Lettre du 17 décembre 1892, n
2. Voir la carte générale de la colonie, à la fin de ce volume.
3. Tombé en brave, en combattant aux côtés du lieutenant Nigra contre des Derviches, en janvier 1896, près de Sciaglet,
Au commencement de 1893, tout était silencieux sur l’Atbara et sur le Gasce, soit parce que les forces mahdistes étaient occupées sur les frontières sud et ouest de leur vaste empire, soit parce que des troubles avaient éclaté au centre, soit parce que, à ce moment-là, semblait prévaloir, à Kartoum, la tendance de ceux qui considéraient une trêve comme nécessaire pour que le mahdisme püût assurer ses conquêtes. Mais le mahdisme, fanatique et dévastateur, produit des luttes sociales et religieuses, est incapable de donner à une région un régime tolérable; loin de pouvoir créer, il ne sait que détruire. Il a besoin de la guerre pour maintenir le prestige des chefs, à la fois religieux et militaires ; il a besoin de la guerre pour se procurer des vivres, des bestiaux, du grain et des esclaves; la guerre seule lui permet d’obéir à l’ordre du nouveau prophète, de propager dans le monde entier la vraie religion.
Le carnage est érigé en système; les tribus du Soudan étaient emportées par la bourrasque, sinon elles étaient chassées ou détruites. Sur la frontière de l’Érythrée, les Sabderats, les Alghedens, les Omrams, décimés et dépouillés par les Hadendoas, s’étaient enfuis dans le Barca supérieur et jusque dans l’Abyssinie ; d’autres avaient embrassé la nouvelle religion du mahdi.
Les pays entourant l'immense foyer de l'insurrection mahdiste étaient et sont plus ou moins exposés aux attaques qui se produisent tantôt sous la forme de razzias rapides, tantôt sous la forme d’incursions méthodiques. De temps à autre, les hordes du mahdi campent plus nombreuses près de l’une ou de l’autre frontière; et quand l’occasion s’en présente, quand le besoin devient pressant, quand on croit à l’appel de Dieu, une masse se forme, une invasion a lieu, et la terre se transforme en désert.
Les Anglo-Égyptiens, depuis dix ans, soutenaient la lutte sur le
Nil et à Souakim; et cependant de nombreuses bandes de guer- .
riers mahdistes furent, avec des fortunes diverses, lancées, en cette période de temps, vers tous les points de l'horizon : contre les populations du Darfour, contre les Abyssiniens, contre les Silouques, contre les Dencas, et contre les Niam-Niams.
« Ce n’est que contre nous qu'ils n’avaient pas encore tenté une grosse opération de guerre, puisque les deux incursions derviches qui aboutirent aux combats d’Agordat (1890) et de Sa-
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robeti (1892) ne furent autre chose que leurs pointes habituelles, n'ayant aucun but de religion ni de conquête.
« Toutefois, ni la tranquillité relative de notre frontière occidentale ni les assez bonnes relations commerciales existant entre Massaoua et le Soudan n’ont pu calmer mes préoccupations. Je nai jamais perdu de vue la possibilité de voir un jour les armes mahdistes se tourner contre notre territoire. »
La formation et la répartition des forces sur le territoire de la colonie, les préparatifs de défense faits d'abord à Chéren, puis à Agordat, après la soumission spontanée des tribus du Bareca, l'organisation plus solide que nous avions donnée aux bandes du Barca, notre large service d'informations, tout avait pour but de nous permettre de nous concentrer, en temps voulu, pour nous défendre et pour repousser une invasion quelconque.
Du côté de Cassala, les relations, reprises après le combat de Sarobeti, allèrent toujours en s’améliorant, surtout dans le courant de 1893, l’émir Musaed Gaidum ayant reconnu les avantages que lui personnellement et ses dépendants pouvaient retirer des rapports commerciaux avec les tribus de la colonie. Les échanges devinrent plus fréquents, et l’on peut dire que le mouvement commercial entre la colonie et Cassala devint continuel. L’émir Musaed Gaidum cherchait à attirer les commerçants de Massaoua par de bons traitements et de fréquentes invitations, et en même temps il encourageait les marchands de Cassala qui se rendaient, pour des raisons de commerce, à Chéren ou à Massaoua.
Pendant l’année 1893, la situation militaire du Soudan était à peu près la suivante :
Au sud, le corps mahdiste du Nil Blanc, commandé par l’émir Abu Ghirgia, parcourait en tout sens le territoire des Dencas, peut-être à cause des bruits qui annonçaient l’arrivée d’expéditions conduites par des blancs venant des lacs équatoriaux.
À l’ouest, dans le Cordofan, les deux corps commandés par Ibrahim el Calil et par Mahmoud Amed étaient chargés d’étouffer une nouvelle secte religieuse et politique dont le chef était
Farag el Meschin. Au nord, le corps mahdiste de Dongola, qui faisait face aux
-Anglo-Égyptiens, dans la Nubie, ne tentait aucune opération
depuis quelque temps Il faisait seulement quelques incursions
contre les puits de Mourad sur la route de Corosco, à Abou Ahmed et contre Ambigol. Osman Digma n'était pas en état de rassembler beaucoup de monde, mais il ne cessait pas d'mquiéter | les tribus protégées par les Anglo-Egsyptiens, et il s'avançait Jusqu’à proximité de Souakim et de Handub.
Au sud-est, EI Zachi Tumel, dans le Gallabat, à la tête peutêtre de 10,000 Derviches, rançonnait les terres à l’ouest du lac de Tsana, sur le Nil Bleu et le long de l’Abai; il préparait, par une sévère discipline, ses troupes à la guerre. Maïs, pendant ce temps, de profonds dissentiments éclataient entre lui et ses émirs. Déjà suspect de peu de fidélité au khalife, il est appelé à Kartoum et y est tué en septembre, avec les sous-chefs qui lui étaient restés fidèles. Ahmed Ali, neveu du khalife, est nommé commandant du corps de Gallabat. |
Au mois d'octobre, aucun symptôme nouveau n'indique un changement de l'attitude des Derviches à notre égard.
L'appel de 3,000 hommes, du Gallabat à Kartoum, avec Ahmed Ali; le retour du corps entier du Gallabat à Ghedaref, et les autres préparatifs à Ondurman, dans le moïs de novembre, peuvent s'expliquer, pour le colonel Arimondi, qui est à Massaoua et qui gouverne la colonie pendant mon absence, par la nécessité où se trouvent les Derviches d'envoyer des renforts en Nubie et dans le Cordofan.
Mais dans la seconde moitié de novembre 1893, des bruits d’abord incertains et contradictoires, puis plus persistants et plus détaillés, annoncent que le khalife a décidé de faire la guerre aux Italiens. Comme on connaît les habitudes des peuples de l'Afrique, qui font répandre des nouvelles contraires à leurs véritables projets, il pouvait encore rester des doutes sur les véritables intentions du Khalife. Mais ces doutes disparurent quand, au commencement de décembre, fut confirmé le mouvement en avant du corps de Ghedaref sur Cassala. Après une courte halte en ce lieu, les Derviches commencèrent leur mouvement offensif le 14 décembre‘. f
Mais la colonie était prête à tenir tête à l'invasion, ainsi qu'il
1. Rapport annuel sur la colonie de l'Érythrée pour l’année 1893, présenté à la Chambre par le ministre des affaires étrangères (Blanc) dans la séance du 2 avril 1894,