LX RETRAITE DE LA GARNISON DE MACALLÉ
Offres de laisser libre la garnison de Macallé (17 janvier). — Instructions au lieutenant-colonel Galliano. — Rapports de Partini, de Felter et de moi: — Bonne foi du negus. — Garanties pour l'évacuation du fort. — Racontars en Italie. — Le bataillon Galliano à Adagamus (30 janvier). — Le problème d'attaquer l'ennemi en marche sur Ausien. |
Pendant que la brigade indigène, sous les ordres du colonel Albertone, préparait les fortifications d'Adagamus et que la brigade Arimondi, pas encore constituée, était envoyée dans cette losatité (où le 17 janvier se transportait également le quartier général), le chevalier Felter revenait du camp du negus neghesti, en apportant des offres inattendues pour rendre la liberté à la
garnison de Macallé. Felter avait été envoyé au camp de ras Mo pour adhérer aux demandes réitérées de ce ras qui insistait pour conclure la paix. Il revenait pour offrir à la garnison de Macallé, sans conditions d'aucune sorte, au nom de l em pereur Ménélick, ras Maconnen s'en portant garant, de sortir librement, avec armes, munitions de guerre, femmes et bagages, pour rejoindre nos troupes à Adigrat. Aucune autre condition. aucune autre restriction, ni écrite ni verbale, ne fut proposéemei encore moins acceptée, ainsi qu’il résulte des rapports écrits pa moi et par le chevalier Felter, ainsi qu'il peut résulter des dépo: sitions du chef et du sous-chef d'état-major, le colonel Valenzan(
et le major Salsa.
F appris cette nouvelle au moment où j'arrivais à chevalmat sommet du col d'Adagamus (4 heures de l'après-midi, 17 janvier) Le premier qui m'en parla fut le général Arimondi; il étai
préoccupé seulement de l’idée que cette offre arrivait trop tard, car il craignait que, pendant ce temps, la soif n’eût amené la garnison de Macallé à faire quelque tentative désespérée. J’interrogeai notre représentant, le chevalier Felter, en détail : je m’entretns avec le colonel Albertone, avec le général Arimondi et avec le colonel Valenzano, de l'offre de Ménélick, contre laquelle ne pouvait s'élever ni ne s’éleva aucune objection. Il fallait seulement se mettre en garde contre des surprises éventuelles.
J'écrivis donc au lieutenant-colonel Galliano une lettre qui contenait l'avis explicite que pleine liberté lui était laissée de se retirer de Macallé sur Adigrat, sans aucune restriction ni obligation d'aucune sorte, — et je lui donnai l’ordre de n’abandonner le fort que lorsqu'il aurait obtenu toutes garanties que les conditions Seratent pleinement observées. J'annonçai ensuite la chose au ministère en télégraphiant que, « la chute du fort étant imminente, à cause du manque d'eau, la garnison étant dans l'impossibilité de s'ouvrir un chemin à travers les rangs serrés des Choans, les troupes ne pouvant pas s’avancer en ce moment pour apporter “du secours à temps, sans courir de graves risques d’éprouver un échec, je considérais ces conditions comme acceptables, comme honorables pour la garnison qui avait soutenu de si nombreuses attaques de la part de forces si prépondérantes!. »
Ce télégramme raconte simplement comment les choses se sont
passées. J'avais un seul doute : je craignais un traquenard. Le lieutenant-colonel Galliano et le chevalier Felter devaient être sur leurs gardes : le premier était connu par son énergique audace et par sa méfiance de l'ennemi; le second avait acquis, par une longue habitude, l’expérience des hommes et des choses de l’Abyssinie. Felter devait retourner au camp ennemi pour déter= miner les garanties assurant la sécurité de la garnison pendant lévacuation du fort et sa marche en retraite; du camp choan, il devait aller à Enda Jésus, porteur non seulement de ma lettre à Galliano, mais encore de toutes les instructions et de tous les aVertissements que je ne pouvais confier à une lettre.
Du reste, il était difficile de ne pas croire à la parole de Ménélick, parce qu'il semblait avoir un désir évident de conclure la Paix, surtout après avoir obtenu les satisfactions d'Amba Alagi
1. Télégramme d'Adagamus, 18 janvier. Livre vert, xxr11 bis, n° 327,
et de Macallé. Il semblait impressionné des graves pertes subies à Amba Alagi et dans les attaques successives et toujours re poussées contre Macallé. De plus, tous les informateurs affirmaient, et c'était vraisemblable, qu’il y avait pénurie dans le camp ennemi. Enfin ras Maconnen non seulement craïignait pour le Harar, mais il craignait surtout qu’en faisant périr de soif où en massacrant un bataillon de braves, cela ne dût creuser entré l'Italie et l'Éthiopie un tel abîme qu’on devait perdre tout espoir de réconciliation; du reste il avait, plusieurs fois déjà, manifesté cette pensée dans ses discours, et il l'avait dite à l'oreille de ses messagers de paix. Et puis, si l'empereur Ménélick n'avait pas voulu la paix, pourquoi aurait-il insisté à plusieurs reprises, avant et après, pour qu'on lui envoyât un personnage muni de ious les pouvoirs, afin d'en déterminer les clauses, alors qu'il n'avait aucun besoin de dissimuler ses propres sentiments ?
En effet, toute l’armée choanne avait dû s'arrêter devant un piton couronné de murailles. La guerre se prolongeait indéfiniment ‘sur la frontière du Tigré, — et les Italiens recevaient toujours de nouveaux bataillôns et de nouvelles batteries. La guerre appauvrissait le pays, et, d’après les expériences passées, l’Agamé n’était point un théâtre de guerre encourageant pour les Choans: À chaque instant, s’élevaient des discordes entre les ras, — et un échec pouvait être fatal à l’armée nombreuse) inconstante et changeante des Abyssiniens.
Peut-être aussi le negus neghesti espérait-il obtenir d’excellentes conditions de paix, comme on en peut juger par les prétentions qu’il émit plus tard. De toute façon, il était assuré, en concluant la paix, de se débarrasser du traité d'Uccialli, quil détestait, et de s’en retourner victorieux dans le Choa, après, avoir, sans nouveaux risques, affirmé son pouvoir sur toute l'É-. thiopie, devant l’Afrique et devant l’Europe.
Mais, en Italie, aux plus audacieuses prétentions de combats. et de victoires, aux illusions les plus étranges, on joignait les défiances les plus absurdes. On dit donc dans la presse italienne et dans le pays — et le bruit s’y répandit avec la rapidité des nouvelles ignominieuses — que la garnison de Macallé avait été rachetée à prix d’argent et que ce triste marché avait été conclu, par moi, avec l’empereur Ménélick, sur l'ordre de la suprême autorité de l'Italie. C'était une période d’exaltation générale. Plus une
chose était incroyable, plus on l’entourait de détails fantastiques pour la rendre vraisemblable. Tous étaient les complices les uns des autres, par suite d’une mystérieuse suggestion universelle, qui supprimait le bon sens et chassait la raison.
Ce racontar fut, avec leur complaisance habituelle, recueilli,
répandu et soutenu par les étrangers qui étaient ou se vantaient
d'être en relations avec la cour éthiopienne. D'une façon presque générale, on y ajouta foi en Italie, bien que, pour beaucoup, la vérité fût évidente, bien que ce faux bruit jetât une ombre fâcheuse sur des faits glorieux et fût une cause de discrédit pour nos armes et pour le chef suprême de l'État.
Afin de prévenir un malheur quelconque, mon ordre au lieutenant-colonel Galliano, porté par le chevalier Felter, qui devait le compléter par des instructions verbales, disait ceci : « Vous abandonnerez le fort quand vous trouverez dans les négociations, dans l'exécution", les garanties les plus absolues que ces conditions Seront scrupuleusement observées. Dans le cas contraire, je vous laisse toute latitude d'agir comme bon vous semblera, le gouvernement ayant pleine confiance dans votre expérience, votre bravoure et votre sagacité. »
Le lieutenant Partini? et le chevalier Felter indiquent dans leurs rapports comment les choses se passèrent au camp éthiopien et à Macallé. Mais le lieutenant Partini dit peu de chose, — etilne pouvait pas en dire plus. L'officier colonial Felter raconte tous les faits en détail; mais son rapport (8 avril 1896) ne fut pas publié dans les livres verts. Mon rapport du 9 avril 1896, écrit sur l’ordre du ministre de la guerre, ne fut pas publié non plus, bien qu'il eût pu servir à démentir les sottes calomnies qui frappaient la couronne et non pas moi, qui, en tout cas, aurais dû obéir.
Le 25 janvier, c’est-à-dire six jours après le départ du chevalier Felter, commencèrent à s'élever des doutes sur la bonne foi
et la sincérité de l’ennemi à observer les clauses garantissant la
retraite de la garnison du fort Enda Jésus. Les nouvelles directes
1. Sur une assez longue distance, la ligne télégraphique d’Adigrat à Macallé était une ligne de campagne. Ajoutez à cette considération les difficultés de chiffrer et de déchiffrer, on comprendra facilement que, dans tous les télégrammes, il y a des lacunes et des erreurs. Ici, par exemple, on doit dire : « Non seulement dans les négociations, mais encore dans leur exécution. »