nécessaire pour ne pas fatiguer l'attention des cerveaux tendres et paresseux pour lesquels on les destinait.
Les auteurs de ces nouveaux contes étaient de beaux esprits déjà connus par d'autres compositions, qui avaient en quelque sorte honte de s'être exercés à celles-ci. Plusieurs même n'y paraissent occupés que du soin de plaire aux grandes princesses auxquelles leurs ouvrages sont dédiés, et ils ne semblent les avoir composés que pour assimiler ces princesses aux fées séduisantes ou sublimes qu'ils y mettent en scène. Aussi ces nouvelles productions furent-elles trouvées trop longues, ou écrites avec une trop grande recherche d'esprit, ou enfin trop pauvres d'invention, pour être mises entre les mains des enfants. Le beau monde les lut, et s'en amusa comme de caprices d'imagination d'un genre neuf et original; mais les Histoires du temps passé, ou les Contes de la Mère l'oye, restèrent seuls en possession de charmer l'enfance.
H Les défauts des imitations qu'on en fit furent signalés, dès le début, par l'abbé de Villiers, dans un écrit intitulé ; Entretiens sur les contes de fées et sur quelques autres ouvrages du temps, pour servir de préservatif contre le mauvais goût; dédiés à messieurs de l'Académie française. Je puiserai dans cet ouvrage, qui parut en 1699, c'est-à-dire moins de deux ans après les contes de Perrault, de nouvelles preuves, s'il en était encore besoin, que ces contes étaient connus avant Perrault pour être de l'invention des nourrices. Cet ouvrage de l'abbé de Villiers est sous la forme d'un dialogue entre un provincial et un Parisien. A la page 73, on y lit ce qui suit :
«Le provincial. Mais parlons des fées. Vous croyez donc que ces sortes d'ouvrages puissent être bons?
« Le Parisien. C'est comme si, quand Ésope se proposa de faire des fables, on eût demandé si un livre de fables pouvait être bon. Avons-nous de meilleurs ouvrages que ceux-là* ?
i les Contes de fées, fat madame la comtesse d'Aulnoy, 1698, 8 vol.
2 Les Fées, contes des contes, 1698, réimprimes en 1723 par la compagnie des horaires. • 5 Les Fables de La Fontaine avaient paru, et se trouvaient entre les mains de tout le monde»
« Le provincial. Je ne compare point les fables d'Ésope avec les contes de fées. Il a fallu pour ces fables tout l'esprit, toute la délicatesse, tout le bons sens, et même tout le savoir d'un philosophe excellent; mais pour un conte de fées, que faut-il? Il n'y a ni sens, ni raison; ce sont des contes à dormir debout, que les nourrices ont inventés pour amuser les enfants.
«Le Parisien. Vous jugez des contes de fées comme en ont jugé sans doute ceux qui en ont tant composé depuis peu. Us ont cru qu'il ne fallait dans ces contes ni raison ni sens, et ils ont parfaitement réussi à en donner de ce caractère. La plupart même ont oublié ce que vous avez dit, que ces contes ont été inventés pour les enfants. Ils les ont faits si longs , et d'un style si peu naïf, que les enfants mêmes en seraient ennuyés. »
Il est évident que les longues et ennuyeuses compositions de Preschac , que les spirituelles narrations de Mlle Lhéritier, de la comtesse de Murât , et d'autres, sont ici opposées aux contes de Perrault, et que ces contes étaient considérés , du temps de Villiers , pour être, des inventions de nourrices.
Au reste, Perrault n'était pas le premier qui eût eu ridée de mettre par écrit les contes populaires- fondés sur la féerie : Straparole l'avait depuis longtemps exécutée en Italie ; Perrault ne fit que suivre son exemple, mais il obtint plus de succès , parce que le premier il eut le bon esprit de se restreindre aux seuls récits des nourrices , aux contes de Ma Mère Uoye, et d'offrir un recueil uniquement destiné pour l'enfance.
DE L'ORIGINE DE LA FÉERIE, ET DES DIVERSES ESPECES DE SUPERSTITIONS QUI SE SONT MÊLÉES A CETTE CROYANCE.
Est-il vrai que l'on doive ces heureuses et brillantes fictions de la féerie à de simples nourrices, et que le besoin de bercer l'imagination des enfants leur ait donné naissance ? — Non. — Elles ont une tout autre origine ; elles sont bien plus anciennes surtout que les siècles de Straparole et de Perrault. La croyance aux fées était la mythologie de nos ancêtres, c'est une production du sol de notre patrie; elle ne nous est venue ni des Grecs ni des Romains, comme l'ont prétendu quelques savants : elle est née dans notre France, elle nous est propre, elle nous appartient.
Tous les peuples qui habitaient les contrées au nord du Danube et à l'ouest du Pihin étaient autrefois désignés par les Romains sous les noms généraux de Germains et de Gaulois. C'est dans César et dans Tacite que l'on trouve les détails les plus circonstanciés sur leur religion, leur gouvernement, leurs mœurs et leurs habitudes, antérieurement à l'introduction du christianisme, ou aux conquêtes des Romains. Quoique ces peuples différassent entre eux sous beaucoup de rapporis, ils avaient un caractère qui leur était commun et qui les distinguait avantageusement de tous les autres peuples, soit barbares, soit civilisés : c'était leur respect pour les femmes ,
et l'influence qu'ils leur accordaient. Chez les nations sauvages, où la force physique est le principe de toute autorité, les femmes restent souvent dans un état d'abjection, ou sont même traitées avec barbarie. Dans la civilisation raffinée des Grecs et des Romains, elles étaient considérées comme des êtres très-in érieurs à l'homme, déclarées telles parles lois, et retenues sous une continuelle dépendance. Les moralistes et les philosophes leur prescrivaient de se renfermer dans le cercle étroit de leurs devoirs comme mères et comme épouses, et de ne s'occuper que de soins matériels. Leur plus grande gloire était de rester ignorées et cachées dans une complète obscurité. Celles qui voulaient conserver leur réputation devaient se garder de se montrer trop instruites dans les belles-lettres, de causer trop agréablement, de trop bien chanter, de jouer trop habilement de quelque instrument, ou de danser trop parfaitement, toutes choses qu'on abandonnait aux courtisanes.
Chez les Gaulois, et encore plus chez les Germains sauvages et barbares, les femmes occupaient un rang important dans l'état social. Elles étaient non-seulement considérées, mais respectées. On les consultait pour toutes les entreprises, on estimait leur prudence, on faisait cas de leur courage; elles accompagnaient leurs maris au conseil, elles les suivaient au combat. On implorait leurs secours dans les maladies : elles seules connaissaient les simples, elles seules savaient soigner, panser et guérir les blessures. Elles partageaient avec les hommes les honneurs du sacerdoce, et comme eux savaient lire dans les entrailles des victimes. Quelques-unes d'entre elles avaient, à ce qu'on croyait, un don particulier pour prédire l'avenir, et étaient vénérées comme des divinités. Toutes se montraient dignes de leurs destinées par leur chasteté, leur modestie, leur fidélité, leur entier dévouement à leurs époux, à leurs enfants, à leurs parents, à tout ce qui leur était cher. Ainsi la femme, chez ces peuples, n'était pas seulement pour l'homme l'être à qui il devait le jour, c'était sa compagne, son appui, sa bienfaitrice, sa providence de tous les instants ; c'était le médecin du corps, la consolatrice de lame, la révélatrice des choses futures, c'était enfin un être indispensable et sacré.
Qu'on lise l'histoire de toutes les nations, qu'on parcoure toutes les relations de voyages, on verra qu'il n'a pas existé et qu'il n'existe rien de semblable sur la terre. On ne trouvera ni dans l'antiquité, ni dans les temps modernes, aucun autre peuple où l'homme se soit fait un devoir de se montrer soumis à la faiblesse qu'il protège, et se soit plu à offrir à la chasteté, à la fécondité, à la prudence, à la tendresse et à la beauté, un culte aussi épuré de reconnaissance et d'amour.
Les Romains, en domptant notre Gaule, y introduisirent leur langue et leur religion. Les Gaulois parlèrent la langue de Virgile et d'Horace, et parmi eux les prêtres de Jupiter remplacèrent les druides. Lorsque l'empire romain eut renoncé au paganisme, et se fut soumis à la loi du Christ, a Gaule, qui faisait partie de ce vaste empire, et qui en composait une des plus belles et une des plus riches provinces, se convertit aussi au christianisme. Mais ce n'est pas la conquête seule qui peut faire abandonner à
un peuple son culte et sa langue : il faut, pour qu'un si grand changement s'opère, que le peuple vainqueur s'incorpore avec le peuple vaincu ; qu'il ait sur lui une autre supériorité que celle de la force; qu'il lui apporte les bienfaits de la civilisation ou d'une plus grande perfection sociale. Les Chinois et les Grecs ont conservé leur langage et leurs croyances, quoiqu'ils soient courbés depuis plusieurs siècles sous le joug de deux races tartares. Ce n'est que par le commerce continuel des individus entre eux, par l'action constante des institutions dirigées vers un même but, que peut s'opérer la fusion du peuple le plus civilisé avec celui qui l'est le moins : ce résultat, lorsque rien n'y est contraire, est encore l'ouvrage de plusieurs siècles: il n'aura pas lieu partout également : il sera plus complet dans les grandes villes, et partout où la fréquentation entre les individus des deux peuples est plus active, où les liaisons qui s'opèrent entre eux sont plus intimes, plus nombreuses et plus durables. Dans les cantons recules du pays conquis, qui auront reçu peu de colonies du peuple dominateur, où le commerce, les besoins de la défense, n'attirent point les nouveaux habitants, où les anciens n'ont aucun motif pour quitter même momentanément le séjour de la patrie, la fusion des peuples ne peut s'opérer ou ne s'opère que d'une manière imparfaite; la population indigène ou ancienne conserve, presque sans altération, sa langue, ses mœurs et ses croyances primitives : telle a été dans tous les temps l'Armorique ou la Bretagne, cette partie la plus reculée, la plus stérile de la Gaule. Avant l'importance que la découverte du Nouveau-Monde a donnée aux ports de mer situés sur la mer Atlantique, rien n'attirait dans cette région, qui, selon les éloquentes paroles du célèbre Armoricain de nos jours M. de Chateaubriand;, « n'offre « que des bruyères, des bois, des vallées étroites et profondes, traversées « de petites rivières que ne remonte pas le navigateur; région solitaire, « triste, orageuse, enveloppée de brouillards, retentissante du bruit des « vents, et dont les côtes hérissées de rochers sont battues d'un Océan « sauvage. »
C'est un fait constant que l'Armorique ou la Bretagne a dans tous les temps conservé, et conserve encore sa langue primitive; que son sol nous montre les monuments les plus nombreux et les plus étonnants par leurs masses, en simples pierre? levées ou superposées, communs à un grand nombre de peuples sauvages et barbares. Dans aucune partie de la France, et peut-être de l'Europe, le vulgaire n'est , plus que dans la Bretagne, dominé par un grand nombre de croyances singulières, de superstitions bizarres. Dans aucun pays on n'a mêle à l'histoire des temps passés autant de traditions fabuleuses, de récits merveilleux ; récits qui ont un caractère particulier et propre à ce peuple, et sont ignorés de tous les autres. Dans aucun pays la croyance à la puissance magique des fées n'a été plus forte et plus générale.
S'il est un genre de superstition qui ait un caractère particulier, c'est celui qui concerne les fées , ces génies femelles, le plus souvent sans nom, sans filiation, sans parente, qui sont sans cesse occupés à bouleverser l'ordre de la nature pour le bonheur ou le malheur des mortels quils ché-
Ii2 DISSERTATION
rissent ou favorisent sans motifs , ou haïssent et persécutent sans cause. Tous ceux qui ont étudié avec soin les diverses religions , les diverses croyances superstitieuses, conviennent que les êtres fantastiques qui étaient désignés par le nom de fées ne se retrouvent sous un même type, ou avec les mêmes caractères, ni dans les parques et les magiciennes de l'antiquité, telles que les Circé, les Galypso, les Médée, ni dans les déesses mères si révérées chez les anciens par les habitants des campagnes, ni dans les sibylles ou les prêtresses grecques qui rendaient des oracles, ni dans les prophétesses de la Germanie, ni dans les péri des Persans , ni dans les enchanteresses des Arabes et autres peuples orientaux ; ni enfin dans les compagnes de ces sylphes , de ces ondins , de ces gnomes, de ces salamandres, et de ces multitudes de farfadets et de divinités lilliputiennes dont les cabalistes avaient peuplé les quatre éléments.
Dès qu'il est reconnu que nos fées sont des êtres distincts et particuliers qu'on ne doit pas confondre avec les autres êtres surnaturels, il nous faut d'abord rechercher quel est le plus ancien auteur qui en parle d'une manière claire et précise, et ensuite trouver le pays où elles ont le plus anciennement dominé les esprits à l'exclusion de toutes les autres divinités que la superstition avait ailleurs enfantées.
C'est Pomponius Mêla, géographe du premier siècle de l'ère chrétienne, qui le premier a fait mention de nos fées de manière à ne pouvoir s'y méprendre. Mêla, décrivant les îles de l'Océan Atlantique connues de son temps, s'étend particulièrement sur l'île Sena, située, dit-il, près du rivage des Osismii. Ceux-ci occupaient le département actuel du Finistère , et tous les géographes ont reconnu l'île Sena de Mêla dans la petite île de Sein, située près de la pointe Audierne , à l'extrémité du Penmark ou du cap le plus reculé vers l'ouest de toute la Bretagne. Selon Mêla , neuf vierges habitaient cette île. Vouées à un perpétuel célibat, elles avaient un pouvoir surnaturel : par leurs chants et leurs enchantements, elles commandaient aux vents et aux flots de l'Océan; elles pouvaient à leur gré prendre la forme d'un animal quelconque ; elles guérissaient toutes les maladies incurables ; elles connaissaient l'avenir et le prédisaient aux hommes, et surtout aux navigateurs. Voilà les fées désignées d'une manière claire, précise , certaine. Mais le nom que nous leur donnons aujourd'hui est d'une origine plus moderne. Mêla nous apprend qu'on les nommait de son temps gallicènes ou barrigènes. On ne sait pas bien lequel de ces deux noms est le véritable, les manuscrits n'étant pas d'accord sur ce mot. Quant au nom moderne, on a dit qu'il était dérivé de fala, qui vient de fando, qu'il avait la même origine que vates, poêle, devin. En effet, Donat, grammairien du sixième siècle, dit positivement que fatuus vient de fando, qu'on appelait de son temps les faunes fatui, et les nymphes fatuœ. On disait anciennement faées; et les Languedociens disent encore aujourd'hui fades. Cependant nous inclinons à croire que le mot fée est purement celtique, et qu'on a tort de vouloir retrouver son étymologie dans la langue latine. Le mot de fées paraît avoir été d'abord synonyme de celui de nymphes ; mais, comme aucune des nymphes de la mythologie ancienne ne ressem-
blait à nos fées, on adopta un mot particulier pour désigner cette espèce de nymphes.
Les Romains, et les Gaulois civilisés par eux, méprisèrent naturellement les superstitions armoricaines comme celles d'un peuple barbare ; et la croyance aux barrigènes et aux fées, pendant tout le temps de la domination romaine, resta confinée dans la presqu'île de Bretagne, où la race celtique s'était conservée presque sans aucun mélange, avec ses préjugés, son langage, ses mœurs et ses habitudes : mais après l'invasion des Francs, la barbarie des nouveaux conquérants s'étendit sur toute la Gaule. Cette belle partie de l'empire romain perdit jusqu'à son nom, et fut appelée France , du nom de ceux qui l'avaient conquise. L'Armorique seule échappa aune entière domination; et comme, à cause de son éloignement, elle avait moins participé que toutes les autres parties de la Gaule à la civilisation, elle se trouva, par la même raison, moins exposée à l'effet des causes qui la détruisaient et amenaient la barbarie. Elle finit par être plus instruite, plus policée que le reste de la France, continuellement déchiré par des guerres intestines; et elle acquit ainsi sur toutes les autres parties de cette monarchie cet ascendant que donne la supériorité des lumières. C'est alors que la croyance aux fées, et les divers autres genres de superstitions celtiques ou armoricaines, se répandirent dans toute îa France, se mêlèrent aux vérités du christianisme, et aux idées et aux pratiques supertitieuses que les Francs avaient rapportées des forêts de la Germanie. Les Romains eux-mêmes, qui se trouvaient exposés à subir le joug des nouveaux conquérants, apprirent à estimer les anciens habitants de la Gaule, à respecter leur religion et leurs coutumes. Ainsi, dans le quatrième siècle , Ausone, le meilleur poëte de ce temps, félicite un de ses amis d'être le gardien du temple de Bélénus, et d'être descendu des druides de i'Armorique.
Ce qui contribua encore au succès de la mythologie armoricaine, c'est que, durant les siècles de décadence que le désordre social toujours croissant fit supporter à l'ancienne Gaule, les Armoricains, jouissant d'intervalles de paix plus prolongés, et souffrant moins de la violence de la tempête, furent les seuls qui cultivèrent les muses. Ils se créèrent alors une littérature dont les monuments subsistent encore, et qui a eu sur la nôtre la plus forte influence.
Les habitants du pays de Galles (Waïlïà), dans l'île de Bretagne, parlaient et parlent encore la même langue que ceux de I'Armorique. Ce qui démontre une identité d'origine, et donne lieu de penser qu'à une époque reculée cette partie de la Bretagne fut conquise par les Armoricains. Mais lorsque les Saxons eurent envahi Albion , les Gallois , qui ne voulurent pas se soumettre à leur joug, émigrèrent dans I'Armorique et lui donnèrent le nom de Bretagne. lis y apportèrent leurs légendes en partie historiques et en partie fabuleuses sur le roi Arthur et l'enchanteur Merlin. Puis, peu après, l'invasion des hommes du Nord dans la Keustrie, qui reçut d'eux le nom de Normandie, vint opérer le mélange des superstitions Scandinaves, et de toute la mythologie de l'Edda avec celle des enchanteurs et des enchanteresses du pays de Galles et de la Bretagne. Les vieilles barrigènes
de Pomponius Mêla reconnurent leurs sœurs et leurs parentes dans les normes et les Valkiriés.
Vers la même époque, les Arabes, qui avaient conquis l'Espagne et s'y étaient établis, et qui, sans la valeur de Charles Martel, auraient envahi la France, vinrent mêler à ces fictions armoricaines et Scandinaves celles de leur antique idolâtrie et de leur religion récente. Ce mélange se remarque facilement dans les grands poèmes ou romans des douzième et treizième siècles d'origine toute française, et dont le merveilleux de la féerie forme la base : ils sont consacrés à la gloire des héros francs, gallois ou bretons, et cependant on y discerne les fictions arabes dans les aventures de ces guerres d'Espagne, d'Arabie, d'Egypte, de Médie, de Syrie, inconnues aux bardes armoricains, et aux scaldes de la Scandinavie. On les reconnaît encore dans les descriptions du paradis de Mahomet, et d'autres du même genre puisées dans l'Alcoran; dans les géants Gog et Magog, si souvent mentionnés chez les Orientaux: dans ceux qui, doués d'une vertu surnaturelle, transportent des pierres énormes d'Afrique en Irlande; dans les métamorphoses produites au moyen de breuvages et d'herbes magiques ; dans les combats si souvent répétés entre un dragon blanc et un dragon rouge ; dans les serpents qui jettent des flammes ; dans un langage prophétique attribué aux oiseaux; et enfin dans l'emploi qui est fait dans les prédictions , de connaissances astronomiques et de procédés industriels qui étaient étrangers aux nations chrétiennes de l'Europe, alors moins avancées et moins civilisées que les Arabes.
Ce mélange de la mythologie des Scandinaves et des Armoricains avec celle des Arabes a eu lieu dans l'Armorique vers la fin du onzième siècle ou le commencement du douzième.
Remarquons que la connaissance des sciences, de la littérature et de la religion des Arabes a commencé à se répandre parmi nous dans le siècle même où les Scandinaves s'établissaient en Neustrie , lorsque s'opérait la fusion et le mélange de la féerie armoricaine avec la mythologie d'Odin, et quand les bardes gallois et armoricains composaient leurs plus longs poëmes et leurs plus célèbres ouvrages. Le roman d'Antar, composé par les Arabes avant la fin du neuvième siècle, et les contes des Mille et une Nuits, lus et traduits par les chrétiens d'Espagne, puis par eux communiqués aux autres peuples d'Europe, et surtout aux Bretons, aux Normands , et aux Anglo- Normands, ont encore contribué à augmenter chez ceux-ci ce goût pour les longs romans qui leur était naturel , et a donné à leur littérature un nouvel essor.
Les croisades, qui succédèrent ensuite, établirent de fréquents rapports entre les peuples d'Occident et d'Orient ; elles familiarisèrent toutes les imaginations avec les faits les plus prodigieux, et achevèrent le mélange des systèmes mythologiques des Armoricains et Scandinaves avec celui des Arabes. La religion chrétienne elle-même, défigurée dans les légendes des saints, écrites par des moines trop crédules, mêla de sublimes vérités et des inventions grossières à tous ces genres de superstitions et de fictions ; elle acheva de leur donner une forme fixe et une sorte de sanction, et
d'assurer leur empire sur tous les esprits. Enfin l'anarchie et les malheurs des temps, ayant fait sentir la nécessité de ramener l'ordre et la morale par les moyens les plus extraordinaires et les plus violents, enfantèrent cette étrange institution qu'on a nommée chevalerie. Ce résultat singulier, et unique dans l'histoire de l'homme, des mœurs et de l'état social d'une époque éminemment guerrière et religieuse , fut un nouveau genre de merveilleux réel et toujours présent, ajouté à tous ceux que nous avons déjà fait connaître, et que le temps avait consacrés. De ce mélange est née cette littérature qui inspira les génies du Dante et de l'Arioste, et qu'avec juste raison on pourrait nommer romantique, puisqu'elle est sortie des nombreuses compositions écrites en langue romane, auxquelles, par cette raison, on donna le nom de romans.
Mais remarquons qu'après la chute de l'empire romain dans les Gaules, deux langues naquirent de la corruption de la langue latine, dont l'usage y était devenu universel: dans le Midi prévalut, dans toutes les classes, avec un peu d'altération, la langue romaine rustique, ou le latin qu'on parlait dans les campagnes, mêlé de quelques mots visigoths, et modifié par une nouvelle syntaxe; dans le Nord, cette langue latine rustique se trouva fortement mélangée de tieuske ou de teuton, et d'armoricain ou gallois, et fut presque entièrement changée ou dénaturée.
La première de ces langues fut celle dans laquelle les troubadours écrivirent leurs chansons, leurs pastourelles, leurs sirventes, leurs tensons et leurs poésies amoureuses; la seconde est celle qui a servi aux trouvères pour leurs longues histoires en vers ou romans, leurs fabliaux, et leurs lais ou contes. Ces deux langues, quoique distinctes, sont à tort confondues sous le nom commun de langue romane. Elles se retrouvent toules deux dans les divers dialectes ou patois qu'on parle encore en France, quoique avec des modifications et des mélanges : la première, ou celle des troubadours, dans les patois provençaux, languedociens, gascons et limousins; la seconde, ou celle des trouvères, dans les patois picards, normands et lorrains.
La langue des trouvères étant devenue celle des monarques et de la cour, s'étendit dans toute la France, et par conséquent aussi dans la Bretagne, dont les chefs ou ducs étaient vassaux du roi de France. La langue armoricaine ou galloise, restreinte à la Bretagne, et attaquée dans son centre, perdit de jour en jour du terrain, et ne fut plus parlée que par le vulgaire, et dans les cantons éloignés de la cour des ducs de Bretagne. Cependant la culture des lettres en Armorique était très-florissante, et parvenue à son plus haut degré, à l'époque même où les poètes normands commencèrent à écrire en langue vulgaire leurs longs poèmes, c'est-à-dire dans le onzième siècle et dans les premières années du douzième siècle. Otto de Frise, auteur de cette époque, observe que la Bretagne est pleine de clercs savants et habiles, et qui pratiquent toutes sortes d'arts. Le fameux Abeilard, né en 1079, et son maître Pioscelin, étaient Bretons; le père d'Abeilard, chevalier breton, voulut que, contre l'usage et les mœurs de ce siècle , et en opposition aux règles de la chevalerie, son fils aîné fût instruit dans
les lettres avant d'être formé au maniement des armes. La Bretagne enfin était pour les Normands un pays classique, et lorsque la langue perfectionnée fit naître parmi eux le désir de se créer une littérature nationale, ils allèrent puiser chez les Bretons, leurs voisins. Les trouvères, en traduisant et en imitant dans leur langue les récits et les compositions des Bretons ou Armoricains, achevèrent de porter les derniers coups à la langue et à la littérature armoricaines. Les nombreux poëmes et lais, ou récits versifiés, que les poètes armoricains avaient composés, entre le sixième et le douzième siècle, ont disparu, ou ne nous sont connus que par les nombreuses citations que les trouvères en ont faites.
Si nous ne nous sommes point trompés en indiquant la Bretagne comme le pays où les fées avaient pris naissance, et d'où ce genre de superstition s'était répandu dans toute la France, nous devons en découvrir des traces dans les poètes ou historiens normands ou anglo-normands, voisins des bardes bretons ou gallois , et qui furent leurs imitateurs ou traducteurs. Ces poètes ou historiens doivent aussi indiquer la Bretagne comme le principal séjour des fées. Examinons sous ces deux rapports nos vieux auteurs.
Dans la Vie de Merlin le Calédonien, composée au douzième siècle par Geoffroy de Montmouth , on retrouve les neuf vierges ou fées mentionnées dans Pomponius Mêla et dans i'Edda: elles habitaient l'île des Pommes ou l'île Fortunée ; elles y opéraient les mêmes prodiges que ceux dont le géographe ancien fait mention : l'aînée d'entre elles est la fée Morgen. C'est dans cette île Fortunée que, selon les poètes gallois, les bardes conduisirent le roi Arthur pour le guérir des blessures qu'il avait reçues au combat de Comblan. Les Bretons ont cru sincèrement pendant des siècles que le roi Arthur, livré aux fées pour médiciner ses plaies, reviendrait pour régner sur eux, et Alain de Lisle, homme très-savant, qui écrivait au commencement du douzième siècle , nous apprend qu'on eût été lapidé si l'on avait osé dire en Bretagne qu'Arthur était mort.
L'auteur du roman d'Oger le Danois termine la vie de son paladin en le faisant enlever par la fée Morgen. On lit dans un petit poëme du treizième siècle, intitulé les Privilèges aux Bretons , que plusieurs familles de la Bretagne prétendaient descendre des fées ; on y parle entre autres de Jacques Brion de Compalé , cousin de la fée Morgen.
Chrétien de Troyes, dans son roman û'ÉreCj fils du roi Lac, décrivant le couronnement de ce prince à Nantes par le roi Arthur, lui fait porter dans cette cérémonie un manteau brodé par les fées bretonnes , dont l'aiguille y avait représenté l'arithmétique , l'astronomie et la musique avec tous leurs attributs.
Mais ce n'est plus dans une île, c'est dans la Bretagne, c'est dans la forêt Bréchéliant, près Quintin, que la plupart des auteurs des douzième et treizième siècles font résider les fées bretonnes. Gauthier de Metz, dans son image du Monde , décrit fort au long les merveilles de cette célèbre forêt. C'est sous ses mystérieux ombrages que périt l'enchanteur Merlin, victime d'un charme que les fées bretonnes lui avaient appris, et qu'il ne croyait
pas possible. On prétendait enfin que dans cette forêt sacrée les fées se rendaient visibles, et qu'elles y opéraient des prodiges extraordinaires. Robert Wace , qui le premier avait mis en vers dans la langue des trouvères le roman de la Table-Ronde , vers 1155, entendit tant parler de ces fées, qu'il prit le parti d'aller en Bretagne visiter la forêt Bréchéliant ; mais il n'y vit rien de ce qu'on lui avait annoncé, et dans son dépit il termine les détails de sa visite ainsi qu'il suit :
« J'allai dans ce pays pour y découvrir ces prodiges, je vis la forêt, je vis la terre , je cherchai les prodiges, et je n'en trouvai aucun ; fou y allai, fou m'en revins, et je me tins pour fou d'avoir cherché une folie l. »
Hugues de Méry, qui accompagna saint Louis dans ses guerres contre le duc de Bretagne, fut plus heureux, ou plutôt moins franc que Robert Wace, car il nous assure dans son poème du Tournoiement de V Antéchrist, qu'après la paix signée il se rendit dans la forêt Bréchéliant. Il y vit la fameuse fontaine Barenton,il en arrosa le perron avec le bassin d'or attaché au vieux chêne qui l'ombrage; il fut témoin des merveilles qu'avait vues avant lui le sire Ivain, ou le chevalier du Lion, et qui sont racontées dans le roman de la Table : lui-même en fait une longue description qui, pour le fond comme pour les détails, rappelle à notre souvenir le grand frêne de TEdda.
Une observation importante se présente ici : on rencontre à chaque page dans les trouvères des exemples d'une foi implicite aux fées et aux miracles qu'elles produisent , tandis qu'on les cherche en vain chez les troubadours. C'est que ceux-ci étaient placés aune grande distance de la Bretagne, patrie primitive de ces divinités du moyen âge ; que de plus les troubadours n'imitèrent personne , et composèrent d'après leurs seules inspirations des chants très-courts d'amour et de galanterie : nos trouvères , au contraire, ainsi que je l'ai déjà dit, imitèrent les poètes bretons, leurs voisins, et puisèrent chez eux les matériaux de leurs longs poèmes ou romans.
Cependant la croyance aux fées, popularisée en quelque sorte par la poésie des trouvères, ne resta pas restreinte à la Bretagne et à la Normandie, mais s'étendit en France, en Allemagne et en Angleterre. La production la plus originale et la plus intéressante de nos trouvères du treizième siècle, Parthënopex de Blois, est l'histoire des amours d'un faible et simple mortel avec la fée Mélior, d'une beauté toute divine; et non-seulement ce roman se répandit rapidement dans toutes nos provinces, mais il fut dans ce même siècle et dans le siècle suivant traduit en allemand, en danois et en espagnol.
Bientôt même toutes les femmes qui s'élevaient par des perfections quel-
i La allai je merveilles querre ; Vis la forêt, et vis la terre , Merveilles quis, mais ne trovai :
Fol m'en revins, fol y allai, Fol y allai, fol m'en revins; Folie quis, por fol me tins.
conques au-dessus du vulgaire de leur sexe étaient soupçonnées d'être des fées. Ainsi, dans le Lai de Gugemer, composé par Marie de France, au treizième siècle, lorsque Mariadus, roi d'un canton de la Bretagne, voit aborder sur ses côtes une très-belle femme, le poëte compare sa beauté à celle d'une fée :
Dedans cent la femme trovèe, Ki de Lieautè ressembloit fee.
L'ancien auteur de la vie de Bertrand-Duguesclin nous dit que ce héros épousa une dame nommée Tiphaine, « extraite de noble lignée, ajoute-t-il, laquelle avoit environ vingt-quatre ans, ne oncques n'avoit été mariée, et étoit bonne et sage, et moult experte aux arts d'astronomie ; aucuns disoient qu'elle étoit faée ; mais non estoit, mais estoit ainsi inspirée et de la grâce de Dieu. » Les traces de cette opinion se retrouvent encore dans notre manière de nous exprimer proverbialement sur les qualités des femmes.
Boétius raconte gravement qu'une fée prédit à Stuart que sa postérité régnerait sur l'Ecosse. Saxon, le grammairien, parle d'une chapelle où le roi Fridleif alla consulter les fées sur le sort de son fils Olaus. Froissart assure sérieusement qu'on voyait des fées dans l'île de Céphalonie, « et disent et maintiennent ceux qui la condition de l'île cognoissent, que les fées y conversent et les nymphes, et que plusieurs fois les marchands de Venise et des autres terres les apparences bien en véoient. » Un des chefs d'accusation portés contre la Pucelle d'Orléans fut qu'elle parlait aux fées auprès des fontaines.
Parmi les fées d'origine toute française, la plus célèbre fut la fée Mélusine, être singulier et monstrueux,
Ange par la figure, et serpent par le reste. Delille.
Ce fut dans une province voisine de la Bretagne , en Poitou, au château de Lusignan, construit, dit-on, par elle-même, que Mélusine établit son séjour. D'Urfé, dans son roman de l'Astrée, nous représente cette fée comme une de ces barrigènes de l'île de Sein, dont parle Pomponius Mêla; et d'après tout ce que nous avons dit, si l'identité n'est pas prouvée, on ne peut du moins contester la parenté.
Jean d'Arras, sur la fin du quatorzième siècle , recueillit toutes les traditions sur Mélusine, et en composa ce qu'il appelle la Chronique de cette princesse. Etienne, de l'illustre maison de Lusignan, religieux dominicain au seizième siècle, adopta l'histoire que Jean d'Arras avait écrite de Mélusine. Il donna tant de consistance à tout ce qu'on racontait de cette fée, il releva si fort la gloire qu'il avait d'en descendre , que plusieurs grandes maisons ambitionnèrent la splendeur de cette origine. Les maisons de Luxembourg et de Rohan se créèrent , pour cet effet, une généalogie fautive : mais parmi les nobles qui se montrèrent les plus empressés à se procurer cet
honneur fabuleux, on doit surtout faire mention de ceux de la maison de Sassenage. Quoique cette maison pût remonter jusqu'au neuvième siècle, et qu'elle eût un souverain pour tige, elle préféra Mélusine. Alors on soutint que cette fameuse fée avait quitté Lusignan, et qu'elle s'était retirée en Dauphiné dans la grotte de Sassenage, dont les cuves ont eu depuis ce temps le don de prophétiser.
Ce n'était pas seulement le vulgaire, et l'orgueil intéressé des nobles, qui ajoutaient foi à ces fables, c'étaient aussi les philosophes. Paracelse soutient l'existence de Mélusine, et croyait à toutes les merveilles qu'on en racontait.
Nous voyons, par le récit de Brantôme, que tout le monde de son temps, et lui-même, quoique non crédule, était persuadé de l'existence de Mélusine. Il regrette que le roi ait fait raser l'antique château de Lusignan ; et voici comment il s'exprime à ce sujet : « Ce beau château étoit la plus belle marque de forteresse antique, la plus noble décoration vieille de toute la France, et construit, s'il vous plaît, d'une dame des plus nobles en lignée, en vertu, en esprit, en magnificence et en tout, qui fût de son temps, voire d'autre, qui étoit Mélusine,- de laquelle il y a tant de fables, et bien que ce soit des tables , si ne peut-on dire autrement que tout beau et bon d'elle ; et si l'on veut venir à la vraie vérité , c'étoit un vrai soleil de son temps, de laquelle sont descendus ces braves seigneurs, princes, rois et capitaines portant le nom de Lusignan, dont les histoires en sont pleines : cette grande maison d'Archiac en étant sortie en Xaintonge , et Saint-Gelais, dont les marques restent très-insignes. »
Brantôme nous apprend ensuite que quand l'empereur Charles vint en France, il voulut voir les ruines de Lusignan, et que la reine-mére eut aussi ce désir. «L'empereur, dit-il, ne se put saouler d'admirer la grandeur et le chef-d'œuvre de cette maison, et faite ( qui plus est ) par une telle dame, de laquelle il s'en fit faire plusieurs contes fabuleux, qui sont là fort communs, jusqu'aux bonnes femmes vieilles qui iavoient la lessive à la fontaine, que la reine-mère voulut aussi interroger et ouïr. Les unes lui disoient qu'elles la voyoient quelquefois venir à la fontaine pour s'y baigner, en forme d'une très-belle femme et en habit d'une veuve; les autres disoient qu'elles la voyoient, mais très-rarement, et ce, les samedis à vespres ( car en cet état ne se laissoit guère voir) se baigner, moitié le corps d'une très-belle dame, et l'autre moitié serpent. Les unes disoient qu'elles la voyoient se promener toute vêtue, avec une très-grave majesté; les autres qu'elle paroissoit sur le haut de sa grosse tour, en femme très-belle et en serpent. Les uns disoient que, quand il devoit arriver quelque grand désastre au royaume, ou changement de règne, ou mort et inconvénients de ses parents, les plus grands de la France, et fussent rois, que trois jours avant on l'oyoit crier d'un cri très-aigre et effroyable, par trois fois. On tient cettui-ci pour très-vrai. Plusieurs personnes de là, qui l'ont ouï, l'assurent et le tiennent de père en fils, et même lorsque le siège y vint, force soldats et gens d'honneur l'affirment qui y étoient ; mais surtout quand la sentence fut donnée d'abattre et ruiner ses châteaux, ce fut alors qu'elle fit
ses plus hauts cri9 et clameurs. Cela est très- vrai par le dire d'honnêtes gens. Du-depuis on ne l'a point ouïe. Aucunes vieilles pourtant disent qu'elle s'est apparue, mais très-rarement. Pour fin et vérité finale, ce fut en son temps une sage et vertueuse dame, et mariée et veuve, et de laquelle sont sortis ces braves et généreux princes de Lusignan, qui par leur valeur se firent rois de Chypre, parmi les principaux desquels fut Geoffroy à la grande dent, qu'on voyoit représenté sur le portail de la grande tour, en très-grande stature. »
Le château de Pirou, en Normandie, était, selon la tradition, comme celui de Lusignan, construit par les fées. Dans l'abbaye de Poissy, fondée par saint Louis, on disait tous les ans une messe pour préserver les religieuses du pouvoir des fées; et cet usage subsistait encore au commencement du dix-septième siècle.
Si en effet la croyance aux fées était en vigueur et presque universelle dans le seizième siècle, il est impossible qu'elle n'existât pas dans le dixseptième. Toutefois il faut avouer qu'elle s'était très-affaiblie. Nous ne lisons rien chez les auteurs de ce temps qui puisse nous faire penser qu'aucun d'eux fût asservi à ce genre de superstition. Il est même probable que le vulgaire, qui se réglait sur les hautes classes, y avait renoncé ; et c'est parce que les récits auxquels elle avait donné lieu n'étaient plus connus que par certaines bonnes vieilles, qui avaient été à portée de recueillir les traditions du bon vieux temps, que Perrault prit le parti de les écrire, bien certain que ces contes antiques auraient, quoique vulgaires, pour le commun des lecteurs, tous les attraits de la nouveauté.
Cependant la croyance aux fées était encore assez récente, et l'idée qu'on s'était formée de leurs perfections surnaturelles était encore assez vivante dans tous les esprits, pour qu'au temps de Perrault, et même à la fin du dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième, les poètes cherchassent à anoblir les nymphes du paganisme, et même les neuf muses, en les comparant à des fées, ou en les surnommant ainsi. Ronsard a
dit :
Et vous, dryades, et vous, fées, Qui, de joncs simplement coiffées, Nagez dans le cristal des eaux.
Malherbe nomme les muses
.... Les neuf doctes fées.
Maynard, à son exemple, désigne de même les vierges de l'Hélicon :
Tout ce que les doctes fées Voudront leur inspirer de beau.
Enfin J.-B. Rousseau a aussi donné le nom de fées aux neuf muses, et il est, je crois, le dernier :
Filles du ciel, chastes et doctes fées, Qui, des héros consacrant les trophées, Garantissez du naufrage des temps Les noms fameux et les noms éclatants.
SUR tES CONTES. i±\
DE L'ORIGINE DES OGRES, ET DE L'ÉPOQUE A LAQUELLE REMONTE LA COMPOSITION DES CONTES ATTRIBUÉS A PERRAULT.
Les romans de la Table-Ronde, de Charlemagne, de Rolland et de ses preux, originairement traduits ou imités des poètes bretons ou gallois, ne ressemblent en aucune manière à nos contes de fées; on ne trouve même rien de semblable dans les anciens fabliaux, ni dans les Fables et les Contes de Marie de France, ni dans le Castoiement ou les Historiettes de Pierre Alphonse : aucun de ces restes de notre antique littérature n'offre le type de ce merveilleux qui caractérise nos contes de fées ; merveilleux puéril si l'on veut, mais qui n'en est que plus propre à intéresser les enfants, qui même n'est pas dépourvu d;un certain charme pour un âge plus avancé.
Il reste donc à rechercher :
10 S'il existe, ou s'il a existé dans le moyen âge, des contes dans le genre de ceux de Perrault ;
20 S'il en existe ou s'il en a existé, quel est leur degré d'antiquité, et dans quel siècle ont-ils été écrits.
Sans doute, nous ne pouvons espérer de découvrir en Bretagne les productions originales que nous cherchons, puisque, ainsi que je l'ai déjà dit, les trouvères avaient fait disparaître dans ces pays tous les ouvrages des bardes bretons, en les traduisant ou en les imitant dans un langage plus répandu. Mais il n'en est pas de même dans le pays de Galles. Là, plusieurs compositions en langue gallique ou armoricaine ont traversé les siècles, et se sont conservées jusqu'à nos jours. On a récemment imprimé le texte original des plus anciens bardes, c'est-à-dire les poèmes du grand Taliesin, et du fameux Myrdhin. C'est de ce dernier que les trouvères ont fait leur célèbre enchanteur Merlin. Les trouvères ont traduit ou imité ces deux princes de la poésie galloise ou celtique, ainsi que plusieurs autres ; et ils ont ajouté leurs inventions à celles de tous les bardes armoricains.
Mais indépendamment de ces bardes qui chantaient les exploits des héros de leur nation et en retraçaient l'histoire, il était une autre classe de poètes ou d'auteurs , d'une condition plus humble, dont toute l'occupation était de faire des récits et des contes au peuple, aux jeunes gens et aux enfants. Ceux-ci, lorsque le talent des vers leur manquait, parlaient ou composaient en prose. Ils ne pouvaient acquérir par cette occupation aucune renommée ; aussi leurs noms ont-ils été anéantis : mais leur existence n'est pas douteuse, car on a pris soin de mettre par écrit plusieurs de leurs compositions, et d'en former un recueil qui a pour titre Mabinogion, mot gallois qui signifie Contes pour la jeunesse ou l'enfance. Ce recueil, publié récemment dans la langue originale, contient , entre autres histoires, celle de Vvoyll, prince de Dymed; celle de Bran-le-Bénit ; celle de Manawydon ; et celle de Malh, fils de Malhonwy. J'ignore ce que renferment toutes ces histoires , et je ne sache pas qu'elles aient encore été traduites en aucune
langue moderne ; mais il est certain , d'après l'assertion d'un savant anglais, très-versé dans la langue et la littérature galloises, que les contes du Mabinogion sont des contes de nourrices : c'est ainsi que ce savant les qualifie. Il prétend que ces histoires ou contes sont des lais bretons , si souvent cités par les trouvères ; tandis qu'un érudit français , tres-zélé pour la gloire des poètes bretons , est révolté de cette idée , et repousse avec force cette similitude.
Je n'hésite pas à reconnaître dans le Mabinogion le type primitif du recueil de nos contes de fées; et il est présumable que les Bretons, de même que les Gallois , ont eu aussi leur Mabinogion ; mais les trouvères dédaignèrent ces compositions puériles , et ils s'attachèrent de préférence à des ouvrages d'un genre moins vulgaire.
Cependant ils en ont traduit quelques-uns. Le lai de Lanval et celui de Graelent, dans Marie de France, sont de ce genre. Dans le lai de l'Épine, qui a aussi beaucoup d'analogie avec nos contes de fées, l'auteur dit positivement que le manuscrit en langue bretonne de tous ces contes existe à Carlion , dans le monastère de Saint-Aaron. C'est le lieu où a été construit depuis Saint-Malo. L'auteur ajoute encore que ces histoires sont connues dans toute la Bretagne. Aujourd'hui même on rencontre partout en Bretagne des grottes , des cavités, des sources, des rochers , des vallons, auxquels sont attachés les noms de Grottes aux Fées , de Pierres aux Fées , de Fontaines des Fées, de Val des Fées , qui se lient à des histoires qu'on raconte dans le pays, et avec lesquelles il serait facile de composer un Mabinogion.
Nos conteurs gallois, nos auteurs du Mabinogion , n'avaient d'autre but que de vivre sans rien faire , ce qui est assez doux. Pour y parvenir ils voyageaient et racontaient au peuple et aux enfants des histoires et des contes qui les réjouissaient , soit qu'ils fussent de leur invention , soit qu'ils les eussent appris de ceux d'entre eux qui avaient le plus de génie et d'imagination : ils s'étudiaient à les narrer de manière à faire le plus d'impression sur leurs auditeurs simples et ignorants.
Taliesin, le grand poëte gallois , a composé une pièce de vers dans laquelle il se répand en invectives contre les bardes mercenaires qui, dit-il, ne savent pas seulement distinguer la vérité du mensonge ; qui écrivent sans art et sans mélodie; qui errent sans cesse dans les villes, dans les villages et dans les campagnes, où ils gagnent leur vie dans l'oisiveté, en racontant des histoires pleines de folie et d'indiscrétion : séduisant les belles filles, corrompant les femmes mariées par des louanges mensongères ; ne respectant ni les dimanches ni les fêtes; violant sans cesse les commandements de Dieu et les préceptes de Jésus ; passant les nuits à boire et les jours à dormir ; ne songeant jamais à l'heure de nécessité, c'est-à-dire à la mort; et enfin s'abandonnaut à toutes sortes de vices. «Et vous osez, poursuit-il, comparer ces imposteurs aux hommes de vérité , aux bardes sublimes qui célèbrent la foi et les ouvrages de Dieu , ce grand artiste ; qui prédisent les infortunes des rois, connaissent tous les piliers de la grotte de l'Ouest, et délivrent Elphin de la tour de Pierre où il gémissait captif.' »
Enfin , dans les triades des poètes gallois , qui sont au nombre de leurs
productions les plus anciennes, Ton reproche à trois nations d'avoir dégradé par des compositions trop vulgaires la sublimité de la poésie des bardes de l'île de Bretagne ; et au nombre des trois nations sont les Armoricains ou les Bretons.
Les contes de nourrices que Perrault a mis par écrit sont bien certainement de la nature de ceux que composaient les bardes ambulants, contre lesquels Taliesin fulmine, et dont les succès, on le voit, excitaient sa jalousie et sa colère ; mais si les Contes de ma Mère Voye tiraient leur origine du Mabinogion des Armoricains ou des Gallois , ils auraient aussi douze cents ans d'antiquité ; car il est démontré que Taliesin a écrit dansle sixième siècle. Pourtant ilestplusieurs deces contes qui ne peuvent avoir été inventés, sous la forme où nous les voyons, qu'entre les neuvième et treizième siècles.
Ma raison pour ne pas reculer davantage l'ancienneté de nos contes de fées , est que quelques-uns sont fondés sur un genre de merveilleux étranger à la croyance aux fées et aux dogmes de l'Edda, qui ne vient ni des Grecs , ni des Piomains, ni des Scandinaves, ni des Normands, ni des Gallois, ni des Bretons ; qui n'a rien à démêler avec les erreurs du mahométisme, ou avec les vérités du christianisme ; un merveilleux particulier à ce genre de compositions : qui leur appartient tout entier : qui n'a point été employé avant ni depuis ; qui enfin n'est pas , comme tous les autres , le vain fantôme de l'imagination , mais qui a une origine réelle, positive et entièrement historique.
Après le grand ébranlement causé parle vide qu'avait laissé dans le monde la chute de l'empire romain, les peuples de ia Germanie et de la Scythie européenne se ruèrent sur le grand colosse prosterné. Alors les tribus nomades du nord de l'Asie , comprises sous le nom général de Tartares, n'étant plus contenues, sortirent aussi de leurs déserts, et ne cessèrent, durant plusieurs siècles du moyen âge, de s'avancer sur les contrées les plus florissantes, et d'attaquer les États les plus puissants, qu'elles finirent par conquérir. Sous la conduite de Gengiskan et de Tamerlan, elles fondèrent les plus vastes empires que l'on ait vus sur notre glob^. De grands carnages , des cruautés inouïes, signalèrent ces prodigieuses révolutions. Ces Tartares, pour lesquels l'immense Asie ne pouvait pas suffire, pénétrèrent dans les parties orientales de l'Europe, et fondèrent en Piussie, dans l'ancienne Dacie et dans la Pannonie , de nouveaux États : de là , ils firent encore des excursions en Allemagne, en Italie , et jusque dans notre France. Partout ils répandirent l'effroi et inspirèrent une horreur générale. Les plus anciens et les plus cruels de ces dévastateurs devinrent les plus célèbres, et leurs noms servirent à désigner tous les autres. C'est ainsi qu'on réunitles noms des anciens Huns et des féroces Oïgours pour désigner les Madgiars , tribu tartare, venue des bords du Wolga, qui s'établit le plus avant dans l'intérieur de l'Europe. En Dacie et en Pannonie on les nomma d'abord Hunni-Gours , et leur pays Hunni-Gourie : de là sont venus les noms de Hongrois et Hongrie. Ces Hongrois , ces Hunni-Gours , ces Oïgours , sont les ogres de nos contes de fées ; ce sont ces êtres féroces qui dévorent les enfants , et aiment la chair humaine tendre et savoureuse. Les Arabes aussi Icroyaient à l'existence
d'une race d'hommes qui se délectaient à manger les petits enfants ; ils les nommaient Gouls ' , et ce nom me paraît avoir la même étymologie que celui de goury d'oïgours, ou d'ogre.
Les Hongrois, au neuvième siècle, sont les Oïgours, et, dans les écrits en langue romane des douzième et treizième siècles, ce sont les ogres. Ouvrez le Dictionnaire de la langue romane, au mot Ogre, et vous y trouverez pour synonyme le mot Hongrois, Il n'y a rien de plus certain et de mieux prouvé que cette origine. Les courses des Hongrois en Allemagne, en Italie et en France, eurent lieu principalement dans le neuvième siècle, et vers le milieu du dixième, en même temps que les incursions des Normands; de sorte que le mélange de l'ancienne féerie armoricaine avec la mythologie des descendants d'Odin s'opérait à la même époque que l'irruption des ogres, et pendant que les horreurs dont ils se rendaient coupables, et auxquelles l'imagination ajoutait encore, imprimaient la terreur à des esprits déjà imbus de tant de superstitions diverses. De cette triple alliance s'est composé, s'est complété le merveilleux de nos contes de fées.
Les Oïgours ou Igours dont il est fait mention dans Procope dès le sixième siècle * étaient une race turque, et, comme les Turcs, originaires du centre de l'Asie. Ceux-ci, les plus reculés vers l'orient, habitaient les frontières de la Chine. L'origine de leurs grandes entreprises , telle qu'elle est rapportée dans leurs propres annales, est bien digne de figurer dans l'histoire de nos fées. Selon ces annales, Boucou-Khan, chef des Oïgours, étant couché dans sa tente, fut éveillé par une ombre sous la forme d'une jeune fille. Saisi de frayeur, il feignit de dormir. La nuit suivante il eut la même apparition ; mais la troisième nuit, par le conseil de son ministre, il suivit ce fantôme féminin jnsqu a une montagne nommée Coniag ; et tous deux s'entretinrent jusqu'au lever de l'aurore. Cette ombre revint chaque nuit pendant sept ans six mois et vingt-deux jours, et chaque nuit elle et Boucou-Khan allaient converser ensemble, et toujours dans le même lieu. La dernière fois qu'ils s'y virent , la jeune fille , en prenant congé de Boucou-Khan, lui dit : « Le monde entier, de l'orient à l'occident, sera sous ton empire; préparetoi à accomplir ta destinée , et gouverne bien tes peuples. » Boucou-Khan, obéissant à la voix de la jeune fille, rassembla ses armées et marcha à la conquête du monde.
D'autres auteurs orientaux nous apprennent qu'une tribu d'Oïgours , celle des Ko-tche, était, parmi les Tartares féroces, devenue célèbre par sa férocité. « Ils ignoraient, disent ces auteurs, les lois de l'hospitalité, s'asseyaient accroupis comme des animaux , en posant les mains sur les genoux. Quand la foudre tombait, ils poussaient des cris affreux et tiraient des flèches contre le ciel. Ils avaient des sacrifices d'animaux, qui étaient présidés par des sorcières.
Quelques tribus des Oïgours, tributaires des Hiong-nou , pénétrèrent en Europe avec les autres Tartares, se fixèrent en Crimée, et se servirent d'une langue , appelée lingua ougouresca par les commerçants italiens qui les
i Sacy, Mém. de l'Acad. des Inscript., t. x, p. 87.
2 Procopius, de Bello Vandaiico, liv. I, chap. IV, t. ï, p, sso.
fréquentèrent les premiers. Dans les douzième et treizième siècles, on confondit tous les Tartares sous les noms de Oigours, de Hiong-nou, de Hongrois. Le nom d'oïgour ou ogre devint synonyme d'homme féroce : la peur en fit des êtres hideux, redoutables etslupides, qui avaient faim de chair humaine. C'est alors que les conteurs de profession, les auteurs de Mabinogion , et, après eux, les bonnes vieilles et les nourrices, employèrent dans leurs fictions les ogres au lieu des loups et des tigres, comme le principal ressort de terreur. C'est aussi vers la même époque que les trouvères introduisirent l'usage de faire figurer dans leurs longs poèmes ou romans les rois de Catay ou de la Chine, et ceux de la Tartane, parce que ces contrées commençaient à être connues, et par les invasions des peuples asiatiques, et par les récits du voyageur Marc-Paul et de quelques autres, ainsi que par les écrits des Arabes.
Antérieurement à ces siècles, les conteurs, les romanciers et les poètes se servaient, comme moyen de terreur, d'hommes changés en loups. Delà sont venus les loups-garous, êtres fantastiques et féroces, qui, comme les fées , paraissent aussi avoir été le produit des imaginations et des superstitions bretonnes. L'histoire du Bisclavaret, qui est la plus célèbre de ce genre, est, de l'aveu de Marie de France , qui l'a versifiée, un lai breton ; les événements s'y passent en Bretagne , et un philosophe, y faisant part au roi des soupçons qu'il a conçus que le loup, devenu l'objet de l'attention générale, est un homme, s'appuie surtout sur cette considération, que de telies métamorphoses se voient fréquemment en Bretagne :
Mainte merveille aucun vèu Que en Bretaigne est avenu.
Il résulterait de tout ceci que nous pourrions faire une distinction relativement à l'antiquité de nos contes de fées, et considérer comme n'étant pas plus anciens que les douzième et treizième siècles ceux où les ogres jouent un rôle, tandis que ceux où ils n'y figurent pas pourraient être de beaucoup antérieurs. Ainsi le Petit Chaperon Rouge , très-simple d'invention, et où le loup est le moyen de terreur, Peau d'Ane, et la terrible Barbe-Bleue, seraient au nombre des plus anciens; tandis que la Belle au bois donnant, où une ogresse veut manger ses propres petits-enfants et même sa bru; le malin Chat botté , qui parvient à manger un ogre qu'il a d'abord, par ses ruses, fait métamorphoser en lion et ensuite en souris ; l'admirable Petit Poucet, où les bottes de sept lieues sont deux fées, et où l'ogre est un si puissant ressort d'intérêt, auraient été composés, ou du moins modifiés , sous la forme où nous les avons, dans les douzième et treizième siècles. Les ogres ne figurant pas dans Cendrillon et Baquet à la Houppe, ces contes doivent aussi être rangés dans la classe des plus anciens ; mais plusieurs circonstances, qui retracent des mœurs modernes, nous prouvent que ce sont ceux qui ont subi le plus d'altérations, soit qu'ils aient été ainsi changés par la tradition, soit qu'en effet Perrault en les écrivant y ait ajouté, plus que dans les autres, des détails de son invention.
Baron WALCKEXAER.