CONCLUSION
Un an après la publication de l'édition italienne de mes Mémoires d'Afrique, il me semble que l’on peut grouper les faits (et pas un seul de ces faits n’a jamais été contredit) pour en tirer, au point de vue objectif, les conclusions les plus sincères.
La jeune Italie, ayant recouvré, depuis peu d'années, son existence nationale, n’était pas préparée à la politique coloniale. Dès la première occupation du port de Massaoua, le gouvernement italien manquait de connaissances suffisantes, de but nettement déterminé, d'adresse pratique, d'unité et de constance dans l'impulsion à donner et d'institutions organiques capables d’imprimer une direction. C’est pour cela qu’en changeant de ministère on changeait de politique coloniale, et que, de plus, dans le même ministère, il n’y avait pas d'entente entre le ministre de la guerre et le ministre des affaires étrangères, alors que le gouverneur de la colonie dépendait de ces deux ministres. C'est pour cela que, parfois, on voyait prévaloir la politique parlementaire du moment ou une volonté subite du président du conseil. Parfois, surtout dans les cas ordinaires, c'était l’idée d’un fonctionnaire quelconque qui l’emportait, si, à ce moment-là, ce fonctionnaire jouissait de la confiance, ou s’il s’imposait, par une compétence toute su= perficielle, à l’un ou à l’autre des ministres.
De cette façon, tandis que nous étions en contact avec les deux peuples les plus turbulents, les plus belliqueux, les plus faux et les mieux armés de l'Afrique, il y a eu, dans la direction politi=. que de notre colonie, rivalité entre l’élément militaire et l'élément civil, rivalité qui s’est manifestée principalement par deux politi-= ques dont l’une avait le Tigré pour pivot, et l’autre le Choa:.
Dans la lutte éternelle entre le nord et le sud de l’Abyssinie, il n'est pas douteux que la politique la plus sage et la plus prudente aurait été celle de l'amitié avec notre voisin le Tigré, qui était en rivalité avec le Choa. Mais au moment critique, où il fallait rendre sûre cette amitié, le ministre des affaires étrangères crut pouvoir s'assurer aussi l'amitié lointaine du Choa. On fit à Ménélick des concessions telles que Mangascia en devint soupçonneux et se déclara notre ennemi, tandis que le Choa devenait fort et orgueilleux, car il attribuaït à la crainte nos attentions pour lui!,
Le principal mobile de la politique choanne adoptée, dans un moment critique, par le gouvernement à Rome, fut le désir d’assurer à l'Italie le protectorat sur l’Abyssinie, le pays des Gallas et la Somalie, depuis le cap Casar jusqu'à l'embouchure du Giuba. De là, les missions Antonelli, Traversi, Piano, envoyées directement par le ministère à l’empereur Ménélick; de là, les mé-
fiances éveillées dans le cœur si soupçonneux des Tigrins; de
là, la crainte et la haine de l'Italie qu'ont éprouvées les Choans, qui confondaient l'idée de protectorat avec l’idée de domination effective ; de là, l'impossibilité de s'entendre, avec Ménélick, dans toutes nos tentatives de conciliation et de paix. Par suite, l'effort tenté pour maintenir le traité d'Uccialli fut la cause première essen-
“ticlle de la réunion de tous les Éthiopiens, sous le commandement de
Ménélick, pour faire la guerre contre nous (chapitres V et VI de ce
volume).
Beaucoup d'Italiens ont oublié ce fait essentiel de la vie colo-
“niale, ou bien ils en ont attribué la faute au gouverneur. Pourtant le gouverneur agissait toujours selon les ordres et selon les ins-
tructions du ministère, surtout dans les questions qui ne regar-
“daient pas l'administration intérieure de la colonie. Il n’avait pas
et il ne devait pas avoir d'initiative personnelle, dans la direction
de la politique coloniale à l'extérieur. Cette politique était elfectivement dirigée par le ministère des affaires étrangères : en Éthiopie, au moyen d'agents choisis parmi les voyageurs envoyés par la Société de géographie et qui étaient complètement indépendants du gouverneur ; auprès des nations civilisées, 1l y avait nos ambassadeurs, qui, au nom du ministère, s’occupaient des affaires d'Afrique dans leurs rapports compliqués et permanents avec la
politique européenne. Gare si le gouverneur, qui lui aussi pouvait être changé, avait eu une politique personnelle! :
Cependant je me suis élevé plusieurs fois contre la directio: donnée, de Rome, à notre politique, qui oscillait entre le Choa ets le Tigré, ou bien qui était nettement choanne; j'ai également. fait observer la difficulté de maintenir le traité d'Uccialli (cha= pitre premier). Mais je ne pouvais pas me mettre à la place du ministère, qui était responsable, vis-à-vis du roi et vis-à-vis d la nation; d’ailleurs Je ne pouvais pas connaître tous les motifs: qui amenaient le ministre à agir d’une façon ou de l’autre, d’autant plus qu'il fallait faire intervenir les intérêts généraux de l'Italie, vis-à-vis des Etats civilisés, dans cette grande questio qui a pour but la solution du problème africain. M
A mes observations, le gouvernement du roi nr par de. 4 raisons qui étaient péremptoires pour un fonctionnaire de l'État, car ce fonctionnaire doit s’incliner devant les raisons d’État :iln peut pas connaître tout le mécanisme de la politique, il ne peu voir que la face du prisme qu’il a sous les yeux, en Afrique; e comme il n'a ni compétence, ni moyens, ni autorité personnelle, il ne doit pas avoir (en dehors du cercle de ses attributions) de responsabilité à cet égard.
L'absence initiale de préparation, en Italie, la dépendance d gouvernement du roi envers la Chambre et les partis politiques, ainsi que la crainte des ministres d’assumer une responsabilité rendent la politique oscillante dans les affaires d’'Abyssinie, comm elles la rendent indécise dans les affaires du Soudan. Au lendemañ de la victoire d'Agordat, sous la pression des nécessités finan cières, on voulut restreindre la colonie à un triangle géographi que, dont la base {Amara-Chéren) était sur la crête du haut plateau qui descend en pentes raides des montagnes de l'Érythré : et dont le sommet était à Massaoua même, sur la mer. Dans le ca pratique d’une défense immédiate contre les menaces des Derviches, on m’ordonne de limiter la défense de la colonie aux avantpostes d’Agordat. Mais, immédiatement après, on ne prescri . plus de limite à la défense de la frontière occidentale, et, après la victoire, le ministère approuve l'expédition de Cassala, il la porté aux nues, il veut que l’on conserve et que l’on occupe cette position stratégique, et il accepte tacitement les conditions que je
LS
posais, pour assurer la garde de cette clef de la frontière orien- “ale du Soudan, de cette porte du Soudan sur la mer Rouge {chapitres IT, III et IV).
…— Le silence était un système! Le gouvernement central, dans les temps ordinaires, par ses agents irresponsables, préparait les dangers et les luttes, dans la colonie : puis, dans les moments difficiles et embarrassants, il gardait le silence vis-à-vis de celui qui devait supporter les conséquences des erreurs commises, y “porter remède et sauver la situation. C’est ainsi que le gouvernement garda le silence lors de l'expédition de Cassala et quand jindiquai les conditions nécessaires pour pouvoir mettre une garnison dans cette localité. Il fit de même quand j’eus à défendre la colonie contre les attaques de ras Mangascia. Il se tut encore au moment de l'occupation du Tigré et de l’'Agamé. Ce fut la même chose lors de la dispersion des forces de ras Mangascia. C’est ainsi qu'il ne répondit pas à mes demandes réitérées “et pressantes (mars-juillet 1895) pour obtenir l'augmentation des effectifs et celle du budget colonial.
Oh! si la principale des conditions que j'avais posées pour “mettre une garnison à Cassala avait été remplie, c’est-à-dire si “les Anglais s'étaient avancés sur l’Atbara, comme je l'avais de-
mandé et comme je comptais qu'ils le feraient! On voit mainte- “nant comme la question du mahdisme aurait été, dès ce moment-la, résolue; on voit quelles en auraient été les conséquences, non “seulement pour notre colonie, mais encore pour la question de H'Éthiopie et pour la civilisation en Afrique. Ceux qui ont lu Jus- qu'ici mes Mémoires peuvent s’en faire une idée. “En effet, après Agordat et après Cassala, c’est-à-dire à partir le l'été 1894, le mahdisme montre tous les symptômes de l’abatteminent : aucune expédition ne peut plus être dirigée, du Nil Blanc “ou du Nil Bleu, contre les peuples voisins. Du côté de Cassala, le “mahdisme, pour obtenir sa revanche, ne peut plus faire que des
efforts impuissants, en 1895 et en 1896, contre un bataillon ita- | lien, qui y tient garnison, au moment où toute l’Abyssinie, avec laquelle les DT sont d'accord, occupe toutes nos forces, “qui sont engagées sur l'extrême frontière opposée. Le mahdisme “ne peut rien faire contre nous, même pas après la fatale journée du 1% mars 1896, où nos forces ont dû succomber. | … Par l'occupation de Cassala, nous avons délivré le territoire de
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Souakim des razzias des Derviches; nous avons ouvert aux . r glais la route de l'Atbara, du Ghedaref et de Kartoum; nous avons, par nos victoires répétées, discrédité le oh sa dans | les tribus du Soudan. Et pourtant l'Angleterre nous a laisse seuls contre les dangers de cette situation, bien que son avantag militaire évident et certain l’engageât à s’avancer tout de sui jusqu'à l’Atbara, pour gagner, sans danger, une seconde bas 1 d'opération contre les Derviches; et pourtant l'Angleterre, aw moment le plus critique de notre guerre coloniale, a refusé d nous laisser débarquer à Zeila, quand nous voulions tenter une diversion dans le Harar (chapitre XXVIT). Plus tard, oubliant la conduite de l'Angleterre, nous lui avons donné Cassala, que nou avions conquise au prix de notre sang et dont nous avions mai tenu l'occupation au milieu des dangers et en sacrifiant notr argent. L'Angleterre s’en est servie pour conquérir le Soudan, sans avoir à traiter avec nous, sans avoir à nous témoigner d’égards, dans la solution du plus grave problème de l’Afriqu 1. et dans la fondation de son empire africain.
Mais l'Italie — plongée dans l'immense douleur de la défaite oublia Agordat et Cassala, comme elle oublia Halaï, Coatit et S nafé. Et pourtant ces événements sont des faits historiques g rieux et évidents : ils datent d'hier, ils devraient élever nos cœur etnous consoler dans notre deuil et dans notre malheur. Et po tant les qualités déployées, en Afrique, par les officiers italienset par les troupes coloniales, resplendiront de nouveau, dans u avenir peu éloigné, et seront l'honneur des armes italiennes.
Dans le deuil et dans le malheur, on a aussi oublié ce qui un honneur et un titre de gloire pour l'Italie, c’est-à-dire tout que l’on a fait, dans l’intérieur de la colonie, grâce au zèle, 44 concorde et à l'intelligence des officiers italiens, qui sont devem pendant la période de paix, les pionniers infatigables de la civil sation. Malgré le peu d'argent et le peu de temps dont ils disp saient, et bien qu'ils fussent sous la menace de dangers de guerre, les italiens ont exécuté tant de travaux pacifiques dans l'Ér thrée, qi ils ont MÉrItÉ a éloges unanimes sue États civilisé
supprimées, et le commerce de chair humaine fut réduit au mini- “um possible. La colonisation italienne fut réglementée, et l’on prépara des terrains destinés aux concessions, dans des contrées fau climat sain et fertiles où les paysans italiens auraient pu vivre ‘et devenir de petits propriétaires. On établit, dans chaque centre important, des écoles pour les indigènes et pour les Italiens: On avait mis en bonne voie la construction d’un réseau de routes répondant aux besoins, au milieu et au développement progressif de la colonie. Les officiers avaient beaucoup travaillé pour rechercher et recueillir l’eau et pour creuser des puits. Tout était réglé non seulement dans le but de propager la civilisation, mais encore pour assurer la défense militaire de la colonie. C’est pour cela qu'on avait fait marcher de pair le réseau des routes, la construction des forts, l’organisation des bandes armées du pays et la préparation de la défense du territoire, aussi bien vers la frontière méridionale que vers la frontière orientale {chapitres XI et XII),
» Grâce à la préparation des premiers commandants des troupes, grâce ensuite à l’œuvre assidue du général Arimondi, on avait organisé, discipliné et instruit les troupes indigènes, d'une façon qui répondait aux qualités militaires des individus, aux exigences du théâtre de guerre situé au milieu des monts éthiopiens, aux Mraditions et aux conditions de la colonie. On avait créé cette solidité de nos formations de guerre qui fit notre fortune et notre Bloire à Agordat, à Cassala, à Coatit, à Sénafé, à Amba Alagi et à | : |
Dndis qu'à Rome, en 1894, on cherche en vain, par de bons MDrocédés à en venir à un accommodement, avec l’empereur Mé- | nélick, sur le traité d'Uccialli, ras Mangascia gagne l'amitié du negus neghesti et son appui, en préparant traîtreusement son “attaque contre la colonie. La colonie fut sauvée ; mais au lendemain de Coatit-Sénafé (janvier 1895), on voulait déjà, à Rome, tirer | profit de la victoire, en étendant notre frontière vers le sud. Je “tins tête à ce courant jusqu’ à ce que ] ’eusse pu augmenter mes elfectifs et jusqu’à ce que les menaces de Mangascia et la sécurité de la colonie m'eussent contraint de me porter en avant. Alors eut lieu l'occupation du Tigré et de l'Agamé.
Je ne répéterai point, à ce sujet, ce que J'ai écrit dans les ch pitres VIII et IX. J'ai maintenu l'occupation des nouvelles province et j'ai construit le fort d'Adigrat, en premier lieu, parce que. Mangascia, aussitôt après le départ de nos troupes, serait reve menaçant sur les frontières de l'Érythrée, au grand dommage d notre prestige et de notre sécurité; en second lieu, parce que j croyais pouvoir continuer à augmenter nos effectifs coloniau conformément aux ordres que j avais tout d’abord reçus du minis tère, mais qui furent révoqués ensuite, au moment où j'avais I plus besoin de troupes. En outre, comme j'avais du temps et de armes, je croyais pouvoir enlever à l'ennemi une base d'opéra tion dangereuse en temps de guerre, et très utile dans les négo ciations pour la paix. Enfin, je considérais comme une politiqu triste et nuisible celle qui nous aurait fait abandonner, dans. Tigré, les amis de l'Italie et les ennemis des Choans, en les lais= sant exposés aux persécutions de Mangascia et de Ménélick. E sans la catastrophe d’'Amba Alagi, j'aurais eu raison.
Un pareil état de choses voulait nécessairement que nous fussioi préts à la guerre. Et moi, j'ai écrit et télégraphié vingt fois, dan le court espace de trois mois (avril-juillet 1893), pour deman au ministère des armes et de l'argent, en prévision de la gue prochaine; je conseillais de négocier pour faire la paix. Mais ministère ne répondait point à la question essentielle; il dimint ‘le budget; il voulait faire rapatrier les bataillons envoyés au demain de Coatit; 1l suspendait les enrôlements; il envoyait ordres contradictoires; il voulait maintenir notre sphère d fluence jusqu’à l'océan Indien, et il reconnaissait la nécessité d' surer notre domination dans le Tigré et dans l’Agamé, Pend ce temps-là, le drapeau italien flottait sur Cassala, et les Angl ne bougeaient ni de la vallée du Nil ni des rives de la mer Ro pour venir sur l’Atbara.
Alors, je conjurai de nouveau le gouvernement, à Rome, de m'e toriser à augmenter les forces indigènes et à garder, en Afri les bataillons blancs, et je lui envoyai les nouvelles les plus déta lées sur les mouvements des Abyssiniens. Trois fois, en tr mois, je demandai à être rapatrié. Mais, au lieu de m’accoi c cette demande et d’accepter ma démission, les trois ministres: ponsables de la colonie m’adressèrent un télésgramme, sig oné d tous, pour m'appeler à Rome {chapitre X). J'y accourus (juil
1895), non seulement parce qu'il m'était impossible de faire des préparatifs militaires, dans la colonie, sans le consentement de Rome, mais aussi parce que j'espérais que le ministère, avec tous ses agents, avait pu s'assurer du Choa, et surtout parce que le devoir militaire m'imposait l’obéissance.
A Rome, j'obtins de suite ce qui, si on me l’avait accordé quatre mois plus tôt, aurait été très probablement le salut. Tous les ministres me firent de belles promesses : ils s’engagèrent à faire, ‘en Europe, les grands préparatifs nécessaires pour une guerre en Afrique. On fit miroiter, devant mes yeux, des espérances de paix, que faisaient concevoir les négociations du docteur Neraz- “zini, envoyé spécial au Harar. Cet envoyé jouissait de toute la confiance du ministère, ainsi que de celle de ras Maconnen. Je devais croire que toutes ces négociations pour la paix faciliteraient les négociations que j'avais entamées avec Maconnen, l’année précédente, par l'intermédiaire du chevalier Felter. Qui ‘pouvait croire qu’elles auraient précisément empêché les négociations définitives (chapitre XIV)?
Pendant ce temps, mes prévisions du printemps se trouvaient “vérifiées. Ras Mangascia, après la saison des pluies, rafs gant “une nombreuse armée à la frontière et prenait position à Debra Aila, tout prêt à envahir l’Agamé, tandis que le docteur Nerazini télégraphiait, de Zeïla, que ras Maconnen proposait de faire “la paix, sur la base de l’uti possidatis, tandis que le général Ari- “mondi me priait de revenir immédiatement en Érythrée (sep-
tembre 1895).
Devant ces menaces de guerre d’une part, et, d’autre part, obligé ‘à conduire les négociations pour la paix, confiant dans les pro- “messes du ministère responsable, je cessai d’hésiter et je retournai en Érythrée. Ce futune erreur, mais une erreur contre moi-même.
“Un double courant, un double devoir — la guerre et la paix — me poussaient de l'Italie vers l’ Érythrée. Je me sacrifiai moi-méme mu sentiment du devoir militaire et civique et à l'amour de la patrie. Je quittai donc l'Italie pour courir au combat, en Afrique, mettant “en jeu ma réputation et les services rendus qui m’avaient valu les “plus grands honneurs. Mais je ne songeais qu’à mon devoir, — “et je considérais comme mon devoir de retourner en Afrique, parce que, seul, j'avais dans les mains les fils que j'avais tendus,
sine venant de Mangascia, soit pour prévenir la bourrasque p forte dont nous menaçait Ménélick et qui se rapprochait de pl en plus. ; 7e) En prévision de cette guerre, j'avais préparé un mouveme musulman contre le flanc droit d’une invasion, venant du Cho dans la colonie. J'avais des relations suivies avec les Volo G las, avec le Goggiam, avec le Lasta (chapitre XIII), et, en mettan tout cela de côté, je croyais (et je crois encore) que J'avais pleine confiance de tout le monde, en Afrique, même des enn mis ; aussi un changement de personne, en raison même du char gement, aurait excité des craintes et des soupçons, et donné aux indécis un prétexte pour changer de parti.
Aussitôt arrivé en Érythrée, je me dirigeai immédiatement vers ; la frontière sud et je prévins les attaques à Debra Aila (9 octobre). Mais Mangascia prit la fuite, protégé par un combat d'arrièr garde, et il était impossible de le suivre, au delà de la barriè montagneuse d’Amba Alagi, ainsi que je crois l'avoir clai ment expliqué dans le chapitre XVI.
Alors d’Antalo, de l'extrême frontière méridionale, je fus ob de courir à Massaoua, non seulement pour m'occuper des nég ciations pour la paix, avec ras Maconnen, et pour mieux pou voir aux armements, mais encore pour regarder de plus près péril possible qui, du Ghedaref, menaçait notre frontière. oc dentale, et aussi pour traiter avec les Anglo- Égyptiens de l’exo périlleuse des tribus de la frontière, ainsi que de nos limites \ le nord et l’ouest, Je laissai au général Arimondi le gouv ment et le commandement des nouvelles provinces du Tigre de l’Agamé, avec tous les pouvoirs militaires et civils nécess à l'exercice de son autorité, et avec environ la moitié des tr pes combattantes de l’Érythrée. Le général Arimondi étai commandant des troupes, mon alter ego dans le gouvernement la colonie ; c'était le vainqueur d'Agordat. Deux fois il avait g verné, en mon absence, la colonie, et dans des moments diffici Il connaissait parfaitement la situation, et il s’était toujours formé à mes instructions avec une parfaite loyauté et une dis pline vraiment militaire. un Après avoir pris son avis et m'étant mis d'accord avec lui, avait étudié le pays, au point de vue militaire, j’arrêtai le plan
“défense de l’échiquier méridional, dans l’'Agamé, pour pouvoir
tenir tête à une attaque éventuelle des Abyssiniens, et je donnai
“les ordres suivants : le pivot de la défense doit étre le fort d’Adi- | grat; Macallé sera la sentinelle avancée ; si des forces prépondé-
rantes se portent en avant et nous serrent de près, les troupes
“qui sont en sentinelle avancée, à Macallé, se retireront sur Adigrat.
Dans des instructions ultérieures, je prescrivis de ne pas dépas-
ser. la frontière des anciennes possessions de ras Mangascia (cha-
pitres XV et XVI).
Avant de quitter le camp, dans le Tigré, tout en espérant voir réussir les négociations pour la paix, j’écrivis d’Antalo et d’A-
.doua au ministère (15 et 22 octobre) pour annoncer la guerre
avec l'Éthiopie comme très prochaine. Si le ministère m'avait écouté, au moins à ce moment-là, il aurait gagné environ sept semaines pour préparer les bataillons de renfort et les convois. Ces sept semaines, alors qu’on avait déjà perdu sept mois, auraient empêché bien des choses de manquer et auraient évité bien des retards. Mais on ne fit rien en Italie. En Afrique, ni moi ni les officiers sous mes ordres nous n’avons perdu une heure pour préparer les troupes blanches et indigènes et les convois; nous
“n'avons négligé aucun des moyens, si limités, que nous offrait la
colonie.
Pendant ce temps, il se produisit deux faits terribles dans leurs
“conséquences : et par malheur ces deux faits étaient simultanés.
Fatalement ils se lièrent l’un à l’autre et ils détruisirent mon plan
de défense contre les Abyssiniens, ainsi que le projet d’une entente “avec l’empereur Ménélick, que je devais obtenir par l’intermé- “diaire de ras Maconnen. Ces deux faits sont: 1° Ze retard incroyable, impossible à prévoir, que mit à me parvenir la lettre de ras e Maconnen, qui voulait la paix; et 2° l'envoi du bataillon Toselli au “delà d'Amba Alagi (25-28 novembre).
Il est inutile de rappeler, même sommairement, la série ininter-
“rompue des malheurs qui sont racontés dans les chapitres XVIIT, -XIX et XX.
D'un côté, entre le chevalier Felter et moi, dans nos relations ‘avec Maconnen, il s’était introduit un autre rouage dans le méca- …nisme compliqué des négociations africaines. Cette intromission, qui, en tout temps, devait éveiller la méfiance chez le ras soup-
çconneux du Harar, à ce moment-là fut la cause inconsciente. retard (du 16 au 25 novembre) de la lettre de ras Maconnen; elle empêcha que l’on fit la paix avant que le sang ait été répandu, et par suite, elle rendit impossible, pour l’avenir, un arrangemen quelconque. 4e à D'un autre côté, il arriva que ras Maconnen, en voyant, avec le L major Toselli, au sud d'Amba Alagi, un si grand nombre d’ hom : mes en armes sur le territoire des Amahras et n’ayant point reçu ma réponse à sa lettre proposant la paix, crut à une embuscade et il ajouta foi aux propos belliqueux des journaux, qui me pous=« saient, après Debra Aila, à entreprendre la conquête de l'Éthio= pie. Ma lettre du 3 décembre, arrivée à Macallé la veille d'Amba Alagi (6 décembre), ne fut pas remise à ras Maconnen; celui-cin laissa donc les hordes tigrines marcher à l'attaque contre les troupes de Toselli. Et le major Toselli — d’abord à cause d'une équivoque d’un télégramme du général Arimondi, puis parce qu 114 n'avait pas reçu mes deux ordres formels de battre en retrait — se crut obligé de tenter une défense, isolée et en l'air, de cett espèce de tour qui s Re Amba Alagi, à 74 kilomètres au delà du point extrême que j'avais fixé comme devant être la senti nelle de la colonie vers le sud, — Macallé, — à 189 kilomètres au delà du pivot de la défense, — Adigrat.
Malheur à celui qui commence une guerre par une défaite, n’eût-elle même que des proportions restreintes! La force moral qui est l’âme des batailles et le levier qui donne le succès, s'abat; la confiance diminue; l’organisme se trouble; les services militaires s’entremêlent et se confondent; le plan d'opération s'év: nouit avec l'initiative, et il faut subir la loi de l'ennemi. L’ennemi: lui, gagne tout ce que perd le vaincu, surtout en énergie morale. en cohésion militaire et en liberté de manœuvre; il dicte la lo à nos opérations, et il voit s’augmenter, pour lui, toutes les pr babilités de la victoire définitive. TA
Pour nous, en Afrique, le malheur était encore plus grand. Aux pertes morales et matérielles que nous infligea la défaite, pourta glorieuse, d'Amba Alagï, s’ajoutait la ruine, bien plus grave, d l'édifice politique, construit pendant des années, avec tant de soir
re i AD à
“ pour assurer la défense de la colonie contre l'Abyssinie. Les intelligences avec les chefs furent rompues; la peur des Amahras fut le sentiment dominant du pays; les amis de ras Mangascia se dressèrent contre nous, et nos tièdes amis passèrent à l’ennemi.
Il était impossible désormais de conserver des relations amicales
au delà de la frontière et de s’en servir pour mettre la division
dans les troupes choannes, tigrines et amahras; par suite, la grande armée ennemie perdait son défaut capital, c'est-à-dire la
… facilité avec laquelle elle aurait pu se désagrég'er. Puis, en ce pays “de montagne, le service d'exploration et d’information devenait très difficile, car celui qui en tenait tous les fils, le major Toselli,
. était tombé en héros.
À la nouvelle du désastre d'Amba Alagi, auquel avaient pris - part les musulmans, avec cheik Thala, on vit se dissiper tout
d'un coup la bourrasque qui se formait chez les musulmans, pour menacer le flanc droit de l’invasion choanne; au contraire, une autre bourrasque se préparait contre nous, chez les Abyssiniens, du côté du Goggiam et du lac de Tsana.
Dans le trouble du moment, on oublia nos victoires de la veille, $ et tous — amis et ennemis — remarquèrent, comme une nou- … veauté, le petit nombre de nos soldats.
… Rien n’est plus mobile que l'âme d'enfant de l’Abyssinien. Per-
N sonne n’est plus habitué aux défections que le peuple abyssinien.
2 Une imagination tout orientale fit exagérer, aux indigènes, le suc- .
“cès remporté par les armes des ras tigrins et amahras, autour du
ù rocher d’'Amba Alagi. Au lendemain d’une défaite, on ne Ed pas faire la paix, parce que le gouvernement du roi et l'Italie n’at- - tendaient que des victoires, que devait couronner la conquête de
Û …l'Abyssinie (chapitre XX).
À Mais après Amba Alagi, nos effectifs en Afrique se trouvèrent réduits à un minimum, non seulement à cause des hommes restés sur le champ de bataille et des indigènes qui avaient dis-
paru après le combat, mais aussi à cause de la garnison que le “général Arimondi laissa à Macallé et en raison de la nécessité de
mieux surveiller notre ligne d'opération, qui n’était plus gardée
Fi “par le prestige de la victoire. Entre nous et Macallé, il ÿ avait la
révolte, qui se produit en Abyssinie bien plus facilement que par-
“tout ailleurs. Cette révolte put éclater d’autant plus facilement
que le pays entre Adigrat et Macallé (Haramat, Gheralta, Tembien)
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avait été autrefois entièrement dévoué au roi Jean et à ras Mangascia; ce pays était relativement peuplé, il était dominé de toutes parts par des ambas, coupé par des ravins et des précipices; il se prêtait parfaitement à la guerre d’embuscades, dans laquelle excellent les Abyssiniens; dans cette région, une petite bandeo cupant les passages et les défilés suffit pour arrêter une brigade Devant et autour de Macallé, dans une excellente position, il. y eut, du 11 décembre jusqu'au commencement de janvier, plus» de 30,000 Abyssiniens, et, à partir des premiers jours de janvier, ceux-ci étaient plus de 70,000, alors que nous, dans la première période, nous étions réduits aux effectifs mutilés de la colonie (10,000 hommes, y compris la garnison d’Adigrat), alors que, le 7 janvier, nous commencions à peine à recevoir, au camp d’Adigrat, les renforts envoyés d'Italie. Il nous était donc impossible de. dégager Macallé, par une action directe, car il aurait fallu exécuter une marche de quatre jours, dans ces conditions de terrain et avec nos faibles effectifs. Il eût été aussi inconsidéré d'abandon-. ner Macallé, d'abandonner Adigrat et d'ouvrir les portes de l Éry- 1 thrée à l'invasion furieuse des Éthiopiens, en abandonnant à ceux - À ci une excellente base d'opération et des vivres, dont l’absence les faisait souffrir. La prudence nous engageait également à ne pas. exposer nos troupes à être coupées de Massaoua, où étaient noS réserves et où devaient débarquer les bataillons italiens. | Il est inutile de redire les raisons politiques et militaires qui m'ont déterminé à concentrer dans l’Agamé les défenses dela. colonie contre l’invasion choanne, en utilisant la barrière mon tagneuse qui sépare Adigrat et Adoua. Toutes ces raisons son! exposées dans les chapitres XXIII, XXIV et XXV. 5: Je ne crus pas devoir me porter à quatre jours de marche en avant d'Adigrat, pour attaquer l'ennemi, dans des conditions auss
favorables pour lui. Je ne crus pas non plus devoir me porter. Six jours de marche, en arrière, pour laisser l'ennemi maitre d l'Érythrée et de ses ressources. D'après moi, à la suite d'Amb Alagi il ne me restait plus qu’à trainer la guerre en longueur, e occupant des positions avantageuses pour notre petit nombre ete maintenant l'ennemi loin du cœur de la colonie. Car l'ennemi l’aurait Pansformée en un désert et l'aurait soulevée tout entièr contre nous. [l n’y avait qu’à attendre une occasion favorable que l’envahisseur nous prêtât le flanc, ou bien que l'invasion s
dissipât d'elle-même, à cause du manque de vivres, ou encore à cause des discordes intestines existant dans le camp ennemi. Cette attente de notre part était, à ce moment-là, justifiée par la nature des choses, par le nombre énorme de soldats en armes, d'hommes employés aux bagages, et d’animaux que contenait le camp ennemi; par la probabilité de voir éclater une épidémie dans ce camp,... et enfin par l'histoire abyssinienne, remplie, jusqu’à hier, de rivalités, de haines, de soupçons et de luttes intestines.
On envoya alors, d'Italie, les bataillons et les batteries de renfort; mais à ce moment-là ils n'étaient même pas organisés sur le papier; on leur avait fait changer les nouveaux fusils contre les anciens; les cadres étaient improvisés; l'équipement n'était nullement approprié aux besoins; enfin les convois étaient insuffisants, ainsi que je l’explique dans le chapitre XXII.
Il ne pouvait d’ailleurs pas en être autrement, car rien ne s'improvise à la guerre. Et la guerre avait surpris le ministère, bien que je l’eusse prédite depuis tant de mois. Et, la guerre ayant débuté par un combat malheureux, tous les plans du ministère étaient bouleversés, lui-méme était affolé, parce qu'il était contraint d'assumer, devant le pays, la responsabilité de la non-préparation, avec cette circonstance aggravante qu’il avait fait solennellement les plus belles promesses et donné les assurances les plus formelles, à la Chambre des députés et au Sénat, avec cette
… circonstance aggravante que je l'avais averti et prévenu à maintes
reprises.
Alors le ministère crut mettre sa responsabilité à couvert en m'offrant fébrilement. des hommes, en entretenant dans le pays agité et bouleversé les illusions les plus étranges, en télégraphiant au commandant en chef des conseils, des ordres et des phrases propres à maintenir le pays dans ces illusions, en #inant l'autorité du commandant en chef, afin de pouvoir, plus tard, faire retomber sur lui toutes les responsabilités.
J'étais au loin; j'étais soldat; je ne pouvais point me défendre, je n'avais point de journaux à moi, et je ne devais connaître ce travail de démolition qu’une fois la chose achevée, une fois la bourrasque passée.
Mais, de même qu'après Amba Alagi les troupes n'étaient pas
prêtes, en Italie, pour la colonie, de même les idées h'éteS préparées. | bi Mes télégrammes journaliers font connaître nos effectifs, ce de l'ennemi et les conditions dans lesquelles se trouve le théâtre de la guerre. Mon plan de défendre l’Agamé, en temporisant À est évident, et même le ministre de la guerre l’approuve, puisque” ce plan nous procure l’avantage de gagner du temps. On doi 4 connaître l’arrivée tardive des transports, en Afrique et sur haut plateau abyssinien, ainsi que la lenteur et les périls del guerre de montagne, dans un pays hostile situé à plus de 200 ki lomètres de la base d'opération. On ne peut ignorer l’énorm difficulté d’avoir des animaux, et mes lettres détaillées indiquent la nécessité d’avoir des bêtes de somme, en très grand nombre surtout afin de pourvoir aux besoins, [160 M para IaRSS plu grands, des troupes blanches.
Et pourtant on veut un plan offensif, on veut une victoire; o m'envoie avec une nervosité télégraphique les conseils et les sug gestions les plus futiles et les plus divers. On commande un expédition d’Assab contre l’Aussa, en retirant les troupes néc saires du champ de bataille. On parle de reculer les frontières d l'Érythrée jusqu'à Magdala et à Debra Tabor, ou bien encor d’occuper le Harar. On veut, après Amba Alagi, imposer à le nemi des conditions de paix telles qu'il ne les aurait pas mêm acceptées si nous avions conquis l’Éthiopie ; jusqu’à ses dernies limites. je Le chef du gouvernement, Crispi, m'envoie à moi, son “0 compagnon d'armes, des télégrammes confidentiels pleins d'ai greur. Ces télégrammes, tout ce qu’il y a de plus confidentiel sont répandus en Italie par la presse ministérielle, lorsque, apr Amba Alagi, nous sommes encore dans la première période de défense; lorsque les troupes de renfort partent de l'Italie po aller sur les champs de bataille de l'Afrique; lorsque, au lende main d’un désastre, avec 10,000 hommes, dans l'Agamé, je tien tête à l'invasion de l’Éthiopie tout entière, pendant que je doi me garder à l’ouest contre les attaques des Derviches; lorsqu manque de prévision et de préparation, en Italie, devient dé plu en plus évident; lorsque le roi, le ministère et le Parlem m'envoient officiellement leur déclaration de confiance ; lorsque celui qui est le chef du gouvernement doit savoir parfaite
- que l'échec d'Amba Alagi a fait écrouler subitement notre politique qui cherchait à mettre la division dans les forces choannes.
Le désastre d'Amba Alagi avait, à juste raison, ému l'Italie. La presse hostile commença immédiatement à en rejeter la faute sur moi; les calomnies se répandirent même dans la presse ministérielle, et peu à peu elles prirent le dessus. Le ministère, qui me maintenait au commandement en chef, laissa courir Les accusations, bien que, grâce à des documents irréfutables, il connût parfaitement la vérité ainsi que le degré de responsabilité de chacun; bien que j’eusse demandé la publication de mon rapport sur Amba Alagi, que j'avais écrit avec tous les égards, afin qu'il fût publié; bien que cette publication pût faire la lumière complète et calmer l'opinion publique; bien qu'elle fût nécessaire pour maintenir le prestige et faciliter l’action du commandement en Afrique (chapitre XIX). Et tout cela se passait, non pas au dernier moment, non pas quand je fus remplacé, mais sir semaines avant la nomination du général Baldissera, sept semaines avant ta41 mars.
D'un autre côté, on laissait les Italiens dans l'ignorance complète des événements d'Afrique, en dénaturant le sens de mes télégrammes, et l’on disait que je ne voulais pas de renforts et que le ministère m’en offrait plus que je n’en demandais ; on discréditait ainsi le général qui refusait les moyens d'obtenir la victoire, et l’on cherchait, de la sorte, à dissimuler le manque absolu de préparation.
Alors se forma dans le pays, sans que j'aie pu me défendre, une opinion hostile au commandant en chef des troupes d’Afrique. Tout me fut reproché : mon zèle à servir la patrie dans la colonie, mon obéissance militaire, les succès de nos armes en Érythrée et ma prudence dans la conduite de la guerre, que l’on qualifia d'ignorance et de pusillanimité.
Ce discrédit, aidé par le silence et les confidences que les ministres faisaient contre moi, propagé par les indiscrétions calculées des ministères, par les inimitiés politiques et coloniales, par les jalousies féroces, etc., se répandit avec l’acharnement particulier à une foule qui veut briser son idole. On ne m'épargna aucune insinuation, aucune méchanceté ; et dans les deux mois et demi pendant lesquels j'ai tenu tête à l'ennemi, à l'extrême
frontière de l'Érythrée, les esprits, excités par la passion, pré=. parèrent le terrain aux calomnies les plus incroyables et les plus. absurdes et à toutes les injures qui me furent prodiguées, au lende= main de la défaite. 4 Je ne pouvais avoir à ce moment-là qu'une vague idée de tout ce travail de démolition. L'Italie était éloignée; les journaux n’arrivaient à Massaoua que par paquets, une fois par semaine, et ils parvenaient à Adigrat de dix-huit à vingt-cinq jours après leur publication. Tout mon temps était absorbé par les soucis si nome breux du commandement, de la direction de la guerre et de la correspondance avec le ministère; mon esprit, mon âme et mon . cœur, tout mon être était absorbé par les préoccupations pour Macallé, à cause de la concentration des armées de l'Éthiopie, par les marches des troupes italiennes, par l'attitude des Dervi= ches et par la révolte des Tigrins. Quand j’eus quelques nouvelles des scandales de la presse, j’interdis l'introduction des journaux au camp, afin de diminuer les inconvénients qui en résultaient pour la discipline. De mon côté, je ne me souciais nullement des attaques, car je supposais que le gouvernement du roi était inté= ressé, autant que moi, à défendre mon nom, puisque l’on préparait et l’on envoyait d’Italie, sous mes ordres, des troupes dont le premier sentiment devait être la confiance dans leur chef; puis= que, quelques mois auparavant, le gouvernement du roi mavait promu au choix, pour faits de guerre, au grade de lieutenant. général, en me faisant passer sur la plupart de mes camarades reconnus aptes à remplir les plus hautes fonctions de l’armée. Toutes les piqûres du président du conseil me semblaient d'au” tant plus profondes et d'autant plus douloureuses que je sentai davantage l'impossibilité de repousser les accusations; d'autant plus que j'avais présents à l'esprit les succès d'hier; d'autant plus que je comprenais davantage l’imprudence qu'il y aurait eu à attaquer; d’autant plus que les éloges avaient été exagérés. Je frémissais et je frissonnais de dégoût dans mes longues nuits. d’insomnie, à Adigrat, à Adagamus, à Sauria; mais je ne croyais pas, pour cela, devoir demander mon rappel. Les téléorammes que m’adressait le président du conseil étaient privés, confiden-… tiels, etje ne doutais pas qu'ils ne dussent rester secrets. Du reste, le ministère avait en main ma démission, que je lui avais offerte aussi souvent qu'un soldat pouvait le faire; et comme, depuis.
. Amba Alagi, il ne s'était pas produit de nouveaux événements, et comme J'avais une idée nette de la situation, je ne pouvais pas, je ne devais pas croire que j'avais perdu, tout d’un coup, l'immense considération de la veille. Car, un mois et demi après Amba Alagi, le ministre de la guerre me télégraphiait — au nom du chef du gouvernement Crispi lui-même — la plus explicite déclaration de confiance. Et puis, à ce moment-là je pensais,
“comme je le pense encore aujourd'hui, que c'est commettre une
à lächeté que de reculer devant le danger, en se déchargeant sur un
- autre de sa propre responsabilité.
Le devoir du gouvernement du roi était de me rappeler, dès qu’il me considéra comme incapable. Mais le gouvernement du -roi laissa passer plus de deux mois, pendant lesquels aucun fait
nouveau ne s'était produit, si ce n’est ma prudence persévérante
à temporiser, prudence que l’on trouva excessive, — et puis, tout
d'un coup, on me remplaça, au moment où la décision finale sem-
* blait imminente. La victime expiatoire était désignée : la retraite ou la défaite devaient étre imputées à moi seul. Je devais assumer toutes les responsabilités, alors que la victoire aurait effacé toutes les erreurs du ministère. Le ministère me remplaçait, à la veille de
la décision finale; mais il cachait mon remplacement, en supprimant tout télégramme qui y aurait fait allusion.
Il est inutile de répéter ce que j'ai écrit, dans les chapitres XXVIIT et XXX; il est inutile de dire, après tant de déclarations solennelles, que, si j'avais connu mon remplacement, j'au-
“rais considéré comme mon devoir suprême de maintenir, autant
“que cela était possible, la situation dans le statu quo, heureux,
“après tant de mois d’angoisses, de déposer mon pénible fardeau.
Je n'étais plus commandant en chef, alors que je croyais l'être; et pourtant le chef du gouvernement, qui avait contresigné,
“le 22 février, mon remplacement, m'adressait, le 25 février, — “c'est-à-dire trois jours après, — en me laissant dans l’ignorance
“de ma situation,.…. il m’adressait, dis-je, à moi, général destitué
sans le savoir, l'excitation la plus acerbe pour me décider à atta-
“quer, en appelant ma prudence une phtisie militaire et un gas-
“pillage d'héroïsme, et en faisant appel à mes sentiments les plus ardents de soldat et de citoyen {chapitre XXIX).
—… Mais, de même que les télégrammes belliqueux des ministres
- dela guerre, des affaires étrangères et du président du conseil
512 MÉMOIRES D'AFRIQUE lui-même, en décembre et en janvier, ne m’avaient pas décidé quitter Adigrat et Adagamus, pour me porter en avant; de mêr que l’appel du président du conseil, me disant de venger Am Ja Alagi et Macallé {10 février), ne m'avait pas fait bouger de Tucu de même ce. dur reproche ne me décida pas à l'attaque, car. mouvement en avant, dans la nuit du 29 février au 1° mars, qu me fit aller de la position de Sauria à la position existant entr le mont Esciascio et Semaiata, n'avait pas pour but d'aller atta quer l'ennemi, dans sa position d'Adoua et de Mariam Sciautus C'était, au contraire, la continuation de la manœuvre faite à Adagamus, à Mai Gabeta, à Tucuz et à Sauria, afin de trouver le contact de l'ennemi, dans une position avantageuse pour notre petit . nombre, et d'amener l’ennemi à nous attaquer ou à se retirer ultérieurement".
Je n’écris pas pour le vulgaire, ni pour ceux qui portent à nues ou traînent aux gémonies en ne tenant compte que du su cès; je n’écris pas Fons les idolâtres de la fortune, qui ence sent leur idole sans s'inquiéter de la raison. J'écris pour c qui veulent analyser les faits et savent se rendre compte de situations si Changeantes de cette guerre; J'écris pour ceux q savent que les erreurs sont inévitables, au milieu de tant de dif ficultés accumulées, au milieu de tant de frottements, dans les mouvements d'une machine aussi compliquée qu’un corps do pération dans les montagnes de l’Abyssinie; j'écris pour €
1. J'ai dit tout cela dans ma défense devant le tribunal d’Asmara# tout cela résulte de mes Mémoires, surtout des chapitres XXX et XXXI..
L'illustre écrivain Cherbuliez finit ainsi un article qui reflète la plus no impartialité, et qui a été publié dans la Revue des Deux Mondes, numér 1 mars 1898 :
« La vérité est qu’autour de lui (c’est-à-dire du général Brin + monde voulait se battre, et que le reproche qu'il recevait de Rome l'a blessé au vif; il se fit un point d'honneur de prouver qu'il ne le méritai P: Aussi avisé que Fabius le Temporisateur, dont il s'était approprié la thode, il n’eut pas comme lui ce sublime entêtement, cette indifférenc l'opinion, qui étaient la marque des vieux Romains, » etc. |
Je suis reconnaissant à l’illustre académicien français de la biens qu'il me témoigne et de la comparaison qui m ‘honore ; mais j'ose le: ri dans son jugement définitif, de tenir compte Eos ce que j ’ai écrit ici et d mes Mémoires.
MÉMOIRES D'AFRIQUE 513 … qui savent quel grand rôle le hasard joue à la guerre; j'écris “enfin pour ceux qui veulent juger avec justice et vérité, en attri- + buant à chacun la responsabilité qui lui revient.
.… Plusieurs écrivains militaires ont fait remarquer qu’au camp —de Sauria, à la fin de février, je me trouvais dans une situation # tout à fait semblable à celle du maréchal Mac-Mahon au camp de Châlons, quand tout le monde le poussait à se porter au secours de Metz. D’autres écrivains ont fait observer que je me trouvais dans l'alternative indiquée par le maréchal de Moltke, dans la- …— quelle une défaite est moins désavantageuse qu'une retraite.
… Ces deux observations sont vraies, en partie; mais l’exa- “ men des faits et des documents publiés dans mes Mémoires me semble rendre évident que non seulement ce sont des raisons …plausibles, d’un caractère strictement militaire, qui ont décidé “mon mouvement en avant, mais encore qu’en me portant de Sau- …ria vers une autre position, je restais fidèle à mon idée de dé- —fensive active, et que mon mouvement avait bien des chances de succès. Ces raisons ont persuadé les personnes studieuses et “impartiales. Il est inutile de répéter ce qui est raconté dans les “chapitres XXX et XXXI. Je rappelle seulement que, en face de … l'ennemi, la question des vivres empêchait de faire venir en “première ligne un homme de plus, quels que fussent les renforts mvenus d'Italie. Le dilemme se posait : ou avancer ou reculer.
+ Jamais le corps d'opération n'avait été aussi nombreux, en face de l'ennemi, que le 29 février; jamais il n’avait été aussi plein d'ardeur; jamais sa ligne d'opération n'avait été aussi sûre, à cause de la victoire remportée sur les rebelles, à Mai Maret (25 février), à cause aussi de l’arrivée de quatre bataillons de renfort sur les communications de l'arrière. Du 17 au 27 février, le “corps d'opération à Sauria comptait 12,200 hommes : le 29 fé- Vrier, il était de 20,170 hommes {chapitres XXV et XXIX).
…— Les raisons qui militaient en faveur d'un mouvement en avant étaient : les menaces des Derviches contre Cassala; les razzias …choannes dans le Sciré; l’épuisement des approvisionnements
probables ; la lassitude qui existait dans le camp ennemi et l’esprit martial qui régnait dans le nôtre; enfin la probabilité d’un “succès dû à la contre-offensive.
Les raisons qui déconseillaient la retraite étaient: la dépres: sion morale qui aurait atteint les troupes italiennes; la jactance 1 qui aurait augmenté chez les troupes ennemies ; les progrès con à sidérables que la révolte aurait faits dans le pays; la nécessit de reconquérir Le territoire abandonné qui nous aurait été impo sée par l'honneur de nos armes; les inconvénients de renonce aux fruits d'une résistance longue et tenace; enfin les désillu sions de la Patrie, qui soupirait ardemment un L la revanch finale, quelque prix qu’elle dût coûter.
Le mouvement en avant sembla alors la meilleure solution non seulement à moi, mais encore à tous les généraux et au che d'état-major, qui furent unanimes {chapitre XXX). Le mouvement. en avant était dans les idées du général Baldissera, quand il me remplaça dans mon commandement {chapitre XXXVIII). Le mou vement en avant — exécuté, dans le but d'occuper une position relativement forte, par un petit nombre d'hommes et au momen où l'ennemi allait rentrer dans ses terres (comme il l’a fait d’ail leurs malgré la victoire) — devait amener l’ennemi à nous atta quer, toutes les probabilités du succès étant pour nous, ou bien devait décider l’ennemi à battre en retraite, sans nous attaquer Le mouvement en avant, au moment où je l’ai conçu, nous fai sait espérer un avantage partiel sur quelque détachement abys sinien, comme dans le vailon de Mariam Sciautu; et cet avanta partiel aurait eu les apparences et peut-être en partie les co: séquences d’une victoire complète. En tout cas, un déplaceme quelconque de l'ennemi vers le sud nous aurait ouvert une vo nouvelle de ravitaillement, plus commode et plus courte, ba sur des magasins bien pourvus à ce moment-là et faciles à ré provisionner dans l'avenir.
Pour juger, à priori, l'idée du mouvement en avant, représe tons-nous maintenant comment se seraient passés les événe ments le 1° mars, sur la position au sud du mont Esciascio sans cette accumulation incroyable de malheurs qui nous ont accablés,... qui ont divisé, paralysé et enveloppé nos troupes. ont rendu fatale la victoire des Choans.
D'après les ordres donnés, le 29 février dans la. soirée, | corps d'opération italien, le 1° mars, à 5 heures et demie du m tin, occupe, avec l'avant-garde de la brigade Dabormida, le.
de Rebbi Arienni; avec l'avant-garde de la brigade Albertone, le “col de Chidane Meret, premiers objectifs D ARES par l'ordre ’ du jour. La tête de la brigade Arimondi s'arrête au pied de … Rebbi Arienni, et cette ont serre parallèlement à la marche de la brigade Dabormida. La brigade Ellena, en suivant la comonne Arimondi, entre dans la combe de Gundapta. Nous occu- …pons les deux postes de la première position qui précède Adoua, men barrant toutes les routes de l’échiquier entre Adoua et nous
* (chapitre XXXII) !
—…. Les avant-gardes explorent alors le terrain en avant, et la liai- “son s'établit entre les brigades, à l’est et à l’ouest, en decà et au “delà du mont Raio. On place les avant-postes, et sur les hauteurs on envoie des postes d’observation. Aucun indice ne révèle la “présence d'un seul ennemi dans tout le rayon de l’action tactique. - Les commandants supérieurs visitent les positions, ils choisis- “sent les emplacements pour le déploiement, ils massent leurs “troupes et ils attendent des ordres. La brigade Arimondi se con- | centre, en position d'attente, aux pieds de Rebbi Arienni, vers Gundapta; la brigade Ellena serre sur la tête vers les collines “méridionales de la combe de Gundapta. — AGheures et demie environ, les brigades commencent le mouement, des cols de Rebbi Arienni et de Chidane Meret, pour e ranger en bataille (à l’ouest) au delà du mont Raio : les bri-
“gades Albertone et Dabormida, en première ligne, — la brigade