‹ Mémoires d'Afrique, 1892-1896Chapitre 141 sur 156 · LA BATAILLE ENTRE 7 HEURES ET 8 HEURES ET UN QUART · texte numérisé non relu

LA BATAILLE ENTRE 7 HEURES ET 8 HEURES ET UN QUART

Sur le mont Esciascio. — Ordres envoyés pendant les prodromes de la

bataille. — Situation à 8 heures. — Faut-il se porter vers Abba Garima ? — Le canon tonne. — Deux billets d’Albertone écrits à 7 heures et demie

et à 8 heures un FRRTe — Conditions de la brigade indigène à 8 heures un quart.

Après avoir, entre 6 heures un quart et 6 heures et demie,

envoyé les ordres aux trois brigades, c’est-à-dire à Dabormida

d'appuyer Albertone, en occupant les hauteurs placées en avant.

de Rebbi Arienni; à Arimondi d'occuper la position même dé Rebbi Arienni; à Ellena de serrer sur les autres brigades!, je:

1. Voici les ordres donnés par le commandant en chef, dans les pre-

mières heures de la matinée, ainsi qu’il résulte des dépositions des témoins. devant le tribunal d’'Asmara et des déclarations écrites de chacun des officiers désignés :

5 heures un quart-5 heures et demie, au général Dabormida, ordre porté

successivement par le major Salsa et le colonel Valenzano : explorer le:

terrain en ayant (à l’ouest) de Rebbi Arienni, chercher une bonne position

défensive, avoir des nouvelles d’Albertone et de l’ennemi.

5 heures et demie-5 heures trois quarts, au général Arimondi : se garder,

sur sa droite, se relier avec Dabormida, chercher Albertone (ordres verbaux donnés devant les officiers du quartier général).

5 heures et demie-5 heures trois quarts, au général Ellena : presser la.

marche, se masser, en réserve, sur la position orientale de Gundapta (ordre porté par le obtenant Malladra).

6 heures un quart, au général Albertone : avis écrit pour lui donner des.

nouvelles des colonnes centrales et de droite et pour lui demander de ses. nouvelles, ainsi que des renseignements sur l'ennemi (ordre porté par les. guides du capitaine Amenduni).

6 heures un quart, au lieutenant Bodrero : visiter les hauteurs placées en.

ayant du mont Raio et chercher à se relier avec la brigade Albertone.

6 heures et demie à 6 heures trois quarts, au général Dabormida : appuyer

ie les officiers d'ordonnance Chigi et Bodrero de monter ur le Belah et vers le mont Raïio, pour avoir des nouvelles plus | précises de la brigade Albertone et pour voir le terrain; je pres- Sai le capitaine Acerbi d'étendre la ligne télégraphique; puis je “me rendis un peu à droite {au nord-ouest) de Rebbi Arienni, sur le versant du mont Esciascio, d’où l’on pourrait apercevoir d'un côté (à l’ouest) le camp ennemi de Mariam Sciautu, et de Pautre la combe montagneuse vers Abba Garima, d’où l’on continuait à entendre la fusillade.

… Bien que la matinée fût relativement fraîche, l’air élastique, et “bien que le moral des troupes füt élevé, les mouvements étaient exécutés pourtant avec lenteur par les colonnes blanches, parce qu elles étaient obligées de marcher, par un, au milieu des pierres et des épines, avec des chaussures invraisemblables, et tenues “de serrer aussitôt après avoir franchi un défilé. Les indigènes, “au contraire, avec leurs pieds nus, ont l'habitude de marcher par groupes ; ils font peu attention aux aspérités du terrain, et ils courent en avant, instinctivement, dès qu'un obstacle quelconque leur a fait perdre leur distance. Par suite, bien que les troupes placées en tête eussent marché très rapidement, il

Albertone, en occupant les hauteurs placées en avant (vers l’ouest) de Rebbi Arienni (ordres verbaux avec explications détaillées sur le terrain qui se profilait en avant, tandis qu’au loin continuait la fusillade, dans la direction d'Abba Garima ; ordres donnés en présence du chef et du sous-chef d’étatmajor, du capitaine Caviglia, du capitaine Amenduni, etc.).

6 heures et demie-6 heures trois quarts, à Arimondi: occuper Rebbi Arienni en y remplacant la brigade Dabormida (ordre verbal, communiqué immédiatement et transmis de suite à la brigade).

6 heures et demie-6 heures trois quarts, à Ellena : se porter sur le rebord occidental de Gundapta, sur le versant de Rebbi Arienni, et serrer ensuite sur les autres brigades (ordre porté par le lieutenant Malladra).

7 heures trois quarts, à Dabormida : accélérer le mouvement pour occuper la position qui lui a été indiquée (ordre porté par le lieutenant Marozzi).

8 heures, à Arimondi : occuper la position située en avant du mont Raio (position du mont Belah), que je venais de faire explorer, à l'instant même, parles lieutenants Bodrero et Chigi(le colonel Valenzano était présent quand je donnai cet ordre et quand je l’expliquai).

8 heures un quart, à Dabormida : accélérer le mouvement pour secourir Albertone (ordre porté par le lieutenant Macagni).

8 heures un quart-8 heures et demie, à Arimondi : presser le mouvement (ordre porté par le lieutenant Marozzi).

8 heures un quart-8 heures et demie, à Ellena : se masser sur Rebbi Arienni et y attendre des ordres (ordre porté par le lieutenant Pavoni, avec l’indication du point où devait se placer le quartier général).

fallut beaucoup de temps avant que la brigade Dabormida eût

évacué le col de Rebbi Arienni. Par contre, je vis le bataillon de milice mobile {De Vito) monter très vite vers l’éperon de Belah, et J'aperçus ensuite les troupes blanches serpenter dans la petite combe située devant Rebbi Arienni.

La 1"° brigade (Arimondi), elle aussi, exécutait son mouvement aveclenteur!. Pourtant la marche de la nuit précédente, de 15 ki-

lomètres au maximum, de Sauria à Rebbi Arienni, avait été faite.

avec la lumière de la lune des tropiques, à une élévation d'envi-

ron 2,000 mètres, avec l'air frais et piquant, sans sac, avec , ? 2

plusieurs repos, le soldat ne portant que 112 cartouches, deux jours de vivres de réserve, son bidon et sa poche à pain avec le petit manteau; une semblable marche ne pouvait pas être déprimante. Et de fait, les soldats, entendant le bruit lointain des coups de fusil, étaient d'humeur gaie et ne semblaient pas fatigués.

Du mont Esciascio, la vue s’étendait, comme on l’a dit, vers Abba Garima et vers le mont Scelloda, d’où partent, vers l’est, plusieurs contreforts ou éperons, indiqués, dans le croquis du champ de bataille (publié à la suite de la reconnaissance que fit le lieutenant-colonel Arimondi), sous les noms de mont Chidane Meret, Gusoso, Nasraui (mont de Mariam Sciautu); ces éperons s’échelonnent du sud au nord, entre Abba Garima et le vallon de Mariam Sciautu, par lequel pénétrait, sans être vue, la brigade Dabormida. Ces hauteurs sont sur le revers de la dernière position vers Adoua, c’est-à-dire la position Abba Garima-Scelloda dont nous avons parlé au commencement du chapitre XXXI, position qui était indiquée même dans le croquis donné aux chefs de brigade le soir du 29 février.

A 7 heures et quelques minutes, j'étais sur le mont Esciascio, au moment où diminuait le bruit de la fusillade qui venait d’'Abba Garima. Le lieu où je m'’arrêtai était éloigné d'environ 400 pas du col Rebbi Arienni, où J'avais laissé plusieurs hommes pour indiquer l'endroit où se trouvait le commandant en chef.

1. « Vous avez envoyé l’ordre au général Arimondi d'avancer sur le col où nous nous dirigions. Je me souviens, et Caviglia (que vous avez envoyé pour voir si cette brigade arrivait et pour en presser la marche) se souvient

bien aussi de votre impatience, comme de la nôtre à tous, de la voir tant

tarder. » Voilà ce que.m'écrivit plus tard le colonel Valenzano.

MÉMOIRES D'AFRIQUE 4h 3

En avant, au delà des ondulations des collines, on voyait dans la combe de Mariam Sciautu, environ à un kilomètre et demi ou deux au delà du débouché, près du cours d’eau, un campement ennemi assez étendu; il était en partie caché par les dernières pentes du mont Nasraui, que nous indiquions à ce moment-là sous le nom de mont de Mariam Sciautu. On voyait, … au milieu des tentes, les gens accourir, se grouper, puis disparaître derrière la montagne; il semblait que le camp, surpris, se rassemblât en désordre, én armes, soit à l’entrée de la combe, soit pour monter sur la montagne, dans notre direction. Tout cela avait été prévu dans la conversation que j'avais eue trois quarts d'heure auparavant, au col de Rebbi Arienni, avec le général Dabormida; cela concordait avec nos informations et nos calculs sur le temps à employer pour notre prise de position. Il semblait que l'ennemi voulait monter, par derrière, pour couronner le mont Nasraui (Mariam Sciautu); mais, même s’il avait . marché vite et s’il s'était massé contre nous, il lui aurait fallu au moins deux heures pour se déployer contre nos positions.

Croyant que la brigade Arimondi était rassemblée au col de Rebbi Arienni, et que celui-ci avait été évacué par la brigade Dabormida (vers 8 heures), j'envoyai l’ordre au général Arimondi de se porter en avant et de prendre position sur le mont à l’ouest du mont Raio {mont Belah).

En face du mont Scelloda et de ses contreforts orientaux, sur la ligne Semaiata-Esciascio indiquée dans l’ordre du 29 février, et devant l'espèce de tour formée par le mont Raïo, ainsi que je . J'ai dit, se trouve la position du mont Belah et ses dépendances. En occupant l’éperon et le col de Belah avec la brigade Dabormida placée un peu en avant sur la droite, en déployant la brigade Arimondi sur le mont un peu en arrière à gauche, on pouvait espérer — en ayant encore à gauche la brigade Albertone — opposer une sérieuse résistance, et même prendre à revers l'ennemi qui se serait avancé entre le Semaiata et le mont Raïo; nous assurions en outre notre ligne de retraite par le faisceau de routes qui vont à Sauria, par Rebbi Arienni et Gundapta.

C'eût été une erreur que de pousser successivement en avant les trois brigades blanches, sur la ligne occupée par Albertone, soit parce que le mouvement aurait été très lent, puisque nous ne pouvions disposer que d’un ou deux sentiers tout au plus, soit

ana MÉMOIRES D'AFRIQUE |

parce que les troupes seraient venues prendre part à l’action fatiguées et essouflées, ou bien elles auraient été enveloppées et | dispersées pendant la marche ou le déploiement, soit parce que ce ne fut qu'à 8 heures et demie que l’on sut d’une façon certaine que la brigade Albertone était engagée, tout entière, aussi en avant et aussi loin.

La tête de la brigade Dabormida, quelques minutes avant. 6 heures et demie, avait commencé, avec l'avant-garde, sa marche, pour quitter le col de Rebbi Arienni, comme je me souviens de l’avoir remarqué, en comparant les montres pendant que je continuais la conversation sur le col de Rebbi Arienni avec le général Dabormida. Pour évacuer en ordre, dans ces circons-* tances, la position de Rebbi Arienni, il fallait à 4,300 hommes et 18 canons au moins cinq quarts d'heure, à cause des sen-* tiers et de la nécessité d’explorer le terrain et de protéger les flancs de la colonne. Mais la manœuvre s’exécuta encore plus lentement, surtout à cause du mouvement précipité des pre=M mières troupes, auquel succéda un mouvement plus ralenti des fractions suivantes et un notable allongiement de la colonne. Et, de fait, la queue de la brigade Dabormida abandonnait le col de d Rebbi Arienni après 8 heures, alors que la brigade Arimondi se réunissait sur les deux flancs du col.

Vers huit heures du matin, la brigade Arimondi s'était avancée jusqu’au col de Rebbi Arienni et s’y était massée, pour être en état de mieux soutenir la brigade Dabormida, qui à cette heure-là : ;

« a) Défilait en partie (3° régiment d'infanterie) sur la route d’Adoua, au fond de la vallée; ï « b) Se trouvait en partie {6° régiment d'infanterie et brigade d'artillerie) toute rassemblée sur le col cité plus haut!. » Voilà ce que dépose le colonel Brusati, commandant le 2° régiment dem la brigade Arimondi. :

€ La brigade Dabormida s’avançait lentement, et le général Baratieri envoya deux fois le soussigné pour ordonner d'il lérer le mouvement?. » (Déposition du lieutenant Macagni.)

1. Réponse du colonel Brusati aux questions qui lui avaient été posées f par l'avocat fiscal militaire, page 181 des actes de procédure. #

2. Réponse du lieutenant Macagni aux mêmes questions, page 103 des actes de procédure. À

A 8 heures environ, devant le colonel Valenzano et d’autres officiers, je donnai l’ordre verbal au général Arimondi d’occuper la hauteur située devant le mont Raïo (c’est-à-dire le mont Belah, comme on l’a appelé ultérieurement) en ajoutant, naturellement, les explications nécessaires, et en lui disant qu’il avait à droite la brigade Dabormida, laquelle continuait son mouvement, et en lui exprimant mes doutes au sujet de la brigade Albertone, doutes qui ne devinrent certitude que quelques minutes plus tard, et qui étaient partagés par le général Arimondi.

De toute façon, le mont Belah était toujours une bonne position pour soutenir la colonne Albertone sans entraver la manœuvre de la brigade Dabormida, qui se dirigeait sur l’éperon de Belah par la route de Mariam Sciautu et par la route du col de Belah (première et deuxième routes, qui ont commune la partie descendant le versant occidental du col de Rebbi Arienni).

Il eût été inconsidéré, même à 8 heures, d’ordonner à Arimondi de s’avancer, sur l'alignement d’Albertone, alors que la brigade Dabormida n'avait pas encore évacué le col Rebbi Arienni. En effet, à 8 heures un quart, le général Albertone envoyait au commandant en chef ce billet, qui arriva vers 9 heures :

Le 1er bataillon est toujours sérieusement engagé au col de Chidane Meret. Toutes mes autres troupes sont en position en arrière. Je cherche à dégager le 1er bataillon. L’ennemi a des forces considérables devant nous. Des renforts seraient bien accueillis.

1/3 96, 8 heures 15.

Le major général,

ALBERTONE.

Donc, à 8 heures un quart, le général Albertone n’avait d’engagé que le 1° bataillon, lequel avait été évidemment repoussé d’au delà Abba Garima. Malgré cela, la brigade ne se trouvait pas dans de mauvaises conditions, puisque, sauf un, tous ses bataillons étaient intacts, puisque le commandant cherchait à dégager le bataillon Turitto, puisqu'il avait une assez grande confiance dans ses propres forces pour se borner à manifester le désir d’être secouru. Il aurait donc été inopportun de donner des ordres avant 8 heures un quart, même (en supposant l'impossible) si j'avais eu le billet d’Albertone au moment précis où il avait été

Page 1