ATTAQUE DES ABYSSINIENS CONTRE LES BRIGADES DU CENTRE
Le combat continue à Abba Garima. — La brigade Arimondi prend position (9 heures un quart). — Renforts envoyés par la réserve (9 heures et demie): — L'éperon de Belah perdu (10 heures et demie). — La réserve engagée (11 heures-11 heures et demie). — La gauche enveloppée (11 heures trois quarts, 12 heures).
Il était 10 heures, et le combat continuait sur le versant d'Abba Garima, vers Adi Vecci. Les différentes fractions de la brigade Albertone, d'aussi loin, semblaient trop serrées et sans réserves efficaces. L'artillerie continuait un feu très vif contre les masses ennemies, et son tir semblait produire beaucoup d’effet. Les crétes des montagnes, vers Abba Garima et vers le Scelloda, étaient couronnées par des ennemis de plus en plus nombreux; le feu de l’infanterie continuait très intense. Plus près de nous, presque au confluent des thalwegs, on voyait des groupes d’ascaris, et, de temps en temps, le vent nous apportait quelques sonneries des clairon, comme halte, rassemblement, en avant, preuve évidente des efforts que faisaient les officiers pour les ramener au combat:
Il était impossible d'envoyer, du point où nous étions, des se= cours directs et immédiats, soit parce que les troupes européen. nes, au milieu de ce terrain bouleversé, toujours prêt à s’ébouler,, encombré de pierres et de buissons, seraient arrivées trop tard, trop fatiguées, sans cohésion et en nombre insuffisant, car illeur fallait d'abord descendre dans le fond de Mai Quolla, puis remon” ter ensuite vers Abba Garima; soit parce que les troupes de se= cours, qui Se seraient portées en avant, au moment où une partie des soldats indigènes se retiraient en désordre, serrés de près.
par l'ennemi, auraient certainement été entraînées dans la retraite ; soit encore parce que la descente au milieu des rochers et des buissons épineux, dans un terrain à pente très raide, aurait mis le désordre dans les rangs; enfin je croyais mieux protéger la retraite de la brigade indigène en restant en position, en haut, à portée de fusil, avec notre artillerie postée, pendant que les ascaris de la brigade Albertone, en filant par notre gauche et en se repliant vers le mont Raio et le col où nous étions, auraient pu venir renforcer cette position occupée par la brigade Arimondi, qui les aurait bien protégés, dans leur mouvement, par le feu de ses fusils et de ses canons.
Mais on voyait augmenter le nombre des soldats indigènes qui abandonnaient le combat, soit parce qu'ils étaient blessés, soit parce qu'ils prenaient la fuite; c'était la sélection du désordre et du découragement qui se fait derrière toute troupe combattant depuis longtemps et ayant perdu l'espoir de la victoire. Les officiers envoyés, par moi, au pied du mont Raio, même en déployant la plus rare énergie, ne pouvaient pas arrêter les fuyards noirs sur le versant du col, bien que l’on püt voir le col et le mont “couronnés par des soldats blancs et des canons italiens, en bon ordre et tenant ferme.
Si ce torrent humain, au lieu de continuer vers Sauria, par la plaine de Gundapta, s’était dirigé vers l'éperon de mont Raïo qui descend au col de Chidane Meret à notre gauche, il aurait apporté un renfort précieux et il aurait, en partie, évité la poursuite.
Néanmoins, l'élite de la brigade indigène continuait à tenir tête bravement aux attaques enveloppantes; mais son flanc gauche était découvert, et l’on voyait des multitudes ennemies courir sur les pentes occidentales du Semaiata et exécuter rapidement un mouvement tournant, en se dirigeant vers le fond de la vallée. Vers 10 heures un quart, il se produisit un sensible moment d’arrêt; puis on vit s’avancer nos soldats, qui grimpèrent sur la crête ; la masse ennemie, qui leur faisait face, recula. Tous nous crûmes que ce mouvement annonçait que Dabormida était arrivé sur le front à droite et donnait la main à Albertone.
Mais ce temps d'arrêt lui-même, dû à la bravoure de nos troupes et aux pertes infligées à l'ennemi, devait être funeste à la brigade indigène, puisque les Éthiopiens firent avancer leurs ailes “pendant que le centre reculait; pendant ce temps-là, une grosse
colonne choanne se massait derrière les vallonnements, et, pro= fitant de l'intervalle qui existait entre les brigades Arimondi et Dabormida, elle pénétrait entre les deux et se dirigeait vers le col Rebbi Arienni, par la route la plus courte (la 2° route), qui tra: versait le champ de bataille, en diagonale, d’Adi Vecci au col de Belah. Des groupes ennemis venaient, les uns après les autres, s’embusquer dans le fond du ravin de Mai Quolla, à l’ouest du mont Belah; puis, débouchant ensemble, ils inquiétaient sérieuse:
ment les bataillons d’Arimondi qui étaient venus prendre position“
On voyait des foules de Choans courir d'Abba Garima vers les pentes septentrionales du mont Semaiata, presque en face de nous; d’autres descendaient du Scelloda. Mais ces derniers dis-
paraissaient vite derrière le mont Derar, dans les bas-fonds de Mai Quolla et derrière les éperons et les contreforts du mont Be“
lah et ses dépendances ; ils grossissaient le nombre des éclaireurs qui étaient venus en avant, et ils se concentraient successivement en sautant de rocher en rocher, de trou en trou, de ressaut en
ressaut. Îl fallait veiller très attentivement, parce que l'ennemi se confondait avec le terrain, à cause de la couleur de son man— teau et de sa peau. Et puis, il était difficile, surtout pour un œil européen, de distinguer les ascaris en fuite des Choans qui les serraient de près, au milieu d’une poursuite exécutée le fusil dans
les reins, avec ces apparitions successives, nouvelles et étranges,«
avec la rapidité des gens qui couraient en tout sens, en bas, dans la combe située entre Abba Garima, le mont Semaiata, le mont
Belah et le mont Raio.
Mais il est nécessaire, pour la clarté du récit, de revenir un peu en arrière et d’avoir présentes à l’esprit les formes et la naturew du terrain, en rappelant (à propos du terrain, considéré au points
de vue de l’ennemi qui nous attaquait) que, devant le mont Raio,
à l'ouest, s'élève, semblable à une bosse, le mont Belah avec ses dépendances (col et éperon Belah) entre les deux routes (1'° et A9 qui proviennent d’Adoua; ces routes, tournant ensuite l’une au”
nord et l’autre au sud du mont Raio, conduisent toutes deux à lan
position de Sauria. [l faut rappeler aussi qu'une communication transversale (2° route), entre Abba Garima et Rebbi Arienni, tra verse la combe et le col en diagonale. Il faut encore rappeler qu'un sentier [le 3°) provenant de Rebbi Arienni passe entre law
combe et le col placé entre le mont Belah et le mont Raiïo, large de 300 à 400 mètres; ce sentier monte d’abord par un thalweg cultivé, puis il descend rapidement au col de Chidane Meret. Il faut enfin rappeler que le mont Belah a, au sud, une pente raide et éscarpée, et que le mont Raio s'élève en forme de tour sur une base de roches et de fragments détritiquesf. |
Vers 9 heures et quelques minutes, la tête du 2° régiment (Brusati) arriva, presque en même temps que le général Arimondi et moi, sur le versant sud du col de Raio, entre le mont Raio et le mont Belah, d’où l’on apercevait le combat de la brigade Albertone. Le 2° bataillon (Viancini) marchait en tête; je lui donnai personnellement l’ordre de se déployer en travers du versant ouest du col, sur les pentes du mont Belah. Le 9° bataillon (Baudoin) venait ensuite ; il se plaça de l’autre côté du col, sur la déclivité même du mont Raio, de façon à protéger, d’en haut, la retraite des “ascaris de la brigade Albertone, de façon à les recueillir sur sa gauche et à menacer l’ennemi qui se serait glissé entre le mont Semaiata et le mont Raio. L’artillerie de montagne (8° batterie Loffredo) se plaçca un peu au-dessus et derrière le 9° bataillon. Le 4° bataillon (De Amicis), on se le rappelle, n’était plus avec le régiment, et c'est en vain que le colonel Brusati le rechercha.
Exactement au col, près de la batterie Loffredo et autour de moi, s'étaient rangés les soldats du quartier général, environ 140 hommes : carabiniers, zaptiés, cavaliers démontés, etc.
La 8° batterie commença le feu, du lieu où se trouvait le quartier général, contre les masses ennemies qui, en tournant l'aile gauche de la brigade indigène, descendaient les pentes du Semaiata et couraient vers le col de Chidane Meret, à la poursuite de la colonne des indigènes battant en retraite. Le tir de la batterie Loffredo fut accompagné de quelques décharges d'infanterie ; alors, au delà du vallonnement, entre les herbes, les pierres et les arbustes, nous pûmes voir les masses choannes s'arrêter, s’augmenter et tourner leur attention du côté où nous étions. Mais elles reprirent ensuite leur mouvement et, se mêlant aux ascaris en retraite, elles vinrent en grand nombre se cacher aux pieds “des pentes de la montagne, tandis que d’autres troupes continuèrent la poursuite de la colonne des blessés et des fuyards.
1. Voir notre esquisse de Sauria à Adoua jointe au chapitre XXXIII, et voir aussi la description du terrain dans le même chapitre, pages 447 et suivantes.
Pour renforcer l'aile gauche, à laquelle manquaient un bataiïl= lon et une forte compagnie, J’envoyai, à 9 heures et demie, l’ordre au général Ellena de faire avancer les deux batteries à tir rapide (12 pièces) et le bataillon indigène Galliano, fort de 1,200 hommes: Pendant ce temps, vers la droite du 2° bataillon {Viancini), sur le versant ouest du mont Belah, se déployait le régiment de bersa: oliers, sous les ordres du colonel Stevani, avec le 2° bataillon (Compiano) en tête, suivi du 1°’ bataillon (De Stefano), et, tandis que, sur la hauteur, les soldats les plus vaillants et Les plus solides. de la brigade indigène continuaient à résister, les blessés et les fuyards, dans la plaine, augmentaient de nombre et tournaient. autour du mont Raio, pour se diriger vers Gundapta ; ils étaient poursuivis et attaqués en flanc, le long des pentes du Semaiata,. par des masses de Choans qui avaient exécuté un mouvement tournant.
Aussi les officiers des batteries placées sur un éperon du mont Raio qui descend transversalement vers l’ouest, c'est-à-dire vers l'ensellement entre le mont Raio et le mont Belah, craignant d’at= teindre nos soldats noirs en retraite, étaient-ils prudents dans leur ür; les soldats d'infanterie blancs ne savaient pas quand il fallait commencer le feu, et ils hésitaient dans le choix de leu cible. Dans ces circonstances, les officiers, presque tous novices. dans les combats d'Afrique, ne pouvaient que mal indiquer le but et la distance; tandis que le spectacle décourageant des ascanis, en retraite, les courses folles des multitudes ennemies, les cris furieux, les coups de feu multipliés par l'écho dans ces vallées et à ces altitudes, tout en un mot s’accordait pour ébranler Less nerfs et surexciter des troupes aussi jeunes, improvisées de la façon que l’on sait et encadrées par des officiers que les soldats ne connaissaient pas et qui ne savaient rien ni du théâtre de l'ac üon, ni des impressions du milieu, ni de la façon de combattre de l’ennemi; et pourtant les troupes blanches restèrent solides ak leur poste. |
Voici ce qui arrivait à la brigade indigène, si nous nous en tenons au Rapport officiel, rédigé (cela n’est pas douteux) en grande partie d’après les rapports du major Cossu, commandant Le 6° bas taillon indigène, et du capitaine Spreafico, du 7°.
« Vers 10 heures, une partie de la grosse colonne choanne, descendue par les pentes méridionales d'Abba Garima, aitaquait
avec fureur le 7° bataillon indigène et les bandes de l'Oculé Gusai, qui purent cependant résister assez longtemps.
« Pendant environ une heure {de 10 à 11 heures), les troupes de la colonne Albertone s’opposèrent encore, avec succès, au mouvement en avant des Amahras, en exécutant plusieurs contreattaques à la baïonnette; mais, pendant ce temps, l'enveloppement était devenu presque complet, et les troupes étaient atteintes par le feu de l’ennemi, sur le front, sur les flancs et jusque par derrière.
« Après avoir subi des pertes très graves, après avoir perdu la majeure partie des officiers, les troupes indigènes commencèrent à se retirer, d'abord homme par homme, puis par fractions entières.
« Ce mouvement de retraite commença par le 8° bataillon; il se propagea ensuite au 7° et au 6°. Ce furent les batteries qui restèrent les dernières en position; à 11 heures un quart, elles avaient consommé toutes leurs munitions (90 coups par pièce). Maïs déjà l'ennemi avait pénétré au milieu d’elles, et elles avaient perdu presque tous leurs officiers, leurs servants et leurs animaux.
« Grâce à une contre-attaque opportune, exécutée à la baïonnette par une compagnie du 7° bataillon, on put encore sauver 3 pièces; mais celles-ci, après une demi-heure de retraite, tombaient entre les mains des Choans.
« Nos troupes indigènes, épuisées et ébranlées, privées de la plupart de leurs officiers, restées sans chef (on n’eut plus aucune nouvelle du général Albertone depuis 11 heures du matin), ne purent plus être réunies en ordre. Par des sentiers différents et par petits groupes, elles se dirigèrent surtont vers Sauria, et de là vers le nord. »
Pendant ce temps, de notre côté, à l’extrême gauche de la position mont Belah-mont Raio, arrivait avec un certain retard et se déployait en partie le 3° bataillon indigène, sous le commandement du lieutenant-colonel Galliano, dont tout le monde connaît l'énergique caractère militaire; ce bataillon était bien encadré, il avait brillamment combattu à Coatit et courageusement et fortement résisté à Macallé. Il était nécessaire d’avoir une forte aile gauche pour soutenir la retraite de la brigade indigène et pour empêcher que l'ennemi, en se défilant entre les monts Semaiata et Raio, ne nous tournât par la gauche et n'occupât Gundapta, po-
sition en arrière de la nôtre, afin de nous couper de notre ligne de retraite vers Sauria. Nous avions aussi, à l'aile gauche, outre l'artillerie de la brigade Arimondi, les deux batteries à tir rapide de la réserve. Je comptais, avec les batteries et les troupes qua étaient là, pouvoir assurer notre retraite, car je supposais, toujours à tort, que j'avais à ma droite la brigade Dabormida, lequel m'a vait écrit qu'il donnait la main à Albertone; de plus, des fractions de la 2° brigade avaient été signalées, et je croyais, d'accord avée le général Arimondi, que nous étions reliés à cette brigade par. l'intermédiaire du bataillon blanc De Amicis et de la compagnie noire Pavesi; je croyais en outre pouvoir attribuer le mouvement offensif d’Albertone à l'entrée en ligne de la brigade Dabormidas je croyais enfin avoir à ma disposition deux régiments de la ré= serve, c'est-à-dire le 4° régiment (Romero) et le 5° (Nava). | Mais, pendant ce temps, la brigade Dabormida, au lieu de cou ronner l’éperon de Belah ou les hauteurs situées en avant, vers. Abba Garima, était aux prises avec l'ennemi, au débouché du val” lon de Mariam Sciautu, dans la combe du même nom. Elle était. si éloignée que personne, pas même du poste de la réserve, au co de Rebbi Arienni, n’entendit tirer cette brigade‘. Pendant ce. temps, la colonne choanne qui s'était précipitée, par la 2° route. transversale, sur le champ de bataille du mont Scelloda, venant d’Adi Vecci, commençait à grimper par l’éperon de Belah Gindiqué par la lettre GC dans le croquis qui accompagne le rapport officiel). Bien qu'il füt de faible relief et dépendît du mont Belah, l’'éperon de Belah {comme le dit le rapport officiel de la bataille). était un « point d'importance capitale, parce qu'il permettait de couper toutes les communications possibles avec la brigade Dabormida et parce qu’il avait, en outre, une action très efficace. contre le flanc droit des défenseurs de C en A’ » (c’est-à-dire de l’éperon de Belah au mont Raio et à l’ensellément du mont Raio); « il pouvait encore avoir de l’action sur la ligne de retraite. vers H'». Autrement dit, il permettait d’attaquer, par le col de Belah, le flanc droit de la brigade Arimondi et de couper la ligne de retraite, laquelle, du point où était le quartier général, conduit
AS
1. À la question qui lui fut posée, à ce sujet, à Rome, par une commission rogatoire de l'avocat fiscal militaire, le général Ellena répondit : « Je n'ai ni vu la brigade Dabormida ni entendu le bruit de son feu ; je savais seulement qu'elle devait se trouver en avant. » (Actes de procédure, page 184.)
b MÉMOIRES D'AFRIQUE 465
à Rebbi Arienni par l’ensellement entre le mont Belah et le mont Raio (3° route). |
L'éperon de Belah fut occupé, par surprise, par les Abyssiniens, et si rapidement que les détachements envoyés par la brigade de réserve ne purent pas arriver à temps. Et je n’en fus même pas averti!, alors que j'avais envoyé l’ordre à la réserve de tenir ferme sur le col de Rebbi Arienni en prévision d’une retraite éventuelle ?.
Je ne fus pas prévenu non plus qu'une partie de la réserve avait été successivement engagée, à cause du double mouvement tournant des Choans. C’est en vain que le colonel Stevani envoya, du mont Belah à l’éperon Belah, deux compagnies de bersagliers. C'est à peine si une quarantaine d'hommes, parmi les plus adroits et les plus audacieux, après des miracles de bravoure, purent y parvenir : la plupart y perdirent la vie avec le lieutenant-colonel Gompiano et le capitaine Fabbroni. « À 10 heures un quart environ, ce point si important de la ligne de combat tombait au pouvoir de l’ennemi, qui, de là, commençait immédiatement à diriger, sur le 1° bataillon de bersagliers, des feux nourris et bien ajustés. »
Je crois que l'occupation définitive de l’éperon Belah, par les Amahras, se produisit un peu plus tard que ne l’a indiqué le Rapport officiel. Il est probable que l'ennemi fit une pause pour se rassembler et pour se garder dans toutes les directions. De toute façon, les effets du feu se firent remarquer plus tard. Car, vers onze heures, j'observai, ainsi que le général Arimondi, que les bersagliers qui couronnaient le mont Belah, à mi-côte, se repliaient vers le sommet, malgré les efforts du colonel Stevani et des officiers. Ni le général Arimondi ni moi nous ne pümes nous expliquer ce mouvement, puisque nous n'avions pas été prévenus de la perte de l’éperon Belah et puisque tous les autres soldats blancs tenaient bon. Indépendamment des officiers d'ordonnance (les lieutenants Negrotto et Chigi), j'envoyai le chef d'état-major
LL: Rapport officiel. — « L'apparition des Choans de ce côté arriva si inopi Lnément qu'il ne fut même pas possible d’en aviser le commandant en chef. »
2. Entre 10 heures un quart et 10 heures et demie cet ordre de protéger la droite et la gauche du col de Rebbi Arienni en cas de retraite fut porté par le lieutenant Chigi, comme il résulte des rapports des capitaines Protocollo et Fumel, de la brigade Ellena.
afin qu'il nous renseignât sur les forces ennemies qui avaient pu motiver un déplacement aussi désastreux. J’envoyai encore le: major Salsa, sous-chef d'état-major, vers la droite, derrière le mont Belah, à la recherche de la brigade Dabormida, et aussi pour voir comment il se faisait qu'aucun bruit de l’action enga= gée par cette brigade ne vint jusqu’à nous.
Ce fut précisément à ce moment, ou quelques minutes avant, que le 3° bataillon indigène (Galliano), qui était en partie déployé à l’extrême gauche, à courte distance du quartier général, ébranlé probablement par ce spectacle désastreux, malgré les efforts de ses officiers, malgré l’exemple que lui donnait le 9° ba= taillon blanc, malgré les batteries qui faisaient feu, tout près, malgré la présence du commandant en chef, se dispersait en partie vers le col de Rebbi Arienni!. La retraite des indigènes donnait un exemple funeste, terriblement contagieux, et dans l'esprit des blancs, en ces instants de suprême tension morale, et physique, elle prenait l'apparence d’une trahison de la part des noirs; elle découvrait, en outre, entièrement le flanc gauche; elle permettait aux Choans de nous tourner derrière le mont Raio, et ce fut par là effectivement que les ennemis se faufilèrent, en nombre considérable, coupant aux brigades Arimondi et Ellena leur ligne naturelle de retraite sur Sauria, et les obligèrent à se diriger vers le nord, comme nous le verrons plus tard.
Malgré ces influences délétères, les Italiens continuaient bra=" vement à combattre, dans l’ensellement entre le mont Raio etle mont Belah. Jusqu'à ce moment-là (11 heures), les pertes n'étaient pas graves. Les balles sifflaient en l'air, mais presque sans nous causer de pertes, parce qu'elles étaient tirées avec précipitation, d'en bas. Près de moi, je n’avais vu tomber que le lieutenant Pavoni, blessé à la poitrine, quelques soldats italiens et quel= ques soldats indigènes; et pourtant les ascaris de Galliano, puis. ceux du quartier général, disparaissaient derrière les rochers, les pierres et les arbustes?. C’est précisément à ce moment-là
1. « Le secours apporté à la brigade Arimondi par le 3° bataillon indigène (Galliano), appelé en ligne par le gouverneur, fut éphémère. Laretraïte prés maturée des ascaris de ce bataillon découvrit le flanc gauche du 9° bataïllony qui fut écrasé; elle découvrit en outre le flanc de l'artillerie que protégeait, le bataillon et qui tomba au pouvoir de l'adversaire. » (Réponse du colonel Brusati aux demandes de l’avocat fiscal militaire.)
2 Mes souvenirs personnels, les dépositions des témoins devant le tribus
LA
que se repliaient les soldats qui devaient couronner le mont Belah. J'envoyai ordres sur ordres pour les maintenir sur cette position dominante, qui protégeait nos communications avec Rebbi Arienni, et qui, selon ce que je croyais, était en communication avec la brigade Dabormida et protégeait d'en haut la retraite d'Albertone. En voyant les efforts des officiers et un moment d'arrêt se produire chez les bersagliers, j’eus un instant l'espoir de pouvoir conserver le mont Belah; mais les bersagliers, attaqués de front et pris en flanc, du haut de l’éperon du col Belah, ne pouvaient résister malgré leurs efforts héroïques; et fatalement tous les événements se précipitaient vers la catastrophe avec une foudroyante rapidité.
Pendant ce temps, un officier blessé m’apportait la nouvelle positive que la colonne ennemie avait pénétré entre la brigade Dabormida et la brigade Arimondi. Il fallait donc recourir à la brigade de réserve pour protéger notre droite et pour assurer notre ligne de retraite sur le col de Rebbi Arienni. C’est pourquoi, à 11 heures un quart, j'envoyai l’ordre au général Ellena de faire avancer un régiment.
Mais les bataillons de la réserve étaient presque tous engagés, Sans qu'aucune nouvelle en fût parvenue au quartier général. En retranchant le bataillon indigène (Galliano) et les batteries à tir rapide, la réserve devait avoir encore 6 bataillons blancs et une
kdemi-compagnie du génie; malheureusement elle n'avait que “compagnies disponibles, au lieu de 24 sur lesquelles on aurait dû compter.
Le général Ellena avait occupé les deux versants du col Rebbi
Arienni avec le 7° bataillon (Montecchi) et avec le 8° bataillon (Vio-
| mal de l’Asmara, le rapport officiel du général Lamberti, le rapport du colo- “nel Brusati et le récit conforme de plusieurs officiers, m'ont amené à écrire ce que j'ai écrit sur le bataillon Galliano. Mais, après la publication de mes Mémoires, on m'a fait observer (même des officiers n’appartenant pas au Bataillon Galliano l'ont fait) qu’une partie seulement de ce bataillon avait Pu arriver à la gauche du général Arimondi, au point indiqué par moi; que cette portion du bataillon Galliano qui avait pu prendre position a opposé “une résistance énergique, même après avoir été enveloppée par l’ennemi; que le triste spectacle de la retraite sans combat et de la fuite précipitée a 1tété donné par les unités du bataillon Galliano qui, à la suite du mouvement | retardé, n'avaient pas pu se ranger sur les pentes du mont Raio avant l’as- | saut des Amahras et avant que ceux-ci n’eussent fait irruption sur le mont etsur le col Raio.
lante), en poussant un peu en avantet sur la gauche le 11° bataillon. (Manfredi); ces trois bataillons faisaient partie du régiment Ro= mero (4°). Depuis longtemps ils avaient ouvert le feu, soit contre les Choans qui montaient sur l’éperon Belah, ou qui se rassemblaient sous Rebbi Arienni, dans la petite combe où commence la vallée de Mariam Sciautu, ou près d’Adi Raio, soit contre les me” naces d’enveloppement par derrière de l'ennemi qui, en poursui= vant les fuyards, avait pénétré Jusque dans la combe de Gundapta“ A son tour aussi, le régiment Nava (5°) avait employé la moitié de. son effectif à résister au mouvement enveloppant des Choans; puisque le commandant de la brigade avait envoyé deux compagnies alpines à l’est du mont Raïio et chargé le 15° bataillon (Ferraro) de soutenir les bersagliers vers le col de Belah. — Et le commandant en chef n’était toujours informé de rien ! Quand j'ordonnai au général Ellena, commandant de la réserve, de faire avancer un régiment et d'occuper, avec l’autre, le col de Rebbi Arienni, il me répondit par le billet suivant : |
11 heures et demie du matin. — J'envoie deux bataillons, plus deux. compagnies du 5° régiment. Le 4° est occupé à recueillir le bataillon Valli repoussé par l'ennemi. Dès que cela sera possible, je rappellerar ce régiment au col et j'enverrai à Votre Excellence un autre bataillon.
Le général : ELLENA.
Malheureusement le commandant de la réserve n’avait de dis= ponible que la moitié des troupes qu’il m'annonçait dans ce billet, que je reçus une demi-heure après qu'il eut été écrit; malheureusement aussi, il n’y avait pas une possibilité, même éloignée, de dégager les autres troupes de la réserve. 4
Il restait le 16° bataillon (Vandiol), plus 2 compagnies alpines, entre Rebbi Arienni et les pentes septentrionales du mont Raio’
Pendant ce temps, les ascaris, entraînant derrière eux les Choans. qui les poursuivaient, jetaient l'alarme dans les dernières fractions de la brigade Ellena, qui ne pouvait manquer d’en être péniblement impressionnée. Ajoutez à cela que l’ennemi couronnaït l'épes ron de Belah; en se glissant à travers les précipices et les vallon= nements, avec leur audace habituelle, excités par le succès et par | l'espoir de la victoire imminente, les Choans montaient inopinés ment vers le mont Esciascio, et peut-être vers le col même.de.
Rebbi Arienni.
Étant données ces circonstances, je décidai de me rendre au « col de Rebbi Arienni pour y organiser la retraite vers Gundapta "et Sauria, comptant toujours avoir sur ma droite la brigade Dabormida tout entière (j'avais envoyé vers cette brigade le major Salsa avec le lieutenant Bodrero). Je croyais aussi avoir en réserve une partie de la brigade Ellena. Quand je me dirigeai, de l'ensellement entre le mont Raio et le mont Belah, sur Rebbi Arienni {il était peut-être quelques minutes avant midi), le général Arimondi se préparait à me suivre, et il donnait l’ordre aux batteries de se retirer, pour ne pas perdre leurs pièces. La batterie Loffredo avait épuisé toutes ses munitions. Dans ce bouleversement, on prit les mulets du général Arimondi et de son aide de camp. Ces officiers ne purent, à pied, se sortir du point où ils étaient, d'autant plus qu'immédiatement après, les hordes choan- “nes montèrent le long des pentes, après nous avoir tournés par le flanc gauche. Des groupes choans couronnaient la cime du mont Belah: ils tiraient sur les soldats blancs et noirs qui se pressaient -dans le col.
Pendant que je me dirigeais vers Rebbi Arienni, avec les colo-
nels Brusati et Stevani, commandant les deux régiments de la brigade Arimondi, le colonel Nava venait du sycomore situé au sud du col de Rebbi Arienni, avec une compagnie d’alpins (la 1", je crois) et avec le 16° bataillon (Vandiol); les troupes étaient, à ce “moment-là, assez bien groupées; mais un certain retard dans la transmission des ordres du quartier général au général Ellena, ‘et un certain retard dans l'exécution (explicables, du reste, par des menaces dont Rebbi Arienni était l’objet et par le désordre ‘occasionné par les hommes qui abandonnaient le champ de bataille), rendaient désormais trop tardif l'envoi de tout secours. Les bersagliers, sur le mont Belah, n’avaient pas pu tenir tête à l’ennemi jusqu’à l’arrivée des renforts.
Les Choans tiraient, d’en haut, des coups de fusil sur l'ensellement, entre le mont Raio et le mont Belah, qui descend en entonnoir vers le nord; ils s’avançaient à côté des nôtres; mêlés aux
“nôtres, ils sautaient de rocher en rocher, ou se glissaient entre les sillons et les crevasses. Le colonel Nava, sur lequel on tirait “d'en haut et de face, eut une partie de ses compagnies qui furent entraînées par les fuyards noirs, et ne put trouver ni l'endroit ni le moyen de déployer ses troupes.
Quelques instants auparavant, le capitaine Benucci, qui avait encore sous la main une fraction d’ascaris du bataillon Galliano m'annonça que l’ennemi était arrivé sur le col, entre le mont Raio et le mont Belah; mais il ne put rien me dire sur le général Arimondi. Pendant ce temps-là, les Choans commençaient à tirer, du. col même, tandis que des masses ennemies côtoyaient les ressauts qui forment la base du mont Raio. Quelques-uns en descendaient et se mêlaient à nous, en profitant de leur ressemblance avec les ascaris. Désormais nos troupes étaient dispersées, et les soldats tiraient au hasard, sauf quelques groupes qui, tenus em main par des ofliciers énergiques, s’arrêtaient de temps en temps et résistaient avec une extrême bravoure derrière les bataillons battant en retraite. k
Mais le désordre était complet, dans ces sentiers étroits et dans ce terrain bouleversé. Je m'arrêtai un instant sur un petit ressaut\ et Je fus entouré et défendu contre l’attaque des ennemis par un groupe héroïque de bersagliers. Je fus ainsi séparé du quartier général et je restai seul avec mon officier d'ordonnance, le lieutenant Chigi, et avec quelques carabiniers et saptiés. Le colonel Valenzano, qui était au courant de mes intentions, avait continué avec les autres officiers du quartier général non employés à la transmission des ordres, précédé par le fanion (drapeau tricolore), sans que, dans cette lutte, dans cette multitude humaïne, dans ce terrain si coupé et si couvert, personne le remarquät.
La fusillade continuait d’en haut, sur les flancs et par derrière Les rangs étaient rompus, les blancs et les noirs étaient mélan gés, en queue de la colonne, battant en retraite; les ascaris de Galliano et ceux du quartier général étaient mêlés aux Choans qui se précipitaient au milieu d'eux comme saisis de la rage de tuer ou d’être tués. | 1
Au milieu de cette foule, je me retirai avec le lieutenant Chigi, seul du quartier général, entouré par plusieurs groupes de braves tenus encore en main par leurs officiers. |
Sur un éperon descendant du mont Raio vers Rebbi Arienni, en face du mont Belah qui fourmillait d’ennemis, je remarquai une enceinte close par des murs : peut-être: était-ce l'antique cimetière d'une église ruinée. Je cherchai à réorganiser là une résistance quelconque pour protéger la retraite; je rassemblai des alpins, des bersagliers et d’autres soldats blancs mélés aux
officiers ; dans cette malheureuse situation, en face des actes d’héroisme individuel, j'eus un instant l'espoir fugitif de nous sauver de l’enveloppement. « Vive l'Italie! » m'écriai-je, en prenant mon revolver; et ce cri fut répété par cent bouches desséchées et sanglantes. Mais l’intérieur du mur ne permettait pas de tirer, parce qu’il était plus élevé que les épaules d’un homme. Les Amahras gagnèrent le sommet de l’éperon : le désordre croissait avec les flots des arrivants, avec la grêle des balles, avec la vue des morts et des mourants. Le cœur se brisait de désespoir en donnant un ordre et en le faisant exécuter.
Et nous continuâmes, le cœur anéanti, notre chemin de douleurs.