LA RETRAITE
Tentatives pour constituer une arrière-garde. — La retraite sur Sauria est coupée. — Arrêt au sud de Yeha. — La brigade Dabormida. — La poursuite. — La retraite divergente. — Rapport dans la soirée, — Je m'égare.
— La route d’Adi Caïé.
Le lieutenant Chigi tomba, lui aussi; et, en me retournant, je ne vis plus le colonel Nava, qui me suivait peu d'instants auparavant. Je restai derrière, sans aucun officier, avec deux carabiniers (Arca et Mautino), avec deux ou trois zaptiés, avec mon serviteur indigène et avec les débris des régiments Brusati, Stevani, Romero et Nava, principalement avec des bersagliers et des alpins, dont plusieurs cherchaient à s'approcher de moi. Il y eut un moment de trêve, les Choans qui nous poursuivaient s'étant probablement dirigés vers Gundapta. Qui pourrait calculer le ‘ temps, au milieu de ces tortures!
Il pouvait être environ une heure quand j'arrivai au confluent" près de Rebbi Arienni. Il y avait là beaucoup de soldats blancs . du régiment Romero [le 4°), de la réserve, les uns déployés en. chaîne, les autres éparpillés. Il y avait le général Ellena, qui me rendit compte qu’il n’avait aucune nouvelle du général Dabormida, qu’il n'avait pas entendu le feu du côté où s'était dirigée la 2° brigade et que, peu d'instants auparavant, il aurait voulu (lui, le« général Ellena) résister en cet endroit; mais qu’en passant le colonel Stevani l’en avait dissuadé en lui criant: « Plus en arrièrel« plus en arrière ! » En effet, il lui semblait qu'on ne pouvait pass tenir en cet endroit, parce que lalocalité était dans un fond et que l'ennemi arrivait de toutes parts; parce que l’on courait le grave
risque d'être enveloppé et écrasé, et parce qu'il était impossible de reformer, aussi près du lieu du combat, des troupes qui avaient perdu toute cohésion. Le général Ellena me rendit compte aussi que le colonel Valenzano et le major Salsa!, me croyant tué, nous précédaient sur la ligne de retraite pour chercher une position plus favorable à une défense quelconque. Nous reculâmes un peu; mais je luttais contre la nécessité et l'impuissance de constituer un noyau d’'arrière-garde. Je vis alors une autre fois le lieutenant-colonel Menini avec le lieutenant Merchiori, des alpins, et le frère de Merchiori; je vis d’autres officiers des alpins et des autres armes. Je cite le capitaine Redini, du régiment Romero, et le lieutenant Partini, du bataillon Galliano, le lieutenant-colonel Violante, le lieutenant Ribotti et le capitaine Grassi, des alpins. L’ennemi étant de nouveau devenu pressant, je commandai un rassemblement ; une centaine d’alpins et d’autres soldats, dont je ne me souviens pas, s’unirent à moi; on fit feu, on chargea à la baïonnette, mais ce fut en vain. Un groupe aussi peu nombreux, malgré son héroïsme, ne pouvait suffire pour arrêter la poursuite furieuse des Choans.
Les ennemis étaient arrivés sur la route naturelle de retraite vers Sauria, par Gundapta; et la cavalerie galla, exécutant au loin un mouvement tournant, contribuait à abattre le courage de nos
“troupes et à les rendre presque inconscientes d'elles-mêmes et insouciantes de tout, même de la défense individuelle, comme il est toujours arrivé même aux troupes les plus braves. Les officiers avaient perdu l'autorité sur leurs soldats, qui, fortement im- Pressionnés par des spectacles si étranges, regardaient, comme hébétés et songeurs, ceux qui leur donnaientun ordre ou essayaient de les arrêter.
Il était impossible de prendre la route de Sauria sans tomber “entre les mains des Abyssiniens, qui avaient occupé le débouché est de la combe de Gundapta et qui nous tournaient vers le nord, au delà du mont Histi?, vers Yeha et Cocma {soit par hasard, soit de propos délibéré), et qui menaçaient de terminer l’envelop-
1. Le major Salsa, envoyé à la recherche de la brigade Dabormida, était encore en arrière vers l’ouest.
2. Dans l'édition italienne on a imprimé par erreur Hitschia. Hitschia est au nord, Histi à l’est du mont Esciascio. Voir notre carte jointe au chapitre
XXXHII.
pement, même de ce côté, en nous coupant les routes du nord
Aussi les troupes qui se retirèrent du mont Raiïo, dans les pre mières heures de l’après-midi, se dirigèrent-elles toutes, comme
un torrent humain, vers le nord, bien qu’elles voulussent natu=
rellement aller à Sauria, parce que la localité était connue et sûre, parce que la route avait été parcourue en venant; à Sauria, où étaient les fortifications, les campements, les convois, les tentes et les vivres. C’est en effet vers Sauria que s'était retirée, dans la matinée, la plus grande partie de la brigade Albertone, entrainant derrière elle une nuée d’ennemis, dontune partie était restée à Gundapta pour compléter notre désastre. Et c’est vers Sauria
que la brigade Dabormida se retira dans la soirée. De Sauria,« la route suivie par les ravitaillements conduisait dans l’intérieur
de la colonie. C’était la voie principale, passant par des positions
dominantes, la plus facile à suivre pour la retraite. Elle était
défendue par 1,250 hommes avec le colonel de Boccard à Mai
Maret, par un bataillon à Barachit, par un détachement de 360 home
mes à Cascassé et par un bataillon à Adi Caié.
Le colonel Valenzano raconte qu’il a cherché plusieurs foi à!
arrêter le torrent humain, même en plantant le fanion; mais qu'il
n'avait pas réussi. Puis il dit encore que le major Salsa, qui mar=* chait en tête de la colonne, ne pouvant prendre à Yeha la routes de Sauria, se dirigea vers le Bélésa par la route allant le plus au nord, car, en suivant cette route, on pouvait espérer SOUSIraire
plus tôt le flanc droit à la poursuite. Je marchais en queue dela. colonne en retraite ; pour éviter d’être fait prisonnier et pour con“
server le commandement, je devais forcément suivre cette co=
lonne, avec les quelques officiers qui s’étaient joints à moi et au général Ellena, en faisant toutes les tentatives possibles pour.
rassembler les soldats et pour constituer une arrière-garde, sous
la protection de laquelle on aurait pu organiser, d’une façon quel=«
conque, la retraite, tandis que l'ennemi nous pressait de si près que plusieurs cavaliers s’approchaient à portée du revolver.
Entre 2 heures et demie et 3 heures! de l’après-midi, je reJoi=
1. On m'a fait observer que le fait arriva vers 3 heures et demie. Dans mon récit je m'en suis tenu à l'heure indiquée par le colonel Brusati. J'ai ensuite vérifié que la localité en question était peut-être à deux kilomètres au nord du col Ciatto, sur la petite hauteur indiquée, sur notre carte annexée au chapitre XXXIIT, sous le nom de mont Lihiz, au sud de Yeha.
gnis les colonels Brusati et Stevani, qui étaient avec les débris des bersagliers et des alpins et plusieurs groupes de divers régiments. Le moment et le lieu me semblèrent favorables pour essayer de résister. Je m’arrêtai sur une espèce de gradin élevé au milieu de l’ample vallée {au delà du col Ciatto, vers la combe de Yeha, je crois); Je tirai mon sabre, j'appelai à moi les officiers, et, au cri
de : « Vive l'Italie! » je fis appel aux sentiments des soldats. L’ennemi nous serrait de près, et la cavalerie galla nous tournait au loin,
par les ailes. Néanmoins, plusieurs soldats, faisant le sacrifice de leur vie, obéirent à l'appel et couronnèrent la hauteur. Mais la plupart, désespérant de pouvoir opposer une résistance quelconque à l'ennemi, qui se précipitait des hauteurs environnantes avec une incroyable férocité,ne suivirent pas cet exemple, tout en répondant au cri de : « Vive l'Italie! » Aïdé parles colonels Brusati et Stevani, par le lieutenant-colonel Menini, par le major di Stefano et par d’autres officiers, dont j'ai le regret de ne pas me rappeler les noms, je parvins à grouper quelques hommes contre la cavalerie; mais les rangs étaient mélangés, la hiérarchie
n'existait plus, les esprits étaient aveuglés, bien des officiers
étaient tombés, le danger était imminent, et l’exemple délétèref.
1. Voici comment est raconté cet épisode par le colonel Brusati, et par le colonel Stevani : « Avec le colonel Stevani, avec le lieutenant-colonel Menini (mort depuis peu), avec quelques autres officiers, nous pûmes constituer un
fort noyau d’alpins et d’autres détachements mélangés, sur la crête d’une
petite hauteur où était monté le gouverneur; mais personne ne fit feu (je l'ai dit auparavant), pour ne pas courir le risque de frapper ses propres compagnons, qui battaient en retraite, poursuivis par l'ennemi. Seule, une escouade qui était à l'extrême gauche fit, sur mon ordre, un feu de salve contre des cavaliers gallas qui galopaient, à 400 mètres, de ce côté. À ce moment, Son Excellence le gouverneur, levant en l’air son sabreet se tournant vers l'ennemi, cria : « Vive l'Italie! » A ce cri, les soldats qui battaient en retraite, plus au large, dans la plaine, répondirent : Vive le général Baratieri ! comme s'ils prenaient une part inconsciente à une démonstration. A partir de ce moment (environ 3 heures de l'après-midi), la retraite se poursuivit sans interruption, sur plusieurs colonnes et dans des directions variées, par des sentiers difficiles et toujours sous le feu des Choans, auquel de temps en temps, répondait un coup de feu isolé, tiré par un des nôtres.»
Et le colonel Stevani dit ceci :
« Chacun chercha de son mieux à se mettre en sûreté en se jetant dans la vallée que suivait notre ligne de retraite. En ce moment, le gouverneur descendait aussi du col, et, en raison du grand danger auquel il était exposé, une vingtaine de bersagliers, commandés par un officier, firent halte, et arrêtèrent, avec leur feu, pendant un moment, la poursuite de l'ennemi. Tournés à notre tour, nous trouvâmes moyen de nous échapper, en nous jetant dans une petite vallée perdue, située en arrière. A partir de cet instant,
Nous étions dans un champ de carnage, parce que (précisément dans la vallée supérieure de Yeha) l'ennemi nous enveloppait et« nous coupait définitivement de notre ligne de retraite sur Sauria
Pendant ce temps, la brigade Dabormida, à peut-être sept ou huit kilomètres à l’est du col de Rebbi Arienni, soutenue par lé bataillon De Amicis, combattait avec des chances diverses, mais toujours brillamment, contre un ennemi déjà campé dans la combe de Mariam Sciautu, ainsi que le raconte le Rapport officiel. Elle était si loin dans la plaine et si couverte par l’éperon Belah, par le mont Derar, par le mont Esciascio et par tous les éperons latéraux du vallon, que personne ne s’était aperçu du combat, commencé à neuf heures et demie. L
Peu après 10 heures (comme on l'a vu plus haut), la colonne choanne qui s’était dirigée vers l’éperon, le col et le mont Belah et vers Rebbi Arienni, menaçait aussi le flanc gauche et les derrières de la brigade Dabormida, qui avait perdu son bataillon de milice mobile et la compagnie du chitet d'Asmara. ;
Je voudrais pouvoir parler comme il convient du combat soutenu, avec des chances variées, par la brigade Dabormida, qui, « pendant ce temps-là, était arrivée au débouché de Mariam Sciautu, bien que sa colonne indigène eût été dispersée. Ses brillants assauts contre des Abyssiniens trois ou quatre fois supérieurs. (alors qu’elle était isolée des siens et entourée, par derrière, par l'ennemi), sa résistance tenace dans des positions différentes, généralement situées dans des parties basses et moins favorables au développement des feux, sa retraite tardive, tout démontre que le succès définitif de l'opération était possible, sans la divis« sion des forces, parce que, si la grosse colonne choanne avait
tout espoir de victoire était perdu; nous étions poursuivis à quelques pas par l'ennemi; nos forces étaient épuisées par la fatigue excessive et par la soif. Tout le monde alors chercha le salut dans ses jambes, en se débarrassant de tout ce qui gènait. Rien ne put arrêter la colonne, pas même l’appel aux plus nobles sentiments ; un seul groupe d’alpins, de bersagliers et quelques autres soldats se rassemblèrent autour du gouverneur, du lieutenant-colonel Menini, du colonel Brusati, de moiet du major de Stefano, sur … une hauteur; mais nous dûmes bien vite nous convaincre que nous nous serions sacrifiés inutilement. » À
Ces deux citations sont prises dans l’Enquéte technique militaire du colonel \ Corticelli, qui les a copiées dans les rapports officiels des deux comman-" dants de régiment. \
trouvé en position la forte brigade de droite, elle n'aurait pas pu envelopper et disperser les brigades du centre.
Un peu après midi, —au moment le plus terrible pour les brigades Arimondi et Ellena, — l'ennemi qui enveloppait la brigade Dabormida s'arrêta un instant de toute part, soit parce que, sur leur front, les troupes avaient opposé une résistance vive et eflicace, soit parce qu'il s'était lancé par derrière à la poursuite de nos troupes en retraite vers Rebbi Arienni, Gundapta et la vallée de Yeha. Impossible, par conséquent, d’expédier du quartier général des avis ni d’en recevoir (ainsi que l’ont prouvé les oficiers envoyés vers la brigade Dabormida et ceux que Dabormida m'envoya lui-même) : après le billet écrit à 9 heures un quart, je ne reçus plus aucune nouvelle‘; impossible d'envoyer des fractions constituées, en les retirant du combat et de l’action immédiate ; impossible d'envoyer aucune de ces unités, ni une fraction quelconque des troupes indigènes, et encore bien moins des troupes européennes, au loin, à travers les montagnes, à la recherche de la brigade, alors que tous les liens tactiques étaient rompus, alors que moi-même, aidé par des officiers jouissant d'une grande autorité et de beaucoup de prestige, je ne pouvais pas réunir un groupe pour résister aux Choans, ni constituer un noyau d'arrière-garde.
Et tandis qu’un peu au sud de Yeha {mont Lihiz), je tentais un effort suprême pour conserver un point de résistance (environ 3 heures ou 3 heures et demie de l'après-midi), la brigade Dabormida, attaquant toujours l’ennemi pour en repousser les assauts, se trouvait plus éloignée que jamais, et les grosses hordes choannes, en tournant par les montagnes, se plaçaient sur le flanc droit et sur le flanc gauche du corps principal en retraite. Aussi, comme nous étions si éloignés de la brigade Dabormida
1. Le capitaine Bellavita, aide de camp de la brigade Dabormida, dépose devant le tribunal d'Asmara que, dès 10 heures et demie, il était très difficile à la brigade Dabormida d’avoir des communications, parce que, sur le front ét sur les flancs, la cavalerie galla battait l’estrade. À midi, cela devenait tout à fait impossible. « Quatre ascaris furent expédiés par Dabormida avec des billets, mais ils ne revinrent pas. » Pas un d’entre eux n’arriva au quartier général.
Il était si difficile de transmettre les ordres, pendant le combat, qu'un billet envoyé par le colonel Ragni au général Dabormida, par l'intermédiaire d'un sous-officier, ne parvint qu’au bout de trois heures, bien qu'il n’y eût à traverser qu'un léger vallonnement.
et enveloppés sur notre flanc oriental (droit) par l'ennemi qui occupait les débouchés du Guldam et les montagnes au nord dé cette localité et qui nous attaquait par derrière, il nous était im-" possible, sans courir le risque certain d’être faits prisonniers, de prendre la route de Sauria, avec des soldats fatigués, à qui rien ne faisait rien et qui ne pensaient qu à se sauver, hébétés et muets, comme les a représentés le colonel Brusati devant le tribunal de l’'Asmara. Au nord de Gundapta s’ouvrait, entre les montagnes, un débouché naturel vers l'Unguia. C’était la route du Seriro ou Sembri, qui, par l'Unguia, conduit au Bélésa. Impossible — à moi surtout, qui Suivais en queue — de prendre une autre roûte.
Croyant toujours que j'étais tué, le major Salsa marchait à peu près en tête de la longue colonne; peu après venait le colonel Valenzano avec le fanion déployé, dans l'intention d'arrêter et de reformer (dès que cela serait possible) les soldats et de les conduire à l’'Unguia, où il y avait de l’eau et probablement des moyens de défense. En mon absence, le chef d'état-major avait cherché à prendre la direction de la retraite poussée vers le nord. Îl n'avait pas déploré d’être obligé, par une force inéluctable, à se diriger de ce côté, parce qu'une retraite sur Sauria lui aurait semblé dangereuse, même s’il avait pu atteindre cette localité ; en effet, nos troupes auraient été exposées à être enveloppées dans des conditions très défavorables, d'autant plus qu’un courant ennemi s'était dirigé vers Sauria, sur les talons de la brigade Albertone, et un autre courant nous serrait de si près que, sous Yeha et Le long de la vallée du Yeha, on eut à déplorer des pertes bien supérieures à ce qu’elles furent pendant l’action si chaude autour du mont Raio ! et du groupe Belah.
En laissant en bas la vallée du Yeha, qui se jette dans l'Un-« guia, les débris des deux brigades continuèrent vers le nord, le « long des contreforts de l'amba Beesa, poursuivis de près par de nombreux Choans qui, parcourant avec une étrange facilité ce terrain difficile, les menaçaient et de temps en temps tiraient des coups de fusil sur leurs flancs.
Dès que le colonel Valenzano sut que j'étais vivant ei que je suivais les derniers groupes, il m'attendit sur un contrefort un
1. Sur la Sépulture des tués pendant la bataille d'Adoua. Rapport du lieutenant-colonel d'état-major Arimondi. — Asmara, 12 juin 1896.
peu plus prononcé que les autres et qui semblait pouvoir offrir un point d'appui à la résistance. Valenzano me rendit compte alors qu’il avait envoyé, du col de Rebbi Arienni, le lieutenant -Bodrero à Sauria et à Entiscio pour aviser de la situation le gouvernement et les autorités, et pour ordonner aux convois de se retirer sur Mai Maret, où était le colonel de Boccard avec trois bataillons pour garder la ligne d'opération. Ni lui ni aucun des nombreux officiers réunis en cet endroit n'avaient de nouvelles de la brigade Dabormida.
La poursuite continuait vive et persistante, surtout aux ailes ; elle nous enlevait toute espérance, même éloignée, de communiquer avec qui que ce fût, sans exposer à une mort certaine et inutile celui qui aurait été chargé de porter des ordres ou.des avis, ou de chercher des nouvelles. Aucun héroïsme n'aurait suffi pour sortir de ce cercle de fer et de feu, en s’ouvrant un passage à travers l'ennemi.
Impossible, dans ces circonstances et dans ces contingences,
de compter sur les blancs; ils étaient privés de tout, exténués, sans la plus lointaine idée du pays, la plupart séparés de leurs officiers ou de leurs gradés. Impossible aussi de compter sur les ascaris du 7° bataillon, qui avaient suivi le capitaine Spreafico, pas plus que sur les ascaris du quartier général {carabiniers, zaptiés ou soldats de cavalerie démontés). C’est, du reste, ce qu'ont déclaré devant le tribunal militaire de l'Asmara les commandants “respectifs de ces troupes, les capitaines Spreafico et Amenduni et le lieutenant Marozzi.
» On ne pouvait pas non plus s’attarder sur cette position, pour se rassembler, se réorganiser et se reposer; elle était trop étroite, dominée d’en haut, sans eau, et de plus les troupes n'étaient pas en état de résister.
De cette façon on continua vers l'Unguia, sans qu'il fût abso- “lument possible pour personne de prendre une autre route; et par suite sans qu’il fût absolument possible au quartier général de se diriger vers la ligne principale d'opération que j'ai plusieurs fois décrite et dont nous séparait le massif du Seriro, sillonné de sentiers rares et inconnus, en proie à la révolte avantle combat, et maintenant tout surexcité par le spectacle des blancs battant en retraite. Déjà montaient, des montagnes, des colonnes
de fumée qui signalaient probablement, aux natifs, la victoire des. Abyssiniens et les excitaient au massacre!. 3
Au coucher du soleil, nous arrivâmes à un village situé sur un ‘ des contreforts orientaux d’Amba Beesa, au delà duquel coule l'Unguia. J’arrêtai là la colonne; je cherchaï à réunir les hommes dispersés dans ce terrain encombré de hautes herbes, de pierres. et de buissons; je donnai une heure et demie de repos, et, à lai tombée de la nuit, je réunis les officiers au rapport. Étaient présents : le général Ellena, le colonel Valenzano, beaucoup d’offi
ciers de troupes et du quartier général. |
Je chargeaiï les colonels Stevani et Brusati de réorganiser la colonne, de grouper les hommes en armes et ceux sans armes, de rétablir la discipline et de pourvoir à la sécurité des troupes. Je chargeai le major Salsa de la direction générale de la marche, autant que possible, vers la ligne de réapprovisionnement du corps d'opération (Mai Maret — Sénafé — Adi Caié).
Je prescrivis que l’avant-garde, composée de diverses fractions d'indigènes, fût placée sous les ordres des capitaines Spreaficon et Vignola et que les officiers hors cadres suivissent les nombreux soldats italiens désarmés. J’ordonnai que l’arrière-garde fût com posée de soldats italiens en armes, sous les ordres du capitaine ï Pedriale et du sous-lieutenant Panarelli, et qu’à l’extrême arrière garde fût mis un groupe d’indigènes, commandés par le sous-« lieutenant Frignani.
Sur les sommets, vers l’Oculé Cusai, dans la direction de notre retraite, et vers Seriro, c’est-à-dire dans la direction de l’ Agamé, & qui s'était insurgé, brülaient des feux d'intensité et de grandeur différentes. C’étaient des signaux usités par les gens du pays pour annoncer des événements : et certainement, étant donnée notre situation, ils excitaient à la rébellion, Le terrain, de ce côté-ci de
1. La ligne de retraite peut se suivre sur la carte toute récente à 1/250,009 k publiée par l’Institut géographique (feuille d'Adigrat). Ceux mêmes qui n’ont pas idée du pays si bouleversé, si sauvage et si désert, en songeant aux conditions dans lesquelles nous nous trouvions, peuvent se convaincre qu ‘une fois poussés sur la voie du Bélésa, il n’était pas possible de rejoindre là ligne d'opération, avant Adi Caié, sans rencontrer des difficultés bien plus. grandes, et sans courir le risque, incomparablement supérieur, “ plus tard.
Voir aussi notre carte générale de la colonie de l'Érythrée, à 1/1,000,000, à la fin de ce volume.
JUnguia et du Bélésa, est de plus en plus inhospitalier et désert. “Les natifs eux-mêmes l’appellent le désert (baraka). | Les bords de l’Unguia et du Bélésa ont toujours servi de refuge aux bandits de l’Oculé Cusai, depuis la dispersion des rebelles de Batha Agos, et surtout depuis la dispersion des Tigrins à Sénafé. Ce sont des arêtes arides, sillonnées par des précipices rocailleux qui descendent vers le Mareb, dans la courbe que trace cette rivière en changeant de direction. Les suppositions, les habitudes et les indices annonçaient que Singal, frère de Batha Agos de l'Oculé Cusai, avec ses rebelles occupait la région, pour nous inquiéter sur notre ligne de retraite.
Je réunis les officiers au rapport, à peu près dans la localité indiquée, sur la carte de l’Institut géographique à l’échelle 1/250,000, par le nom de Masfasteman, sur une hauteur qui descend ensuite vers l'Unguia. La colonne, malgré le grand nombre d'hommes désarmés, qui avaient jeté même les vivres et les chaussures, malgré les blessés, fut assez bien organisée. Nous partimes à nuit tombée. Le capitaine Spreafico servait de guide. Je marchais derrière l'avant-garde, précédé immédiatement par le lieutenant Marozzi qui avait remplacé le lieutenant Chigi; derrière moi venaient le général Ellena et le colonel Valenzano avec les officiers qui n'avaient pas de commandement immédiat.
… Au bout de peu de temps, le capitaine Spreafico s’aperçut que le terrain se creusait en précipice. La longue colonne s'arrêta Sur un étroit sentier, — et Spreafico retourna en arrière pour Chercher la route; peu après il fait dire qu’il l’a trouvée. Le major Salsa va la vérifier. La colonne continue à rester immobile en tête; mais plusieurs officiers, entre autres les colonels Stevani
ket Brusati, et beaucoup de soldats, qui marchaiïent en queue, sui-
virent les traces du capitaine Spreafico, lequel crut ainsi être
“suivi par toute la colonne. Dans le brouillard, le major Salsa et
le capitaine Spreafico s’informèrent de moi; on leur répondit
que Je les suivais immédiatement, plusieurs officiers ayant pris
Pour moi un officier qui portait le spencer noir, vêtement que je bportais d'habitude la nuit, comme j'avais l’habitude de porter Puniforme noir pendant que tout le monde en Afrique portait une tenue très claire. De là l'équivoque.
— Après un moment d'attente, ce temps d’arrêt me sembla long;
je chargeai alors le capitaine Anghera, comme le plus expéri=
menté, de continuer vers le Bélésa en tâchant de suivre lesx
traces de ceux qui étaient partis avec le major Salsa. 5 On forma ainsi deux colonnes se dirigeant bien vers le Bélésa,
qui était la première étape que j'avais indiquée; mais, après avoirs franchi cette rivière, une des colonnes, la première, pour éviter autant que possible, dans les tristes conditions où nous nous trouvions, les attaques des insurgés de l'Oculé Cusai, se dirigeaw sur Adi Ugri, par Mai Haini (près d'Adis Adi); l’autre colonne avec moi, ayant perdu les traces de la première, se dirigea aus | contraire par la route la plus courte, vers la ligne d’ opératiotif Barachit-Sénafé-Adi Caié. Avec moi, étaient le général Ellena et le colonel Valenzano. É L'officier chargé d'indiquer et de diriger la marche était le. : major de bersagliers di Stefano, qui avait déjà visité les hautes j vallées de l’Unguia et du Bélésa. On lui adjoignit le capitaines . Amenduni, le capitaine Anghera et le lieutenant Malladra du. quartier général. Mais, dans la nuit, on perdit le chemin, et lé lendemain matin il nous fallut plusieurs heures pour nous mettre sur la direction d'Adi Caié, parce qu'il n’était pas DÉC sible d'atteindre une localité plus voisine, sur la iigne d'opération entre Sauria et Adi Caié. :
En effet, la ligne d'opération et de ravitaillement Adi Caié= Sénafé-Mai Maret suit à peu près l’arête de la ligne de partage des eaux entre le bassin de la mer Rouge et le bassin du Mareb: 14
Comme, au moment de la retraite, nous avions perdu, parce que” les Abyssiniens nous l'avaient coupée, la ligne droite par Sauria= ÿ Debra Damo-Mai Maret, il ne nous restait plus, une fois enga= 1 gés sur la route de l’Unguia, qu'à continuer vers s le Bélésa. Un. abrriiihe de montagnes, à profils très accusés,/sillonnées pal des sentiers de berger, rares et tortueux, impossibles à recon= : naître pendant la nuit, coupés par des précipices, voilà ce qui. constitue les régions de Damo et de Tesfai, qui se prolongent aus nord jusqu'aux sources du Bélésa. Arrivés le lendemain (2 mars). ; au Bélésa et après avoir éclairé la marche, il n y avait que deux. ; seules voies possibles pour nous mener sur la ligne d' opération:
celle qui conduit à Sénafé et celle qui conduit à Adi Caié. Mais, . à en tenant compte de tous les avantages et de tous les inconvé=
nients, la seconde, bien que la plus longue, était plus rapide, plus
sûre et mieux connue. La première était inconnue, et probablement impraticable aux mulets.
Pour arriver à Sénafé, la colonne aurait dû traverser les rudes précipices et Les roches en forme de lame de couteau qui forment la base du mont Chesciat (2,645 mètres), d’où l’on monte à la combe élevée de Sénafé. Au Bélésa, nous étions à environ 1,500 mètres au-dessus du niveau de la mer : et, pour arriver à Sénafé, il fallait grimper sur les versants de la montagne, dont les gorges s'ouvrent à environ 2,500 mètres, puis redescendre ensuite dans la combe de Sénafé à 2,310 mètres. Inutile de dire combien il est facile de se perdre au milieu de ces rochers, de ces vallonnements, de ces ravins, de ces crevasses, dans cette nature tristement uniforme, par des sentiers coupés par de hautes herbes, des épines, des arbustes, des buissons et des cultures, — même en ayant la pratique du pays et l'œil familiarisé aux formes topographiques du haut plateau abyssinien.
Et puis, Sénafé n’était pas une station télégraphique; et ce qui m'importait le plus (cela devait être), c'était de me mettre en communication télégraphique avec la colonie et avec le goùvernement central.
Il fallait encore tenir compte des considérations suivantes : le territoire de Sénafé était bien plus menacé par les insurgés, parce qu'il était plus voisin des localités où campaient Agos Tafari et ras Sebath et où ils avaient le plus grand nombre de partisans; entre Sénafé et Adi Caié, il y a le défilé du Cascassé, qui pouvait, àävcette heure, être occupé par l'ennemi ou par des insurgés; Adi Caié, au contraire, était un poste fortifié et sûr, qui, très probablement, étendait assez loin son rayon d'action et aurait Certainement fourni, aux hommes privés de tout, des armes, des Wivres et des munitions. A Adi Caié nous avions le 21° bataillon (Bandini).
Un peu au delà du Bélésa, on signala la caravane d’un batail-
lon indigène, en marche vers Adi Ugri. Je sus que le bataillon Ameglio, en se retirant de Sauria avec les bandes du Seraé, s'était porté, quelques heures auparavant, dans cette direction; mais jene crus pas pour cela devoir modifier mes intentions de mar- | + sur Adi Caié, — d’abord parce qu il m HSE surtout de me c sur la ligne d'opération, puis parce que j'espérais arriver \
plus tôt à Adi Caié.
Au bout du village de Bélésa, je me trouvais dans un pays connu et j'espérais le parcourir rapidement. Voici au nord-est le mont Tuculé!, qui se détache en forme de tour; au nord etun peu plus près, on voit à l'horizon le petit triangle du mont Dighim; plus loin sont les murailles à pic et rougeûtres d° Amba
Rndts un peu plus à droite on distingue les parois grises d'Adi Caié et de Toconda avec le vaste haut plateau de Cohaitos exactement à notre droite se trouve la bosse élevée du mont Chesciat, lequel couvre la combe de Sénafé et, avec le précipice
formé par le torrent Hamez, coupe les communications avec 4
combe. À
Mais la chaleur des bas-fonds (quollas) et la fatigue du jour et des nuits précédentes ralentissaient péniblement la marche. Nous étions tous dans un état de prostration complet, et les animaux se tenaient à peine sur leurs jambes. Pourtant il fallait faire tous les efforts possibles pour arriver le soir même, bien que tard, à Adi Caié. Mais il nous fallut toute la journée pour arriver au Decusai, aux pieds de la montée qui conduit à Adi Caiïé, près du village de Contotafé, entre Goatit et Adi Caïié?. Je fis appeler le cicca (chef) du village et j'ordonnai au colonel Valenzano d'écrire um mot au commandant d’Adi Caié pour l’avertir qu’un peu après minuit j'arriverais dans cette localité. C'était la première fois, après la bataille, que je pouvais envoyer un messager; et cé n’était pas sûr, à cause de l'agitation du pays, peu fidèle, et parce que les ciccas abyssiniens sont aussi peureux que trompeurs:
Dès que la lune parut, nous partimes; le capitaine Anghet | était chargé d’indiquer la route. Anghera était sûr de son fait, non seulement à cause de sa connaissance des lieux, mais parce qu'il avait avec lui son fidèle ascari qui avait parcouru plusieurs fois, ce chemin. Moi-même je croyais connaître la route, me rappelant que dans la poursuite [le 3° jour de Goatit) j je l’avais suivie, avec | l mn commandée par le brave major Toselli, etje croyai qu’en 3 heures on ne arriver au but.
Après environ 2 heures de marche, je m'aperçus avec pein que ce ne pouvait pas être la direction d’Adi Caiïé, et que les formes des montagnes ne répondaient pas aux formes que] avais
gravées dans la mémoire. Il nous fallut revenir sur nos pas;
1. Voir la carte générale de la colonie à la fin de ce volume. 2, Voir notre carte Coatit-Sénafé, chapitre VII.
non impatience était à son comble. L’ascari qui servait de guide Se trompa dans un pays si embrouillé, au milieu de sommets si emblables les uns aux autres, dans des vallées aussi sinueuses, lans des terrains si variés, où l’on n’apercevait que des traces, u milieu de ces aspects si uniformes dans leurs lignes généales ; et les ombres ainsi que la lumière de la lune ne faisaient “qu'augmenter cette uniformité.
. Je fis explorer tout alentour; mais on couraitle risque de marcher dans une direction opposée et de tomber entre les mains “des rebelles avec des soldats épuisés, qui suivaient, comme ils pouvaient, par bandes, et en grande partie désarmés. Une terrible fatalité pesait sur ma tête. C'était la troisième fois que je perdais le chemin pendant la retraite; mon cœur se brisait devant l'impossibilité dans laquelle je me trouvais, depuis tant d'heures, de donner des ordres et de recevoir des nouvelles.
“ Enfin, à l'aube, nous pûmes péniblement nous remettre sur la h onne direction, — et vers 9 heures nous arrivämes dans la haute plaine d’Adi Caié.
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