‹ Mémoires d'Afrique, 1892-1896Chapitre 128 sur 156 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Mouvement en avant jusqu’à la position entre le mont Semaiata et le mont

Esciascio. — Prévisions. — Conditions indispensables pour le bond en avant. — Les informations. — Le soir du 29. — Rapport des commandants de brigade. — Ordre du jour. — Graphique. — Rebbi Arienni et Chidane Meret. — En cas de retraite. — Ordres et instructions aux généraux.

D’après les considérations exposées dans le chapitre précédent, à propos de la nuit du 28 au 29, — je résolus de me porter, la nuit suivante, du 29 février au 1% mars, avec le corps d'opération dans la direction d’'Adoua, jusqu’à une autre forte position, qui est constituée par le mont Semaiata et le mont Esciascio, en longeant l’arête et en suivant les routes qui conduisent de la position de Sauria à la capitale du Tigré'.

Cette position, entre le mont Semaiata et le mont Esciascio, étant occupée par notre corps d'opération, dans les premières - heures du 1° mars, on pouvait prévoir trois cas :

Ou l’ennemi attaquerait; et je croyais avoir toutes les probabilités de le repousser : en effet mes flancs étaient appuyés, Je disposais d’une triple ligne de retraite et j'avais sur le front une liberté d'action suffisante.

Ou l'ennemi n’attaquerait pas; et moi {sans avoir perdu de temps), dans la nuit suivante, je me serais replié sur les hauteurs de Sauria, avec l'avantage d’avoir osé, une dernière fois, exécuter une manœuvre offensive et défier le nombre imposant des Choans.

Ou l'ennemi nous fournirait l’occasion d’attaquer le camp dans la combe de Mariam Sciautu (15,000 hommes); et ce succès partiel nous aurait beaucoup servi, parce que tous, et moi le premier,

1. Voir De Sauria à Adoua, esquisse démonstrative jointe au chapitre XXXIII.

nous avions conscience qu'un succès partiel allait déterminer la désagrégation des forces ennemies.

C’est ainsi que j'avais fait à Mai Gabeta, à Tucuz et à Sauria, dans le courant de février, dans le but d'amener l’ennemi à prononcer son attaque contre de bonnes positions occupées par nous. C’est ainsi que Je comptais faire en tentant une surprise possible. Cette fois, l'ennemi, sentant nos troupes aussi proches de sa ligne de retraite d'Adoua par le Tembien et le Seloa vers l’'Amahra, dans les conditions où il se trouvait, pourrait plus facilement que les fois précédentes chercher une issue dans l'attaque. Et d’ailleurs, une retraite ultérieure de sa part pouvait, à elle seule, nous donner la solution désirée.

Je rappelle enfin qu’en partant de Sauria, deux positions militaires, le long de l’arête, précèdent la combe d’Adoua. La première position est au sud du mont Esciascio, sur la ligne du Semaiata; la seconde position est constituée par le Scelloda, ou mieux par les contreforts orientaux de ce groupe de montagnes et de l’'Abba Garima, monts qui ferment la courbe orientale de la combe sus-indiquée. Le rapport officiel distingue aussi ces deux positions et ces soulèvements de montagnes en les groupant ainsi : monts Semaiata-Raio-Esciacio;: monts Abba Garima- Scelloda-Mariam Sciautu.

Je comptais occuper la première position sans rencontrer d'obstacles; et il en fut ainsi.

Néanmoins, il eût été imprudent d'avancer sans que l'ennemi eût évacué les cols qui — au nord et au sud du mont Raiïo — sont situés au-dessous du mont Esciascio et du mont Semaiata. Ces cols, par lesquels on s'élève de la région de Gundapta, étaient dénommés Chidane Meret et Rebbi Arienni par nos informateurs et par les officiers qui avaient parcouru et étudié la région. Il n'aurait pas été prudent non plus de faire ce mouvement pendant le jour, parce que l’ennemi aurait pu se porter en avant et nous attaquer pendant la marche, alors que nos colonnes, allongées dans des sentiers souvent tortueux et étroits, n'auraient présenté qu’une faible résistance.

Par suite, avant tout, il fallait que les fortes positions situées entre le mont Semaiata et le mont Esciascio ne fussent même pas gardées par les Abyssiniens ; il fallait aussi que la lune, en brillant, rendît relativement facile la manœuvre de nuit.

Je ne pus m’assurer que ces conditions étaient remplies que dans l’après-midi et dans la soirée du 29 février, c'est-à-dire lorsque furent rentrés les derniers informateurs et quand les conditions atmosphériques me firent présumer que je n'avais pas à craindre quelque pluie torrentielle, comme celle de la soirée précédente, ou bien que des nuages épais vinssent cacher la lune. L'ordre de mouvement devait aussi être communiqué à la troupe le plus tard possible, parce que le camp fourmillait d’espions abyssiniens que l’état du pays, le temps et les forces indigènes à notre service ne nous permettaient pas d'écarter ou d'éviter.

Une autre condition était encore nécessaire ; il fallait que, pendant la marche, notre flanc gauche fût en sûreté, c’est-à-dire qu'il n'y eût pas l’ombre d'un ennemi au sud de notre ligne de marche, autrement dit dans le Faras Mai et dans le territoire de Hamedo, de Zatta, de Mai Amo et de Mai Ciao.

En somme, l'opération devait dépendre de la connaissance de quatre éventualités, variables d'heure en heure :

1° Conditions générales de l’ennemi et répartition de ses troupes ;

2° Non-occupation par l'ennemi des cols de Rebbi Arienni et de Chidane Meret qui conduisaient à la position ;

3° Sécurité du flanc gauche ;

4° Temps favorable.

En de semblables circonstances, il aurait été prématuré d’avertir le ministère d’un mouvement en avant qui n'était pas encore ordonné, et qui, même ordonné, pouvait être contremandé ou encore interrompu. Je n'avais averti à l'avance d'aucun mouvement, ni de l'occupation d’Adagamus avec les avant-postes poussés jusqu'à Mai Meghelta (12 janvier), ni du changement radical du front d'opération du sud à l’ouest (31 janvier), ni des bonds en avant faits au contact et presque sous le tir du canon de l'ennemi (7 et 13 février), ni d'aucune autre démonstration offensive, comme à Tucuz et à Sauria. Le ministre de la guerre connaissait à fond toute la gravité de la situation militaire, et il n'avait donné signe de vie que pour encourager à l’action.

Il faut remarquer d’ailleurs que /a marche en avant ne devait conduire au combat que quand les Abyssiniens auraient pris l'offensive contre les positions que nous devions occuper à l'aube, et seulement si elles étaient signalées comme libres. En jugeant d’après

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les précédents, alors que l'ennemi ne nous avait pas attaqués quand nous étions plus faibles et plus rapprochés, on en pouvait” déduire qu’il n’y aurait pas de combät et que le déploiement des forces se limiterait à une démonstration offensive, après laquelle nous aurait semblé moins malaisée et moins contraire à notre amour-propre une retraite que nous imposaient des raisons logistiques.

Je répète (parce qu'il me semble nécessaire que le lecteur aït constamment présentes à l'esprit les formes du terrain, afin de pouvoir juger les événements qui se sont succédé), je répète, dis-je, que depuis la position de Sauria jusqu’à la combe d’Adoua, en faisant face à l’ouest, deux positions se présentaient pour une contre-offensive éventuelle vis-à-vis de l’armée de Ménélick. Ces deux positions étaient :

Premièrement : la position immédiatement au delà de Gundapta sur la ligne du mont Raio, c’est-à-dire au sud du mont Esciascio et au nord du mont Semaiata;

Deuxièmement : la position dominant immédiatement la combe d’Adoua, c’est-à-dire la ligne du mont Scelloda-Abba Garima !.

Entre la première et la seconde position, on peut calculer de 5 kilomètres et demi à 6 kilomètres et demi, en ligne droite, et de 9 à 10 kilomètres par les routes ou sentiers?.

La position du mont Raio, qui s'élevait claire et distincte à l'horizon, avait à gauche le mont Semaiata, à droite le mont Esciascio. La position de Scelloda avait à gauche le mont d'Abba

Garima, à droite le versant oriental du Scelloda qui domine

Mariam Sciautu, c’est-à-dire le mont Gusoso de notre croquis au 1/50,000. Dans la combe, entre les deux positions, ont leur origine les torrents qui descendent, les uns vers le nord, les autres vers le sud, les uns dans le bassin de l’Unguia, affluent du Mareb, les autres dans le bassin du Faras Mai, affluent du Tacazzé:

1. Le mont Scelloda — très caractéristique, par rapport à la combe d’Adoua, et très connu dans le pays — était indiqué dans le croquis du quartier général. En réalité la pointe principale du Scelloda est un peu plus à l’ouest etse trouve au nord d’Adoua. Mais on appelle aussi mont Scelloda les crêtes qui s'étendent à l'est, comme on le lit sur le croquis au 1/50,000 d’Entiscio à Adoua qui est joint à ce volume.

2. Outre l’esquisse démonstrative de Sauria à Adoua jointe au chapitre XXXIIT, voir le croquis donné par moi aux chefs de brigade avant la bataille; ce croquis est joint à ce chapitre.

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