‹ Mémoires d'Afrique, 1892-1896Chapitre 19 sur 156 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

CASSALA Dangers du côté de Cassala. — Je propose un coup de main pour détruire la base d’invasion (11 mai et 8 juin 1894). — Attitude hostile de Ménélick. — Plan des Derviches. — Concentration à Agordat (12 juillet). — Prise de Cassala (17 juillet). — Mes conditions pour l’occuper (21 juillet). — Ligne d'opération. — Tribus du Barca et du Gasce. — Intervention anglaise,

Le 23 mars 1894, Ahmed Fadil, chef de l’armée mahdiste du Ghedaref, battue à Agordat, le 21 décembre, par le général Arimondi, abandonna Cassala pour le Ghedaref. De cette façon, il ne resta à Cassala que 1,300 Derviches de l’ancienne garnison, avec quelques chevaux. Toutefois « le khalife doit songer, dans son esprit, à rassembler de nouveau des forces pour les porter, dans une saison plus propice, du Ghedaref, qui n’est pas bien loin, à Cassala, dès que la bourrasque abyssinienne sera passée! ». La bourrasque abyssinienne que craignait le khalife se rapportait aux Tigrins qui, sous les ordres de ras Agos, se rassemblaient dans le Sciré, dans l'intention, ou tout au moins sous le prétexte de menacer le Ghedaref. Ces troupes servirent, immédiatement après, à accompagner ras Mangascia à la cour d'Adis Abeba, probablement à la suite d’un de ces courants qui, en Abyssinie, entraînent souvent les hommes et les choses. Ces courants peuvent s'expliquer, soit par la mobilité des esprits, soit par le dévergondage des imaginations, soit par la diversité profonde des

. 1. Lettre du gouverneur au ministère du 30 mars 189%, n° 657. Situation, du côté du Soudan. — Inédite.

aspirations, des passions et des ambitions, soit par la prépondérance qu’'exerce aujourd'hui un conseiller, et demain un autre. Ils s'expliquent encore par la soumission absolue des soldats et du peuple, d’où sortent les soldats, à la volonté de leur chef féodal. Autant les chefs sont inquiets, parfois querelleurs, souvent même rebelles, autant le peuple est docile, car il obéit toujours aveuglément à celui qui a l’autorité.

L'entrevue entre l’empereur d’Éthiopie et ras Mangascia fut sur le point de ne pas avoir lieu. Mangascia partit, en avril, avec un bon nombre d'hommes armés, pour le Choa; il était précédé par ras Alula. « À l’improviste, pendant qu’on entonnait des hymnes de paix, ras Olié, qui craignait de perdre des terres et une partie de sa puissance, au profit de son rival, s’opposa à l’'entrevue, les armes à la main, en se tournant contre ras Mangascia, bien qu'il se proclamât le vassal et fût le beau-frère de l’empereur !. »

Mais ras Olié, rappelé immédiatement à son devoir par l'empereur Ménélick, laissa vite la route libre à son rival tant redouté, car il avait recu l’assurance de sa sœur la reine Taïtu, femme de Ménélick, que le possesseur du Tigré ne recevrait ni le titre de negus ni l'extension territoriale qui en est la conséquence.

Pendant ce temps, la question de Cassala arrivait à maturité.

Les forces du mahdisme étaient dispersées et divisées sur une très longue bande de terrain, du Ghedaref jusqu'à Berber ; beaucoup de ces forces se trouvaient sur la rive gauche de l’Atbara, et, par conséquent, au moment de la crue de ce principal affluent du Nil (juillet), elles devaient être coupées de Cassala; la garnison de Cassala était relativement restreinte; enfin il devait nous être relativement facile de diriger une expédition contre le boulevard oriental du mahdisme, entre la fin de juin et le commencement de juillet. Toutes ces considérations m’amenèrent à écrire, dès le 11 mai, au ministère : « Dans de semblables circonstances, et avant que le corps du Ghedaref ne puisse revenir dans le Taka (province de Cassala), un coup de main sur Cassala pourrait déconcerter les plans ennemis et redonner la paix à la frontière. Cette opération devrait être conduite avec prudence et énergie, au moment où les premières pluies fournissent assez

1. Lettre du 11 mai 1894, n° 1044, publiée dans le livre vert, x111, n° 6. Mais ce paragraphe et plusieurs autres manquent.

d’eau et avant que les pluies torrentielles ne rendent difficiles les communications au delà du Gasce. Zl ne serait pas question d'occuper Cassala, trop exposée, vu la faiblesse de nos effecufs, trop éloignée de Chéren et d'Agordat, sans compter les complications politiques auxquelles pourrait donner lieu une semblable entreprise. Il serait question d'une pointe hardie, etc. » Le paragraphe écrit en italique a été omis dans le fascicule des documents diplomatiques (Agordat-Cassala), présentés par le baron Blanc au parlement, le 25 juillet 1895.

Avant que ne me parvint la réponse, le 8 juin, prenant pré-.

texte des événements d’Abyssinie, j'écrivais : « IL serait très ennuyeux que, par une éventualité bien que peu probable, les attaques des Derviches coïncidassent, mettons en décembre ou en janvier, avec une levée de boucliers en Éthiopie.

« Cette éventualité pourrait peut-être être prévenue et conjurée, par un coup hardi sur Cassala, si, au moment des premières pluies, la situation était ce qu’elle est maintenant.

« Une telle opération, conduite, en peu de jours, avec audace et énergie, et couronnée de succès, pourrait non seulement dissiper les nuages vers l'occident, mais même prévenir les hostilités du côté du midi, car rien n’en impose plus à l'imagination des Éthiopiens qu’un coup de main brillant et audacieux *. »

Dans le cours du récit, il est difficile de séparer les deux questions qui intéressent le plus la sécurité de la colonie, c'est-àdire la question mahdiste de la question éthiopienne, comme ce serait une erreur de les séparer, en gouvernant l'Érythrée. Bien plus que les questions européennes les plus complexes, elles s’entremêlent l’une à l’autre, d’abord à cause des relations toujours incertaines et changeantes, entre le Soudan et les pays limitrophes de l’Éthiopie; puis, à cause de la singulière habitude qu'on à d'ouvrir les voies au commerce, au lendemain d'une razzia: ensuite, à cause des mouvements alternatifs des forces mahdistes qui sont tantôt sur une frontière, tantôt sur l’autre; puis encore à cause des grandes distances, et enfin à cause de la changeante, puissante et arbitraire initiative personnelle de chacun des chefs.

1. Lettre du 11 mai 1894, n° 1044. — Publiée en partie seulement dans le livre vert.

. 2. Lettre du 8 juin 1894, n° 1186. — Le livre vert, xur1,n° 7, publie seule ment la partie qui concerne le Soudan.

Ajoutez à cela la conformation géographique de la frontière occidentale de l'Érythrée et de l'Éthiopie, qui laisse entre les mains des Derviches l’angle du Ghedaref, lequel, au milieu de nos possessions abyssiniennes, commande la route de Kartoum, de Cassala et de Berber.

Dans la lettre sus-indiquée, j’écrivais encore, au sujet du Choa : « Dans les circonstances actuelles, 17 est difficile que l'on ne machine pas quelque chose contre la colonie de l'Érythrée. Ménélick est devenu encore plus orgueilleux depuis le double hommage que lui ont rendu les deux puissants seigneurs du Tigré et du Goggiam, Mangascia et Teclaimanot. Il est plus que jamais opposé à toute ingérence étrangère, surtout s'il s’agit de l'Italie. L’impératrice Taïtu a toujours soufflé sur le feu contre nous. C’est probablement à la suite de son intervention que ras Olié a baissé les armes sur le passage de ras Mangascia, son rival et son ennemi. Ras Alula relève la tête, et, avec le transfuge Abarah, avec ras Uoldenchiel, et avec d’autres ennemis du nom italien, £/ se présente, dit-on, en première ligne à l'empereur, en réclamant peutétre ses droits foulés aux pieds, dans le Seraé et dans l'Hamasen.

« Il n’est pas improbable que, dans l’entrevue éthiopienne, on agite la question d'agrandir le territoire de ras Mangascia, non pas vers le sud, aux dépens de ras Olié, mais vers le nord, sur La rive droite du Mareb, à méme le territoire de l'Érythrée. L’intervention du colonel Piano et du docteur Traversi (si par hasard ils étaient autorisés par Ménélick à se rendre à Entotto) serait difficilement efficace ; elle risquerait méme de faire plus de mal que de bien.

« Peut-être ras Mangascia, ras Agos et ras Micael des Volo Gallas chercheront-ils, par peur ou par intérêt, à s'opposer au courant; ais ils seront entraînés par leur désir d'éviter d’être suspectés de connivence entre eux et de déférence envers nous. L’orgueil abyssinien, en cette circonstance, l'emportera; on parlera de guerre aux Italiens et l'on répartira les provinces septentrionales de l’Abyssinie !..»

C'est précisément ce qui arriva, sans toutefois qu'à Adis Abeba (Entotto) on ait pu prendre une décision formelle ou déterminer un plan de guerre, à échéance fixe, contre l’'Erythrée;

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