‹ Mémoires d'Afrique, 1892-1896Chapitre 17 sur 156 · Traversi remet les cartouches à Ménélick, février · texte numérisé non relu

Traversi remet les cartouches à Ménélick, février

Ménélick dénonce le traité d'Uecialli, 27 février 1893.

Camp de Chéren, février 1894.

Vaines promesses de Mangascia, mars 1894.

Mission de Piano chez Ménélick, mars 1894.

Mangascia à Borumieda, mai 1894.

2. Scicheti, près des sources du Mareb, entre Asmara et Adi Ugri. Voir la carte générale de la colonie, à la fin du volume.

3. À proprement parler, c'était d’abord, en 1891, un triangle, puis, en 1894, c'était un quadrilatère, ou mieux un pentagone,

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On considérait cette politique comme possible pa À après la victoire d’Agordat, qui avait augmenté notre prestige en Abyssinie et sur le Gasce. On la croyait nécessaire, à cause de nos finances épuisées, qui nous obligeaient à avoir des g'arni-

sons insuffisamment nombreuses. On la trouvait prudente, pour

éviter l’occasion de nouveaux conflits et pour inaugurer, dans la colonie, une ère de développement pacifique proportionnée à la force expansive de l'Italie.

Le programme était discutable; peut-être était-il avantageux. Mais il fallait changer radicalement d'idées, de tendances et d'objectifs. Il fallait renoncer aux aspirations, aux espérances et aux prétentions et confesser le peu d'aptitude des Italiens à colo-

niser. Mais, en tout cas, il étaitnécessaire, avant tout, de résou-

dre d’abord ces deux grosses questions des Derviches et des Abyssiniens; sans cela nous attirions les uns à Chéren et les autres à l'Asmara, alors que nous ne conservions que le tiers, et même moins, de nos troupes coloniales.

Ce programme de réduction de la colonie, soutenu à la Con-. sulta par l'honorable Antonelli, sous-secrétaire d’État des affaires étrangères, n'était approuvé ni par le président du conseil, Crispi, ni par le ministre de la guerre, Mocenni, ni même par le ministre des affaires étrangères, Blanc. Pour ce seul motif, il aurait dû être immédiatement écarté, afin de ne pas troubler l’action du gouvernement dans la colonie, dans une période obscure et orageuse plus qu’on ne peut le dire. — D’autres motifs d’impérieuse nécessité engageaient les ministres responsables à ne pas adopter ce programme, et le gouverneur devait exposer les inconvénients au-devant desquels on allait, en abandonnant les terres conquises et les tribus qui nous étaient soumises, précisément au moment où il était plus nécessaire que jamais d’éloigner les ennemis du cœur de la colonie.

À une dépêche ministérielle du 28 décembre et à un télégramme du 15 janvier relatif à des réductions d'effectifs des troupes coloniales, je répondis ceci, le 20 janvier : « Tous mes soins, dans l’administration de la colonie, ont été consacrés à en développer l’agriculture et le commerce. Tel a été mon programme en acceptant cette haute charge, tel est le fond de mes discours, tel est le but de toutes les mesures que je prends èt de toutes mes actions. C’est pour cela que j'ai, à tout prix, assuré la sécu-

rité à l'intérieur. C'est pour cela que j'ai cherché à avoir de bonnes et pacifiques relations avec les chefs voisins, aussi bien vers le Tigré que vers le Soudan. C’est pour cela que j'ai adopté le système territorial pour les bandes indigènes!, en les intéressant à la culture des champs et à la protection des caravanes. + C’est pour cela que j ai vivement poussé à l’agriculture les naturels du pays, en leur distribuant des graines pour les semailles, en leur donnant des terrains abandonnés, et même en entreprenant des cultures pour le compte du gouvernement. C'est pour cela qu'en dehors des expériences dirigées par l'honorable Franchetti?, j'ai fait entreprendre des essais agricoles dans diverses localités de la colonie. C’est pour cela qu’on a construit la route tarrossable de l’'Asmara, entrepris la construction de celle de Chéren et creusé des puits aux étapes où s'arrêtent les caravanes.

« Les fortifications d’Agordat et d’Adi Ugri, près de Godofelassi, représentent même, dans mon esprit, la protection du commerce avec le Soudan et avec le Tigré, la protection de l’agriculture dans le Barca et dans le Seraé.

« D'autre part, je n’ai jamais cherché à donner à la colonie une organisation répondant à un but d’expansion militaire ou de conquête. J’ai tout mis en œuvre pour consolider la colonie dans ses frontières. Dans les cas douteux, par exemple pour continuer l'occupation du Seraé, J'ai demandé des instructions au gouvernement du roi {lettre du 6 juin 1892), bien que mon prédécesseur eût laissé une garnison régulière à Godofelassi. »

Au sujet de l'abandon de territoire, j'ajoutai que, même en restreignant l'occupation au triangle Massaoua-Asmara - Chéren, je n'étais pas en état de proposer des économies d'aucune sorte. « En effet, en laissant de côté la convenance politique, les engagements pris, la diminution de force morale, le moindre rendement des impôts, les lignes commerciales compromises, le renoncement absolu à la colonisation et à un large développement de l’agriculture, je crois de mon devoir, au point

1. Les bandes étaient composées d'hommes capables de porter les armes et pris dans plusieurs tribus. Commandées par leurs chefs respectifs, elles formaient une milice territoriale irrégulière, placée sous la surveillance d'officiers italiens.

2. L'honorable Franchetti, député au Parlement, était chargé de l’agriculture et de la colonisation en Afrique.

de vue défensif, de faire les observations suivantes, au sujet de l'évacuation des territoires situés en dehors de ce triangle :

« 1° Nous serions privés du large service d'exploration qu'assurent et de l’aide que nous donnent, d’un côté, les bandes des Barias et des Adomars (Beni Amer), de l’autre, les bandes du Seraé et de l'Oculé Cusaiï; .

« 2° Nous devrions donc être beaucoup plus forts, beaucoup plus vigilants et beaucoup plus prêts dans les garnisons de Chéren et de l’'Asmara, qui, sans un vaste pays complètement libre devant elles, pourraient être tournées par surprise ou prévenues par la rapidité des hostilités ;

« 3° Même dans le triangle, en cas de besoin, on ne pourrait avoir à l’Asmara ou à Chéren des troupes régulières où irrégulières, sur le champ d’action et au moment opportun, en nombre supérieur à celui qui existe dans les postes avancés;

«4° L’ennemi éventuel pourrait se faire renforcer par les bandes d’abord armées par nous, puis abandonnées à leur sort;

« 5° Un insuccès ou, qui pis est, une défaite seraient sans | remède, et les hordes ennemies, après avoir pris ou tourné l’un ou l’autre point, pourraient se précipiter sur la route de Mas- SaOua ; | « 6° Les troupes indigènes que l’on devrait recruter en dehors | de la colonie seraient réduites à moins d’un tiers de leur effectif actuel, et elles n'auraient probablement ni la fidélité ni la sohi- ; dité qu’elles ont maintenant;

« 7° Dans‘le cas toujours probable d’un nouveau mouvement offensif, nous devrions commencer par attaquer de solides posi- | tions ennemies, telles que Debra Sale et Agordat à l’ouest, De- k

baroua au'sud. |

« Cette opinion, qui m'est personnelle, est partagée complète- Ê ment par le commandant des troupes”. »

Mais on perdait son temps en dépêches, et il n'était même plus. l question de l’entrevue du gouverneur avec ras Mangascia. Les À mahdistes, à peine remis de leur défaite d'Agordat, se prépa- k raient à prendre leur revanche. À dire vrai, le péril était encore 1 éloigné, puisque les renforts destinés par le khalife Abdulahi à ;

1. Lettre du 20 janvier 1894, n° 156. — Voir la carte générale de la colonie, | à la fin du volume.

Cassala auraient dû mettre, pour venir de Kartoum, par le Nil Bleu et par le Ghedaref, de dix-huit à vingt jours. Et, pendant ce temps, serait arrivée la saison peu propice aux invasions, dans un pays où l’eau manque. La garnison de Cassala, à la suite des pertes éprouvées à Agordat, était réduite à 5,000 hommes, abattus, fatigués, découragés et prêts à déserter, à ce que disaient les informateurs.

Mais en Afrique il est nécessaire d’être toujours sur ses gardes contre les surprises, que facilitent singulièrement les grandes étendues, l'instabilité des esprits, la rapidité des guerriers indigènes marchant, en quelque sorte, sans bagages, l’indétermination des pouvoirs hiérarchiques, la perfidie commune aux Abyssiniens comme aux Derviches, et considérée par eux comme de bonne politique, et enfin l’astuce féline de tous.

Il sembla d’abord qu'après la victoire d’Agordat on pouvait se servir, contre les Derviches, des guerriers tigrins. J’ouvris, dans ce sens, des négociations avec ras Mangascia, en cherchant à lui expliquer que c'était la guerre avec les Derviches qui avait fait manquer notre entrevue. Mais il n’y avait pas trop à s y fier, et, d'autre part, il n’était pas prudent de montrer qu’on avait grand besoin du concours des Tigrins.

« Les choses, en Afrique, prennent rapidement les formes les plus étranges. Nous manquions de nouvelles du Cordofan; mais tout fait croire que le prophète El Meschin ne donne plus de graves embarras au khalife, si celui-ci peut envoyer de Kartoum des renforts soit sur Cassala, soit sur le Nil.

« Les informateurs disent que Abu Ghirgia est en position d'attente à Lado‘. Malgré tout, je crois encore que le mahdisme se consume peu à peu lui-même dans le désert qu'il forme autour de lui. L'expédition de Ahmet Ali {qui fut dispersée à Agordat) fut un effort tenté pour reconquérir la gloire qui peu à peu diminuait, Abdulahi (le Æhalife successeur du mahdi) fera un autre effort qui peut être fort gênant, pour le moment ?.

« Le fanatisme est encore un levier puissant pour le cœur des musulmans. L'esprit de vengeance et le désir du butin, dans

. 1. Lado, dans les territoires des Schillouks, 5° lat. nord, 30° long. est, — Voir la carte d'ensemble de l'Afrique du Nord-Est, à la fin du volume.

2. Lettre du 31 janvier 1894, n° 228, inédite. On pourrait aussi consulter ma lettre du 12 janvier, n° 228, inédite également,

une semblable réunion d'hommes, les échauffent et les excitent à la lutte. »

Pour faire face à ces menaces, au commencement de février 1894, je formai à Chéren un camp d’ observation et de manœuvres, avec la majeure partie des forces disponibles de l'Érythrée. __ C'était une mesure de précaution qui avait l’avantage de tenir l'ennemi en respect, et qui permettait, en outre, de dresser nos troupes, d'augmenter la confiance des populations en leur montrant la rapidité de la concentration de nos forces, d'aider à l’instruction militaire, de former l'esprit et de développer l'entente des officiers avec les troupes.

Les manœuvres, auxquelles prit part la bande de Batha Agos, avec 400 hommes de l’Oculé Gusai, s’exécutèrent, au grand profit de tous, sous les ordres immédiats du général Arimondi.

Je rendis compte de la situation militaire et politique d'alors, dans deux rapports, adressés aux ministres des affaires étranoères et de la guerre, l’un le 15 février, l'autre le 9 mars 1994.

A la fin de février, le nuage madhiste s’était dissipé, au moins pour quelques mois. « Certainement Cassala peut recevoir d'autres renforts venant de Kartoum et peut-être du Cordofan, si la fortune, devenant favorable au khalife (Abdulahi), amène Abu Ghirgia à se rapprocher de lui. Certainement, une explosion du fanatisme musulman pourrait, comme autrefois, enflammer les esprits et les pousser à agir. Et alors, après les petites pluies du mois de mai, une fois les récoltes et les travaux des champs terminés, une nouvelle tentative d’invasion serait possible. Si, par hasard, elle était faite à temps, elle pourrait être appuyée par Osman Digma et ses Hadendoas, qui utiliseraient la vallée d'An- | seba. Il faut toutefois observer que, avant le mois de juin, on considère généralement comme impossible une opération importante de Cassala sur Agordat, et que, après le milieu de juillet, les eaux rendent impraticable la vallée d'Ansebaï. » |

Pendant que le camp d'observation était installé à Chéren, pour remédier, autant que cela était possible, au manque de trou pes, et pour arriver graduellement au remplacement des bandes, par des troupes moins irrégulières, j'appelai, à titre d'expérience

1. Lettre du 9 mars 1894, n° 477. — Non publiée dans le livre vert.

(fin février 1894), sous les armes, la milice mobile de Chéren. Cette milice était formée par tous les hommes qui avaient servi dans les troupes régulières coloniales; et comme les troupes indigènes existaient depuis plusieurs années, ceux-ci formaient déjà un nombreux contingent. — L'organisation, analogue à l'organisation des puissances civilisées de l’Europe, était aussi enracinée dans les traditions éthiopiennes, qui obligent tout individu capable de porter les armes à défendre le territoire. L'expérience réussit fort bien.

La milice de l'Érythrée fut donc créée; elle rendit de bons services pendant la période des opérations contre Cassala, et reçut brillamment le baptème du feu, d'abord à Halaï, puis ensuite à Coatit.

Cette milice étant territoriale, avec ses muntaz, bolucbasci et Jusbasci! et avec l'instruction qu’elle avait déjà reçue, avait une organisation régulière. Les cadres étaient formés par des officiers italiens, choisis soit parmi les officiers subalternes des troupes indigènes, soit parmi ceux qui avaient un emploi civil et étaient affectés, d’une façon permanente, aux détachements, par ordre du commandant des troupes. |

La milice put en tout fournir 6 compagnies, soit 1,500 hommes environ.

À vrai dire, la milice présentait deux inconvénients : 1° les soldats indigènes, en contractant leur engagement volontaire, ne s'étaient obligés qu’au service dans les bataillons actifs, et, après leur congé, ils n'étaient tenus, par aucun texte de loi, de retourner sous les drapeaux; mais le décret était suffisamment justifié par les nécessités de la défense et par les habitudes; 2° il fallait conserver très peu de temps sous les armes les hommes rappelés, surtout en certaines saisons, soit à cause des exigences de l’agriculture, soit pour ne pas détourner les jeunes gens des engagements volontaires, qui sont la base même de l'organisation militaire de l’Érythrée.

Au commencement de mars 1894, il sembla, pendant un moment, qu on allait voir aboutir les négociations entamées, avec ras Mangascia, dès mon retour dans la colonie. Mangascia promit

1. Noms équivalant à caporaux, sergents et sous-lieutenants. Ils proviennent de l’ancienne organisation égyptienne,

en effet (peut-être était-il sincère) de réunir un solide noyau de troupes dans le Sciré et d'en donner le commandement soit à ras Alula (qui était préféré des soldats), soit à ras Agos {qui lui était plus fidèle). Or, du Sciré, il est facile de menacer sérieusement le Ghedaref.

Et de fait, ras Mangascia, partant de Macallé pour Ausien, à la tête de 800 hommes, vint à Adoua, où il fut reçu, avec une pompe extraordinaire, par le clergé d'Adoua et d'Axum, généralement favorable à une guerre contre les infidèlest. Mais les chefs, aussi bien que le fils du roi Jean, se méfiaient trop des Italiens, qui semblaient jouer un double jeu avec Mangascia et avec Ménélick. Et peut-être Mangascia avait-il déjà décidé de se soumettre à Ménélick et de se lier d'amitié avec lui, car Ménélick aurait {été un voisin dangereux, qui aurait pu lui enlever tout pouvoir s’il se fût réellement entendu avec les Italiens.

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Pendant que, dans la colonie de l'Érythrée, on prenait des mesures défensives contre une reprise éventuelle des hostilités mahdistes, à Rome, au ministère des affaires étrangères, on réunissait une commission pour réduire à 3 millions les dépenses coloniales. Mais cette commission ne put procéder à son travail, car les membres mêmes qui la composaient étaient, en partie, hostiles au principe posé?; de son côté, le président du conseil, Crispi, était absolument opposé à une sensible réduction de territoire et de puissance, faite au bénéfice d’une très problématique réduction d'effectifs et de dépenses. D'autre part, 1l fallait compter avec l’orgueilleux regus neghesti avant de se lancer, toutes voiles dehors, sur la mer incertaine de la politique choanne. La commission se sépara, et l'un de ses membres, le colonel Piano, fut envoyé au Choa, par le ministère des affaires étrangères, en mission auprès de l’empereur d'Abyssinie.

Il y eut alors un échange de lettres et de télégrammes entre

Rome et Massaoua. Naturellement, je demandais des directives | et des instructions. Le ministre Blanc, à mon télégramme du |

1. Rapports des 9 et 30 mars, n° 477 et n° 655, non publiés. 2. Le général dal Verme peut en témoigner, et le colonel Piano me l’a déclaré à moi ainsi qu’à d’autres officiers, peu de temps après, à Massaoua,

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11 février et à une lettre de moi, répondait télégraphiquement, le 14, que mes dispositions militaires le préoccupaient. « Du moment que vous les prenez, je dois les considérer comme indispensables, » me disait le ministre.

Le même jour, à quelques minutes d'intervalle, le ministre de la guerre télégraphiait, au nom du président du conseil, que « le gouvernement ne mettait aucune limite à la défense de la colonie, de quelque côté que vint l'ennemi, précisément parce qu'il ne voulait en rien diminuer votre responsabilité ».

D'autres dépêches furent échangées, et c’est inutile d’en donner même le résumé. Il suffira de citer deux extraits de lettres qui m'ont été adressées par le général Mocenni, ministre de la guerre.

La première, du 24 janvier, disait :

« Le ministre des affaires étrangères étudie s’il est possible de réaliser quelques économies, ex maintenant les conditions actuelles de la colonie; il cherche aussi quelles économies on pourrait obtenir, dans l'hypothèse où la colonie reculerait ses frontières. Ayant été informé de cela, je lui ai répondu par écrit qu'en aucun cas je ne permeltrais aucun changement, Sans avoir votre avis. Le ministre Blanc est resté convaincu, et nous n’en parlâmes plus. »

« Se prêter (continuait la lettre du ministre de la guerre) à une diminution de territoire ou d'influence, au point où nous en sommes, au lendemain de la victoire d'Agordat, qui a eu plus d’écho en Égypte et en Angleterre que chez nous, serait non seulement une erreur, mais une faute, et une faute grave. Ce serait une infamie que d'abandonner les tribus auxquelles nous avons promis notre protection. Tous les habitants du Soudan et de l’Éthiopie nous considéreraient comme des imbéciles; enfin ce serait offenser tous ceux qui ont préparé la victoire d’Agordat. Par suite, je ne me prêterai jamais à un fait qui serait, sinon un suicide, tout au moins {qu'on me pardonne l’expression) une castration de nous-mêmes. »

La seconde lettre du général Mocenni, du 17 février, me disait :

« On vous a télégraphié, du ministère des affaires étrangères, de défendre Chéren; J'ai fait ajouter au texte de la dépêche ces mots : en maintenant les avant-postes d'Agordat; j'ai voulu par là empêcher une interprétation moins claire de ce télégramme. Plus tard vous avez eu le télégramme de Son Excellence Crispi

et le mien. Dans ces télégrammes, nous vous avons dit que nous n'imposions aucune limite à la défense de la colonie, confiants dans les dispositions que vous pourriez prendre, vous qui êtes: meilleur juge que qui que ce soit. Je crois ainsi avoir mis les choses à leur vraie place. »

Sur ces entrefaites, le colonel Piano, ci-devant commandant de la zone d'Asmara, était envoyé à Adis Abeba, avec une mission confidentielle du ministre des affaires étrangères. Le but spécial de cette mission était d'apaiser Ménélick et d'obtenir de lui, sous. une forme ou sous une autre, une phrase équivalente à celle contenue dans l’article 17 du traité d’Uccialli. Une mission de cette: nature, dans les contingences d'alors, rendait impossible l’entrevue projetée du gouverneur de l'Érythrée avec ras Mangascia.

Piano vint à Massaoua, et je le chargeai spécialement d'amener, autant que possible, l’empereur d'Éthiopie à agir contre les Derviches d’une façon quelconque, menace, razzia, déclaration.

La mission Piano à la cour du negus neghesti eut peu de succès. Ménélick, heureux d’avoir dénoncé le traité d'Uccialli et se regardant comme libre et puissant, considérait les affaires de haut, avec une sérénité tout éthiopienne. Il s’occupait de chemins de fer et de télégraphes. Il faisait frapper des monnaies; il voulait entrer dans l’Union postale; il commandait des machines de tout genre et affectait une insouciance absolue vis-à-vis du résident et du gouvernement italien. « Ge serait une grave erreur que de croire qu’au Choa nous jouissons de cette estime et de cette sympathie auxquelles nous donnent droit nos bienfaits. d’autrefois!. »

J'avais prévu cette situation [ainsi que je l’ai déjà prouvé dans le chapitre premier) deux années auparavant, car je voyais dans. les concessions faites au negus neghesti Ménélick un encouragement à la résistance. Tout le monde, à la cour de Adis Abeba, disait que les Italiens devaient se trouver dans de bien mauvais draps : car, après avoir conclu solennellement, sur le Mareb, une convention avec ras Mangascia en le traitant en souverain indépendant, après lui avoir promis aide et protection contre le Choa, dans cette phrase trop connue du traité signé par le général Gan-

1. Rapport sur les choses d’Éthiopie par le colonel Piano et le docteur Traversi.

dolfi, mon prédécesseur, sur Le Mareb : « Mes amis sont tes amis, et mes ennemis sont tes ennemis, » ils s'étaient, tout à coup, tournés du côté du roi des rois, et lui avaient fait un cadeau aussi précieux que les millions de cartouches, et lui avaient envoyé un ambassadeur d’un rang aussi élevé que le colonel Piano.

Il n’y a pas lieu de s'étonner si la fertile imagination éthiopienne et les exagérations de langage transformérent en chiffres fabuleux les millions, dont on n’a qu'une vague idée, en Abyssinie. La rumeur publique y ajouta des fusils et même des cahons ; aussi les échos qui en parvinrent au Tigré éveillèrent le soupçon d'une éventuelle invasion choanne, concertée avec les Italiens. Dans les récits éthiopiens, l’invraisemblable, précisément parce qu'il est tel, joue un grand rôle et est accepté comme une vérité, surtout quand l'imagination surexcitée s'occupe des hommes et des choses de l'Europe.

Tout le monde, dans le Tigré, craignait l'invasion des Choans, comme le pire des malheurs. La population se rappelait que, en 1890, les hordes tigrines et amahras avaient désolé l’Enderta; le clergé, jaloux de l’hégémonie choanne et fier de sacrer le prince tigrin à Axum, craignait pour les biens ecclésiastiques que convoitaient les rapaces abuna et eccighié! faisant partie de la suite du negus. Les seigneurs féodaux et les chefs militaires, à qui l'ingérence d'autrui portait ombrage, méprisaient les Choans par morgue et par pose, etils craignaient que d’autres chefs ne trouvassent, dans le territoire tigrin, une compensation pour avoir été dépouillés, ou une récompense pour services rendus à l'empereur.

En général, on disait que les Choans étaient les ennemis implacables des Italiens. C’est ce que me faisaient savoir les plus fidèles, comme l’eccighié Theofilos, bascia John et ras Agos. Beaucoup cependant, de bonne ou de mauvaise foi, répandaient le bruit que les Italiens voulaient s'emparer du Tigré, d'accord

1. Abuna, chef suprême de l’Église éthiopienne. L’abuna est nommé par le patriarche copte d'Alexandrie, parmi les prêtres étrangers à l’Abyssinie. Autrefois il résidait dans la ville sainte d'Axum, puis ensuite à Gondar. Son autorité était absolue dans le dogme et sur le clergé. Après la mort du roi Johannès, une grande partie de son autorité, dans l’Abyssinie septentrionale, et surtout dans le Tigré, est passée à l’eccighié d'Axum. Eccighié (évèque) est le chef des ordres religieux dans l’une ou dans l’autre région. Depuis le roi Johannès et jusque dans les derniers temps, l’eccighié à Axum était

le Père Theofilos, politiquement contraire aux Ghoans.

avec Ménélick. « Autrement, me faisaient-ils observer avec une finesse éthiopienne, il serait impossible d'expliquer votre attitude, aussi contraire à vos intérêts immédiats, et aussi favorable aux Choans, qui se proclament vos ennemis. Pendant que vous accordez tout au Choa, qui est éloigné et hostile, vous ne donnez rien à vos voisins et amis du Tigré, qui peuvent être engagés d'un moment à l’autre, avec vous, dans une guerre contre les Derviches. » |

Ajoutez à cela la haine de quelques hauts personnages contre les Italiens. Ras Alula, ainsi qu’il résulte des documents et de la correspondance avec notre résident, le capitaine de Martino (et d’ailleurs, comme c'était naturel), avait toujours les yeux fixés sur l’Asmara, l’ancienne base de ses razzias et de ses succès contre les Égyptiens et contre les Italiens, contre le territoire de Chéren et contre celui de Massaoua. Il haïssait les Choans et les Italiens, il était sans doute prêt à s’unir à celui qui aurait fait la guerre contre les uns ou contre les autres. Mais, s’il ne pouvait espérer que les Italiens fissent la guerre aux Choans, il espérait le contraire et comptait, de plus, prendre pour lui lHamasen.

Tesfai Antalo, négociateur du traité du Mareb et conseiller écouté de ras Mangascia, était resté deçu dans ses espérances d'étendre ses possessions dans l’Enderta et, au nord, vers Adigrat. Alors il se rangea du côté du negus neghesti Ménélick, jugeant peut-être que les Italiens étaient ses ennemis ainsi que ceux du Tigré. Il fit si bien que ras Mangascia, sous prétexte de consacrer la paix, invita ras Sebath à Macallé; il l’enchaîna traitreusement et le confina sur l’Amba Alagi, soit pour se débarrasser d’un rival, soit pour être agréable à Ménélick, dont Sebath était l'ennemi déclaré, soit pour nommer Tesfai Antalo chef de l’Agamé, avec le titre de scium de l’'Agamé, c’est-à-dire Sciumagamé.

J'avais cherché, par tous les moyens, à maintenir Mangascia fidèle, en lui écrivant des lettres et en lui envoyant des cadeaux. Mais je ne pouvais m’écarter de la politique du ministère, et cette politique partait de ce principe, que nos droits sur toute la zone d'influence italienne, vis-à-vis de l'Europe, dépendaient de notre protectorat reconnu ou subi par le negus Ménélick, lequel, en vertu du droit choan, était le maître de ces territoires.

Quand Ménélick dénonça le traité et prit une attitude arrogante

l'égard de l'Italie, le ministre des affaires étrangères d'alors, l'honorable Brin, n’accepta pas cette dénonciation, parce qu'elle n'avait pas été décidée d’un commun accord entre les deux parties contractantes, l'Italie et l'Abyssinie. Il eut raison et agit avec dignité.

Mon entrevue avec Mangascia aurait donné la sanction qui manquait à la note italienne de M. Brin, parce que Ménélick aurait été prévenu que le Tigré pouvait s’allier contre lui, avec la colonie de l'Érythrée. Cette entrevue aurait étendu notre prestige au delà du Mareb, dans le Tigré, où nous avions des partisans, aussi bien dans le peuple que parmi les chefs inférieurs, parce qu’ils espéraient que l'accord entre le Tigré et l Érythrée assurerait la paix, ou tout au moins les protégerait contre une autre invasion des Amahras. En tout cas, Mangascia, les grands, ses familiers et une bonne partie du clergé se seraient trouvés, pour un certain temps, engagés envers moi et unis d'intérêt avec la colonie de l'Érythrée, tandis qu’on aurait éloigné les déserteurs et les tripoteurs qui toujours tournaient autour des chefs tigrins.

Quelques-uns de ceux-ci, par exemple Zc Abarah, l'assassin du capitaine Bettini, servaient d’émissaires entre la cour d’Adis Abeba et quelques chefs du Nord, entre autres avec le degiac Batha Agos, chef de l'Oculé Cusai.

Pendant ce temps, presque insensiblement commençait à se répandre un semblant d'idée nationale abyssinienne, sous la forme de la haine contre les blancs, haine qu’excitait la crainte de la conquête. Jusqu’alors ce semblant d'idée nationale ne s'était Jamais manifesté, peut-être pas même dans les guerres contre les Égyptiens ou contre les Derviches.

Dans un milieu, depuis quelques années, en correspondance avec les idées civilisées et excité par les suggestions intéressées d'Européens ; dans une nation vaillante, martiale et orgueilleuse de sa race, l’idée nationale abyssinienne, mêlée et confondue avec des superstitions et avec des dogmes, habilement développée par ceux qui en profitaient, sans prendre peut-être racine et sans faire beaucoup de prosélytes, se répandit peu à peu, au détriment de notre influence. Depuis le Choa jusqu’à l’'Oculé Cusaï on entendit ce dicton : « On se guérit de la morsure du serpent noir, mais on ne se guérit jamais de la morsure du serpent blanc. »

Et pendant ce temps on exaltait la haine et les actes d’hostilité de l’empereur d’Abyssinie contre les Italiens.

Le 11 mai 1894, j'écrivais, de Massaoua, au baron Blanc :

«Je prie Votre Excellence de vouloir bien remarquer que j'ai toujours considéré et que je considère comme vides de sens les expressions : politique choanne et politique tigrine, car elles ne sont point déterminées par les véritables intérêts de l'Italie, en Afrique. Elles ne résultent point d’une étude impartiale des événements ; elles ne sont point conformes à notre dignité, et par suite à l’hégémonie que nous voulons exercer en Éthiopie. Cette hégémonie, nous l’exercerions, si aux hésitations, aux incertitudes, aux négociations inspirées par des idées ou des préjugés personnels, nous faisions suivre une attitude politique calme, persévérante, digne, conforme à notre intérêt, et se confondant avec le besoin de pacification en Éthiopie, attitude qui nous a gagné, je crois, la fidélité des populations voisines de nos frontières. La logique des faits ne peut faillir; le tout, c'est de ne point troubler cette logique par des ingérences intempestives et de ne point la faire dévier par des changements incessants d'idées, par des faiblesses, par de l'impatience! . »

Nombreuses furent les causes qui amenèrent Mangascia à aller à Adis Abeba pour faire acte de soumission au regus neghesti. Mais, certes, parmi les causes déterminantes on peut compter notre attitude envers Ménélick, faite pour exciter ses soupçons, ainsi que son sincère désir de prévenir une invasion choanne. Le ras du Tigré dut surmonter sa répugnance naturelle et fouler son orgueil aux pieds, pour aller se prosterner, devant le roi des. rois, avec la pierre traditionnelle au cou. Il eut à vaincre les répugnances et les hostilités des grands qui l’entouraient, surtout de l’eccighié Theofilos et de ras Agos, toujours ennemis des Choans. Il dut enfin triompher de la crainte d’être retenu prisonnier et remplacé dans le gouvernement du Tigré, puisque l’his toire abyssinienne abonde en faits de ce genre.

Une fois sur la pente, ras Mangascia ne put s’arrêter au milieu. L'acte de soumission fut accompli dans les formes les plus obséquieuses ; elles furent rendues encore plus pénibles par l'attitude pleine de fatuité des Ghoans.

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