AU LENDEMAIN DE CASSALA ET A LA VEILLE DE HALAI
Insuccès de la mission Piano. — Pronostics. — Ras Micael et ras Maconnen. — La presse et la politique coloniale. — Zemeccia des Choans. — Ras Adal et le mahdisme, — Négociations à Adoua contre les Derviches. — Prodromes de la trahison de Mangascia,
L'éternelle question abyssinienne venait toujours sur le tapis. Dans cette contrée africaine, les questions ne se résolvent pas avec des traités. Car, avec une si grande mobilité des esprits, avec des contingences si variées, avec des abus de pouvoir et des usurpations féodales qui relâchent singulièrement Les liens de l’État, le traité n'engage que la puissance civilisée, puisque la mauvaise foi est érigée, par tous, à la hauteur d’un principe de gouvernement. Et par mauvaise foi il faut entendre non seulement la mauvaise foi secrète, les manœuvres cachées, l'imbroglio diplomatique, mais encore la rupture des serments et des accords conclus sous l’égide la plus solennelle de ta publicité et de la religion. :
Toutes les nouvelles arrivant du Choa, soit par le Harar, soit par le Tigré, s’accordaient pour nous représenter comme suspecte, infidèle et méme hostile l'attitude de l'empereur Ménélick envers l'Italie. Ces nouvelles étaient confirmées par le manque d’égards du negus neghesti pour le colonel Piano et Le doc-
teur Traversi, et par le maintien, à son service, d’abord de ras À Alula, le plus grand ennemi du nom italien, le prétendant a la seigneurie féodale du Mareb Melasc (rive droite du Mareb), puis du traître Zic Abarah, l'assassin du capitaine Bettini. Ces nouvelles étaient encore confirmées par les bruits qui circulaient,
parmi les Tigrins comme parmi les Dancalis, et qui considéraient le Choa comme l’ennemi de l'Italie et annonçaient une guerre civile. »
Le gouvernement de l'Érythrée trouvait encore « d’autres preuves, ne permettant aucun doute, dans l’accueil fait à la cour de Ménélick à ras Mangascia, dans le but évident, soit de le punir de ses cordiales relations avec la colonie de l’Érythrée, soit de l’amener à se mettre au premier rang contre les Italiens. En effet, on lui enleva le territoire de Tsellemti! pour le donner à limpératrice Taïtu; mais très probablement il était vrai, ainsi qu'on le disait, qu'on lui avait promis une compensation bien plus grande aux dépens du territoire de l’Érythrée, sur la rive droite du Bélésa et du Mareb. On ne lui donna pas le titre de negus, mais il est très vraisemblable que cette dignité ait été subordonnée à l’attitude qu’il devait prendre envers l’Érythrée. Pour le surveiller et pour l’encourager, on plaça auprès de luile scium Tesfai Antalo, le représentant le plus décidé de l’alliance du Tigré avec le Choa, le vrai deus ex machina de l’entrevue d’Entotto (Adis Abeba), le chef de l’Agamé et notre ennemi déclaré?. »
C'est en ces termes que je décrivais la situation, au lendemain de la prise de Cassala, et, après tant de vicissitudes, ces paroles peuvent être répétées avec une exactitude historique.
Je disais encore : « Jusqu'ici j'ai pu gagner du temps à force de bonnes paroles; dorénavant elles ne serviraient plus à rien, et nos égards envers Ménélick empêcheraient de croire à nos promesses. Dés le mois de mai 1892, j'exprimais mon avis en disant que toute concession à Ménélick serait inutile. Maintenant, je crois fermement que ce n’est que par la crainte qu’on peut le tenir longtemps en respect. »
Dans une lettre, de l’Asmara, adressée au ministre des affaires étrangères”, je revenais sur ce sujet en disant : « Assuré désormais d'interpréter la pensée du gouvernement, je continue avec la persévérance indispensable, avec énergie et avec prudence, à profiter de la situation créée au delà du Mareb par l'attitude de Ménélick envers ras Mangascia; je profite aussi de la victoire
1. Rive gauche du Tacazzé, Voir la carte générale de la colonie, à la fin de ce volume.