Lettre du 19 octobre
2. Abdulrahman ben Jusuf, musulman adroit et avisé, demeurait ordinairement à Assab ; il nous fournissait des informations, et, sous la surveillance du commissaire royal à Assab, il nous représentait près des Dancalis et des Somalis.
3. Auasce (Hauasche), fleuve qui a son origine dans les montagnes au midi du Choa, non loin de Adis Abeba (Entotto), et après avoir contourné à Oricate, en remontant vers le nord, la grande chaîne éthiopienne, va se perdre dans le désert de Dancalis et dans les lacs de l’Aussa.
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dé MÉMOIRES D'AFRIQUE
dérait comme son ami. Ras Micael était aussi en relations dti à
cales avec Mohamed Anfari, principal chef des Dancalis et sultan d’Aussa. La situation des terres des Gallas, le long de la ligne d'opérations, allant du Choa vers la colonie de l'Érythrée, rendait l'amitié de ras Micael utile en toutes circonstances. En effet, ses terres étaient à cheval sur la grande arête éthiopienne, dans la région montueuse et élevée que traversent les routes allant vers l'A ds et vers le Goggiam; elles étaient habitées par une population belliqueuse et be Al Aussi. je ne négligeai rien pour nous l’attacher : je lui envoyai des présents et des missions, et je correspondis avec lui par l'intermédiaire d'Abdulrahman. Et de fait, il fut neutre pendant la guerre contre le Tigré, et le resta jusqu’au mois de novembre 1895, époque à laquelle le regus Ménélick arriva dans son pays.
Nous devions aussi nous occuper de ras Maconnen. Le Harar, depuis la catastrophe de l’expédition Porro, avait attiré l'attention des Italiens. Il s’en fallut de peu que l'Italie, d'accord avec l'Angleterre, après la chutéde la domination égyptienne, ne s’en: emparât. Mais ce pays fut occupé plus tard par les Choans. Indépendamment du commandement que le Harar exerce, par sa position géographique, sur l’Ogaden et sur les terres des Somalis, il a encore une action directe sur le Choa, auquel il est relié par d'assez bonnes communications. |
Le pays est riche. Il doit même être classé parmi les plus | riches de toute la contrée éthiopienne. Ses habitants sont hos-| tiles aux Choans. |
L’occupation du Harar était venue plusieurs fois sur le tapis. | Elle avait toujours été repoussée, car il fallait résoudre le pro-| blème de débarquer à Zeila, occupée par les Anglais, De plus, il; | aurait fallu engager des dépenses excessives pour conduire une | opération militaire, de la côte, sur le haut plateau. En outre, les! ascaris des garnisons dans l'Érythrée n'étaient pas assez nom-| breux. Enfin des considérations diplomatiques et politiques nous! déconseillaient de créer une trop grande agitation sur les rives, de la mer Rouge et du golfe d’Aden.
Le Harar était et est encore gouverné, au nom de Ménélick, par! ras Maconnen, un des chefs abyssiniens les plus intelligents. Il avait parcouru l'Italie en tout sens, et il semblait disposé à la| paix. Sauf en quelques cas sans importance, il s'était toujours!
bien comporté vis-à-vis des Ttaliens ; il avait cherché à se faire bien venir de moi, tandis que moi je cherchais à en faire mon ami. On le disait ambitieux, détesté à la cour de Choa, en particulier par la reine Taïtu; on le suspectait d’intriguer pour succéder à Ménélick. Jusqu'à un certain point, il pouvait avoir cette prétention, à cause de sa parenté, de son rang, de ses qualités personnelles et de sa situation vis-à-vis de bien des chefs féodaux.
Comme on avait reconnu trop tard l'impossibilité d’une entente avec Le regus Ménélick, aux conditions voulues par le ministère, il fallait se servir de ras Maconnen et faire briller à ses yeux la succession au trône de Salomon, s’il prenait le parti de soutenir les intérêts italiens. Vers le milieu d'octobre 1894, à la
“suite de deux télégrammes du président du conseil (Crispi), je fis
appeler, en Érythrée, M. Felter!, afin de lui donner des instructions verbales. Toutes ces instructions avaient pour but d'attirer räs Maconnen dans le cercle de nos intérêts, qui étaient aussi les siens et ceux de la paix.
Mais il était bien difficile de conclure une entente avec Macon-
men; car s’il se méfiait des Français, des Choans et des Anglais, ; Ç s
il se méfiait bien davantage des Italiens, à cause de notre politique de bascule, oscillant tour à tour entre les Tigrins et les Choans, mais en définitive toujours pleine d’égards et même obséquieuse envers Ménélick. De plus, toutes les discussions de la presse italienne, au sujet de l’occupation du Harar, lui avaient fait soupçonner qu'avec nos paroles et nos promesses nous voulions déguiser nos désirs de conquête.
« Ras Maconnen se montre l’ami de l'Italie et de la colonie de l'Érythrée. Comme j'avais exprimé le désir d’acheter, dans le Harar, quelques bêtes pour la remonte, il s’est empressé de me donner son consentement. Il m’a exprimé de suite ses regrets
“que l'expédition dirigée vers Faf?, pour punir les meurtriers des
1. Ancien officier commissaire dans l’armée italienne, plus tard représentant de la maison Bienenfeld dans le Harar et notre informateur; puis offi-
tcier colonial et représentant du gouverneur dans le Harar; actuellement ! Commissaire royal à Assab.
2. Faf, dans l'Ogaden, au centre des territoires des Somalis, sur la route
du Harar à Uebi, peut-être à 400 kilomètres au sud-est de Harar. J'avais demandé raison à Maconnen d'une razzia exécutée contre des tribus que
nous protégions (octobre 1894),
Abyssiniens, ait dégénéré en une razzia. Il a déclaré explicitement qu'il n'aurait pas touché à l'Aussa, sans des ordres exprès de l'empereur. En plus d'une circonstance, il a manifesté son admiration pour la victoire de Cassala, et il n’a pas caché sa méfiance pour les émissaires français.
« Mais il n’y a pas à se faire d'illusions, ras Maconnen est toujours SOUS l'impression des trop longues cajoleries que nous avons faites à Ménélick, en lui accordant toujours tout ce qu'il nous demandait, même quand son attitude nous était hostile. Il ne semble nullement disposé à risquer un danger, d'autant plus qu’il attend son tour avec une patience innée et qu'il a été vivement frappé par la convention du 5 mai’. »
« Vous vous êtes partagé nos terres; le pays, jusqu’à la mer, est la propriété sacrée de l'Abyssinie. » L'idée du protectorat n'entre pas dans sa cervelle. Et il faut procéder avec précaution pour la faire entrer, parce que, Sans lui, le Harar ne peut étre occupé, l’action de Ménélick ne peut pas étre paralysée, et l’on ne peut pas séparer les Français du Choa. D'ailleurs les Français qui résident au Harar ont beau jeu, avec leurs journaux et leurs nouvelles, pour mettre en garde le chef du Harar et détourner sa méfiance; car celui-ci, comme presque tous les chefs abyssiniens, ne se sert de la parole que pour dissimuler ses intentions ?. » |
Ce serait une erreur de croire que, en Éthiopie, la presse européenne n'ait aucune influence et que l'on ne connaisse point ce que publient les journaux. Bien au contraire; et comme on: ignore nos idées, nos systèmes parlementaires et la liberté qui existe, même en face du pouvoir, on donne à la presse une portée et on lui attribue une efficacité bien plus grande que celle qu’elle à en réalité sur le cours des événements et sur les intentions du gouvernement. Un article de journal, présenté et traduit pal un ennemi de l'Italie, peut détruire ou paralyser les meilleur: accords du gouvernement; il peut être cru bien plus et bierl mieux que la Note la plus consciencieuse et la déclaration la plu!
1. La convention de l'Italie avec l'Angleterre (5 mai 1894) traçait les limite! de la zone anglaise, du golfe d’Aden jusque dans le territoire des Somalis à environ 200 kilomètres de la côte, vers l’Ogaden. L'article 4 relatif au Hara, déplaisait surtout à Maconnen.
9. Lettre du 16 novembre 1894, n° 2209, continuation des lettres des 9 € 28 octobre. ‘
sincère du gouvernement local ou du gouvernement central. Il est impossible de faire comprendre aux indigènes, même aux plus intelligents et aux plus fins, même à ceux qui nous fréquentent le plus, le rôle que joue la presse dans le mécanisme de la vie moderne. Et quand on leur objecte que les articles ne représentent que l'opinion individuelle de celui qui les écrit, ils vous répondent : « Mais si le roi ne le voulait pas, on ne l'aurait pas
écrit. »
À Adis Abeba, dans le Harar, à Adoua, à Macallé et jusque dans le lointain Goggiam, on a trouvé ou vu les journaux et les articles qui pouvaient le mieux servir à démontrer nos ambitions, qui indiquaient nos intentions {vraies ou fausses) d’agrandissement, ou bien encore qui disaient du mal, soit de Ménélick et des chefs choans ou tigrins, soit du ministère et du gouvernement de l'Érythrée.
C'est un des principaux motifs pour lesquels j'ai demandé et obtenu, par le décret du 8 décembre 1892, des restrictions spéciales à la liberté de la presse dans la bte de l’'Érythrée.
Revenons au Harar. La situation dans ce pays s’assombrissait à la suite des razzias dirigées contre les tribus qui étaient nos protégées ou celles des Anglais, et aussi à cause des préparatifs que faisaient, au Harar et dans le Choa, les ras abyssiniens pour une zemeccia, c'est-à-dire pour une grosse expédition chargée de recueillir des esclaves et du bétail, dans les territoires arrosés par le cours supérieur de l’'Uebi. Un événement sembla= ble ne pouvait que nuire à notre prestige et à notre ascendant en Afrique, ainsi qu’à nos droits sur la terre des Somalis, droits
. reconnus par les nations civilisées et consacrés spécialement
par le traité du 5 mai 1894 avec l'Angleterre. « Des nouvelles venant des contrées les plus diverses, du
«Choa comme du Tigré, du Harar comme d’Assab et même de “Zanzibar, parlent d’un mouvement en avant des Choans vers “le sud-est, peut-être dans la direction d’Ime!, probablement en Suivant les torrents qui, descendant des monts du Choa et du
Harar, vont former l'Uebi. L’incursion devrait commencer dans
quelques jours, et déjà la fertile imagination abyssinienne court,
1. Ime, région assez fertile, de médiocre extension, sur l’Uebi au sud de
KT Ogaden, 6° 10’ de latitude nord, 41° de longitude, et peut-être à 400 kilo=
mètres au sud de Harar.
par la pensée, vers les marchés si riches qui se tiennent sur l'Uebi et sur le Ganana (Djuba), en confondant Bari avec Log et avec Bardera, ou se précipite vers les pâturages, riches en troupeaux, des Somalis et des Gallas.
« Actuellement, toute cette contrée est sous le protectorat ita= lien, à cause de nos droits sur les populations et sur les territoires dépendant de l’Éthiopie. Mais comment intervenir et faire acte d'autorité? Comment protéger les tribus ? Impossible. Notre ingérence, près de Ménélick, à Adis Abeba, non seulement serait tardive, mais encore elle aggraverait la situation, au détriment du pays, au détriment du prestige, qui diminue lorsque les prétentions ne peuvent pas être soutenues par la force”. »
Pendant ce temps, les Derviches, voyant s’évanouir l'attaque qu’ils redoutaient de la part des Anglo-Égyptiens, se rassemblaient sur l’Atbara, vers El Fascer et Osobri, sur la frontière de l'Érythrée Leur intention probable était de tenter un coup de main contre les tribus que nous protégions sur le Gasce et sur, le Barca, ou contre notre ligne d'opérations d'Agordat à Cassala, par Ela Dal et Sabderat.
Dans le but de créer des ennemis aux Derviches, je m'étais, déjà adressé, l'été précédent, à ras Adal (Teclaimanot), seigneur | du Goggiam, auquel, dès le mois de janvier, J'avais annoncé la | victoire d’Agordat. | |
Le royaume du Goggiam est placé dans l’ample ‘demi-cercle | que décrit l'Abai, à sa sortie du lac Tsana, lorsqu'il tourne vers l'est, avant de prendre le nom de Nil Bleu. Ge royaume étend sa | frontière occidentale indéfinie, sur les routes qui mènent au Sen= | naar, au Galabat et au Ghedaref. Par suite, la coopération de ras Adal contre les Derviches nous aurait été précieuse. Elle aurait même encouragé les Tigrins à marcher contre le Ghedaref, en prenant ainsi à dos un mouvement mahdiste contre la colonie.
Mais le « negus du Goggiam ne semble plus être le féroce) ennemi du mahdisme d'autrefois; peut-être croit-il qu'il vaut mieux ne pas agacer les Derviches, armés de fusils, maintenant) qu'ils ne menacent plus sa frontière; peut-être estime-t-il préfé= rable de gagner du terrain, vers le sud-est, contre les Gallas qui} sont mal armés et peu belliqueux; peut-être est-il lié maintenant
4, Lettre du 16 novembre 1894.
nisme, semble ne pas aimer la guerre contre les mahdistes, depuis qu'ils ont évacué les monts abyssiniens*. » |
La mission du colonel Piano avait encore échoué sur ce » point, au char de Ménélick, lequel, malgré ses déclarations de christiad'une opération des Éthiopiens contre les Derviches. Et des bruits venant du Choa disaient que le negus neghesti s'entendait
avec le mahdisme pour avoir la sécurité, derrière lui, pendant sa grande zemeccia dans les terres du Sud-Est, et aussi afin de paralyser la puissance de la colonie de l Érythrée.
C’est à Adoua, c'est-à-dire à ras Mangascia et aux chefs tigrins, que j'adressais mes exhortations les plus pressantes pour obtenir une coopération, ou mieux une pointe indépendante contre les Derviches. Une simple menace, vers le Ghedaref, m'aurait suffi.
Mes exhortations semblaient appuyées par Ile clergé, et surtout par l’eccighié Theofilos, lequel voyait toujours un péril pour la cité sainte d’Axum, dans la présence de nombreux Derviches dans le Ghedaref.
Le principal ennemi des Derviches était ras Agos, du Sciré (rive droite du Tacazzé, à l’ouest d'Axum), ami de Mangascia et partisan de l'amitié avec le gouvernement de l’Érythrée. Ras Agos pouvait espérer une augmentation de territoire et d'autorité, ainsi qu'un butin fort appréciable, d’une incursion vers le confluent du Tacazzé, dans l’Atbara. Et même nous étions tombés un moment d'accord pour ce plan d'opération. J'avais indiqué Tomat comme premier objectif de cette incursion, « qui distrairait l'attention du corps du Ghedaref {écrivais-je alors au ministère) ou bien lui donnerait de l'inquiétude pour sa ligne de retraite, s'il était en marche ou en position vers El Fascer, ou s’il était en mouvement, d’une façon quelconque, contre l’Érythrée?. »
« L'incursion devait descendre le long de la rive droite du Tacazzé, pour éviter (disait Mangascia) de passer sur les domaines directs de Ménélick*. »
« De mon côté, je dois ajouter que, malgré les négociations entamées, dès le mois de février, avec ras Mangascia; malgré l'aide du clergé; malgré les chaudes promesses qui en sont la conséquence ; malgré les probabilités, pour les Abyssiniers, d'un brillant