DILEMME : AVANCER OU RECULER
La réunion des commandants de brigade. — Dangers de la retraite : dé= pression morale; invasion triomphante; nécessité de reconquérir plus tard le pays. — Le général Baldissera et mon remplacement.
Le soir du 28, je réunis, comme d’habitude, dans ma tente les commandants de brigade, avec le chef d'état-major, et je leur exposai les conditions inquiétantes des vivres, sans exprimer mes idées et en faisant simplement allusion à une retraite pos= sible.. Je chargeai ensuite le colonel Valenzano de lire les télégrammes et les nouvelles que l’on avait reçus du général Lam= berti, vice-souverneur à Massaoua, et du lieutenant-colonel Ripamonti, chef de l’intendance, sur les réapprovisionnements. La conférence fut longue et animée, et chaque général put exposer sa propre manière de voir. « Je ne vous convoque pas en conseil de guerre, parce que la responsabilité de la décision à prendre sera toujours pour moi. Je vous invite à m'ouvrir votre esprit, comme dans les circonstances ordinaires des mouvements et des manœuvres; et je vous prie de me donner les informations habituelles sur les conditions des troupes. »
Les quatre g généraux, raisonnant avec calme, exprimèrent leur avis pour l'offensive, sans que j'en eusse parlé.
Cela résulte, de la façon la plus évidente, des dépositions faites, sous serment, par le général Ellena et le colonel Valenzano, et de l’interrogatoire du second devant le tribunal de l’'Asmara. — PE n’y eut pas de procès-verbal; mais on peut résumer ainsi ce qui s'est dit :
Le général Dabormida, homme sensé et prudent, voulait, à ce
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moment-là, hâter l’action décisive, alors que, les jours précédents, il était plutôt d'avis de battre en retraite, quand l’ennemi menaçait de nous tourner par le Mareb, et quand nos troupes envoyées pour garder les communications de l'arrière n'étaient pas encore rentrées. Personne {selon les idées du général Dabormida), dans de semblables conditions, depuis près de trois mois que nous faisons face à l'ennemi, ne s’expliquerait une retraite ; le pays préférerait perdre deux ou trois mille hommes, dans une bataille, plutôt que de nous voir reculer ;... nous devions nous battre à cause de nos frères débarqués ou qui allaient débarquer, car ils n’arriveraient jamais à temps pour la solution, puisque nous ne pouvions pas espérer avoir jamais assez de vivres pour un plus grand nombre de soldats que celui que nous avions dans le camp.
« Le moral de la troupe‘est-élevé; en reculant, nous le déprimerions. » Il se portait garant de l'esprit des officiers, qui aspiraient à se porter en avant, non pas tant pour se distinguer que pour l'honneur de nos armes. Il ajoutait qu'il était dangereux de reculer, parce que l’ennemi, tenu au courant par tous ses espions, connaissant les routes, d'accord avec les insurgés, bien plus rapide et bien plus nombreux que les troupes italiennes, aurait pu menacer notre retraite.
Le général Albertone (qui, comme commandant des bandes et des bataillons indigènes était chargé d’explorer au loin, et par suite était en mesure de connaître les conditions des Choans) ajouta que les forces de l’ennemi étaient très diminuées {le quartier général connaissait aussi ce détail), parce qu'une partie de ses troupes était occupée à exécuter des razzias vers le Sciré, une autre partie était en retraite vers le Choa; de plus, des discordes et des maladies étaient signalées dans la combe d’Adoua. C’est ainsi que devait s'expliquer l’inaction des Abyssiniens, et il était temps d'en profiter. Il {le général Albertone), trois jours après la trahison de ras Sebath et d'Agos Tafari, avait un instant considéré comme prudent de battre en retraite. Mais à présent nous avions beaucoup gagné : le colonel Stevani, victorieux, était arrivé dans la soirée, avec ses deux bataillons de bersagliers et la batterie; le capitaine Oddone était arrivé avec ses deux compagnies; le lendemain devait arriver le beau et fort 7° bataillon avec le major Valli. Notre artillerie devait trouver partout de bonnes
positions. Plusieurs routes conduisent à Adoua, et l'on pouvait surprendre un ennemi aussi inactif. « Nous sommes venus tous
ici sans nous être entendus entre nous, et tous nous sommes
d'accord qu'il faut aller de l'avant. » Quant au reste, il s’associait aux idées exprimées par le général Dabormida. Il ajoutait encore (et fort à propos) que la retraite nous aurait fait perdre tout ce que nous avions gagné en arrêtant, pendant tant de temps et avec une ténacité persistante, l'invasion à la frontière; la retraite aurait abaissé de 50 pour 100 l'esprit guerrier...
Le général Arimondi fut encore plus catégorique que les deux autres. Le nombre des Amahras a été exagéré par le service d’information ; l'ennemi est en désaccord et il hésite ;.… il est désormais inutile d'attendre ici l'attaque. Du moment que nous sommes réunis, il vaut mieux avancer; une épidémie — toujours possible — nous coûterait plus qu’un combat. Une retraite découragerait les soldats, qui se trouveraient ensuite obligés de combattre dans une position défavorable, sous l'oppression de l'ennemi qui attaquerait, et dans l’intérieur d'un pays ruiné où tout le monde se soulèverait contre nous. Déjà, plusieurs fois, on aurait pu sortir de l’inaction et attaquer, depuis tant de semaines que nous étions, à une si courte distance, face à face avec l’ennemi.
Je publie en appendice la déposition faite sous serment par le général Ellena!; dans cette déposition, il résume sa pensée par ces mots : « Rassembler le plus possible de forces disponibles, et puis aller à la recherche de l'ennemi. »
Le général Ellena, dans sa déposition, ajoute encore :
« Le général Baratieri a terminé la réunion par ces paroles« « Le conseil est hardi, l’ennemi est brave et il méprise la mort: « Comment est le moral de nos soldats ? — Ærcellent, » répondirent tous les commandants de brigade. — Alors nous fûmes congédiés par ces mots : « J'attends des informations ultérieures devant « m'être fournies par des informateurs qui vont arriver du camp « ennemi. Dès que je les aurai, je prendrai une décision. »
Le colonel Valenzano, autre témoin vivant, fit cette déposition.
devant le tribunal de l’Asmara {audience du 6 juin) : « Tous les généraux se montrèrent très décidés à aller de l’avant, en disant que la retraite aurait été une trahison envers le pays; ils rappe=