CHAPITRE. XXV
D'ADAGAMUS A SAURIA
Barrière montagneuse du Tigré d’Adigrat à Adoua. — Mont Augher et ses dépendances. — Il faut prévenir l'enveloppement (31 janvier). — Déplace- “ment des Abyssiniens vers Adoua (1° février). — Mai Gabeta et Tocuz (3-8 février). — Réapprovisionnement par Debra Damo-Sauria (13 février). — La trahison de ras Sebath et de degiac Agos Tafari. — Les faits d'Alequa et Seeta (15 février). — Forces à Sauria réduites au minimum (17 février).
Près d’Adagamus se détache de l’arête éthiopienne et se dirige wers l'ouest une chaîne de montagnes qui étend ses ondulations presque jusqu'à Adoua. Cette chaîne constitue la ligne de partage des eaux entre le Bélésa et l’Ueri, et, par suite, entre le bassin du Mareb, au nord, et le bassin du Tacazzé, au sud. Des sentiers peu nombreux et malaisés la franchissent dans sa partie orientale; deux de ceux-ci aboutissent dans la combe d’Adigrat. Sa partie occidentale est moins raide et moins fermée, au delà du mont Augher; parfois cette dénomination d’Augher s'étend à toute la chaîne elle-même et se confond avec elle.
“Les altitudes s'élèvent à environ 3,000 mètres : le mont Goructo, qui domine Adagamus (Edaga Amus), 2,998 ; le mont Ale- ‘qua, qui domine Adigrat, 3,167; le mont Atebes, 3,127; le mont Augher, 2,987, et ainsi de suite jusqu’au mont Semaiata, élevé dé 3,092 mètres, qui, avec son contrefort occidental, — Abba
(Garima, — domine la combe d’Adoua.
Ces montagnes! prennent soit la forme d’ambas, c'est-à-dire
1 Voir notre carte de la colonie de l'Érythrée à l'échelle de 1/1,000,000. — Les lecteurs studieux consulteront utilement la nouvelle carte de l’ Het géographique à l'échelle de 1/250, 000; feuilles d’Adigrat, d'Adoua, de Ma- (Aa.
de tables avec des parois rocheuses escarpées, soit de flèches, de coupoles, d’obélisques et de dents, dont plusieurs sont inaccessi: bles. La chaîne étend, vers le nord et vers le sud, ses contreforts qui forment d’autres chaînes et d’autres ambas, parfois séparées: Une de celles-ci — Amba Sion, haute de 3,011 mètres — s’avance vers le sud, comme un bastion caractéristique, placé en avant des montagnes d’'Adigrat, vers Ausien; elle domine, en vaste demi= cercle, toute la région située au-dessous d’elle. La chaîne entière; en ligne droite, du mont Goructo à l’amba Semaiata, peut mesurer environ 65 kilomètres. Elle présente une barrière formidable à une armée d’invasion du sud vers le nord; et cette barrière ne peut être franchie par un gros corps de troupes qu’à l’est, par Adigrat, ou à l’ouest, par Adoua, à cause des difficultés du terrain, à cause de l’étroitesse des sentiers, à cause du manque d’eau, à cause des difficultés que l’on éprouve à marcher groupés.
Dans les combes, dans les précipices, dans les petites vallées intérieures, la végétation est luxuriante. On voit des champs cul: tivés jusqu'à près de 3,000 mètres. Le paysage a l'empreinte spé: ciale de l'Éthiopie, avec ses euphorbes et ses sxcpmares qui poussent droit sur les roches granitiques.
Les Abyssiniens, campés à Ausien, pouvaient tout aussi bien s'avancer pour attaquer notre position d'Adagamus, en avant d’Adigrat : ou bien se diriger parle Faras Mai vers Adoua. D’Au: sien à Adigrat il y a environ 52 kilomètres; d’Ausien à Adoua, environ 60. ; |
Le camp choan d’Ausien était surveillé par des patrouilles mobiles et aussi par une escouade d’ascaris installés sur l’Amba Sion, sous le commandement d'un officier, lequel, au moyen d'un poste de télégraphie optique, correspondait avec le quartier gés néral à Adagamus et avec le bataillon Valli sur le mont Goructo: Pour mieux assurer la surveillance de l’ennemi et la protection de nos troupes, on y avait envoyé le capitaine Spreafco, officier très connu pour les services rendus comme résident et informa= teur auprès des tribus du Barca, vers le Soudan. Ce dernier, le. 31 janvier, à midi, commençait à signaler des nuages de pous= sière dans la direction du sud-ouest, vers Adoua. C'était déjà un indice suffisant indiquant que l’armée choanne, tout entière ou én. grande partie, se mettait en mouvement pour tourner la barrière montagneuse et notre position d'Adagamus, en évitant de l’atta=
quer. Par suite, comme il était facile de le prévoir, l'invasion de la colonie se faisait par le Tigré, au lieu de se faire par l’Agamé, c'est-à-dire par l’ouest, au lieu de se faire par l’est, en tournant par Adoua la barrière de montagnes du Tigré.
Dans les conditions où nous nous trouvions, il aurait été téméraire de tenter une poursuite pour attaquer l’arrière-garde ennemie dans sa marche vers l’ouest, comme l'idée en était venue tout d'abord aux esprits les plus hardis.
Ausien est séparé d’'Adagamus par une distance d’environ 37 kilomètres, c’est-à-dire par deux journées de marche, à cause des routes, à cause des convois, à cause de l'allongement des colonnes, à cause de la nécessité des concentrations successives, à cause des précautions à prendre, etc. Mais l'ennemi aurait peut-être gagné autant de terrain sur la route qui conduit à Adoua, par le Faras Mai; et par suite il aurait doublé la distance. En tout cas, il aurait placé entre nous et lui les précipices des torrents qui descendent de l’Amba Sion et du mont Augher. D'ailleurs, avec nos convois, comment aurions-nous pu prolonger la ligne d'opération, puisque chaque étape nécessitait l'emploi, en dehors des besoins journaliers, d'animaux que nous n'avions pas?
En partant le soir même, nous aurions peut-être atteint l’ennemi dans le Faras Mai, à environ 32 kilomètres d’Ausien, sur les positions qui s'élèvent au delà d’une série de précipices Creusés par le torrent Sadiai; nous l’aurions atteint avec des troupes en désordre et fatiguées, ne dépassant pas, tout compris,
12,000 hommes, puisque nous n'avions pas encore reçu, à Adagamus, ni tous les bataillon ni tous les convois. |
Restait à prévenir l’enveloppement ; il fallait donc se porter, à couvert et le plus promptement possible, vers la nouvelle ligne d'invasion, prendre une bonne position défensive pour faire face
à l'ennemi, tout en cherchant à le décider à nous attaquer; dans ce cas, la grande valeur tactique de notre artillerie, ainsi que la Supériorité de l’ordre, de la discipline, des manœuvres, de la formation de combat et de l’utilisation du terrain... auraient compensé l’infériorité numérique et nous auraient donné les premiers avantages.
Du reste, il fallait gagner du temps, parce qu’il semblait qu'une réunion de soldats aussi nombreuse que l’armée choanne n’aurait Pas pu résister au temps, bien que les Choans fussent simples,
sobres et endurcis; car il leur fallait porter avec eux leur base de | ravitaillement avec une énorme quantité d'animaux et de gros | bagages, dans un pays riche, c’est vrai, en grains et en fourrages,. mais épuisé par des guerres continuelles et de plus en plus. pauvre en eau, au fur et à mesure que la saison s’avançait. |
Cette idée, fondée sur la nature des choses et confirmée par l’ob= servation de ceux qui connaissent ces peuples de près, était alors partagée par tout le monde. Même un officier russe, — le Capi= taine d'artillerie Zviaghin, — qui, de janvier à juin 1895, avait fait partie d’une mission russe en Abyssinie, et quiavait observé, avec la plus grande bienveillance pour ses hôtes d’Adis Abeba,et avec le plus grand soin, les conditions d’une guerre choanne, écrivait que l’armée éthiopienne « doit forcément battre en retraite quand les réserves des vivres portées par les hommes sont épuisées »
En prolongeant la campagne, on pouvait encore espérer que la discorde ou le mécontentement pénétreraient dans le camp ennemi. |
Tout le monde connaît les ambitions cachées, les rivalités, 14 susceptibilités, les anciennes et nouvelles discordes des chefs abyssiniens, qui sont encouragés à beaucoup oser, à cause des rapides changements de fortune. Tout le monde connaît égales ment les jalousies, les craintes et les soupçons qui séparent les Éthiopiens du nord de ceux du sud. Et puis, le manque de vivres les obligeait à faire exploiter le pays par des razzias; celles-ci étaient, la plupart du temps, organisées par celui qui commandait en chef, mais elles se transformaient ensuite en vols et en pillage qui alarmaient les populations et les rendaïent hostiles. Dans les monts de l’Enderta et du Gheralta, plusieurs fois les razzias des Choans, envoyées par ordre du negus neghesti, avaient été reçues à coups de fusil par les natifs, bien qu'ils fussent nos ennemis et qu’ils désirassent probablement le retour de Mangascia.
Récemment quelqu'un a critiqué le commandant en chef de l’armée érythréenne de ce qu’il n’avait pas fait reculerles troupes d'Adigrat vers leur base, au moment où l’ennemi, abandonnant le Faras Mai, menaçait de tourner par l’ouest la barrière mons tagneuse du Tigré, ayant pris pour objectif probable Adoua etle Seraé. D’après cette critique, dans une position située plus en arrière, par exemple à Gura ou à l’Asmara, on aurait eu plus de
ar
facilités pour réunir les bataillons de renfort et pour pourvoir à tous leurs besoins; on aurait en outre diminué les inconvénients graves de la longue et tortueuse ligne de ravitaillement.
Mais, en agissant ainsi, on aurait abandonné une grande partie de l’ancien territoire de la colonie — et la meilleure — au pillage des Amharas, et ceux-ci auraient trouvé une base d'opération non encore exploitée, au moment où ils souffraient beaucoup du manque de vivres. En les laissant pénétrer dans l’Érythrée, on aurait probablement détruit les germes des discordes (surtout le mécontentement des Tigrins), on aurait augmenté leur orgueil et l’on aurait laissé l’armée choanne et tigrine libre d’agir dans les terres du Seraé et de l’Oculé Cusai. Mais une retraite sans coup férir, après les échecs non vengés d’Amba Alagïi et Macallé, aurait déprimé le moral de nos soldats, aurait ruiné les popu- “Jations fidèles, dont tous les hommes valides étaient avec nous, et aurait semé le découragement dans la colonie. Mais il fallait démanteler ou abandonner à leur sort, en nous privant de leurs garnisons, les forts d'Adigrat et d'Adi Ugri, où nous avions de oros dépôts de vivres et de munitions. Et puis, une bataille perdue dans une position en arrière, sur la crête des montagnes qui dominent Massaoua, aurait eu pour conséquence probable la perte complète de la colonie. Cette retraite volontaire aurait dû se faire au moment où tout le monde — en Italie, dans la colonie et dans le Camp — aspirait à la revanche et au moment où le gouvernement, mis au courant de tout, poussait à l'offensive! Aujourd’hui, après
«le désastre, la retraite peut paraître prudente; alors elle aurait semblé pusillanime.
De mon côté, je considérai la région de l'Entiscio comme un théâtre de guerre permettant d'arrêter l'invasion des Éthiopiens. Une route y conduit, d'Adagamus par Adigrat et le col d'Alequa, en passant sur le revers (au nord) de la chaîne de montagnes ou de la barrière indiquée plus haut. Cette route n’était certes pas commode; mais le major Toselli l'avait récemment améliorée afin de relier plus directement Adigrat à Adoua. Le fort d'Adigrat, où nos provisions affluaient avec la plus grande rapidité et où l’on avait exécuté d'importants travaux de défense, d’abord sous la direction du major Toselli, puis sous celle du major Prestinari, devait protéger le mouvement et nous préserver d'un