‹ Mémoires d'Afrique, 1892-1896Chapitre 153 sur 156 · SUR LES CHAPITRES RELATIFS À LA BATAILLE DU 1° SIARS · texte numérisé non relu

SUR LES CHAPITRES RELATIFS À LA BATAILLE DU 1° SIARS

Aux observations sérieuses qui furent faites à mes Mémoires, particulièrement en Allemagne, j'ai répondu par un long article publié récemment dans une importante revue scientifique et militaire allemande!. Je crois que la dernière partie de cet article peut offrir quelque intérêt aux personnes qui veulent porter un jugement calme et impartial sur les phases de cette malheureuse journée.

Voici le passage de l’article en question :

Je n'ai jamais ni dit, ni écrit, ni pensé que le général Dabormida, en se lançant en avant, par le chemin encaissé de Mariam Sciautu, eût eu l'intention de ne pas obéir aux ordres du commandant en chef, afin d'attaquer pour son propre compte. Celui qui dit le contraire n'a pas lu les Mémoires d'Afrique, et il nous calomnie tous deux, le général Dabormida et moi.

Je me suis torturé l’esprit pour me rendre compte de cette action

…— divercente, et je n’ai pu arriver qu'à cette conclusion : c’est que le Ë ) Ï

principal et de la brigade Albertone qu'il devait secourir, qu'il croyait

général Dabormida avait été entrainé, par la singulière conformation du terrain et par la position de l’ennemi, à s'éloigner à la fois du corps ’ Ë

secourir et que je devais croire qu'il secourait, d’après ce billet qu’il m'écrivit à neuf heures et quart : « Je tends la main à cette brigade (indigène), tout en maintenant un important noyau de troupes massées sur la route qui, du col de Rebbi Arienni, conduit à Adoua, et tout en

— surveillant les hauteurs de droite. »

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Or, la route la plus directe de Rebbi Ariennt à Adoua va, par le col de Belah, à Abba Garima, et une autre route ne passe par Mariam Sciautu qu’en faisant un détour et en s’éloignant de quelques kilomètres du champ visible du combat de la brigade Albertone?. De toute facon, je ne puis accepter le jugement de l’auteur qui écrit

1. Jahrbücher für die deutsche Armee und Marine. Septembre 1898. 2, Voir notre carte de Sauria à Adoua annexée au chapitre XXXIHI.

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ceci : « Dabormida lui-même était poussé par un désir fébrile de se lancer en avant, par une envie folle de cueillir des lauriers pour son propre compte. » Puis il ajoute : « Il est absolument hors de doute que cet autre acte arbitraire d'un subordonné: arriva sans qu'il fût prévu et sans qu'il fût connu (du commandant en chef) ; mais il nest pas également prouvé que le malheur fût irréparable, du moment que à les deux ailes, en se portant en avant, étaient entraînées à combattre.»

En se basant sur cette supposition, l’auteur manifeste le doute que peut-être une résolution audacieuse aurait pu prévenir la catastro phe : « Sacrifier Albertone et la ligne de retraite sur Sauria, — et se. retirer avec les brigades Arimondi, Ellena et Dabormida vers Adi. Ugri. » Mais il ajoute judicieusement : « Aujourd’hui, c’est facile à. dire, puisque nous pouvons dominer du regard toutes les contingen | ces; et, par suite, l'observation ne peut constituer une critique. »

Eh bien, soit! Mais même après avoir connu, pesé et analysé tous les. faits, peut-on croire qu’il fàt possible d'interrompre ainsi la bataille” Quand donc le commandant en chef aurait-il pu donner l’ordre de la. retraite, en changeant la ligne de retraite et la base d'opération À Naturellement pas avant de savoir que toute la brigade Albertone était sérieusement engagée à une grande distance ; pas au moment où lui, le commandant en chef, croyait que Dabormida prenait position pour appuyer la brigade Albertone; pas au moment où le commandant, en chef voyait, sous ses yeux, la brigade Arimondi se former à la gauche de la brigade Dabormida (9 heures et demie). Donc pas avant 9 heures et demie; mais précisément à ce moment-là la brigade Dabormida. engageait la lutte avec l'ennemi, vers le débouché de la combe de M: riam Sciautu ; précisément à ce moment-là la brigade Arimondi était postée au centre, et des masses de Choans se lançaient contre les flancs de la réserve.

Comment retirer les troupes engagées ? Comment exécuter, avec ordre, un changement de front ? Comment tenir tête à l'ennemi qui surgit de toutes parts, si l'on abandonne les positions occupées ? Com ment manœuvrer, en restant complètement maître de ses troupes, sur ce champ de bataille, dans ce terrain si terriblement coupé, raviné, bouleversé, en face d’un ennemi aussi nombreux, aussi agile, aussi ardent,.… avec des officiers très braves, c’est vrai, mais pour la plupar nouveau venus dans le pays et ne connaissant ni l'ennemi ni les trou-

pes qu'ils commandaient? Comment envoyer des ordres pour ‘un exécution immédiate, étant données ces distances et les circonstances” de l’action qui se modifiaient à chaque instant? Comment abandonner : spontanément, non seulement Albertone et notre ligne naturelle d’o- | pération vers Sauria, mais encore nos convois et nos vivres, n0S

grand'gardes et les troupes qui étaient à Sauria, et dont l'effectif atteignait presque celui d’une brigade, car elles avaient 2,735 hommes et des milliers de quadrupèdes ?

. Une dernière observation.

L'auteur trouve que les positions indiquées aux brigades par le “commandant en chef, dans son ordre du jour du 29 février, étaient “malheureuses. Jusqu'à un certain point il a raison, — sauf pour ce qu'il dit de la ligne de retraite, parce que les communications avec Sauria étaient relativement faciles, perpendiculaires au front, et se trouvaient “dans de bonnes conditions. Mais — à part cela et à part la difficulté de

trouver au milieu des montagnes des positions appropriées aux armes ‘et aux troupes — il est juste d'observer que mon ordre du 29 février dit ceci : Premier objectif : la position formée par les cols de Chidane Meret et de Rebbi Arienni, entre le mont Semaiata et le mont Esciascio. Donc on devait d’abord occuper les cols et prendre ensuite la position qui aurait semblé la meilleure, étant donnés le terrain et “la situation de l’ennemi. Les cols n'étaient que les portes de la position: ils n'étaient qu'une position de rassemblement. Voilà pourquoi, à l’aube, à peine arrivé dans la combe de Gundapta, j'envoyai le chef et le sous-chef d'état-major étudier le terrain au delà de Rebbi Arienni. Ces officiers revinrent avec des renseignements satisfaisants, sur la “position qui se trouve en avant du col de Rebbi Arienni, c’est-à-dire sur la position que l’on a appelée plus tard — un peu arbitrairement

— éperon, col et mont Belah.

Naturellement, dans ces montagnes, cette position n'était pas tout, “ni même une partie de ce que l’on pouvait désirer. La position pré- “sentait un bon nombre d'angles morts ; en certains points, elle était “trop étroite, dans d’autres trop élevée; elle était coupée par des mas- “sifs rocheux ; mais elle offrait certains avantages à la défensive tactique, qui était dans mes intentions et que l’on doit employer dans la

more de montagne, surtout dans les conditions où nous nous trou- -vions et avec notre excellent armement, vis-à-vis des Abyssiniens. Sans les mouvements divergents des brigades des ailes, on aurait pu occuper commodément cette position avant que l'ennemi, campé dans “]a combe d'Adoua, ne se rassemblât sur Abba Garima ou sur le mont Scelloda, pour commencer son attaque. Probablement l’ennemi ne nous y aurait point attaqués, comme il ne nous avait point attaqués “le 13 février, à Sauria, au lendemain de la désertion de ras Sebath et de degiac Agos Tafari.

: Mais pourquoi le commandant en chef ne connaïissait-il pas cette

position en avant du mont Raio, de facon à pouvoir donner, dès le 29 février, avant le départ de la colonne de Sauria, les ordres

qui en prescrivaient l'occupation ? Pourquoi le commandant en € e n’avait-il pas une carte topographique du pays, assez exacte pour po voir fixer, dès le jour précédent, le point où devait se déployer. cha colonne ?

La réponse est facile :

J'étais bien passé deux fois par cette position avec d'autres off ciers; mais aucun homme au monde ne peut, pendant des mois et des. mois, conserver gravés dans sa mémoire tous les détails d’une loc : lité, son nivellement, son étendue, ses points d’appui,... en tena compte de ses propres forces, de celles de l'ennemi, de facon à pouvoi à priori, utiliser ses souvenirs pour prescrire le déploiement des tro : pes. Etles souvenirs personnels de mes officiers ne pouvaient p: suffire non plus, malgré toute leur intelligence et leur coup d'œil mili= taire. Et puis, la situation pouvait varier d’un moment à l’autre vis-à vis de l'ennemi; celui-ci pouvait occuper les cols de Rebbi Arienni et de Chidane Meret, par lesquels passent les routes conduisant à Adoua Et il ne faut pas, dans un ordre du jour, indiquer des prescriptions qui doivent ensuite être modifiées. ä Quant aux travaux de levers topographiques, ils avaient bien ét ordonnés, dès l’occupation d'Adoua, au mois d’avril 1895 ; mais, malgr leur zèle et leur activité exemplaires, les officiers détachés à Adoua ne purent pas se mettre immédiatement à ces travaux, parce qu'il leur fallut, avant tout, instruire les jeunes soldats, organiser le pays, répr mer le brigandage, reconnaître rapidement les longues voies de com munication et organiser des caravanes. Que l’on pense que la garnison, commandée par le major Ameglio, fut laissée dans la capitale du Tigre au commencement d'avril 1895, qu’elle dut organiser, pour elle, le localité de Fremona, la transformer en un quartier militaire et. en un camp permanent; que l’on songe que la saison des pluies arriv: bien vite, et pendant cette saison, sur le haut plateau éthiopien,e ne peut pas marcher en dehors des lieux habités. Il ne faut pas oublier non plus que la saison des pluies fut suivie par les opérations cont

Quant aux reconnaissances préliminaires, partant de la position. Sauria pour aller jusqu'à la position située au delà de Rebbi Arienr elles n'étaient possibles qu’autant que nous étions prêts à la bataille, avec toutes nos forces. La marche du 29 février au 4er mars avai

»ci vint nous attaquer. Dans ce cas, nous aurions eu pour nous les “avantages que donne un modèle unique de fusils à longue portée, à grande rasance, pourvus de munitions en nombre bien plus considérable que n'en pouvait avoir l'ennemi; nous aurions eu encore les “avantages que nous donnaient nos 56 pièces d'artillerie, notre formation de combat plus solide et la supériorité de la tactique. En dehors de toute autre combinaison, en dehors de cette circonstance que l'ennemi pouvait se laisser défier une troisième fois sans venir nous attaquer, en dehors des caprices de la fortune, qui a toujours eu une si grande influence à la guerre, 1 ei ger avec vérité et justice cette journée du 1°* mars, il faut songer qu’à cinq heures un quart les deux brigades des ailes — Albertone et Dabormida — étaient aux postes qui leur avaient été fixés (Albertone l'avait dépassé) et que la brigade Arimondi était tout près, en contact immédiat avec la brigade Dabormida et non loin de la brigade Ellena. Quoi qu'il en soit, quoi que l’on en dise, et bien que l’ennemi aime à se vanter, ilest certain que l'alarme a été jetée dans Adoua par l’ex- L trême avant-garde de la colonne indigène, et que le camp de Mariam M “Sciautu a été surpris par la vue de l'avant-garde de la brigade Dabor- -mida. Donc, commodément et sans rencontrer la moindre résistance, malgré la longueur et la lenteur des colonnes, nous aurions occupé la

position, à la suite des reconnaissances du général Dabormida et du “colonel Valenzano, entre 7 et 9 heures du matin, alors que l’ennemi

aurait pu difficilement se réunir pour l'attaque, en decà d’Abba Ga- 4 rima et de Mariam Sciautu, avant midi.

… Lt, continuant notre raisonnement, — pour juger réellement avec “impartialité, — il faut songer à nos troupes réunies, déployées et repok sées, ayant les canons en batterie, ayant même exécuté quelques retranchements, conservant le calme que donne la sensation d'occuper une position dominante, à laquelle l'œil s’est habitué, ayant à gauche la bri- gade indigène tout entière, tandis qu'à droite devaient arriver, d’Adi Ugri, les 1,300 indigènes du major Ameglio. Il faut se souvenir que la

“avecune extrême bravoure, un ennemi très supérieur en nombre, qu’elle

ordre son mouvement de retraite, bien qu’elle fût entourée de. parts. AT:

Que l’on songe que l'ennemi victorieux a éprouvé des pente bi supérieures aux nôtres : si nous en croyons des renseignements pro venant d'une source russe, ces pertes atteindraient 4,000 morts 6,000 blessés, alors que nos pertes ne sont devenues excessives qu’ la suite de l’enveloppement et de la retraite.

Que l’on songe que les officiers et les soldats, pendant le con ont déployé une bravoure tenace en faisant payer cher aux Abys niens leurs attaques désordonnées et en exécutant plusieurs fois d contre-attaques à la baïonnette.

Que l’on songe que, malgré la victoire complète gagnée dans la ma tinée du 4er mars, le gros de l’ennemi dut s’arrêter un peu au delà d champ de bataille, et que, seules, des patrouilles légères de Galla purent aller jusque vers Sauria et un peu au delà de Yeha; que cen que le 3 ou le # mars que ras Maconnen osa s’avancer jusqu'à Saur et degiac Area jusqu’à Daro Taclé, à mi-chemin entre Adoua et Mareb ; que Ménélick s’est retiré du Tigré, avec tout son monde, san même occuper une parcelle de territoire, pas même pour avoir d garanties pour la paix. Pat

Que l’on songe que, sous le commandement du général Arimon avec 2,106 hommes et 8 canons, le 21 décembre 1893, on avait batt à Agordat plus de 10,000 Derviches ; que, le 17 juillet 189%, a 2,600 hommes sous mes ordres, on avait attaqué et pris le car des Derviches à Cassala; que, le 13 juin 1895, à Coatit, avec 3,900 hor mes et 6 canons, on avait vaincu 19,000 Abyssiniens, dont peut-=êt 12,000 étaient armés de fusils; qu'en décembre 1895 et en janv 1896, le major Galliano, avec 1,300 hommes, tant blancs que noi avait tenu tête, dans un fort improvisé, à toute l’armée choanne.

Que l’on songe au service de télégraphie optique qui manquait; troupes d'Ameglio qui se sont trompées de chemin, à tous les m: heurs qui sont venus à l’improviste s’accumuler sur le champ. bataille. At

Enfin — pour porter un jugement impartial et juste sur la journée ler mars — il faut se dire qu’un succès même partiel, que le seul de repousser les attaques des Amahras, aurait sufli très probablem pour mettre le désordre dans l’armée choanne, qui n'était pas or sée pour manœuvrer; et le désordre aurait amené une retraite p pitée, qui aurait pu dégénérer en défaite.

O. BARATIERI,

Licutenant général dans la nn 7 de las italienne. SARA

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