‹ Mémoires d'Afrique, 1892-1896Chapitre 120 sur 156 · Livre vert, xxI11, n · texte numérisé non relu

Livre vert, xxI11, n

les télégrammes par le milieu dans lequel ils étaient rédigés et.

expédiés à un général en chef. C’étaient des télégrammes privés, réservés, avec des intonations confidentielleset même familières. Toutefois, je le confesse, j'aurais dû les repousser et demander une fois de plus mon remplacement immédiat.

Mais pour juger avec impartialité, 1l faut considérer que, soit au lendemain d'Amba Alagi, soit à l’occasion du vote du parle ment, soit pour la nouvelle année, soiten m annonçant (le 24 jan= vier) l’envoi du général Ellena, soit par la bouche du général Ellena lui-même,... depuis la première décade de décembre jus= qu’à la dernière décade de janvier, le ministère témoignait offi= ciellement sa confiance en moi. Et pour expliquer mon attitude; je dois faire appel à l'esprit militaire, qui ne permet pas de de mander d’être relevé de ses fonctions au lendemain d’une défaite et à la veille d’une bataille probable. De plus, le sentiment du devoir ne me permettait pas de me soustraire à la responsabilité suprême, dans une situation aussi compliquée aux points de vue

militaire, civil et politique. Enfin un sentiment de convenance.

me retenait : l'Italie était fort éloignée, et 1l aurait fallu beaucoup de temps pour que je pusse être remplacé. D'ailleurs, le gouver* nement du roi connaissait tous les détails de la situation créée

par Amba Alagi. Il devait connaître aussi, depuis des années;

la confiance que je pouvais mériter, ma capacité, la façon dont Je

m'accordais avec les idées du ministère. C'était à lui de pourvoir,

au général d'obéir.

Nous avons vu la réponse dédaigneuse que le président du

conseil m'ordonnait de faire à Maconnen, bien que cette réponse

ne s’accordât point avec les désirs ni avec les appréhensions du

ministère des affaires étrangères. Nous avons vu que le prési= dent du conseil voulait une décision immédiate, choisissant entre

une campagne offensive et une campagne défensive, et qu'il atten: dait une victoire telle qu’elle définit pour toujours la question abyssinienne ; et pourtant il avait connaissance de toutes les for: ces ennemies réunies au camp de Dolo, autour de Macallé, ainsi que des forces rassemblées par Ménélick sur.le lac Ascianghi et probablement en marche pour le camp de Dolo. Le président du conseil était informé du plan défensif du général en chef;-ce

plan, qui avait été télégraphié plusieurs fois, étaitimposé, dureste,…

par la situation militaire et politique. De son côté, le ministre

| des

de la guerre approuvait, par moments, l’idée de gagner du temps; quelquefois, très préoccupé, il voulait retirer la garnison de Ma- Callé ; puis il me faisait dire, par le colonel Albertone, que le pays ne me pardonnerait jamais la chute de Macallé.

On savait, par le ministère, que l'ennemi, fort de 65,000 à 70,000 fusils, sans compter les bandes et sans compter 2,000 cavaliers gallas, occupaitune double série de fortes hauteurs‘; pour-

btant le ministre des affaires étrangères télégraphiait, Le 28 janvier :

« Avant que l'Italie n'ait remporté une victoire sur l'ennemi, on ne peut pas traiter ; » pourtant Le président du conseil télégraphiait, Le 29, de «mettre l’armée en mesure d'attaquer et de pouvoir répondre àune attaque» ; pourtant on trouvait la même ardeur offensive dans le télégramme du même jour par lequel le général Mocenni, ministre de la guerre, demandait 2,000 indigènes pour l'expédition de l'Aussa, au moment où il savait que toute l’armée abyssinienne avançait contre notre petit corps d'opération dans la proportion de quatre contre un?.

Plus tard, le front d'opération étant changé {1° février), Le ministère savait que nous avions contre nous entre 75,000 et 80,000 hommes occupant de fortes positions, avec une double ligne d’avant-postes comprenant environ 20,000 hommes {télégrammes 381 et 405). Il savait que les difficultés logistiques étaient très sérieuses, à cause de la mort des animaux et de la dureté des routes (télégramme 409). Il savait que Cassala pouvait être attaqué par les Derviches d'un moment à l’autre (télégramme

-371): et pourtant le président du conseil rappelait au général en “chef qu'Amba Alagi et Macallé étaient deux insuccès militaires. Il

alla même jusqu'à me remplacer sans m'en avertir, et il m'adressa le télégramme de la phtisie militaire que nous verrons plus loin.

En résumant tout ce qui est écrit dans les chapitres précédents, il apparaît clairement que le ministère était loin d’être d'accord Sur les questions africaines, et l’on voit que les ordres et les conseils les plus disparates furent envoyés, par télégramme, au commandant en chef.

On n'avait pas voulu me croire quand j'annonçais la guerre ‘pour la fin de l'automne. On n'avait pas voulu accepter ma dé-

1. Télégramme du 23 janvier, livre vert, xx111 bis, n° 340. 2. Télégrammes des 28 et 29 janvier, livre vert, xxr1x bis, n°° 364, 369, 370.

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mission et inaugurer ma politique de paix. On avait perdu quatre mois de la préparation en Afrique, en n’accueillant pas mes, demandes. On n'avait rien préparé en Europe. On avait fermé les yeux devant les périls signalés, et l’on m'avait bercé avec des pron messes, heureux que la menace de la guerre avec ras Mangas= cia m’eût rappelé en Érythrée. |

Les désaccords, dans le ministère, à l’égard de la colonie étaient profonds et visibles. L'un voulait la conquête de l'Éthio= pie, l’autre la politique de recueillement. En attendant, on croyait concilier les deux opinions extrêmes en gardant les provinces nouvelles, en réduisant les effectifs et les dépenses et en ne répons dant à aucune de mes demandes, quand elles étaient contraires à ce programme.

La première catastrophe éclata à Amba Alagi; aussitôt affole= ment subit à cause de la responsabilité, hâte fébrile de s’en dé* barrasser et de la rejeter sur un autre. Celui qui devait assumer la responsabilité était loin; il était préoccupé d’une infinité de soucis, il ne pouvait pas répondre, il n'avait pas la presse à son: service, il était lié par la discipline de guerre, il devait obéir. Les attaques devaient arriver jusqu’à lui, une fois que Les choses seraient décidéés. Qu'on lui envoie des hommes, des conseils et des projets : notre responsabilité ministérielle finit là. Sa respon… sabilité à lui s'étend à tout ce qui concerne la colonie, en Europe comme en Afrique, pour le passé, pour le présent et pour l’ave= nir, même si ses prévisions qui n'ont pas été écoutées se sont trouvées pleinement vérifiées; même, et à plus forte raison, sül exécute fidèlement les ordres du gouvernement du roi. — Ee devoir du gouvernement du roi est d'envoyer des hommes ;1les hommes suffisent à tout; avec les hommes on remédie à tout. Mais il faut les mettre ensemble, en les prenant de tous les côtés; en troublant les unités organiques; il faut prendre çà et là, au ha sard, les officiers; on va à la guerre sans aucun lien disciplinaire ni tactique, et peut-être avec le germe de la dissolution, au milieu de ces volontaires d'Afrique; il est nécessaire de toutimproviser, les convois, les vivres et les vêtements manquent. — Patiencel Il faut surtout maintenant satisfaire l’impatience du public et nous sauver de l'accusation d’imprévoyance. La valeur indivis duelle remédiera au manque de cohésion militaire... Pour les ane maux, on y pourvoira en ltalie et sur les côtes de la mer Rouge:

Offrir ne coûte rien, et les bataillons doivent bien partir à des intervalles se suivant régulièrement.

Je demandais successivement — selon qu'on pouvait les envoyer dans l’Agamé, de l'Italie et de Massaoua — des bataillons ét des batteries munis de tout ce qui était nécessaire à la guerre dans ce pays et dans ces conditions qui devaient être parfaitement connues du ministère. Et le ministre continuait à envoyer des hommes, au lieu d’unités organiques, comme si le nombre des hommes partant de l'Italie avait seul de la valeur sur le champ de bataille; comme si les besoins de la guerre n’étaient pas infihis; comme si, en offrant des hommes, le ministère satisfaisait à tous ses devoirs. On faisait grand bruit des bataillons offerts ; mais l’on taisait mes demandes, et l’on interprétait mes réserves

“ét mes instances pour avoir des vivres, des animaux et du matériel, comme un refus des moyens permettant de résoudre défini-

tivement la question abyssinienne. — On m'accusait donc d’im-

kprévoyance, comme si l'on doit être prévoyant après la tempête

et non avant, comme si un général faisant la guerre à la tête d'un corps d'expédition contre 100,000 ennemis pouvait être assez

Minconscient pour refuser les bataillons qui doivent lui donner la

| victoire.

« On ne voulut envoyer à Massaoua rien que des hommes, “quelle que fût leur espèce, rien que le plus grand nombre possible “d hommes. Là-bas, le général Baratieri devait s'occuper d’eux, et haussi le bon Dieu. Le matériel hommes est vraiment bien bon marché en Italie, avec un tiers de million de naissances en excé- Ment. » Voilà ce qu’écrit un militaire allemand.

Mn Le pays surexcité attendait une revanche prochaine d'Amba lAlaoi, alors que mes télégrammes démontraient la gravité des choses. Il attendait avec impatience, et son impatience augmentait Mavantage à chaque envoi de soldats; on voulait la victoire. Le Ministère, préoccupé du moment, entretenait les illusions, tandis que l’attente fébrile des événements excitait les nerfs de plus en plus et exaltait les imaginations. Mais, dans les sphères gouvernementales, la peur de l’insuccès ne tarda pas à se faire jour. On commença alors, au moyen de la presse, à préparer Le bouc expiaotre, ne songeant pas que le discrédit du capitaine, apporté par

1. Jahrbücher für die Deutsche Armee und Marine, décembre 1896.

les soldats en Afrique et divulgué dans les camps, pouvait être un dissolvant pour des troupes ainsi composées, aussi impres= sionnables et neuves en tout; c'était donc dangereux sur le champ de bataille.

Le général était irrésolu; il était inerte, il laissait douter de sa capacité. Les bruits, en augmentant, déterminèrent un courant: Le credo quia absurdum pénétra dans les esprits et anima la foule: Les télégrammes réservés et confidentiels du président du conseil, au grand dommage de mon autorité sur les troupes en Afrique, firent le tour de la presse plus d'un mois avant que mon rempla= cement ne fût décidé, alors que l’on n'avait pas publié mes rap= ports officiels qui justifiaient pleinement ma conduite d'Amba

Alagi, alors-que l’on voulait l'expulsion des journalistes de l'É=

rythrée.

Ainsi que les conseils et les exhortations, les projets se succé= daient; ils étaient rédigés par des subalternes, pour répondre à la fébrile impatience des ministres. Ceux-ci les transmettaient au camp, sans s'occuper le moins du monde de savoir s'ils pouvaient être exécutés.

Le plan de défense imposé par les circonstances était simple, comme doit être un plan de guerre; il fut plusieurs fois télégra

phié par moi. Dans ce plan, nous devions subir — et nous subis=

sions — les conséquences du désastre d’Amba Alagi, qui avait brisé notre action diplomatique, qui avait jeté dans la prostration nos amis éthiopiens et enhardi nos ennemis, qui avait exalté et rempli d’orgueil les cœurs des guerriers abyssiniens, qui avait, enfin, rendu possible la réunion de tant de forces sous le com®

mandement du negus neghesti Ménélick. Par suite, la prudence.

élémentaire nous imposait de rester sur la défensive, jusqu’à ce qu'une attaque des ennemis contre nous, dans une bonne position, ou la division et le désaccord, ou bien leur nombre diminué

par suite du manque de vivres, ou bien une autre cause quelcon=.

que, nous ait fourni un prétexte à l'offensive. Pendant ce temps nous devions borner notre audace à préserver la colonie de Pins vasion, en maintenant les hostilités à la frontière. Mais ce plan ne répondait pas aux désirs du gouvernement central, à Rome; ni aux impatiences de l'opinion publique.

On voulait, au contraire, prendre l'offensive, on m'imposait

une décision, impossible en ces circonstances, pour choisir entre

l'offensive et la défensive, alors que tous ceux qui connaissaient Ja situation entière devaient regarder la défensive comme une nécessité inéluctable, et l'offensive comme dépendant de la défensive. Des télégrammes, surtout quand ils sont chiffrés, ne peuvent suffire à déterminer et à fixer la pensée; mais l’ensemble de tous ceux que l’on lit dans les livres verts montre qu'entre l'offensive tactique et l'offensive stratégique, entre la défensive territoriale et Poccupation du territoire, 1l y a une confusion telle que les intentions du ministère sont enveloppées comme d'un nuage. Ajoutez à cela l’ordre de négocier avec Ménélick sur des bases absolument impossibles, même au lendemain d’une grande victoire ; la ligne de frontière désirée jusqu’à la ligne Debra Tabor et Magdala; ajoutez (pour un général en chef placé dans un tel milieu) les avertissements brusques et impérieux sur l'honneur engagé, alternant avec les plus explicites déclarations de confiance ; ajoutez encore les suggestions diplomatiques les plus diverses et les plus disparates, — les phrases de menace adressées au Harar, la position d'Adam Aga, le jeu sur l'esprit de Mangascia, de Teclaimanot et de Ménélick, les inquiétudes pour le prince Gubsa;... ajoutez enfin les avertissements d’être sur ses gardes, les rebuffades pour les motifs les plus futiles, comme les lettres des soldats, les correspondances des journalistes, les publications kde l’Africa italiana, les reproches et les conseils pour les informa- Mions, les doutes sur les nouvelles, les exagérations sur l'efficacité @des nouveaux.instruments de guerre {mortiers, lance-torpilles) pour déloger l'ennemi des hauteurs qu'il occupe et pour l’atta- | quer ! ».

M Qu'on lise à la suite et que l’on groupe par matières tous les télégrammes du livre vert, — et l’on verra que l’on a voulu tout diri- \ger, d'Italie, par le télégraphe, souvent imparfait, parfois inter- | rompu, obéissant toujours à une impulsion subite; on avait des lidées européennes, et non pas une idée bien claire de la situation ten Afrique ; on se préoccupait plutôt des apparences en Italie que idées conditions militaires en Afrique; on avait un désir inquiet dé s'assurer l'appui de la Chambre des députés; on cherchait à | donner satisfaction à l'opinion publique, dont on subissait la loi.

| On dirigeait de l'Italie, au moyen du télégraphe, sous l’impul-

1: Télégramme du président du conseil (7 février). Livre vert xx111 bts, n°400.

sion immédiate de l’impatience, sans assumer une responsabilité

directe, sans méditer la signification des phrases, sans indiquer un plan logique de guerre ou de campagne (comme le faisait, en son temps, le conseil aulique de Vienne); il n y avait pas unité de

conception et de direction; c'étaient des figures, des réclamations

acerbes, des déclarations générales et contradictoires. : On procédait donc d’une façon bien différente du conseil auli=

que, car celui-ci n’oubliait pas, du moins, d'envoyer au comman®

dant de l’armée en campagne son plan de guerre bien conçu en

théorie, ainsi que ses directives. Ce conseil aulique intervenait

dans les opérations militaires, c'est vrai; mais ensuite il ne trous

blait pas le commandement suprême, dans le développement de

son action, par tant d'ordres étrangers à l’armée, par tant des

conseils incertains, donnés par soubresauts et inconsidérés.

Tandis que le ministre de la guerre et le président du conseil (24 janvier)! exprimaient au général en chef leur entière con”

fiance, pendant que l'on chargeait le général Ellena de me l’ex®

primer de vive voix, on laissait se produire, ou même on encou”

rageait en Italie les attaques contre la personne du commandanteet

du gouverneur. On ne répondait même pas à ma demande pressante. {25 janvier) de publier mon rapport (prudent et très modéré) sur

Amba Alagi?, urgent, d'après moi, « pour maintenir le prestige du

général en chef et pour tarir la source des bruits alarmants qui couraient sur la conduite de la guerre et l’organisation des sers vices militaires ». Ce rapport aurait sufhi pour dissiper bien des soupçons, bien des méfiances et bien des calomnies ; il répondait

à l’impatience nationale d’avoir des nouvelles authentiques, alors.

que l’on continuait à s’alarmer de toute lettre qui, du camp, arr vait en Italie. :

1. Le télégramme qui m’a été adressé par le ministre de la guerre, en son nom et au nom de Crispi, le 24 janvier 1896, n° 345 (livre vert, xxx bis), à été publié tronqué. Ainsi qu'il apparaît des actes du procès d’'Asmara, ilest

complété par l’expression de la confiance de Crispi et de Mocenni dansle

commandant en chef. Probablement on supposait, à Rome, qu'il pouvait surs

gir quelque doute dans mon esprit, à la suite de l'envoi en Afrique du général

Ellena, haut fonctionnaire du ministère de la guerre. Le télégramme a été

transmis au tribunal par le ministre Ricotti et lu à l’audience de l'Asmara: 2. Livre vert, xxxrx bis, n° 351.

3. Le rapport avec les documents annexés a été présenté à la Chambre le | 27 avril 1896 et publié dans le livre vert, xxui1 quater, deux mois aprèsla |

bataille décisive.

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