‹ Mémoires d'Afrique, 1892-1896Chapitre 127 sur 156 · Voir Appendice n° 1, p. 185 des actes de procédure · texte numérisé non relu

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lèrent que l'ennemi était à court de vivres et obligé à faire des razzias, que les divergences entre les chefs et les déplacements continuels indiquaient que l'ennemi voulait éviter la bataille; ils dirent enfin que jamais, jusque-là, il ne s'était présenté un moment aussi favorable à un mouvement en avant.

« Le général Baratieri réserva sa décision, et, une fois restés seuls tous deux, il me demanda mon avis. Et moi, impressionné par l’avis unanime des généraux, je me déclarai d'accord avec €eUxX. ».

Le 7 mars je rassemblais à l’'Asmara, etje mettais par écrit les douloureux souvenirs de la bataille. Je lus au colonel Valenzano tout ce que j'ai écrit plus haut sur les avis exprimés par les généraux,.… et il me répondit qu’il n’y avait pas une virgule à changer et que lui-même aurait écrit ainsi.

Mais ce n’était ni l'opinion des généraux — quelque capables et quelque intelligents qu'ils fussent — ni même les motifs invoqués par eux qui me poussèrent à faire un pas en avant. D’autres raisons s’ajoutaient à celles-là pour m'amener à sortir de l’inaction. ‘La retraite, à tous égards, présentait à mes yeux d’autres inconvénients graves. Elle aurait enhardi l'ennemi, aussi prompt aux enthousiasmes qu'aux découragements, précisément au moment

“où (selon toutes les informations) ses rangs semblaient commencer à se désagréger.

J'ai déjà dit qu’il n'aurait pas été sage d'adopter une demimesure en reculant seulement d’une ou deux étapes ; j'ai examiné, dans le chapitre précédent, les positions successives jusqu’à Adi Caié, dans le Scimenzana, au nord de la ligne du Bélésa, en montrant que là seulement, à 81 kilomètres (c'est-à-dire à trois journées de marche en arrière de Sauria), on aurait trouvé une localité opportune pour s'arrêter. De toute façon, quelle que fût la position choisie au nord de Debra Damo et d’Adigrat {soit Mai Maret, soit Barachit, soit Sénafé), on aurait laissé, sur notre flanc ouest, les voies de l’Oculé Cusai ouvertes à l’armée ennemie tout entière, ainsi qu'à de nombreuses bandes de partisans tigrins à qui se mêlaient des transfuges et des rebelles. Plus tard, pour Phonneur des armes (surtout avec les nombreux renforts signalés et en route), on aurait dû reconquérir péniblement, pas à pas, le pays perdu, et cela dans des circonstances bien plus défavo-

bles, dans une saison bien moins propice, l’eau nous faisant presque toujours défaut, avec des troupes qui auraient éprouvé d’im: menses difficultés à se concentrer, à se déployer et, qui pis est, à vivre. |

Il y avait aussi la question du fort d’Adigrat, que l’on aurait dû abandonner à lui-même, certes dans des conditions favorables au point de vue des vivres, des munitions et des fortifications, mais qu’ensuite il aurait fallu débloquer, qui sait au prix de quels sacrifices! La retraite aurait prolongé la guerre, qui sait avec quelles pertes en hommes, puisque plus on tardait, plus auraient augmenté les privations et les dangers de maladies, et plus une revanche aurait été nécessaire à l'honneur de nos armes.

Rester encore quelques jours sur la position de Sauria, inac= tifs alors que nous avions perdu l'espoir d’être attaqués, alors que nous étions toujours inquiets pour les vivres, n'aurait eu qu'un but passif; car nous n'avions aucun espoir, avec cette pénurie de chameaux, de pouvoir augmenter le corps d'opération avec de bonnes troupes combattantes. En avançant d’une étape; — comme du reste je l’avais fait en me portant de Mai Gabeta à Tucuz et de Tucuz à Sauria, — j’espérais m'ouvrir une autre voie de ravitaillement avec la colonie et une communication plus directe avec les magasins d’Adi Ugri et de l’Asmara, ainsi que l'écrit le colonel Ripamonti, chef de l’intendance!.

Précisément à ce moment se produisait l’attaque (prévue) des Derviches contre la garnison de Cassala. Le 22 février, le déta= chement de Gulasit était repoussé vers le fort; le 25 février, une horde de 5,000 Soudanais, tant fantassins que cavaliers, s’installait à Tucuz et s’y retranchait, nous menaçant d'une invasion par l’ouest. Il était donc encore plus urgent de sortir de notre situation pénible envers l’Éthiopie, pour pouvoir envoyer vers Cassala quelques bataillons indigènes ?.

Donc, j'avais devant l’esprit le cas, prévu par le maréchal de Moltke, dans lequel une retraite peut être, en définitive, plus dangereuse qu'un insuccès. |

Après la bataille, perdue par un enchaînement terrible d'évé-= nements funestes, on voit clairement que le meilleur parti aurait

1. Voir la note à la fin du chapitre précédent. 2. Voir le Rapport du colonel Stevani sur les opérations pour la libération de Cassala, du 26 avril 1896.

été celui de prescrire la retraite... ou bien d'attendre encore quelques jours dans les positions de Sauria. Certes, je me serais décidé à maintenir, jusqu’à l’extrême limite du possible, le statu quo militaire, si j'avais su qu’en ce moment ma position était provisoire et que je ne commandais plus en Afrique que jusqu’à l’arrivée de mon successeur.

L'opinion publique, dans le paroxysme de la douleur et de la surprise causées par la défaite alors qu’elle attendait la victoire, et à la suite d’une réaction violente, prêta l'oreille aux accusations infâmes : je m'étais lancé tête baissée dans le combat, plutôt que de remettre le commandement entre les mains d’un autre. Moimême je demandai à l'avocat fiscal Mistretta — chargé de l’enquête dans le procès ordonné contre moi, de Rome — d'étendre son enquête aux faits qui précédèrent le combat, alors que l’ordre ministériel ne se rapportait qu'aux faits qui l'’accompagnèrent et le suivirent.

L'enquête a écarté cette terrible calomnie, en prouvant entre autres choses qu'aucune nouvelle n'était arrivée et ne pouvait arriver au camp, parce que les ordres ministériels, à ce sujet, avaient été rigoureusement suivis.

Cette rigoureuse obéissance me fut fatale, parce que, dans l'état d'esprit où je me trouvais, avec l’idée que j'avais de la res-

-ponsabilité et de la discipline militaire, j'aurais choisi et j'aurais dû choisir le parti qui convenait le mieux à ma situation provisoire. Par suite, je me serais, autant que possible, maintenu sur la position de Sauria, ou, ne le pouvant pas, je me serais replié sur Adi Caïé.

Ma nature, mon passé, mon intérêt, ma manière de voir la situa-

tion et de la faire connaître au gouvernement, m'auraient amené à prendre ce parti. Et, en suivant les conseils de la plus grande prudence (fût-elle condamnée comme de l’indécision ou même pis), J'aurais toujours trouvé ma Justification dès que la première émotion aurait été calmée ; je me serais débarrassé tout d’un coup de l'énorme responsabilité qui me pesait, des inquiétudes pour les vivres, des menaces des Derviches et de la lutte avec le ministère ; J'aurais eu un facile mérite à me soumettre militairement à mon ami (et collègue en grade, mais supérieur en ancienneté), auquel, J'avais, du reste, obéi comme colonel dans la campagne d'Afrique de 1887 et 1888, et avec lequel j'étais resté dans les meilleures

civile et pas de la colonie. re

Le ministère ne pouvait cependant pas ignorer ces s fai même il en tenait compte probablement en donnant au gé é: Baldissera une lettre pour moi, dans laquelle, je crois, on e quait mon remplacement au commandement suprême par la titution d’un fort corps d'armée dont le commandement reve à un général plus ancien que le gouverneur. On me confiait, à m le commandement d’une division qui aurait pu être formée, pl ou moins, par toutes les troupes des corps d'opération. Qu meilleure occasion pour moi d'acquérir l'approbation géné comme soldat et comme citoyen, soit en suivant les ordres de m supérieur prescrivant la retraite, soit en m'élançant en av sous une responsabilité qui n’était plus la mienne, pour gagr la victoire ou pour tomber avec mes compagnons d'armes !

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