‹ Mémoires d'Afrique, 1892-1896Chapitre 10 sur 156 · Lettre du 25 avril 1893, n° 630. — Inédite · texte numérisé non relu

Lettre du 25 avril 1893, n° 630. — Inédite

que l’on pouvait « développer le programme italien dans la zone d'influence, même sans le traité d'Uccialli ». « En Afrique, il faut aller avec précaution et suivre, autant que possible, une ligne de conduite, avec une constance qui s'impose plus que toute autre chose aux inconstants. Mais, étant donné que l’objectif que l’on se propose est parfaitement clair, dans certaines éventualités, il peut être sage et prudent de changer de route pour arriver au même résultat. »

Quels étaient donc nos objectifs? Deux essentiels : premièrement, /a paix et la sécurité sur les frontières de l'Érythrée; en second lieu, la protection efficace, et non nominale, des populations comprises dans notre sphère d'influence.

On pouvait, avec de la chance, atteindre plus directement le premier objectif en améliorant nos relations et notre entente avec ras Mangascia, vainqueur de ras Alula et des chefs rebelles, et en s’en servant pour exercer une pression sur le Choa.

On atteignait certainement mieux le second objectif en montrant aux populations musulmanes et non musulmanes que nous n’étions pas d'accord avec leurs ennemis, et, si c'était possible, en les aidant, depuis l’Aussa jusqu’à l'Ogaden, indirectement ou directement, à se défendre contre les razzias.

« Pour faciliter notre action politique et pour rendre efficace notre influence sur les populations du grand triangle somali, la possession du port de Zeila nous aurait singulièrement servi. Elle nous aurait permis, en outre, de nous assurer le commerce avèc le Harar, que les Français et les Allemands s'étaient engagés réciproquement à ne point occuper!. » Et il semble qu’à un moment les autorités anglaises d’Aden, moyennant certaines compensations, qui pouvaient être très larges dans le tracé des frontières, en Somalie, n'auraient pas été éloignées de faire des propositions, dans ce sens, au gouvernement anglo-indien. Mais les négociations n’aboutirent pas, bien que jusqu'alors le port de Zeiïla ait été négligé par les Anglais, qui ont à Berbera uu port bien meilleur pour leurs possessions, vers l’intérieur de la Somalie.

Une escale italienne à Zeila nous aurait singulièrement servi

1. Lettres du 25 avril citée plus haut et du 23 mai 1893, n° 774, — Inédites, :

pour tenir sous notre influence ras Maconnen, maître du Harar. Toutefois, dans les circonstances d'alors, « il est illusoire de croire et excessif de prétendre que ras Maconnen fasse autre chose que ce que désire Ménélick ! ».

De son côté, Mangascia désirait d'abord faire la guerre au Choa, comptant (au commencement de 1892) sur l’aide des Italiens. « Plus tard, il sut que les Italiens étaient devenus les amis et les alliés de Ménélick {mission Traversi); alors, pour ne pas ruiner le pays, ilse crut obligé, contre son gré, de se mettre d'accord avec l’empereur. Actuellement, il compte recevoir la couronne [de negus) des mains de Ménélick?. »

Ménélick se montrait toujours, de plus en plus, notre adversaire :

« Il est certain que Ménélick cherche à souffler sur le feu tigrin contre nous, en se servant de Blata Tesfai (Antalo), l'éternel voyageur entre Adis Abeba et Macallé. Et il est certain que, dans ses intentions hostiles, il est aidé actuellement par ras Sebath de l’Agamé et par ras Alula, bien que l’un et l’autre soient les ennemis les plus acharnés de la suprématie du Choa ».

La situation politique et militaire de juin 1893 me semble être indiquée, dans tous ses détails, dans mon rapport du 30 juin, qui se termine par le dilemme suivant, au sujet de Mangascia : Ou bien entrevue (c’est de Mangascia qu'il s’agit) et accord avec le gouverneur de l'Érythrée, ou bien entrevue et accord avec l’empereur d'Éthiopie. Il devient chaque jour de plus en plus difficile de maintenir la balance de la double entente, tenue Jusqu'ici en équilibre avec une peine et avec des soins infinis.

Pendant ce temps, les demandes pour une entrevue de Mangascia avec moi en automne devenaient plus pressantes. Bascia John admettait l’idée, et même il lui semblait facile d'amener le fils du roi Jean à accepter cette entrevue sur le territoire de. l’Érythrée, surtout si elle devait avoir lieu dans le fort qui venait d’être construit à Adi Ugri, près de Godofelassi, où se trouvait la colonie agricole italienne.

Les avantages de cette entrevue devenaient de plus en plus évidents. Les Dancalis, tout en se résignant à nous obéir et tout

1. Lettre du 18 juin 1893, n° 918. — Non publiée dans le livre vert. 2. Lettre du 39 juin 1893, n° 1021, qui contient les informations de Scimper d’Adoua, — Non publiée dans le livre vert.

en rendant service, à contre-cœur, à Ménélick, et en nous fournissant des chameaux et une escorte pour le transport des cartouches jusqu’à Adis Abeba, se montraient effrayés, d'autant plus qu'à ce moment-là les Abyssiniens occupaient, avec des bandes armées, l'Erer, au nord des communications entre le Choa et le Harar, point menaçant pour le territoire de l’Anfari de l’Aussa.

Déjà nos informateurs annonçaient comme probable une opération des Abyssiniens du Harar contre les Baados, et cette expédition aurait pu entraîner les Abyssiniens jusqu à l'Aussa. « Les cartouches serviront contre nous, » nous envoyait dire le sultan d’Aussa, par l'entremise d'Abdulrahman. « Certes, ce serait ennuyeux pour nous de voir l’Aussa occupé par l’empereur Ménélick, parce qu'il enlèverait à un de nos protégés la partie la moins pauvre et la plus intéressante à tous égardsde la Dancalie. Cela compromettrait gravement notre ascendant et notre autorité sur le district d’Assab. La vie, dans la zone méridionale de notre colonie, en serait paralysée, et l'empereur se mettrait franchement au nombre de nos ennemis déclarés. »

Il n'aurait pas été à propos, pour nous, d'envoyer une garnison dans l’Aussa, soit parce qu’elle aurait été exposée aux attaques des Dancalis comme des Abyssiniens?, soit parce que la dépense eût été trop forte et la diminution des forces de la colonie trop considérable. D'ailleurs, pour secourir cette garnison, on serait arrivé trop tard et diflicilement en partant de Massaoua, à cause du trajet par mer et des quinze jours de marche à travers le désert. Enfin, une occupation permanente, par nos ascaris, du territoire de l’Aussa, à une courte distance du territoire choan, aurait été une cause permanente et immédiate de conflits et de guerre non seulement avec les Abyssiniens, mais encore avec les Dancalis’. D’autres considérations m’'amenaient encore à déconseiller l'occupation d’Aussa, et, parmi ces considérations, Je citérai les difficultés qui pouvaient venir entraver les négociations ouvertes pour délimiter, avec la France comme avec l'Angleterre, les limites des zones d'influence.

« Maintenant, selon moi, le moment est arrivé de montrer à l'empereur Ménélick que son attitude envers l'Italie et les pro-

1. Lettre du 8 juillet 1893, n° 1070. — Inédite. 2. Lettre du 8 juillet 1893, n° 1078. — Inédite. 3. Lettre du 14 juillet 1893, n° 1097. — Inédite.

tégés de cette puissance lui font courir de gros risques, parce que l'Italie est très puissante dans la colonie de l'Érythrée et parce qu'elle tient dans ses mains les destinées du Tigré et, par suite, l'avenir du trône de Salomon. »

Pendant ce temps, bascia John venait me trouver à l’Asmara afin d'exprimer, pour la quatrième fois, le vif désir du ras du Tigré « de se trouver face à face avec le gouverneur, pour s’entendre avec lui sans aucun témoin d'aucune sorte ». Et moi, en rendant compte au ministère de cette démarche et en indiquant les conditions et les forces des partis à la cour choanne, je disais ceci : « Bascia John ajoute de lui-même que cette entrevue est nécessaire, et il ne cache pas que la fidélité du faible Mangascia pourrait chanceler, à cause de la crainte que lui inspire le Choa. Bascia John dit encore ceci : « Dans tout le Tigré, on croit « que Ménélick, malgré les fusils et les cartouches, s'est déclaré « l'ennemi de l'Italie, à l’instigation des Français. On craint demne « pas être en état de résister à Ménélick, si celui-ci, aidé par les « Français, envahit le Tigré, à moins que l’on ne puisse compter « sur l’aide des Italiens. Tout le monde comptera sur cette pro- «tection si le gouverneur de l’Érythrée a une entrevue avec « Mangascia. » Et bascia John ajoute : « Si Mangascia va trouver « Ménélick, il se laissera entraîner par lui, parce que Mangascia «est trop bon et parce que Ménélick est de son pays (c'est son « compatriote?). »

Peu après ces communications, dans les premiers jours de septembre 1893, j'étais appelé, de l'Érythrée en Italie, par le ministre Brin, pour discuter et recevoir des ordres au sujet du projet que j'avais établi, afin d'assurer l'administration de la colonie, avec un budget unique, sous la dépendance du ministère des affaires étrangères, conformément au vœu exprimé par la Chambre, au printemps précédent. A Rome, le ministre des affaires étrangères, M. Brin, approuvait complètement mes idées, non seulement pour le budget, mais encore pour toute la politique intérieure et extérieure de la colonie. Il me laissait la latitude de choisir les cadeaux qui devaient être offerts à ras Mangascia, à l’occasion de l’entrevue, au nom de Sa Majesté le roi, au nom du président du conseil et du ministre des affaires

1. Lettre du 8 juillet 1893, n° 1078. — Inédite. 2. Lettre du 21 juillet 1893, n° 1169. — Inédite.

étrangères. L'entrevue entre le gouverneur de l'Érythrée et ras Mangascia aurait dû avoir lieu, autant que possible, sur le territoire italien, et plus spécialement à Asmara ou près du fort de Adi Ugri.

Sur ces entrefaites, arriva la crise ministérielle, provoquée par la démission du cabinet Giolitti; cette crise fut longue. Pendant qu’elle dura, je ne pus que causer des affaires intérieures de la colonie, le ministère démissionnaire ne voulant pas {comme c'était son devoir et son droit) prendre de décisions à longue

‘échéance, qui auraient engagé ses successeurs.

Au ministère Giolitti succéda le ministère Crispi, avec M. Blanc aux affaires étrangères et le général Mocerni à la guerre. Je remis alors, entre les mains du nouveau président du conseil, ma démission, qui ne fut pas acceptée. À ce moment, pendant que le colonel Arimondi, commandant des troupes, faisait fonctions de gouverneur dans la colonie, se produisit, de Cassala, l’attaque des Derviches qui eut pour résultat notre victoire d’Agordat. Sans attendre plus longtemps, je crus de mon devoir de partir immédiatement pour Massaoua, tandis qu'au ministère des affaires étrangères, à Rome, le comte Antonelli étant sous-secrétaire d'État, on préparait une organisation de la colonie à bases étroites et ayant comme but l’alliance et l'amitié du roi des rois.

Comme conclusion, les traits caractéristiques de notre action politique en Éthiopie, pendant les années 1892 et 1893, peuvent se résumer ainsi :

Intention du gouverneur de suivre la politique inaugurée, quelque temps auparavant, par le traité du Mareb ; politique d'amitié et de protection pour le Tigré, représenté par ras Mangascia; protection, vis-à-vis du Choa, des populations comprises dans la zone d'influence italienne. |

Approbation de cette politique par le gouvernement central. Mais, aussitôt après, apparaissent des tendances à s’assurer Pamitié de Ménélick, en lui faisant des concessions morales et matérielles et en agissant en sa faveur dans le Tigré, dans le but principal de maintenir le protectorat italien sur l’Éthiopie, aux yeux des puissances civilisées.

Enormes difficultés pour concilier les deux politiques oscillantes, sans créer des soupçons, des embarras et des craintes, diffi-

cultés qui augmentèrent l’aversion de Ménélick pour nous et nous aliénèrent Mangascia.

Double influence au ministère des affaires étrangères et double action politique vis-à-vis de l’Éthiopie, d’un côté par l’intermédiaire de conseillers et d’agents directs, et, de l’autre côté, par l'intermédiaire du gouverneur; double action qui empêchait le développement de notre politique conformément à l’idée directive, et nous faisait manquer de la fermeté ainsi que de l'esprit de suite nécessaires pour atteindre le but.

Au ministère, indétermination des objectifs, faible connaissance des moyens et de la situation, malgré les nombreux rapports détaillés du gouverneur. Chez ce dernier, trop dé condescendance envers le ministère.

Par suite, dans cette période de temps relativement courte, où le but principal était et devait être le maintien de la paix, nous avons vu d’abord prévaloir l’entente avec le Tigré; puis est venue l’idée d’un rapprochement avec l’empereur Ménélick; plus tard on est revenu aux idées du traité conclu sur les bords du Mareb; enfin a surgi la politique choanne, inaugurée, ainsi que nous le verrons en son temps, par le nouveau ministre des affaires étrangères.

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