Lettre du 17 décembre 1892, n° 1695. —- Inédite
et ensuite fit prisonnier, sans plus se gêner, notre résident, le docteur de Martino. Mais il fut successivement abandonné par les siens, qui se réfugièrent dans le camp du fils du roi Jean ou bien retournèrent dans leurs villages.
Je racontais alors ces faits, au ministère, dans une lettre où je faisais ressortir le peu de confiance que méritait ras Mangascia, du moment qu'il ne voyait pas clairement et ne touchait pas du doigt les avantages immédiats de la protection des Italiens", surtout étant donnée la nouvelle attitude que nous avions prise vis-à-vis de l'empereur d'Éthiopie.
Et, à ce propos, il faut rappeler ici comment les événements, dans l'Afrique en général, et surtout sur le haut plateau éthiopien, se déroulent avec une lenteur inexplicable pour les idées et pour les habitudes européennes. En janvier, le docteur Traversi n'avait pas encore pu bouger de l’Aussa, avec la mission dont il avait été chargé, six mois auparavant, à Rome. C’est pour cela qu'en Afrique il est nécessaire de prévoir les événements longtemps à l'avance et de régler sa propre attitude à longue échéance ; car les faits isolés qui troublent les situations éclatent souvent à l’improviste dans les milieux les plus variés, où les esprits sont particulièrement excitables et fantasques, où les serments et les traités sont reniés avec une insigne perfidie, où l’organisation politique et sociale est singulièrement instable et irrégulière, où l’on voit se succéder, avec une incroyable rapidité, les complots, les soumissions, les victoires et les défaites.
Comme je l'avais prévu dans ma lettre, ras Mangascia, malgré son orgueil, pardonna à Alula, bien que celui-ci fût trois fois félon. Et pourtan} Mangascia avait promis à de Martino d’être inexorable ; il pardonna malgré le danger qu’on lui avait fait toucher du doigt, malgré fes faite par Alula au gouvernement de l'Érythrée, malgré le péril que faisait courir au Tigré la mise en liberté d’un ennemi aussi audacieux et aussi parjure ?. Toutefois, pour nous donner satisfaction, Mangascia, sur ma demande, reléguait le vieil aventurier sur la frontière méridionale, vers l’Avergalé et le Tembien; il avait mille prévenances pour de
1. Lettre du 13 janvier 1893, n° 101. Situation vers l’'Abyssinie. « En Abyssinie on fait peu de cas de la félonie. Seul est méprisé celui qui trahit hors de propos et contre ses propres intérêts. » — [nédite.
2. Lettre du 12 mars 1893, n° 378. — Non publiée dans le livre vert.
Martino et nommait chef des douanes d’Adoua et d’'Axum fitaurart John en lui donnant le titre de bascia et en lui assurant d’importants revenus. Tout le monde sait que fitaurari John, fils d’un Anglais, intime avec de Martino, était notre informateur et, Le cas échéant, notre représentant.
Afin d'éviter qu'une autre fois notre résident fût fait prisonnier, etaussi pour montrer que nous n'étions pas entièrement satisfaits de l'attitude trop bienveillante de Mangascia envers Alula, je rappelai le docteur de Martino, d’Adoua (février 1893). Pendant ce temps-là le docteur Traversi, arrivé à la cour d’Adis Abeba, y avait ouvert avec l'empereur Ménélick les négociations que lui avait confiées le ministère. De mon côté, toujours dans le but d’agir en conformité avec les intentions et les instructions supérieures, je prévenais le docteur Traversi des événements tigrins, et je profitais du rappel du docteur de Martino, d'Adoua, pour montrer à Ménélick que notre conduite, en Érythrée et en Italie, était parfaitement en harmonie avec les déclarations amicales du gouvernement du roi et avec les conventions qu’il désirait conclure avec l Éthiopie!.
La ligne de conduite à suivre une fois déterminée, il était nécessaire, pour moi, d'agir, dans le sens voulu, avec la plus grande sagacité, en évitant toutefois de dépasser la mesure, tant dans les concessions que dans la prudence de mon attitude, ce qui aurait encouragé le negus neghesti Ménélick dans sa résistance. Je devais, en outre, prendre bien garde de faire naître dans l'esprit des Tigrins, ennemis des Choans, la crainte que nous nous entendissions avec Ménélick pourcomploter à leurs dépens. Il était nécessaire d’avoir en ras Mangascia un ami fidèle, afin de prévenir tout ce qui pouvait menacer la paix indispensable au développement de la colonie. Il fallait, en même temps, obtenir de Ménélick non seulement un modus vivendi, mais encore une déclaration explicite établissant, aux yeux des puissances civili sées, le protectorat de l'Italie sur l'Éthiopie.
Une trop grande condescendance envers Mangascia aurait alarmé Ménélick, alors qu'il fallait prouver notre ascendant sur Mangascia et sur les principaux chefs tigrins.
Du moment que l’on n'avait pas cru opportun d'adopter fran-
1. Lettre du gouverneur au docteur Traversi, 2 avril 1893, n° 516. — Inédite.
chement le système du divide et impera, inauguré par le général Gandolfi avec le traité du Mareb, il était indispensable de tenir la balance en parfait équilibre, chose toujours difficile, mais plus particulièrement dans les circonstances d'alors, au milieu de tant de prétentions, d'ambitions, de perfidies, de soupçons et de craintes, avec ces distances et ces communications, avec la nécessité de donner des instructions des semaines et des mois à lavance, avec la presque impossibilité de faire marcher d'accord nos partisans et nos agents.
Ras Mangascia regardait avec jalousie toute avance que nous faisions au Choa ; et les ennemis des Italiens, dans le Tigré, en profitaient pour accuser le gouvernement de l'Érythrée de s’entendre avec le Choa, pour le partage du Tigré. Ménélick, de son côté, ayant la tête montée par des indigènes et par des étrangers, et alarmé par notre précédente politique, voyait dans toutes nos actions un piège tendu pour lui enlever la souveraineté de l'Éthiopie. Par contre, « il nous fallait aller avec beaucoup de prudence en adhérant à ses demandes, parce que souvent la générosité peut être prise pour de la faiblesse, tandis que la résistance peut rompre l'équilibre nécessaire au maintien de la paix! ».
Ras Mangascia, effrayé par le rappel de notre représentant, le docteur de Martino, envoyait à Massaoua bascia John avec toutes sortes de promesses et de protestations, et, à la fin de mars 1895,
il me proposait de nouveau l’entrevue qu'il avait demandée, au " vi
mois d'octobre précédent.
Je répondis évasivement, mais en même temps j'écrivis au ministère : « Une entrevue avec Mangascia, préparée convenablement, pourrait être très utile pour la pacification de l’Éthiopie et pour l’affermissement de notre protectorat dans ce pays. Elle pourrait aussi imprimer, en ceux qui en ont besoin, une idée salutaire de la puissance italienne et de la valeur de notre amitié. Et puis, un second refus pourrait jeter ras Mangascia dans les bras des adversaires de Ménélick ou dans ceux des ennemis de la colonie de l'Érythrée?. »
Sur ces entrefaites, le docteur Traversi arrivait à Adis Abeba, à la cour de Ménélick, et y trouvait un accueil courtois dans la
1. Lettre du 7 avril 4893, n° 549. — Inédite. 2. Lettre du 7 avril 1893, n° 549. — Inédite.
forme, mais hostile au fond. Le negus neghesti était loin de se prêter à une déclaration conciliatrice renfermant l’idée du protectorat; à la fin de février, il recevait les deux millions de cartouches, et le 27 février 1893, probablement poussé à cela par notre générosité même, il dénonçait le traité d’Uccialli aux puissances de l’Europe, comme s’il avait été le seul contractant!.
D'autre part, les populations de l’'Ogaden et de la Somalie en général réclamaient, comme c'était leur droit, la protection de l'Italie contre les razzias abyssiniennes, « envoyées, non pas par des chefs secondaires et composées de guerriers de la frontière, mais permises, organisées, ordonnées officiellement dans. le Harar et dans le Choa, et conduites quelquefois par des chefs. dépendant directement de l’empereur ».
Dès les premiers mois de mon administration en Érythrée, je signalais au gouvernement, à Rome, cette question palpitante et. compliquée?. Que valait donc, aux yeux de l’Europe, l'adhésion de Ménélick à un article contenant l’idée du protectorat sur toute l'Éthiopie et ses dépendances, jusqu’à l'océan Indien, si l'Italie n’était pas en état de protéger, contre les incursions de Ménélick, les tribus qui, du consentement unanime des nations civilisées, : étaient considérées comme comprises dans notre zone ? « Le résident italien devrait empêcher les razzias qui, du Harar, déso-. lent l’Ogaden; sans cela notre influence serait perdue et notre bon: renom compromis, non seulement auprès desindigènes, mais surtout auprès des Anglais et des Français *. »
En représentant l’empereur d’Éthiopie, dans ses relations avec. les puissances civilisées, nous aurions assumé des obligations et des responsabilités plus grandes. Avec les Français à Djibouti et à Tadjoura, avec les Anglais à Zeilah et à Berbera, les frontières de ces deux possessions coloniales n'étant pas tracées. vers l’intérieur, chaque razzia aurait été connue, exagérée et mise, dans les deux mondes, sur le compte de l'Italie, au grand détriment de notre prestige en Europe et en Afrique.
Aussi, plus tard, conformément à un rapport du docteur Traversi, dès le mois d'avril 1893, j’exprimais au ministère l'avis.
1. Rapport sur les affaires d'Éthiopie du colonel Frédéric Piano et du docteur Léopold Traversi, novembre 1894,