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CHAPITRE XXIX

À SAURIA

Les Abyssiniens au Mareb. — Mon remplacement et le télégramme de M. Crispi. — L'idée de notre retraite (23 février). — Démonstration du 24 février. — Combat heureux à Mai Maret (25 février). — Lignes d’invasion dans la colonie. — Le colonel de Boccard avec trois bataillons à Mai Maret (26 février). — Retour du colonel Stevani et du major Valli à Sauria (27 et 28 février). — Forces du corps d'opération et dans la colonie. — Concentration maxima à Sauria. — La ligne de réapprovisionnement et les vivres.

Revenons aux opérations militaires dans la région montagneuse d’'Entiscio et de Sauria, vis-à-vis des Abyssiniens campés dans la région du Gundapta, pour continuer ce que nous avons

dit dans le chapitre XV1.

Chaque jour on faisait, de’la position de Sauria, des reconnaissances sur une vaste ou sur une petite échelle, dans le but d'étudier

le terrain, de jeter l’alarme dans le camp ennemi, de pénétrer

ses intentions, de tenir nos soldats en haleine et d’en augmenter la cohésion, l'esprit militaire, l'adresse et la mobilité.

Les instructions données, comme directives, aux commandants supérieurs étaient les suivantes :

1° Observer toujours scrupuleusement, vis-à-vis de l’ennemi, les prescriptions du service de sûreté, car l'ennemi est particulièrement habile dans les embuscades et les surprises ;

2° Personne ne doit se laisser impressionner par des mouvements tournants, exécutés sur une grande ou sur une petite échelle ;

1. Voir notre esquisse démonstrative de Sauria à Adoua, annexée au chapitre XXXIII

ke À

3° Conserver des réserves générales et des réserves partielles, pour ne Les employer qu’au moment opportun;

4° Faire usage de la baïonnette toutes les fois que l'occasion

s’en présente ;

5° Les officiers doivent mettre pied à terre dans la zone du feu

6° Dès le commencement du combat, distribuer les cartouches de réserve qui sont avec le convoi; 7° En avant-ligne, employer des chaînes denses;

8° Ne pas faire usage du feu au delà de 500 mètres, et, sauf des

cas exceptionnels, n’exécuter que des feux de salve;

9° Les hommes des convois doivent prendre part au combat et se mettre en ligne aussi nombreux que possible;

10° Envoyer fréquemment des nouvelles, en indiquant l'heure, la localité et la situation du moment.

Pour rendre plus faciles les communications entre les brigades et la combe d’'Entiscio, située en arrière (où se trouvaient l’eau, les

réapprovisionnements en vivres et les ambulances), on construi

sit plusieurs routes. Pour remédier au défaut de nombre et améliorer la puissance défensive de la position, on construisit des

retranchements sur les points les plus accessibles aux attaques

ennemies. Pour étendre le réseau de surveillance, on établit des“

petits postes, avec des stations optiques, sur les points culminants, c'est-à-dire sur le mont de Zala, sur la pointe la plus éle: vée de Sauria et sur un éperon montagneux du côté d’Adi Gras: ces stations communiquaient avec la Station optique d'Adi Dichi,

établie, près du quartier général. Pour protéger les flancs et les

derrières de la position, il y avait des détachements indigènes sur les ressauts du mont Augher et sur le Zeban Arghesana; ily avait aussi un poste important à Mai Gabeta. |

Inutile de répéter toutes les nouvelles envoyées alors au minis

tère et contenues dans le livre vert. Mais comme je n'avais an” noncé d'avance aucune opération (pas même le changement de

la base et du front stratégique du 31 janvier), je ne crus pas

dévoir annoncer d’avance aucune manœuvre, parce qu’elle était fonction des circonstances du moment, de la position de l'ennemi, de la liberté d'action dont on jouissait au jour et à l'heure dela manœuvre, et enfin du développement que pouvait prendre la ma nœuvre elle-même.

La prudence nous engageait à être toujours prêts à battre en

retraite. En effet, le 23 février, les nouvelles d’'Adoua et d'Adi Quala, au delà de la crête du Mareb sur la frontière méridionale du Seraé, étaient d’acord pour annoncer que l'ennemi s'était avancé jusqu’à la rive gauche du Mareb et que toute la descente d'Adoua au Mareb, par Daro Taclé, fourmillait d'Éthiopiens. L'impression de ce mouvement avait été telle que le commandant de nos troupes à Adi Quala avait retiré les bandes chargées de garder la crête du Mareb et avait enlevé le poste télégraphique d'Adi Quala, en se repliant sur le fort d'Adi Ugri!.

Dans d’autres circonstances, en voyant ainsi avancer les Abyssiniens vers le nord, dans la profonde vallée du Mareb, sans nous attaquer, on aurait pu dire : « Tant mieux : ils nous prêteront ainsi le flanc, et nous aurons beau jeu! »

Mais il est nécessaire de rappeler ce qui est écrit à la fin du chapitre XXV, c’est-à-dire que ras Sebath et degiac Agos Tafari menaçaient en même temps notre ligne de réapprovisionnement ; que les trois bataillons du colonel de Boccard étaient encore loin; que le corps d'opération à Sauria était réduit à 12,285 fu sils. Et la question de nourrir tant de personnes devenait, chaque jour, plus ardue et plus compliquée, à cause de la mortalité des animaux et du nombre de soldats qu'employaient les caravanes.

Bien qu'il fût douloureux d'abandonner le pays et de tourner le dos à l'ennemi sans combattre; bien qu'il fût dangereux de déprimer l'esprit militaire, d'enhardir l'insurrection de l’Agamé et de donner de l’autorité et de l’audace aux deux chefs rebelles ; bien qu'il fût pénible de renoncer au plan que l’on poursuivait depuis deux mois et demi,.… il fallait cependant être prêts à abandonner les positions fortifiées de Sauria. On en donna avis à lintendance et aux convois, tout en ajoutant que, jusqu'à nouvel ordre, le service devait procéder comme à l'ordinaire, en attendant, bien entendu, de nouvelles informations ou de nouveaux événements qui nous amèneraient à épargner la diminution de la force morale, le sacrifice de renoncer à la revanche et le danger de nous enlever au contact avec l'ennemi.

Les Abyssiniens, de la région du Mareb, avaient deux voies Pour envahir la colonie.

Premièrement . la voie directe de Gundet qui conduit au Seraé ;

1. Voir la carte générale de l’Erythrée, à la fin de ce volume.

mais il n’était pas facile de monter sur la crête du Mareb, qui est rude, rapide, avec des rochers en forme de tour, avec une diffé, rence de niveau de plus de 300 mètres, presque à pic. Le nom bre était un sérieux embarras, parce que, dans les passages étroits, les masses abyssiniennes auraient dû défiler très lente ment; et puis, arrivées sur la crête du Mareb, elles auraient dû attaquer le fort d'Adi Ugri, construit et renforcé depuis plus de deux ans, muni d’une bonne garnison et placé, sous tous les rapports, dans des conditions incomparablement meilleures que le fort d'Enda Jésus à Macallé. Adi Ugri est à une Journée de l’Asmara, où se concentraient les nouveaux secours arrivant d'Italie et où étaient accumulées des quantités de vivres. En prévision de tout événement, les magasins d’Adi Ugri et de l’Asmara étaient munis de plusieurs journées de vivres pour plusieurs milliers d'hommes.

Deuxièmement : la route indirecte qui tourne à l’est la crête du Mareb et va au Bélésa, puis du Bélésa, tournant au nord, se dirige soit vers Adi Caié et Gura, soit vers Amba Raindi et Coatit. Par cette route, à vrai dire, les Abyssiniens auraient, au Bélésa, prêté leur flanc droit à notre position de Sauria, et, dans certains cas, ils nous auraient fourni l’occasion d’une ma-* nœuvre. Mais, pour pouvoir jugerles événements de ces journées, et pour expliquer notre impossibilité d'exécuter une manœuvre offensive, il faut toujours se rappeler qu’à ce moment, nos forces au camp de Sauria étaient réduites au minimum, et que l’insurrection de l’Agamé et les bandes formées par les rebelles, pré= cisément ces jours-là, avaient augmenté d’audace, au point de menacer nos gîtes d'étape à Mai Maret et à Barachit. Et puis pour une manœuvre offensive contre un mouvement en avant de

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